PRÉFACE
Le spectacle que présentent les insectes est un des plus attrayants qu'on puisse offrir à la curiosité studieuse. Quoi de plus merveilleux, en effet, que leurs instincts, leurs travaux, leurs ruses, leurs combats! C'est tout un monde en miniature. Les passions qui nous animent, agitent aussi leurs sociétés : parmi eux, guerriers et chasseurs sont une image de la vie primitive ; architectes et sculpteurs, maçons et tisserands, rappellent l'industrie et les arts de la vie civilisée. Mais c'est surtout dans le soin de leur propre conservation et la défense de leur postérité, qu'ils déploient toutes leurs ressources. A voir les combinaisons réfléchies dont leurs actes souvent procèdent, il est impossible de leur refuser une sorte d'intelligence, bien distincte, toutefois , de la raison humaine.
Faire connaître nos insectes les plus vulgaires
Vlll PRÉFACE
sous ce jour presque nouveau, et faire ressortir, en môme temps, la sollicitude providentielle qui veille sur leur destinée, tel est le but de ce livre. Puisset-il contribuer à développer le goût de l'histoire naturelle, vulgariser les immortels travaux des Swamînerdam, des Réaumur et des Hubert, et surtout convaincre le lecteur de cette vérité inscrite dans l'Imitation de Jésus-Christ : « Il n'est pas de créa- « ture si petite et si méprisée , qui ne nous * montre la bonté de Dieu ! »
Aux Berruères, 30 octobre 1869.
LE FOURMI-LION
Le fourmi-lion, ainsi nommé parce qu'il est F Attila, le fléau des fourmis, vit, dans son enfance, de procédés très-ingénieux. A l'état de larve, il ne marche qu'à reculons, et ne saurait lutter, à la course, avec l'insecte ingambe; il n'en saisit pas moins, cependant, des bêtes fort dégourdies; la ruse, chez lui, supplée à l'absence d'agilité ; il tend des pièges : sa table est toujours bien servie.
Rival des Demoiselles par ses ailes transparentes et réticulées lorsqu'il est adulte, le fourmi-lion, sous sa première forme, est d'un gris sale, moucheté de points noirs et présente un faux air de ressemblance avec le cloporte. Son corps, ovalaire, est hérissé de petits tubercules ; sa tête , fortement déf rimée, n'a point de bouche proprement dite : elle est seulement armée de pinces dentelées, aiguës , à l'aide desquelles l'insecte attrape son gibier.
Le choix de son domicile est en rapport avec ses mœurs. Condamné à une vie souterraine et à peu près stationnaire pendant la première période de son existence , il s'établit dans les terrains les plus sablonneux et les plus secs. Ordinairement, c'est au pied d'un mur ou sous un arbre dont les racines, en partie déchaussées, surplombent en voûte, qu'il plante sa tente, dans un endroit très-soleillé et trèsabrité. L'emplacement trouvé , le fourmi-lion se met à l'ouvrage. Sa retraite a la forme d'un entonnoir, d'autant plus profond, en général, que le mineur est plus âgé ou plus robuste ; le travail qu'elle exige est considérable. Notre héros commence par en tracer l'enceinte; son corps, entièrement caché sous le sable, fait l'office d'un soc de charrue, déchire la terre circulairement, trace un sillon concentrique à cette ouverture, en entame un Second, puis un troisième, et, allant toujours à reculons, décrit ainsi une spirale dont le diamètre diminue progressivement. L'enceinte dessinée, l'œuvre n'est encore qu'ébauchée; une opération capitale va réclamer et beaucoup de patience et beaucoup d'énergie : il s'agit d'expulser de l'entonnoir un cône de sable renversé, dont la base a un diamètre égal à celui de l'ouverture, et dont la hauteur répond aux trois quarts de ce diamètre. Pour résoudre ce problème, le fourmi-lion, tout en labourant le sol, s'arrête à chaque pas, afin de charger sa tête des terres à enlever ; il exécute ce manège délicat avec une dé ses pattes antérieures. Le jeu de cette patte se répétant sans interruption, la tôte a bientôt sa charge ; l'animal s*en débarrasse en la lançant brusquement hors de Fenceinte circulaire. Cette manœuvre s'exécute avec une
!. Le Fourmilion à PaQùt, dan3 son trou. — 2 Larve., nymphe el cocon du Fourmilion. — 3. Le Fourmilion à l'état d'insecte parlait. — \. Larve de Gicindèle. — 5. La môme dans son terrier. — 6. Cicindèle adulte.
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LE FOURMI-LION
promptitude et une habileté surprenantes. Comme elle se répète à chaque tour de spire, on conçoit
que la jambe qui remplit les fonctions d'une main finisse, à la longue, par se lasser ; le fourmi-lion laisse reposer le membre fatigué et le remplace par celui qui lui correspond. Ici se présente une difficulté; la patte auxiliaire, pour être de quelque utilité, doit se trouver placée, comme la première, vers Tintérieur du trou, ce qui nécessite un changement de position chez l'ouvrier; ce cas a été prévu et ne détourne pas l'animal de son but : le fourmi-lion traverse la distance qui le sépare du point diamétralement opposé, et reprend ses circonvolutions en sens inverse; l'excavation se poursuit, la nouvelle pell< fait son devoir.
Jusqu'ici, l'adresse du fourmi -lion n'offre aucune particularité dont certains animaux ne présentent l'équivalent, mais il est une circonstance qui, par les difficultés qu'elle entraîne, développe toute la science de l'insecte, et l'élève presque au rang des bêtes douées d'une sorte d'intelligence; cette circonstance est celle-ci : il arrive parfois qu'au milieu de son labeur, le fourmi lion rencontre un gravier d'un tel volume, qu'il ne peut songer à le lancer en l'air au moyen de sa tête. Que faire ? se désespérer ? Mauvais parti, conclusion des lâches; mieux vaut assurément s'armer de courage ; c'est ce que fait le fourmi-lion : la tête hors du sable, il se décide à charger l'obstacle sur ses épaules ; à l'instant il sort de terre et se montre tout entier à découvert ; il s'achemine ensuite jusqu'au gravier qui l'offusque, l'explore attentivement, essaye de le pousser, de le soulever, et finit par en venir à bout. Voici
comment. L'extrémité de son ventre s* allonge sur le gravier, et tous les mouvements du corps sont calculés pour y engager le bloc et le faire glisser le long du dos : l'insecte le met en équilibre par le jeu alternatif des anneaux de son ventre. Un résultat important est déjà acquis, mais il faut maintenant garder l'équilibre, et gravir, de cette manière, une côte taillée presque à pic. Grand embarras ! La charge, malgré toutes les précautions, trébuche tantôt à droite tantôt à gauche ; à travers mainte et mainte oscillations, elle peut à peine garder son centre de gravité. Pauvre fourmi-lion! malgré ses efforts, le gravier quelquefois lui échappe, juste au moment où il allait gagner le sommet de la rampe; n'importe ! sa confiance ne se rebute pas; il recommence son manège aussi souvent que la fortune l'éprouve ; il descend dans son trou, va chercher le malencontreux gravier, le charge de nouveau sur son dos, regagne la rampe, et ne s'arrête dans cette corvée de Sisyphe que lorsqu'il a déposé son fardeau à quelque distance de son gîte : on a vu des fourmis-lions répéter jusqu'à sept fois de suite cette héroïque opération, sans jamais abandonner leur entreprise.
Enfin, le travail et la persévérance ont triomphé ; l'entonnoir est entièrement déblayé, le fourmi-lion n'a plus qu'à faire provision de patience pour jouir de sa tâche accomplie; caché et immobile au fond de son trou, il guette la proie qu'il ne lui est pas donné de poursuivre. Celle-ci, parfois, se fait attendre; notre chasseur vit d'espérance ; il affronte résolûmentle jeûne, jusqu'à ce que quelque vermisseau à tête légère, une fourmi butineuse ou un cloporte,
LE FOURMI-LION
vienne rôder autour du précipice. C'est un véritable abîme que ce précipice ; ses bords sont si escarpés, qu'à peine la bestiole y met-elle le pied, soudain les parois s'ébranlent et entraînent dans leur ruine l'imprudent voyageur. Dans cette extrémité, il court un danger de mort, croyez-le bien ; le pauvret ne le sait que trop ; convulsivement il s'accroche à tout débris et s'efforce de remonter la côte mouvante pour gagner la terre ferme. Peine perdue! Le fourmilion, averti de sa présence par les brèches de son logis, bombarde ce malheureux d'une grêle de sable; bientôt il s'en rend le maître, l'étourdit en le secouant avec violence, l'entraîne dans son antre et lui donne le coup de grâce pour le sucer à son aise. Quand il en a extrait toute la partie substantielle, il le place en travers sur ses épaules, rejette au loin le cadavre qui n'est plus qu'une peau vide et sèche, répare le désordre de son appartement, et se remet en embuscade.
Ainsi se passe la jeunesse du fourmi-lion. Lorsque vient l'époque de sa seconde métamorphose, il se file en terre une coque soyeuse, revêtue de sable à sa face extérieure, et il s'y change en nymphe. Après un certain laps de temps, le fourmi-lion, las ds sa prison, songe à s'en affranchir; pour mieux se préparer à la liberté, il commence par changer de vêtement, se munit d'une bonne paire d'ailes, perce sa geôle, et prend, radieux, son essor. Peu de jours après, il pond ses œufs dans le sable; il a dès lors parcouru toutes les phases de son existence.