‹ Mœurs et portraits du tempsChapitre 93 sur 111 · S VII · texte numérisé non relu

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Baby n*était pas seulement un observateur de première volée, c'était encore un polyglotte du plus grand mérite. Il avait, dans le cours de ses voyages, abordé à toutes les côtes et frayé avec toutes les tribus ; aucune langue, si sauvage qu'elle fût , ne lui était étrangère : il connaissait même celle de la peuplade qui avait voulu le rôtir et en faire la base d'un de ses repas de corps. Ce qui l'aidait singulièrement dans cette étude , c'est que partout où il mettait le pied, il s'en prenait d'abord aux femmes , et d'une manière si vive que l'entretien s'engageait bon gré mal gré. Au moyen de cette méthode , il s'était formé un vocabulaire universel , et se piquait de pouvoir traiter le sentiment dans tous les dialectes connus.

En abordant le personnage qu'il avait distrait de sa bande et qu'il voulait soumettre à un «xamen particulier, il se posa d'abord une question. Dans quel idiome convenait-il de l'entreprendre? Fallait-

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il lui parler nègre ou ipdiais? Valait-il mieux recourir au madécasse? Le seul embarras qu'il éprouvAt était celui du choix. A volonté, il pouvait se servir de Tinstrument le plus vulgaire ou le plus perfectionné. Il savait le màwi que Ton parle dans les archipels , le mandchou des côtes d'Asie^ le carolm, le tonga, le zélandais, le coréen , enfln ce que sait un homme qui a vingt ans de baleine, et qui sait mettre le temps et les occasions à profit.

Tout en se posant cette question délicate , Baby continuait à soumettre Tinconnu aux procédés d'analyse qui lui étaient familiers. Plus il Tétudiait, plus il se persuadait qu'en le choisissant il avait eu la main heureuse. Parfois même il sentait s'éveiilet* un vague souvenir, lorsque cet homme attachait sur lui un œil souriant et railleur. Ce fut sous l'empire de ce sentiment qu'il commença son interrogatoire. Comme début , il eut recours au portugais ; aucune langue n'est plus répandue dans les parages de l'Inde.

— Où sommes-nous? demwda-t-il au dignitaire décoré de Técrevisse d'or.

Celui-ci ne répondit que par un sourire*

— Il n'entend rien au portugais , pensa Baby ; essayons autre chose : le lascar, par exemple.

Le lascar est , dans ces mers , ce qu'est la langue firanque dans la Méditerranée , un mélange affreux de toute espèce d'idiomes.

— Comment nommez-vous ce pays? demandat-il à l'impassible fonctionnaire public.

Même silence , même sourire.

Le lieutenant ne se découragea pas : la patience sied à un pêcheur de baleines. Il renouvela sa question en vingt-deux langues , passant des plus élé-> mentaires aux plus rafOnées , du malabar au japonais , de l'arabe au persan, de Findostani au siamois ; il n'oublia aucune de celles qui se parlent dans les mers de TOcéanie, aux fies Fidgi, aux Mariannes, aux Philippines, aux Moluques; il remonta dans le pôle nord jusqu'aux Kouriles et aux Aleutiennes, et descendit dans le pôle sud jusqu'à la Nouvelle-Zélande et à la Terre de Yan-Diémen. Vains efforts, peines perdues I Rien ne pouvait tirer le dignitaire interpellé de son silence, ni le faire renoncer à son sourire : seulement ce sourire

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devenait de plas en plus significatif. Enfin lorsque Baby» de guerre lasse , se fut rejeté vers les langues savantes de Vlnde €t eut posé sa question en pur sanscrit, cet homme ne put se contenir plus longtemps : sa parole trouva une issue.

— Si vous essayiez de parler anglais , lieutenant Baby, dît-il dans cet idiome et avec l'accent tréscaractérfsé des Américains du Sud.

La foudre serait tombée aux pieds de Tofficier du Star que sa surprise n'eût pas été plus profonde. Pour un observateur aussi consommé, c'était jouer de malheur. Il venait d'épuiser le réservoir de ses connaissances, se mettre en frais jusqu^à la concurrence de vingt-trois langues , et pour le payer de tant d'eflbrts , cet homme lui répondait en anglais , comme on le parle sur le littoral du golfe du Mexique. Bien plus, ilFapostrophait par son nom et le désignait par son grade. Malheureuse campagne , en vérité , et de nature à ruiner une réputation moins solide que celle de Babyl Si rude que fût le coup, notre officier s*en remit pourtant. Examinant de nouveau le personnage de la tête aux pieds , il chercha dans ses sou-

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venirs à quoi le rattacher, et n'y trouvant rien » il reprit rinterrogatoire.

-«Américain? lai dit*il. Vous Américain?

— Américain du Sud, lieutenant.

— Votre port?

— • Pensaeola.

— Votre nom?

— David.

— David? quel David? s'écria Baby impatienté de ne pas obtenir plus dalumières de ses méthodes habituelles d'observation. Ils pullulent les David dans les États du Sud. Qu'est-ce qui ne s'appelle pas David?

— David, embarqué sur le Fly^ répondit ledignitaire à l'écrevisse d'or, sans se départir du sangfroid qui convenait à son rang.

A ce mot, il se fit une clarté soudaine dans l'esprit du lieutenant. Le Fly était un de ses bâtiments favoris, celui à bord duquel il avait fait ses plus heureuses pèches et dans ses jours les plus florissants. Bien des années s'étaient écoulées depuis loxs \ mais un rien suffisait pour le ramener à ces croisières de sa jeunesse. En rapprochant ce nom

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de la physionomie de sud interlocuteur, il vit à qui il avait décidément affaire :

— Vous ici, David? lui dit-il ; sous ce costume? avec cet ornemept? Par quel hasard, s'il vous plaît?

-^ C'est toute une histoire, lieutenant Baby.

— Curieuse en effet, David ; contez-moi C6la«

— Un peu plus loin, lieutenant ; on nous observe ; passons sur le gaiUard d'avant ; nous y se^ rons plus libres.

Ils firent quelques pas, et quand David se crut à l'abri des indiscrets, il commença son récit :

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