LIVRE XII. — LÀ PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
autre chose qu'à ce qu'il faudrait. Or, elles veulent bien ce qui mène à la félicité , mais prennent un chemin par lequel elles ne sauraient jamais la trouver. Cependant, est-il nécessaire, pour les ramener à leur but, de faire placer mille banquettes, d'inviter des milliers d'auditeurs, de monter en chaire dans un costume élégant, ou avec le mince appareil d'un petit manteau râpé de philosophe, et de décrire la mort d'Achille? Cessez donc enfin, je vous en conjure de par les dieux, d'abuser des paroles ronflantes et des sujets à prétention I Lequel des auditeurs de vos cours et de vos disputations a jamais été pris d'angoisses pour son salut, ou est rentré en lui-même? L'un ou l'autre. a-t-il jamais dit, en partant : Le philosophe m'a profondément touché ! il faut que je change de conduite désormais I Ne dira-t-il pas plutôt à son voisin, si vous êtes fortement applaudi : Il a très-joliment dit ce qu'il vient de conter là de Xerxès ; sur quoi un troisième de dire : Non, mais parlez-moi du combat des Thermopyles ! Et voilà ce qu'on appelle une leçon de philosophie ? ï>
Si les philosophes, par la manière dont ils faisaient leurs cours, se rapprochaient des sophistes, les auditeurs , aussi avaient une manière d'applaudir qui répondait mieux au sentiment de la bonne exécution d'un morceau capital, par un virtuose, qu'à Thommage dû aux graves exhortations de professeurs de> morale. Quand le philosophe, dit Musonius, exhorte, avertit, conseille, réprimande ou enseigne d'une manière quelconque, et que les auditeurs de leur côté se répandent, à la légère, en vains bavardages et en louanges banales, font du bruit et gesticulent, se laissent loucher par l'élégance des expressions et impressionner par la cadence rhythmique des mots, alors, sachez-le bien, l'orateur ne vaut guère plus que les audi-
leurs, ce n'est plus un philosophe qui parle, mais un musicien qui joue de sa flûte ^ Piutarque dit, pareillement, que le bruit des applaudissements dans les écoles des philosophes, entendu du dehors, est souvent de nature à faire croire plutôt que Ton y applaudit un danseur on un musicien virtuose '. D critique aussi les expressions alors en vogue pour témoigner ce genre d'approbation. Gomme si les anciennes exclamations c< Très-beau I très-sage' ! trèsvrai ! » ne pouvaient plus suffire, on criait maintenant : (( C'est divin ! d'un inspiré I inimitable ! » et on confirmait le cri par un serment ; on disait, pour manifester son assentiment, dbien avisé » , vis-à-vis d'un philosophe, ce spirituel^ magnifique » même, vis-à-vis d'un vieillard. Cependant l'auditeur ne devait pas non plus, de Tavis de Piutarque^ rester assis là comme un muet, dans une attitude passive, et croire qu'il n'eût qu'à se jnettre à table pour festiner, pendant que d'autres s'échinaient. Il était généralement d'usage^ même dans les cours dont les applaudissements étaient bannis, que les auditeurs, après s'ôtre assis, eussent l'attention de se tenir droits à leur place, en se gardant de tout air de nonchalance et d'impertinence, qu'ils regardassent l'orateur, témoignassent un vif intérêt et adoptassent une mine sereine et bienveillante, non-seulement exempte de toute expression d'ennui, mais visiblement aussi libre d^ toute préoccupation de pensées étrangères à la leçon et capables d'en distraire. Nonseulement un front rembruni, un regard errant, une attitude voûtée, les jambes croisées d'une manière inconvenante, mais aussi faire signe à un autre, chuchoter avec
I Aulu-GeUe, V, 1.
3 Plutarqae, De audiendo, 15, à la fin;
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lui, sourire, bâiller, l'expression du relâchement ou de l'énervement, tout cela était compris dans les aîjrs dont on avait soigneusement à se garder S
Cette précision même, poussée jusqu'à la minutie, dans les préceptes par lesquels 'des hommes d'une valeur aussi haute et aussi généralement reconnue que celle de Plutarque, d'Épictète, etc., crurent devoir contribuer au maintien de la dignité de l'enseignement philosophique, n'est pas ce qui rend le moins sensible combien devait être profond et répandu Tintérêt que l'on prenait aux cours et aux écoles des philosophes. Pareillement, les exigences constantes des écrivains les plus considérables, quant aux résultats qu'ils attendaient de l'enseignement de ces écoles, prouvent que celtes-cr,' malgré toutes les faiblesses, les aberrations et Tinsuccès de beaucoup de maîtres, n'en étaient pas moins regardées comme les véritables foyers de l'éducation morale, ce qu'elles étaient en effet, témoin les ouvrages si nombreux des grands écrivains philosophes de cette époque.
Pendant que les directeurs d'écoles publiques, quelque extension qu'eût prise le cercle de leurs disciples et de leurs sectateurs, y limitaient cependant leur enseignement, il y avait encore une autre classe de philosophes qui, se donnant pour les vrais missionnaires de la moralisation^ vouaient leurs services à l'humanité entière, les cyniques. Si la foule de ces «r frères mendiants de l'antiquité », conforme au portrait qui en a été donné- pins haut, était mal famée à juste Utre,le8 personnalités vraiment nobles parmi eux, les hommes renonçant à tous les biens de la vie pour l'amour de cette haute mission, n'étaient pas moins l'objet de
* PlvLiBLvqu; De audiendo,^ 13 à là.
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Tadmiration et de la vénération générales. Aussi Dion et Épictète, les maîtres les plus estimés du deuxième siècle, inclinaie&t-ils au cynisme et plaçaient-ils Diogène à côté de Socrate. Épictète, notamment, se faisait la plus haute idée de la mission des vrais cyniques^ : il n'admet pas que personne se Tarroge, sans la conscience d'y être poussé comme un élu par la volonté divine, a: Il faut que le cynique s'afTranchisse de toute passion, de tout désir violent. D'autres hommes peuvent se cacher derrière les murs de leurs maisons, tandis que le cynique, n'ayant point de maison et couchant à la belle étoile, n'a pour se couvrir que la pudeur. Il faut qu'il n'ait rien à cacher; autrement, où le cacherait-il et comment s'y prendrait-il ? Lui, le' précepteur et Tinstituteur général, ne doit jamais avoir aucun si^et de crainte; autrement, comment pourrait-il faire honneur à son office de surveillant de la conduite des autres hommes? i>
Mais il ne lui suffît pas d'acquérir la science et la liberté pour lui-même; il doit savoir aussi que Jupiter Ta envoyé auprès des hommes comme un messager, pour leur apprendre à distinguer le bien du mal, les avertir qu'ils s'égarent et cherchent les caractères du bien et (lu mal où ils ne sont pas, ou n'y prennent garde, quand ils les trouvent ; puis il nous montre son cynique préchant et disant au peuple : a Hommes que vous êtes, où vous laissez-vous entraîner? Que faites-vous, malheureux? Vous cherchez la félicité où elle n'est point. Pourquoi la cherchez-vous en dehors de vous-mêmes? Son siège n'est pas dans ^le corps, dans l'opulence, dans le pouvoir, dans la domina* tion I Voyez les forts, les riches , les puissants ; écoutez
' DUsert, UI, 22.