BOUCBEXOT EN BONNE SOCIÉTÉ
Timothée revient à Paris avec les deux jeunes filles , qui sont fort tristes : l'une parce que son amant a disparu , l'autre parce que son chien ne lui a pas été rendu. Timothée fait tous ses efforts pour consoler Cœhna et Prudence : à l'une , il dit que son amant se retrouvera ; à Tautre , que son chien ne vaut pas la peine qu'on le regrette. Quelquefois il se trompe , et adresse à l'une ce qu'il voulait dire à l'autre ; il prétend que Bouchenot ne valait pas dix francs , et que Moustache aura été pris d'une cohque ; mais les jeunes filles sont trop préoccupées pour remarquer ces bévues , et l'on arrive rue de la Calandre , en pestant contre les mésaventures de la journée.
Bouchenot était déjà rentré et couché , suivant son habitude de se réfugier sous une couverture ,
lorsqu'il était en proie, a quelque violente terreur. La vue de Moustache l'avait bouleversé , il s'était figuré que le cliien allait de nouveau s'attacher à ses pas ; que l'homme qu'il avait reconnu au spectacle se mettait à sa poursuite ; et il avait quitté Montmartre et était revenu à Paris , toujours courant , et sans oser regarder derrière lui.
<( — Me direz - vous , monsieur , pourquoi vous » nous avez laissés tous à Montmartre , comme des )i paquets? -> s'écrie Cœlina en revoyant Bouchenot; « savez-vous que c'est très-malhonnête , ce que vous « avez fait-là !
» — Il est certain , » dit Timothée , « qu'on ne )i quitte pas ainsi les personnes avec lesquelles on » est. Tu ne finis pas notre partie de siam... C'én tait la belle , et certainement tu aurais perdu le )i souper... Ce n'est pas encore de cela dont je me » plains... mais disparaître sans avertir!... sans dire S un mot!... Cela n'est pas du tout aimable.
» — Yoiis êtes cause que nous n'avons pas dansé » à l'Ermitage , » dit Prudence. « Et puis , si vous p étiez resté là , vous auriez peut-être su me faire » rendre mon chien ; ou bien , il vous aurait encore » suivi... ce pauvre Moustache! que j'avais retrouvé, » et qu'un vilain homme n'a pas voulu me rendre , » sous prétexte qu'il l'a payé dix francs , et qu'il est B bien à lui.
.. — Voyons , monsieur , pourquoi nous avez- » vous quittés comme cela ? » s'écrie Cœlina , en prenant un petit ton bien courroucé.
« — Je me suis senti . . . indisposé , » répond
Bouclienot en tâchant de se floAer nn air intéressant.
u — Encore!... Diable!... cela vous arrive sou- » vent!... Mais au surplus Montmartre est grand, » et ce n'était pas une raison pour revenir sans nous )> à Paris. Tenez, monsieur Bouclienot, votre con- » duite n'est pas naturelle. . . Vous avez des mys- » tères!... des secrets!... je ne sais quoi!... mais » certainement, vous avez quelque chose...
» — J'ai des coliques, mademoiselle, et pas au- » tre chose , » répond Bouclienot avec humeur.
« — C'est singulier ! » dit Timothée ; « tu n'y » étais pas sujet autrefois.
)i — Il me semble que le tempérament peut » changer!... cela n'a rien d'extraodinaire.
>' — Yoilà nne partie de plaisir qui n'a pas été » bien agréable ! . . . » reprend Cœlina ; « au specta- )' cle , à la campagne... vous nous jouez partout le « même tour. C'est fort ennuyeux d'avoir un amant » qui part comme une fusée , au moment où l'on ne » s'y attend pas. »
Prudence dit adicLî à son amie, et Timothée offre, comme de coutume , son bras à la jeune fille. Lorsqu'il se voit seul avec Cœlina , Bouchenot essaie de renouer la conversation.
« — Yous êtes donc revenus de Montmartre
» sur-le-champ ?
» — Ne fallait -il pas que nous nous missions à » danser, sans savoir ce que vous étiez devenu ?
» — Et Prudence avait donc retrouvé son
» chien?
ÙOb MOUSTACHE.
» — Oui. ^
•> — Mais ce chien vous ne l'avez pas ra-
» mené?
>^ — Vous n'avez donc pas entendu ce qu'elle » vous a dit ! L'homme auquel il appartient main- » tenant n'a pas voulu le rendre. Il prétend l'avoir » acheté pour dix francs.
» — Ah ! il l'a acheté ! Et quelle espèce
» d'homme était-ce?
» — Quelqu'un qui paraissait assez grossier
» Il s'est dit marchand de vin.
» — Marchand de vin!... dans quelle rue? a-t-il » dit son adresse ?
» — Ah! mon Dieu ! non...
» — Et il a emmené le chien ?
)' — Sans doute. En vérité , je suis bien bonne » de vous répondre ; qu'est-ce que tout cela a d'in- » téressant ? Au lieu de vous occuper de moi , de » me demander pardon de votre conduite malhon- « nête à mon égard , vous ne songez qu'au chien de » mademoiselle Prudence! Eh! mon Dieu! mon- ». sieur, il fallait courir après , puisque vous vous y » intéressez tant. »
Bouchenot se tait , il réfléchit ; il commence à penser qu'il a encore cédé à une terreur panique , et qu'il a eu tort de se sauver en apercevant Moustache. Il se dit que cela ne lui arrivera plus , et il s'endort , en se promettant de ne plus être poltron mal à propos.
Le lendemain , Bouchenot , après avoir fait sa paix avec Cœlina , lui dit d'un ton tragi-comique :
« Chère amie, nos beaux jours sont passés!...
» Nous avons épuisé la coupe des voluptés et
» mangé tout notre pain blanc!... Il faut inainte- » nant avaler le calice de Tamertume.
» — Qu'est-ce que tout cela veut dire? «reprend la petite enlumineuse , en fixant sur son amant des regards étonnés.
« — Cela veut dire que je n'ai plus le sou... que » par conséquent il faut que je prenne l'emploi que » Ton m'a proposé , que je me lixe près de mon ami » Henry lumière ; qu'il faudra que je travaille » comme un manœuvre pour gagner quelques mal- » heureux écus , et que je ne pourrai plus passer » une journée à te faire la cour et à te mener pro- » mener.
» — Si c'est là ce qui t'attriste , « dit Cœlina , « il me semble que tu as grand tort ; le travail n'est » pas un ennui , au contraire : je pensais comme j) toi autrefois , lorsque je ne voulais rien faire que » m'amuser, courir, vivre enfin en véritable gamin ; » mais depuis que je me suis livrée au travail , je me » suis aperçue que l'on s'amuse beaucoup mieux » quand l'on ne s'amuse pas toujours. Depuis que » tu es avec moi , je t'ai surpris plusieurs fois bàil- » lant , l'air ennuyé , endormi , et ne sachant qu'in- » venter pour tuer le temps. Lorsque tu travaille- » ras , tu n'éprouveras pas cela ; tu verras que le » temps marche vite alors , et tu t'amuseras bien » plus lorsque tu en auras le loisir. D'ailleurs ton » ami Henry n'est pas un tyran , sans doute ; tu » pourras venir me voir tous les jours , ou du nioins
» fort souvent , et peut-être qu'en n'étant plus sans » cesse avec moi , ton amour, qui s'attiédit un peu, » reprendra une nouvelle force.
» — Ma chère Cœlina , tu parles comme Bossuet, j) et quoique je ne me sois jamais ennuyé près de » toi , bien que tu aies l'air de le croire , je vais » essayer de m'y plaire davantage en y étant moins » souvent ; je vais de ce pas trouver Henrv, et lui » annoncer que je me mets dès ce moment à sa
» disposition Cependant, s'il me donne encore
» quelques jours, je les prendrai... parce qu'il faut » devenir sage le plus tard que l'on peut ; c'est ma » maxime à moi... Ali! tu as beau dire, Cœlina, » je trouve qu'une fortune toute faite vaut bien une » fortune à faire.
» — Mais quand on n'en a pas une toute faite , » il faut bien se donner quelque peine pour en ac- » quérir...
» — Que veux -tu !... je m'étais laissé dire que » la fortune nous venait en dormant , et je l'aurais » volontiers attendue comme cela ; mais il me paraît » que ce serait m'exposera dormir trop long-temps, » et voilà pourquoi je vais trouver mon ami le » commerçant. »
Bouclienot se rend en effet chez Henry , qu'il trouve occupé à travailler ; le jeune négociant fait une exclamation de surprise en l'apercevant. c< Ah ! te voilà donc enfin , Bouclienot? » — Oui, mon cher ami, me voilà.
>. — Parbleu I ce n'est pas malheureux ! » — Il est vrai que j'ai un peu tardé... mais que
» veux-tu!... j'étais rentré dans une petite somme... » sur laquelle je ne comptais pas... et avant de » changer de conduite , de me livrer entièrement » au travail, j'ai pensé que je pouvais encore m'a- » muser un peu...
» — Tu appelles cela un peu voilà près de
» deux mois que je t'attends.
» — Tu crois qu'il y a tant que cela ?
» — Et si , ne te vovant pas venir, j'avais dis- » posé de la place que je t'avais offerte ?
» — Alors... j'attendrais qu'il s'en présentât une » autre.
« — Calme-toi , il n'en est pas ainsi. J'ai tou- » jours pensé que tu viendrais enfin , et je n'ai pas » pris un autre commis ; quoique surchargé de be- » sogne , j'ai suffi à tout. En passant des nuits , » en travaillant sans relâche, on fait bien des choses!
» — Oui , en effet, je crois qu'en travaillant
» sans relâche... par exemple, cela doit échauffer » le sang.
>) — Rassure-toi ; quand nous serons deux , nous » serons bien moins pressés!... Tu auras encore du » temps pour aller voir ta maîtresse.
» — Ah! ça me fera bien plaisir, car j'ai une » fort jolie maîtresse , etje t'avoue que je suis jaloux » comme un tigre. C'est pourquoi je suis bien aise » de pouvoir la surveiller.
» — Moi , je ne suis point jaloux... je suis telle- )) ment sûr du cœur de ma Pauline... et pourtant, » elle est bien séduisante aussi!... Dis-moi, Bouche- » not, la connais-tu? l'as-tu vue?
)> — Celle que tu aimes ? IVest-ce pas cette jeune « personne qui était devant toi , au Vaudeville , le » soir de la première représentation de la pièce de » George?
ï> — Précisément... Eh! bien?
» — Elle m'a paru charmante... Mais de loin, » au spectacle , tu sais qu'on ne peut pas bien ju- « ger...
« — Oh ! je veux que tu la connaisses , tu verras )> qu'elle est aussi aimable , aussi bonne que jolie. » Tiens , aujourd'hui même , je puis te présenter à » Pauline...
« — Aujourd'hui ?
« — Oui... Es-tu libre ce soir?
» — Sans doute, puisque je venais me mettre à ta » disposition.
» — Il est trop tard , aujourd'hui , pour que tu « entres en fonctions... Tu commenceras demain.
» — J'aime autant cela , d'autant que j'ai un peu » mal à la tête.
» — Mais ce soir, si tu veux , jeté mènerai dans » une maison où Pauline et son père seront. C'est » chez madame Merlier, une dame fort comme il » faut... celle qui était avec nous au spectacle.
« — Ah! très -bien... Je ne la connais pas, ma- » dame Merlier.
» — Elle m'aime beaucoup , et présenté par » moi tu seras bien reçu. Par exemple, je n'ai pas » besoin de te dire que c'est une maison dans la- » quelle il faut se conduh-e décemment.
* — Sois donc tranquille ! Est-ce que tu crois que
* je vais demander le pot de chambre en arrivant ?
» — Ali! si tu parles comme cela, ce n'est pas » rassurant.
» — Non , non ! Je veux seulement te persuader » que je sais fort bien me conduire dans une so- » ciété comme il faut. A t'entendre , on croirait que » je n'ai jamais été que dans de mauvais lieux.
» — Ce n'est pas cela que je veux dire ; mais , » entre nous, tu conviendras que depuis quelque » temps tu ne fréquentes plus que desgrisettes.
» — Parbleu ! quand je passais une semaine avec » six sous dans ma poche , je ne pouvais pas aller » souvent au balcon des Italiens ou de TOpéra. « Mais , je te ie répète , tu seras content de moi. » Qu'est-ce qu'on fait chez cette madame Merlier?
« — 0:1 cause, on fait un peu de musique, et on » joue la bouillotte et l'écarté.
» — Très-bien... Tu m'avanceras de l'argent » pour jouer, parce que je n'en ai plus.
)) — Volontiers. Mais je te préviens qu'on joue » petit jeu.
» — Prend-on quelque chose, dans la soirée?
» — Oui, on apporte de l'orgeat... de l'eau » sucrée.
» — Ah! diable! ça ne porte pas à la tête. Enfin, » c'est égal, je prendrai ce qu'on me donnera.
)' — Tu soigneras ta toilette...
» — Oui. . . oui. . . Je resterai comme je suis, parce » que je n'ai pas autre chose, mais je mettrai du linge » blanc. Je te gage que je fais quelque conquête
» chez ta madame Merlier... Dis donc, y vient-il » des dames un peu potables?
» — Ah î Bouchenot , je te répète que je te » mène en bonne compagnie, et si tu as déjà de » ces idées-là...
» — Il me semble que c'est justement dans la » bonne société que les hommes doivent être ga- » lans... Est-ce que les Richelieu, les Grammont, » n'étaient pas bonne compagnie, et cela ne lesem- » péchait pas de faire leur cour aux dames. Au reste, » je te répète que tu seras content de moi. Je serai » sage comme un puritain.
» — Viens me prendre à six heures ; nous dîne- " rons ensemble , et nous irons ensuite dans la mai- » son où je te présenterai.
» — Très-bien , je serai exact. »
Bouchenot retourne près de Cœlina , va se mirer, change de cravate , en refait cinq fois le nœud , ce qui donne de l'humeur à la petite enlumineuse, qui prétend que son amant n'a pas besoin d'être si beau pour aller sans elle en compagnie. Enfin, il la quitte et se promène jusqu'au moment d'aller retrouver Henry, en se disant : « Je puis bien passer encore » cette journée à flâner... cela ne m'arrivera plus » de long-temps. »
Henry mène son ami dîner chez un traiteur, et après un repas dans lequel Bouchenot trouve qu'ils ont bu trop raisonnablement, ils se dirigent vers le Marais, et s'arrêtent rue de Bretagne , où demeure madame Merlier.
On arrive dans une vieille maison à grande porte
cochère ; on monte un grand escalier dont les marches de pierre sont larges et basses, et dont la rampe de fer est soutenue par de grosses colonnes de bois.
« — Si la société dans laquelle tu vas m'intro- » duire est aussi ancienne que la maison, » dit Boucbenot à Henry, « je vais me trouver avec de la no- » blesse du temps du roi Pépin.
— Bouchenot, tu sais ce que tu m'as promis?
» — Sois tranquille : cette maison antique m'ins- » pire déjà un sentiment de re8j)ect. . . je me sens déjà » vieilli depuis les pieds jusqu'à la tête... Je ne par- » lerai que de l'histoire ancienne.
» — Je crois que tu feras bien de t'observer... » Mais nous y voici. »
Un domestique ouvre à ces messieurs , et Bouchenot murmure, en traversant l'antichambre :
« Un valet mâle!.,, peste... bon genre... mais » j'aimerais mieux deux cuisinières. •-
Le domestique ouvre la porte du salon , et annonce , sur ce que lui a dit Henry : « M. Jumière, » M. Bouchenot. »
Henry passe le premier, et Bouchenot le suit dans un immense salon où il y a déjà beaucoup de monde. Madame Merlier, femme d'une cinquantaine d'années, dont les manières sont gracieuses et distinguées, vient au-devant de ces messieurs. Henry prend Bouchenot parla main et le présente à la maîtresse de la maison comme un de ses meilleurs amis. Madame Merlier adresse quelques paroles aimables à Bouchenot , et celui-ci , ne pouvant pas parvenir à tourner une réponse convenable , se contente de saluer profon-
dément en se tenant le col bien roide dans sa cravate.
Henry vient d'apercevoir sa Pauline , et il quitte bien vite son ami pour aller près de la femme qu'il aime. Madame Merlier va recevoir d'autres personnes qui arrivent , et Bouchenot se trouve abandonné à lui-même au milieu du salon, dans un immense cercle de dames de tout âge, derrière lesquelles les hommes causent et se promènent. Bouchenot se sent extrêmement mal à son aise. S'il y avait du feu à la cheminée^ il irait se placer devant, et , au risque de se griller les mollets , trouverait là une contenance. Mais un paravent a remplacé le feu : aller s'installer devant peut sembler gauche. Bouchenot s'assiérait volontiers, et il a pour cela jeté des regards furtifs autour de lui; mais tous les sièges sont occupés , et ce qu'il y a de pis, c'est que deux nouvelles dames qui viennent d'arriver ont en se plaçant fermé l'entrée du cercle dans lequel Bouchenot a été introduit. Il se trouve donc bloqué dans le beau milieu du salon , et pouvant servir de point de mire à toute la société.
« Sacrebleu ! je dois avoir l'air de l'obélisque ! » se dit Bouchenot en tournant et retournant son chapeau dans ses mains et le faisant passer de son bras droit sous son bras gauche , comme s'il eût voulu faire des tours avec. « Si l'on croit que je m'amuse » au milieu de ce cercle ! Et ce Henry qui me laisse » là... et toutes ces femmes qui me regardent... Ce » que c'est que de perdre l'habitude de la société.. . » on est tout embarrassé. . . tout bête. . . 11 me semble
» que dans ce moment mon nez est enflé d'un tiers. » Allons, remettons-nous... de l'aplomb... de Fas- I* surance. . . n'ayons pas l'air gêné. »
Et pour n'avoir pas l'air gêné, Bouchenot commence par mettre son chapeau sur sa tête, et fredonne un couplet entre ses dents ; mais bientôt il s'aperçoit que quelques dames le regardent d'un air surpris, que plusieurs hommes ricanent en l'examinant, ne sachant pas ce ([ue cela veut dire ; il devient rouge écarlate, et fourre ses deux mains dans son pantalon en tâchant de se donner une pose académique.
Heureusement Henry vient de jeter les yeux sur son ami , et se hâtant de pénétrer dans le cercle, il court à lui et lui dit à l'oreille :
« Malheureux , qu'est-ce que tu fais ! veux-tu « bien ôter ton chapeau de dessus ta têteî... Com- » ment, dans un salon , devant des dames, tu oses » te couvrir!
» — Ah! mon Dieu! c'est vrai, » répond Bouchenot en ôtant vivement son chapeau , « tu as » raison... je n'v pensais plus... je me croyais à » l'estaminet !
» — Mais veux-tu te taire!
» — Oui, je voulais dire... je me croyais au » café... Aussi, pourquoi me laisses-tu comme cela » seul au milieu de ce salon , dans lequel je ne con- » nais personne? Quelle mine veux-tu que je fasse, » moi?... Toutes ces dames me regardent... ça me » trouble , parole d'honneur... je ne sais plus com- » ment pincer ma bouche.
« — Ne la pince pas du tout , cela vaudra infini- » ment mieux.
» — Cela t'est facile à dire... il faut bien que je » me fasse une bouche, un sourire... je vois que la « société ne se compose pas que de vieilles gens... » c'est vrai. .. il y a de la jeunesse aussi. . . c'est mêlé. . . » c'est très-mêlé ici.
« — Chut! ne parle donc pas si haut...
» — Il me semble que je ne dis pas de sottises... » reste près de moi, ça me fera plaisir.
» — Tout-à-l'heure je te présenterai à ma Pau- » liue...
)' — Ah! oui, tu me retireras de ce cercle... ça » m'obligera beaucoup.
i> — Yois-tu ce vieux monsieur qui cause dans ce » coin là-bas?...
» — Ce petit vilain , sec, ridé ?
n — Chut! c'est M. Giraumont, le pèredePau- » line.
» — Ah! c'est là M. Giraumont... diable! il est » bien laid, M. Giraumont; et pour avoir une fille si » jolie , il faut que sa femme ait eu un regard ou fi autre chose...
)' — Bouchenot , je te prie de ne point te per- » mettre de pareilles plaisanteries sur des personnes » que je dois respecter.
» — Mon Dieu ! tu ne veux pas que je plaisante, tu » ne veux pas que je chante... tu ne veux pas que je » pince ma bouche. . . alors il faut donc que je fasse la » statue pour avoir l'air bonne compagnie. »
Henry allait répondre à son ami , mais en ce mo-
ment une dame Tappelle, il se hâte d'aller près d'elle, et Bouchenot se retrouve de nouveau seul dans le cercle , parce qu'il n'a su comment marcher pour en sortir. Il se décide pourtant à aller s'adosser devant la cheminée, écartant les basques de son habit comme s'il se chauffait ; et pour se désennuyer, il prête l'oreille aux conversations des dames qui sont assises près de lui.
« — Madame, je suis vraiment en malheur de- » puis quelque temps , » dit une petite dame âgée à une personne placée près d'elle ; « c'est étonnant » comme cela me poursuit...
n — Est-ce que vous avez encore été maltraitée » hier, madame Gimblanc?
« — Très-maltraitée... Si cela continue, il fau- » dra que je cesse de jouer ! . . .
j» — Est-ce à la bouillotte que vous avez perdu?
» — A la bouillotte! fi donc! je n'aime pas ce
» jeu-là I... c'est trop perfide, et puis cela va trop
» vite. C'est au boston que j'ai joué hier, et j'ai
» encore perdu dix-neuf sous... trente-huit fiches.
» — Ah! vous jouez à deux liards la fiche; c'est f> bien cher I
„ — Que voulez- vous ? maintenant dans le monde » on joue un jeu d'enfer ! c'est ennuyeux.
>) — J'espère qu'on ne me fera pas faire la partie » de ces dames, » se dit Bouchenot. « Ce doit être » amusant... être avec de vieilles têtes et finir par » leur gagner six blancs! ce serait par trop bon » genre. Ecoutons d'un autre côté.
» — Yous devez trouver ma fille grandie, » dit
une dame, à sa voisine, » car il y a long-temps que » vous ne l'avez vue.
» — Oui, en effet... je crois qu'elle est un peu » grandie.
» — Un peu! de huit lignes depuis sept mois!... » c'est énorme... et j'en suis sûre, je l'avais mesurée » avant qu'elle ne retournât à sa pension , et je l'ai » mesurée hier quand elle est arrivée.
>' — La petite Durieux a grandi aussi... je crois » qu'elle est maintenant de la taille de la vôtre.
» — Oh ! que non ; il y a un demi-pouce de dif- » férence, j'en suis certaine, je les ai mesurées toutes » les deux. Ma fille sera très-grande ; depuis l'année » dernière, c'est étonnant comme elle s'est dévelop- » pée... Je vois cela à ses robes...
» — La petite Durieux sera très-bien faite, je crois.
» — Ma fille a la taille plus mince; je la lui ai » mesurée avant-hier...
» — Après cela, les enfans changent beaucoup en « prenant de l'âge : il y en a qui grandissent tard; » on ne peut pas savoir d'avance ce qu'ils seront.
f — Oh ! pardonnez-moi , on voit à la longueur » de leurs doigts s'ils auront une taille élevée... Les » doigts de ma fille sont plus longs que tous ceux des » autres pensionnaires de son âge. Je les ai me- » sures.
» — Il paraît que cette dame mesure tout, «se dit Bouchenot en se détournant. « Si elle m'avait me- » sure depuis que je suis debout au milieu de ce sa- )i Ion, je suis sûr qu'elle me trouverait maintenant » rapetissé de beaucoup, car cela fatigue considéra •
» blement de rester ainsi. Ah! voilà un siège va- » cant... ma foi, tant pis, je m'y mets. »
Bouchenot va s'asseoir dans le cercle ; il se trouve avoir à sa gauche une petite vieille bien parée, bien fardée, bien élégante... dont le col, les oreilles et les doigts sont couverts de diamans , et qui fait toujours non avec sa tète, et à sa droite une grande dame entre deux âges, qui passe fort souvent le bout de sa langue sur les lèvres en y mettant une certaine fierté.
Bouchenot adresse quelques mois à la petite vieille pour tacher d'entrer en conversation ; mais on ne lui répond que par des sourires et des signes négatifs.
« — Est-ce que cette dame est muette, ou sourde, » se dit Bouchenot ; « cela m'étonnerait ! Voyons , » essayons encore... Elle a l'air d'entendre pour- » tant... »
Et se penchant contre l'oreille de la vieille dame, il lui dit en élevant la voix :
« Madame va probablement faire sa partie... à )> Tàge de madame on doit aimer le jeu... On ne » peut plus faire autre chose en société... car certai- » Bernent madame ne danse plus. »
La petite vieille sourit, branle la tête et répond d'une petite voix claire et tremblottante :
« J'ai pris deux fois du café aujourd'hui!... on » m'en donnera encore demain... si je suis bien » sage !
Bouchenot se recule en ouvrant de grands veux et cherchant à deviner si cette vieille dame est sourde
OU si elle se moque de lui... Mais un jeune homme placé derrière sa chaise, remarquant sa stupéfaction, lui dit en souriant : « Vous aurez de la peine à » faire la conversation avec madame de Courti- » vaud ; elle est en enfance.
» — Eh bien , c'est gentil ! » s'écrie Bouchenot, « et moi qui voulais absolument causer ! je m'étais )i bien adressé ! quand on est comme cela , que » vient-on faire en société ?
;) — On place quelquefois madame de Courti- » vaud au boston. Elle a tellement Thabitude de » ce jeu, qu'à défaut de sa tête, ses yeux lui suf- » fîsent encore pour y faire sa partie; cependant « elle y commet de fréquentes distractions.
» — Ce doit être bien amusant de jouer avec » elle ! . . .
)> — Méfiez-vous de la partie de boston si on vous » propose de vous y mettre avec des personnes que » vous ne connaissez pas. Dernièrement ici , je me » suis trouvé y tenir tête à trois dames dont l'une » était madame de Courtivaud qui est en enfance , » et met souvent du pique pour du cœur ; la se- » conde dame était sourde , et la troisième s'endor- » mait toujours pendant qu'on donnait les cartes ; » nous avons mis trois heures et demie pour faire » deux tours.
» — Yous avez eu de la patience ! au second » coup , je vous certifie que j'aurais renversé les I) cartes , les bougies et la table. «
Bouchenot s'est tourné vers le jeune homme avec lequel il serait bien aise de continuer à causer :
mais celui ci .^c lève poui- aller parler à des dames , et Bouclieiiot en est réduit à écouter sa grande voisine de droite, qui parle alors avec une dame et lui dit :
« Je n'aime que ce qui est beau et bon : que » voulez-vous? chacun a ses goûts... d'abord mon )» mari gagne beaucoup d'argent... 11 gagne tout ce » qu'il veut. .. il fait des affaires, des spéculations!... » ma foi , moi je me dis : Pourquoi se priver de ce » qui fait plaisir?... quand j'achète quelque chose, « c'est toujours ce qu il y a de meilleur.. . je n'aime » pas le mauvais... nous vivons bien! nous vivons » très-bien! il serait impossible à mon mari de diner » rien qu'avec deux plats , il lui en faut au moins B quatre, et toujours du desserti... il ne dînerait » pas sans dessert... il serait malheureux, il lui » manquerait quelque chose... Mais pourquoi se » priver. . . quand on gagne beaucoup d'argent ? »
» — Voilà une dame qui finira par se faire voler ! » se dit Bouchenot. a Ha ça! est-ce que Henry va me » laisser toute la soirée livré à moi-même?... Ah I le » cercle se défait eaiin. . . Oh ! ma foi , je vais essayer » de me dégourdir les jambes ! »
Bouchenot se lève et se dirige du côté de son ami qui est assis derrière sa Pauline à laquelle il tâche de temps en temps de glisser un mot d'amour.
« — Dis donc, Henry, tu me laisses là-bas tout » seul , si tu crois que je m'amuse î... »
Henry se hâte d'interrompre Bouchenot et le présente à mademoiselle Giraumont en lui disant : « Vou- » lez- vous me permettre, mademoiselle, de vous pré-
372 MOUSTACUF.
» senter un de mes amis qui va devenir mon compa- » gnon de travail ?. . . A dater de demain , Bouchenot )' est de ma maison. . . Et je pourrai alors avoir quel- » ques momens de plus... pour aller voir... mes » connaissances. »
Pauline fait à Bouchenot un salut gracieux, en lui disant: « i^Ionsieur Henrv m'a souvent parlé de vous, » monsieur... Il était même inquiet de ne point )) avoir de vos nouvelles.
« — Ce cher Henry! » répond Bouchenot ; « oh! » c'est un ami !... nous nous aimons beaucoup tous » les deux... il m'a souvent prêté de... Je veux dire » que nous nous obligeons dans l'occasion... Et » certainement, mademoiselle... quand il s'agira » de danser à sa noce , je n'aurai pas la goutte » aux jambes! »
La jeune fdle baisse les yeux en rougissant et Henry pousse Bouchenot en lui disant tout bas : « Est- » ce qu'on parle de ces choses-là!... Tu es bien » indiscret...
» — Ah! je crovais que la chose était conve-
» nue entre vous On ne sait jamais ce qu'on
» peut dire ici.
» — J'ai beaucoup d'espoir-, Pauline n'aime que » moi, je suis sûr de son cœur. ..
» — Eh bien ! ça va tout seul alors.
» — Mais son père tient tant à ce qu'on ait de la » fortune. . . ou un commerce très-florissant !
« — On l'invite à déjeûner, on le grise , et il » consent à tout .
» — Oh I non , ce n'est pas ainsi qu'il faut agir
» pour réussir près de monsieur Giraumont !. . . C'est )) à force de travail, d ordre, de bonne conduite, que » j'obtiendrai la main de sa fille.
» — Il ne me prendra jamais pour (jendre, moi!
» — Monsieur joue-t-il à la bouillotte? » dit madame iNIerlier en «'adressant à Bouchenot.
« — Oui, madame. Oh! la bouillotte... j'y ai » passé bien des nuits...
» — Voici une place; si vous voulez commencer, » veuillez prendre une carte !
)' — Très- volontiers , madame. »
Madame Merlier s'éloigne et Bouchenot s'approche de Henry en lui disant à l'oreille. « Je vais » jouer... glisse-moi de l'argent dans la main sans » que cela paraisse... INous avons oublié cela avant » d'entrer.
» — Ah! c'est juste... tiens.
» — Tu ne me donnes que vingt francs.
» — C'est plus qu'il ne te faut, puisque je te dis » qu'on joue petit jeu... trente sous la cave...
» — Enfin c'est égal , quand je n'en aurai plus, » je te ferai signe. »
Et Bouchenot se dirige vers la table de bouillotte en se disant : « Pourvu qu'on ne me fasse pas jouer » avec madame de Courtivaud et avec la dame qui » s'endort et celle qui est sourde... A la rigueur , » si la petite Courtivaud voulait, je lui jouerais ses » diamants. «
Bouchenot est à la table de bouillotte depuis quelque temps; il joue très-lestement l'argent de son ami ; il gagne et il commence à trouver que Ton
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s'amuse chez madame Merlier, lorsque la porte du salon s'ouvre et le domestique annonce :
y> Monsieur Mort&ndal. »
Un bel homme , mis avec élégance , entre dans le salon , et va saluer la maîtresse de la maison, qui semble redoubler de politesse pour le recevoir.
Bouchenot , qui a levé la tète et jeté par hasard les yeux sur la personne qui vient d'entrer, sent une sueur froide parcourir tout son corps , en reconnaissant le monsieur qu'il a déjà vu au Vaudeville.
« — Qu'est-ce que vous faites donc , monsieur, ? » dit un des joueurs de bouillotte en sadressant à Bouchenot. « Vous nous donnez à chacun quatre » cartes...
» — Ah! pardon, monsieur... je croyais jouer au » billard...
» — Au billard ! » répond le joueur en riant.
« — JNon... au piquet... ou... le fait est que je » ne savais plus à quoi je jouais. »
Bouchenot ne sait plus ce qu'il fait. La vue de la personne qui vient d'arriver le bouleverse , il fait deux fois le mouvement de se lever, il a bien envie de sortir du salon ; cependant , il fait tous ses efforts pour se remettre , en se disant :
« Allons... qu'est-ce que cela signifie d'avoir « peur de cet homme... il ne me mangera pas... » D'ailleurs... c'est lui... qui doit avoir peur... je » suis un imbécile... Me sauver, de quoi aurais -je » l'air?... que penserait Henry?... Allons, remet- » tons- nous... n'ayons pas l'air de connaître. .. cet B homme... je suis bien sûr qu'il en fera autant de
» son côté... Restons au jeu... ne regardons que » mes cartes... »
Malgré tous ses efforts pour paraître calme , Bouchenot n'est plus à son jeu. Il commet de fréquentes bévues. Il abat ses cartes avant qu'on ait parlé. Il tient quand il voudrait passer, et il passe avec des brelans... Bientôt ses distractions augmentent, car il écoute avec attention une conversation qui a lieu près de lui.
« — Qu'est-ce donc que ce M. Mortandal ? » demande un jeune homme à un de ses voisins. « Ma- )) dame Merlier semble avoir pour lui beaucoup de » considération.
)' — Ah ! mon cher ! c'est que ce monsieur est » fort riche. C'est un Marseillais , il est arrivé à » Paris il y a une dizaine d'années , pour remplir » une place de petit commis dans une maison de » commerce ; et , aujourd'hui , il a maison à Paris, » maison de campagne, cabriolet ! une fortune en- » fin !.. .
» — Et comment a-t-il gagné cette fortune-là ? » — Dans le commerce... Il a fait des entreprises » en grand . . . Tout lui réussit , à ce qu'il paraît ; en- » fin, il gagne beaucoup d'argent... Aussi, c'est » à qui aura l'avantage de recevoir M. Mortandal. « — Monsieur... c'est à vous à faire... » dit un joueur, en s'adressant pour la troisième fois à Bouchenot ; et celui-ci , qui était tout entier à ce qu'il entendait dire sur le Marseillais, sort enfin de sa léthargie et tâche d'être à son jeu, tout en se disant: « Il gagne beaucoup d'argent ! . , . il a cabriolet !. . .
» il est très-riche!... Parbleu!... je le crois bien!... « Mais, si l'on savait par quels moyens il fait forr> tune... et moi qui le ^saisl... et qui n'ose pas le » dire... Je suis un grand drôle!... Je voudrais bien » m'en aller sans que cela se remarquât. Ah! mon « Dieu! je crois qu'il m'a vu... cet homme... il me » reconnaît... il va peut-être s'en aller... S il pou- » vait s'en aller... »
Mais au lieu de s'éloigner , M. Mortandal, qui venait de regarder attentivement Bouchenot, se contente de se pencher vers madame Merlier, qui est alors près de lui, et semble lui adresser des questions; puis, au bout de quelques instans, il s'approche de la table de bouillotte, et se tient justement en face de celui qu'il a aussi reconnu.
« — Quelle audace! « se dit Bouchenot, « il • vient se poser là. . . devant mes yeux. . . me braver. . .
j) j'ai beau tâcher de prendre sur moi je me
» sens bien mal à mon aise... je dois avoir l'air » très-bête en ce moment. »
Bientôt une place est vacante à la bouillotte , M. Mortandal s'y met et se trouve ainsi faire la partie de Bouchenot; celui-ci n est plus maître de son trouble , quoique le Marseillais semble lui sourire et affecte de lui parler avec une extrême politesse.
« — Mon tout! mon tout! mon tout! « s'écrie Bouchenot en roulant des yeux effarés autour de lui. Cette manière de jouer fait d'abord reculer les personnes qui font la partie de Bouchenot? mais bientôt pourtant le foK< offert est tenu, et Bouchenot est décavé.
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» — Comment, monsieur, vous faites votre tout » avec deux huit et une dame ! » dit le Marseillais en regardant Bouclienot d'une façon singulière.
« — Oui , monsieur, » répond celui-ci en se levant et quittant la table ; << c'est comme cela que » je joue à la bouillotte... chacun a sa manière.
» — Je doute que ce monsieur gagne souvent , » dit un des joueurs lorsque Bouchenot est éloigné.
j> — Je crois que monsieur était indisposé et y) voulait s'en aller, » dit un autre ; « car depuis fl quelques momens il n'était plus du tout à son jeu. » Le Marseillais ne dit rien; mais il tourne doucement la tête pour regarder la porte du salon qui venait de se refermer sur Bouchenot , qui s'était doucement glissé jusque là, et était parti après avoir pris le premier chapeau qu'il avait trouvé sous sa main.