SCÈNE I LE CRÉDIT FONCIER
// entre le chapeau rabattu sur les yeux, l'air préoccVrpé; une altération profonde est eni^ preinie sur ses traits. Sans s'inquiéter des témoins de la scène, il marche, gesticule, lève les mains au ciel et va jusqu'à frapper les tables du poing. On comprend qu^un grave motif peut seul le pousser à ces violences.
Dix millions! A moi, dix millions! Suis-je assez humilié? M'obliger à recevoir dix millions, moi,
le Crédit Foncier de France I Et quels millions! J'en frémis rien que d'y penser. {Mélancolique-ment. ) calice de fiel I calioe de fiel I £t je n*ai pas pu récarter de mes lèvres I Et il faudra le boire jusqu'à la dernière goutte » jusqu'au dernier écu ! Dix millions I Dix mille billets de mille , dit mille sacs, cinq cent mille louis I Vous verrez qu'ils ne me feront pas grftce d*un seul. Les barbares! Y mettent-ils du raffinement? Comme ils inscrivent sur leur somme leur certificat d'origine ! Noble Crédit Fonciei", à quoi en étes-vous réduit I Et que va dire mon conseil d'administration? lui qui est si austère! {Cliangeant de Ion*) Ma foi, c'est fait, c'est consenti, il n'y a plus à s'en départir : d'ailleurs le but ennoblit tout. Nous voulons le bonheur des gens grevés, rien ne nous coulera pour accomplir cette tâcbç. ( S* élevant peu à peu à Venihousiasme d'auteur.) Crédit foncier» âme de ma vie , idée fixe de ma carrière , enfin je te liens, je te possède I je te serre dans mes bras. Tu sais si ma paiMon pour toi date d'bier et de quels hommages je t'ai entouré, même quand je désespérais de te fléchir. Je t'ai pris en Alknmgne,
|)iiy!> do nuages, pour te transporter en France, où ronatine à voir clair dans les objets. Depuis lors, ai-je cessé un instant d'arborer tes devises et tes couleurs? Que de tournois soutenus en ton nom! Que de lance? rompues à ton profit! Que de discours! Que de livres! Que de cours publics!
Certes, je n*y ai épargné ni le geste, ni l'accent, ni la démonstration , ni la louange : eh bien ! même aujourd'hui , même après tant d'eiïorts et de gages , un culte si fervent et une poursuite si obstinée, j'éprouve le besoin de me sonder, de m'interrroger, de nie recueillir, tant ces millions me portent sur la conscience 1 ( La mélancolie réparait : un long silence. Avant de reprendre^ le Crédit Foncier cherche vn point d* appui pour ses douleurs; il choisit un excellent faufeuil ^ s approche du feu y s* fj assied ^ pose ses pieds sur les chénels et poursuit.) Qu'est-ce que je veux? Que voulons-nous tous? Que veut mon conseil d'administration , ce conseil austère? Se porter au secours des obérés, des endettés , c*est-à-dtre de la partie la plus intéressante des populations. Voilà notre but, notre titre,
notre honneur ; aider tes âmes en peine, les aiïermir ; les dégager s'il se peut. Quoi de plus huniain et 4e plus moral 1 Mon Dieu ! tout le monde n*en conviendra pas, je le sais. II est encore des hommes qui se dé6ent de Ihypoth^que et ont Temprunt en horreur, des esprits étroits, serrés, rangés, qui ne voient rien en dehors de Tordre et de répargn"), ne dépensent un écu que lorsqu'ils- Tout, n'acquièrent ou n'améliorent qu*avec les excédants de leur revenu. Préjugé I pur préjugé I Si le globe ne comptait que des habitants de cette humeur-là, il ne resterait plus au Crédit Foncier qu'à faire ses paquets et à déménager pour une autre planète. Heureusement cette infirmité est rare , peu contagieuse , et nullement en progrès : elle disparaîtra avec le temps et les moyens de s'endetter que nous allons mettre au rabais et à la portée de chacun. D'ailleurs, quelques clients de plus ou de moins, qu'importe? il nous en restera toujours assez : les fils de famille qui mangent leur blé en herbe , les riches malaisés, les cultivateurs qui achètent sans savoir comment ils paieront et se ruinent sous prétexte
7i L«S D£UX CEÉDIT^.
de s'arrondir, les hommes que des revers inopioés ou des e)^cës de dépense conduisent nécessairement à Tempi'Qnt; les spéculateurs maladroits, les cœurs qa*entra!nent des amitiés onéreusas^ tous ceux qui , sous le coup d'engagements immédiats ^ affectent leurs biens à y pourvoir, vivent d'expédient3 , de répits, dç délais, et vont d*uo embarras à i^autre jusqu'à Theure de la vente forcée ; tel est notre lot et il est considérable , et il nous permet d'attendre que Thypothèque devienne la loi générale des êtres animés « la condition naturelle de la propriété immobilière, (La perspective de cet avenir écla rcit décidément le front du Crédit Foncier; il est moins mélancolique; le nuage des dix million^ est dissipé. On le voit porter une main caressante sur son menton^ consulter le trumeau qui lui fait face, rajuster ses cheveux, raf* fermir ses lunettes y enfin se livrer à des actes qu i témoignent d'une certaine sérénité d'esprit, ] Voyons, aux affaires maintenant : songeons à notre petit monde; {avec dignité) je me dois à tous les propriétaires à sec; ils sont devenus ma
famille. {Montrant le coffre-fort FicAel qui est dans un coin dé la pièce.) Voici des millions qui sont à eux, bien à eut : c'est un dépôt qui ne sortira de mes mains qtïe pour passer dans les leurs. [Riant.) £h ! eh ! les écus seraient bientôt partis si on les écoutait tous. Que de mains tendues vers nous! Que d*appétits en souffrance! Un peu de patience, mes amis, un peu de patience. Votre débine va cesser; nous y songeons. Dame! un crédit, si foncier qu'il soit , ne peut pas se donner au iiasard ; il faut examiner les titres, prendre quelques garanties, purger, notifier, liquider et le reste. C'est un tamis terrible , et vous y passerez. Mais en attendant ne vous sentez-vous pas soulagés à Tidée qu'il y a ici des millions pour vous , un Crédit Foncier de France créé à votre intention, destiné à vous plaire, a vous aimer et à vous servir dans la limite de ses statuts et sous la surveillance da plus austère des conseils? Allons! voilà qui doit vous suffire, endettés trop heureux ! pénétrez-vous de cette pensée , puisez-y l'oubli de vos maux. (Se tétant avec cornplaiêance.) Quant à moi, je me sens tout retrempé: ce retour vers les bienfaits de l'institution a dis-
sipé mes scrupules. Je suis fort maintenait, je suis revêtu d'un triple airain : qu*on apporte les dix millions et Ton verra si je bronche.
{A l'un des secrétaires gui travaille avec-ardeur et dont la léle est plongée dans un rempart de dossiers.) Y a-t-il eu beaucoup de demandes par le courrier d'aujourd'hui?
LE SECRÉTAIRE
Des masses, Monsieur; vous me voyez occupé à en faire le dépouillement.
LE CRÉPIT FONCIER
Passez m'en quelques-unes. (A pari.) Je suis curieux de voir s'il y a dans tout cela quelque chose de sérieux.
( Le secrétaire apporte un énorme paquet de lettres ouvertes et déjà classées. Le Crédit Foncier en prend quelques-unes au hasard.) Voyons, celle-ci promet, c*est d*un Bas-Normand. (///tY:)
c Aobigny, près Falaise.
« Monsieur le Crédit Foncier de France, a J'ons entendu dire à Falaise, lors du dernier « marché aux viaux, sauf votre respect, que vous
a étiais chargé par le gouvarnement de fournir c de l'argent aux cultivateurs, toutes fois et quana tes ils en ont besoin pour leux fonds de tarre a et autres. C'est-il bien cela ; vous qui êtes savant, a vous me le marquerez en retour ; allais, marchais. « Pour lorse, et à cette fin que vous le sachiais, je « vons vous dire la chose tout dret et' sans bargui*- « gner. Je m'ai mis en tète d^acheter le pré à Guila laume, qui est à toucher le mien , si bien qu'on a dirait qu'ils n*en font qu'un et me conviendrait , a en conséquence. Le voisin est un fin ^latois ; il a tiant haut et demande deux mille francs de son
(c lopin; allais, marchais. J^attendons que vous ce m'envoyiais la somme à cette fin de finir défia nitivement, sauf meilleur avis.
a Je vous baillons nos respects.
<x Gros-Pibrrb.
P.-S. a Pour en cas que l'arrangement dont « auquel je vous fons part ne fusse pas de votre a goût, réponse, S. V. P., à Falaise, jour de mar- <c ché, où j'y suis toujours. »
( Après lecture et en se tournant vers le secrétaire,)
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7t Lfid DSltX GHÉDITS.
Singulier client ! Egt-il de Falaise, celui-là I Vouâ lui répondrez que Taffaire a besoin de quelques éclairciiBements. ( Prenant une geeonde lettre sur la cheminée. Voyons si la Basse-Normandie a seule donné aujourd'IiuL ( // Ut, )
. t Ghfiteaa dé PalTac
<K MoDsiur lé Crédit dé France,
a J*ai lu avec un véritable bonhur dans les oo« a lonnes d*un papier public» que vous veniez arra- (t cfaer les propriétaires terriens des serres des a ces petits vautours que Ton nomme les notaires «dé canton. Figurez- vous» Monsiur, que j*ai « eu maille à partir avec tous ceux qui ont passé « dans le ressort de mes domaines, et surtout avec a lé dernier qui , Dieu mé damne, est encore en (( fonctions. Rien dé plus piquant que mon hisa tolre avec ce pied-plat : souffrez que je vous la i raconte.
B II faut vous dire d'abord que, dé père en fils, a dé mâle en mâle, nous possédons le chftteau de « Puffac, et cela depuis un temps immémorial ,
DfetIXifcMG TABLEAU. 79
t comme qui dirait lé passage de César dans les a Gaules. Nos archives en font foi. Mon père fut 6 chevalier dé Malte, lûou ayul aussi , mes biasayul, trisayul aussi; ils ont tous lutté contre «rottoman ou contre lé Sarrasin. Quand ils réa venaient de TOrient, chargés dé butin, ils con- « sacraient une partie dé lurs trésors à agrandir a et ft embellir lé château dé Puffac, qui est ainsi (c devenu une merveille d'architecture : la tince ronne qui en baigné lé pied ne réfléchit rien dé a plus beau tout le long dé son cours ; des millions cr et des milliasses y ont été engloutis.
« J*en réviens à mon pétH notaire. 11 faut vous « dire, Monsiur lé Crédit dé France , que /depuis « que Malte n'a plusse chevaliers, les revenus de (t notre maison ont singulièrement diminué. Les a PûBac avaient trois terres en Guiennë , dux en a Languedoc , une en Provence, six en Poitoli; il a (( fallu vendre tout cela pour soutenir Téclat dé a notre nom, doter nos fliles et payer les frais dé a nos campagnes en Europe. L'Occident a dévoré « ce que rorient nous avait rendu. Il restait à mon <i ayul une escarboucle de prit, qui venait du grand
a Saladin; il la vendit, vers lé miliu da dernier « siècle , à raison d'an million , qai passa en a quelques semaines , au lansquenet et aux filc( les d'Opéra. C'était un gaillard que mon ayul ; « après Tesearboucle, il dévora lé domaine pièce à ce pièce et né s'arrêta que devant les pien*es du (( château. Lé sacrilège n*alla pas jusqu'au bout.
a Vous allez voir comment mon petit notaire est a mêlé en tout ceci. A tous confesser toute la vé- « rite/ Monsiur lé Crédit, la vieille maison dé c( PulTac est un pu déchue aujourd'hui de ses ance ciennes grandurs. Que voulez-vous? Il n'y a a plus ai Ottoman , ni Sarrasin, et nous ne plona geons plus les bras dans les coffres des soua dans. Cependant il faut vivre; c'est réterfteïlé a loi dé la nature. J'avais donc songé à contracter «un emprunt en offrant pour gage la vieille « loyauté dé notre maison, et lé vénérable château <t de mes ancêtres. C'est ici que ce petit notaire <c entre en scène, comme vous allez voir. Un jour ce je renvoie chercher et lui fais ma proposition, a Savez-vous comment il y répondit? par un gr^nd a éclat dé rire. Lé pied-plat! J'en fus d'abord
a comme foudroyé ; mais bientôt le sang parla, et «c j'fillais traiter lé drôle comme mes ayux avaient (c traité lé Turc, lorsqu'il se mit sur la défensive et mé (( montra dux poings qui paraissaient pu endurants. (( Je ïùé connaissais, Monsiur ; je savais dé quoi (cjé suis capable quand on m'échauffe lé sang : a j'aurais fait un maihur ; hurusément, je sus mé a contenir; jé quittai la place et abandonnai le « tabellion à ses remords. Voilà comment jé lui (c dis son fait.
« Mais pardon si jé mé suis laissé détourner par un récit étranger à l'objet dé ma lettre. Cest « pour vous prouver sulément combien vous avez a eu raison de couper l'herbe sous les pieds à a ces petits grimauds qui manquent dé respect à <x des noms et à des châteaux comme les nôtres' Ces petites gens n'ont ni lé goût des grandes choses, a ni lé sentiment des arts. Parlez-moi d'une insti^ ff tution supériure comme lé Crédit dé France I <c Voilà où le vieux manoir dé Puffac trouvera les a ^ards qui lui sont dus. Oh ! là-dessus, jé n'ai « point balancé. Sitôt que j'ai eu vent dé la chose
81 LES BEDX CRÉDITS.
a par la letture des papiers publics, je mé suis dît : a ÂfiatolBi voici tes gens, né cherché plus ailleurs: « si le Crédit dé France né fait pas ion affaire, « personne né la fera.
« C'est avec confiance, Monsiur lé Crédit Fona cier, que Je m'adresse à vous. Je demande à a emprunter la misérable somme dé dit mille «c francs, et offre en garantie lé château dé Puffâc a et toutes ses dépendances. Lé donjon sul les a vaut. Je né parlé pas des trésors cachés et des (( dépouilles des Sarrasins enfouies dans les cata- « cômb6s : c'est la part dé l'imprévu.
« Vous mé direz put-étre : Dix mille francs, c'est a pu dé chose. Pourquoi pas cent mille, dux cent n mille? Quand on a eu des chevaliers dé Malte et a TeScarboucle du grand Saladin dans sa maison, on a a lé droit dé tout démander au crédit dé France. « Je né lé contesté pas ; mais je persisté dans mon ft chiffre. Les Puffac né^sont point habitués à récéa voir la loi, ils la dictent. D'avance, Monsiur le « Crédit,jé vous déclare que je n'accepterai rien au « delà , et il n'y a point dé force humaine qui soit
a capable d'ébranler cette détermioatjon. Vous (( avez afTaire A un paladin.
9 Je vous salue,
« Baron AnâtolA dé Puffac. »
LE CRÉDIT FONCIER, rejetant la lettre*
Triple Gascon ! il vaut bien lo Bas-Normand I {Au secrétaire.) N*avez*vou8 rien à me signaler de plus dans tout ce paquet?
Ll SSCmiTÀlRI.
Rien d'une manière précise, Monsieur; il y a toujours bien des propositions en Tair. ( Montrant un papier.) Voici un cultivateur de Tramezaigues, dans les Hautes-Pyrénées, qui demande deux mille francs sur un lut de rochers situés au pied du pic de Bigorre et couverts de neige pendant douze mois de Tannée.
LE CRÉDIT FONCIER
On les lui prêtera quand elle sera fondue,
LE s&cRéTAiRE» prenant un autre papier.
Voici un propriétaire de Grenace, près Sartène, en pleine Corse méridionale , qui voudrait
8i LES DEUX CRÉDITS.
emprunter six mille francs sur un bois où on ne peut marcher que le fusil à Tépaule.
LE CRÉDIT FONCIER
Qu*il les demande aux capitalistes des maquis.
LE SECRÉTAIRE, feuilletant d'autres dossiers.
Voici encore...
LE CRÉDIT FONCIER, F interrompant.
Assez pour aujourd'hui. Mettez cette broutille à part et ne conservez que ce quMI y a de sérieuf . Seulement, n'excluez rien des additions ^nérales : dès qu'on nous demande, nous sommes fondés à user du fait; c'est notre droit, et j'ajoute que c'est notre devoir. Nous ne jugeons pas , nous ne distinguons pas : nous totalisons. A quel chiffre en êtes-vous?
LE SECRÉTAIRE
Au cent vingt et unième million ! *
LE CRÉDIT FONCIER, les tnains levées au ciel.
Cent vingt et un millions! voilà qui est victorieux ! voilà qui répond à tout I Qu'on vienne encore contester notre succès 1 Cent vingt et un millions I II y a de quoi donner des accès de rage à nos envieux I