CHAPITRE III
ARMES, OUTILS, POTERIE, ORIGINE DU FEU, VÊTEMENTS, ORNEMENTS, ESSAIS ARTISTIQUES.
Les Védas nous montrent Indra armé d’une massue de bois saisissant une pierre pour percer Vritra, le génie du mal. N’estce pas là un souvenir des débuts de l’homme sur la terre ? Ses premières armes furent sans donte une branche noueuse arrachée à l’arbre qu'il rencontrait sur sa route, une pierre choisie parmi celles qui gisaient à ses pieds. C'étaient de bien faibles moyens pour résister aux félides, aux pachydermes, ses redoutables voisins. Il était moins fort qu'eux à la lutte, moins agile à la course ; ses ongles, ses dents ne pouvaient lui servir ni pour l'attaque, ni pour la défense; sa peau glabre ne le protégeait guère contre la rigueur de la température. Une pareille inégalité devait promptement amener sa défaite, et l'extinction de l’espèce. Mais à cet homme, Dieu avait donné deux merveilleux instruments, plus parfaits en lui qu'en toute autre créature, le cerveau qui commande, la main qui exécute ; à la force brutale, il opposait l’intelligence, lutte grandiose où, selon l'expression du poète, ceci devait tuer cela. Les animaux gigantesques des temps quaternaires ont disparu à jamais, l’homme a survécu, il a vaincu ses rivaux, il a vaincu la nature elle-même. Avant même qu'il ne fût, d'impénétrables décrets avaient ordonné que rien sur la terre ne pourrait arrêter son essor.
Seul en effet parmi les êtres innombrables qui l'entourent, l’homme connaît Le passé, seul il sait prévoir l'avenir. Les singes, quelqu'intelligence qu'on veuille leur supposer, sont restés ce
qu'ils ont toujours été. En vain les générations ont succédé aux générations, ils ne savent qu'obéir à leurs appétits brutaux, comme leurs ancêtres le faisaient avant eux, et tout donne à penser que si des singes doivent se perpétuer pendant des milliers d'années encore, ils resteront ce qu'ils sont aujourd’hui. Les chiens resteront des chiens, les éléphants des éléphants; les castors édifieront leurs digues comme les castors actuels, Les guëpes n'apprendront pas à faire du miel comme les abeilles et Les abeilles ne sauront pas, comme les fourmis, emmener leurs ennemis en captivité et élever des pucerons pour être leurs serviteurs. Leurs instincts sont incapables de progrès, et dès leurs premiers pas ils sont arrivés aux limites fixées par l’Éternelle Sagesse. À l’homme seul, 1l a été donné de comprendre ce qu'ont fait ses devanciers, de marcher plus ferme dans la voie où ils tâtonnaient, de prononcer les paroles qu'ils bégayaient. Nous descendons assurément de ces hommes vivant au milieu des forêts ou des marécages aux eaux croupissantes, habitant des cavernes qu'il leur fallait bien souvent disputer aux fauves et aux ours qui les entouraient. Mais ces hommes savaient qu'un résultat acquis pouvait s'acquérir encore, en employant les mêmes moyens; ils avaient vu qu'une pointe blessait plus facilement l'animal qu'ils poursuivaient, ils avaient appris à appointer Les pierres. La peau des bêtes jetée sur leurs épaules Les préservait du froid, ils avaient appris à faire des vêtements ; Les graines germaient autour d'eux, ils les avaient semées ; le feu leur avait fait connaître les métaux, ils avaient essayé de les combiner ; les animaux erraient autour d'eux, ils avaient su les réduire en servitude. Chaque connaissance acquise, chaque progrès accompli deviennent le point de départ de connaissances nouvelles, de progrès nouveaux qui restent à jamais le patrimoine commun de l'humanité.
C’est ainsi que l'expérience apprit de bonne heure à nos vieux ancêtres que les roches éclatent plus facilement sous le coup d'un percuteur, quand elles viennent d’être arrachées à leur gisement; partout ils surent choisir les pierres les mieux appropriées à leur destination. Pour les haches, les coins, les mar-
teaux, ils employaient les jades, les jadéites, les fibrolites, Les diorites, les basaltes possédant à la fois les caractères d’une grande dureté et ceux d’une forte résistance à la percussion: Les pointes de flèche et de lance, les couteaux, les scies et en général les instruments à pointes aiguës et à vives arètes, avaient pour maüère, selon les régions, le silex, le quartz, le jaspe, l’agate, l’obsidienne, espèces minérales qui, bien que très
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Fig. 18. — Grattoir provenant de Fig. 19. — Instrument trouvé la vallée du Delaware. dans la vallée du Delaware.
dures, se laissent diviser en éclats minces et tranchants. Les blocs étaient méthodiquement dépecés ; ils étaient écaillés, selon une expression fort Juste de M. Dupont. Nous reproduisons quelques-uns de ces instruments (fig. 18 et 19), ils montrent ce qu'étaient les premiers essais de l’homme, le point de départ de l’industrie qui, à travers les siècles, est parvenue au merveilleux développement dont nous sommes les témoins éblouis.
Le plus ancien outil que nous connaissions était gros, lourd, taillé sur ses deux faces et se terminant en pointe (fig. 20). Il peut varier comme matière, comme grandeur, comme fini, mais
il reste toujours facile à reconnaître‘. A-t-il été au début le seul outil de l’homme? Nous hésitions à le croire et les belles recherches de M. d’'Acy ajoutent à nos hésitations?. Il nous dit à Saint-Acheul, au berceau même de ces curieuses découvertes, la forme en amande mêlée à la pointe du Moustier. Le fait, vrai sur certains points, ne l’est donc pas sur d’autres et toute conclusion générale est certainement prématurée.
Fig. 20. — Silex taillés des abris de Lafaye et de Plantade (Tarn-et-Garonne).
Il serait long d’énumérer les pays où se rencontrent les outils chelléens *. On les trouve dans les vallées de nos fleuves et de nos rivières, tantôt gisant dans les alluvions caillouteuses, tantôt disséminés à la surface du sol. S'ils sont rares en Allemagne, ils se montrent en abondance dans le sud-est de l’Angleterre, et c'est à cette époque quil faut rattacher les découvertes de Hoxne et celles des bassins de la Tamise, de l’Ouse et de l’Avon. Les mêmes découvertes se sont multipliées en Italie, en Espagne, en Algérie, dans l’'Hindoustan. Le docteur Abbott signale des outils semblables dans Les alluvions glaciaires du Delaware (fig. 18