LIVRE VII. — LES VOYAGES
cle de phénomènes très-restreint aussi. Non-seulement ^es steppes de la Russie, les mers arctiques^ les merveilles de TAfrique, demeurèrent inexplorées, maîsTInde même, ce pays de fables, parait avoir peu tenté la curiosité des voyageurs romains. Bien que de grandes flottes marchandes, naviguant pour le compte d'Alexandrie, fissent voile, chaque année, à la côte de Malabar^ et que, par conséquent, Toccasion de visiter Tlnde ne manquât jamais, nous ne voyons pas que des voyageurs autres que du commerce aient jamais pris part à ces expéditions.
Cette rareté des voyages dans les pays lointains, les contrées tropicales surtout, et le manque d'excitations assez puissantes pour y pousser, réagissaient naturellement Tun sur l'autre. Parmi les motifs déterminants de ces voyages, Alexandre de Humboldt en désigne trois comme les principaux : la poésie de l'histoire naturelle, la peinture de paysages et la culture des plantes tropicales. Chez cet illustre voyageur, la première impulsion du désir irrésistible qu'il éprouva de voir le monde tropical , était venue, comme il Ta confessé lui-même ^ de la description des îles de la mer du Sud par George Forster, des paysages représentant des vues prises sur les bords du Gange, qui l'avaient frappé dans la maison de Warren Hastings à Londres, et de la contemplation d^m dragonier colossal, dans une vieille tour du jardin botanique près de Berlin.
Il résulte assez clairement de tout ce que nous avons dit jusqu'ici, combien de pareilles excitations manquaient aux hommes de l'antiquité.
Le nouveau genre descriptif, tel qu'Alexandre de Humboldt a su le créer lui-même après Forster, celui qui se pro-
1 CosmoSji. n, p. 4, etc., de lédilion originale.
pose et réussit si bien dans la (&che de reproduire l'impression causée par les scènes décrites, de représenter, comme par enchantement, les tableaux de la nature à l'esprit du lecteur, est une des branches les plus jeunes de la littérature moderne, et il a fallu pour la former, indépendamment d'autres conditions encore, la coopération de Tart du paysagiste avec la science du naturaliste. Il n'y avait, dans l'antiquité romaine, d'autres paysages capables d'exciter le désir de voir des pays lointains que les sujets pris en Egypte. La culture des plantes exotiques était très-limitée. Dans leurs serres, les Romains ne faisaient pousser que des fruits de primeur et des fleurs en hiver; des arbres étrangers qui, suivant l'expression de Pline S sont indociles et refusent de croître sur tout autre sol que celui de leur patrie originaire, on ne voyait çà et là que le palmier et quelques arbres fruitiers; la plupart de ceux que l'on regarde aujourd'hui comme des arbres caractéristiques pour la végétation de Tltalie , y étaient notoirement inconnus, dans l'antiquité. On trouvait bien alors, dans les jardins, des plantes médicinales, déjà presque toutes réunies dans celui du médecin centenaire Castor^, quelques arbres à épices, comme le poivrier et le cannellier', et d'autres plantes d'agrément exotiques, I
comme le safran {crocus) ^ la myrrhe, la marjolaine [samp- i
suchum), rhyachithe et Famaranthe, qu'on y cultivait comme fleurs de printemps^; mais aucun groupement de plantes exotiques qui pût donner, même en petit, quelque
1 Hist,nat.,Xl\, 1.
2 Pline, Hist. nat., XXV, 9.
3 Ibid., XVI, 136 : Vivit in Ilalia piperis arbor, caslœ vero eii»m in seplentrionali plaga. — Columelle, III, 8, 4 : Compluribus lods urbls jam casiam frondentcm conspicimus, jam thuream plantam, florentesque hortos myrrha et croco.
* Columelle, X, 169, etc. \