LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
métropole du monde, de Rome, la ville dorée, et à procurer l'estime des Romains au cynisme, que Gicéron ^ réprouvait encore d*une manière absolue, comme offensant la pudeur. Le mendiant déguenillé, qui osa faire fi d'un présent deCaligula de 200,000 sesterces, se moquer des menaces de Néron et provoquer le mécontentement de Vespasien, en ayant l'air de le braver, cet homme, qui mettait dans TexpressioQ de son mépris pour qui n'était pas de son opinion une rudesse sans ménagements, était extrêmement recherché et traité avec un profond respect par les hommes les plus considérables et les plus haut-placés de son temps. Thrasée consacra ses dernières heures à un entretien qu'il eut avec lui, sur l'immortalité de T&me et l'au^ tre monde, et Sénèque admirait sa force d'âme inflexible d'autant plus sincèrement que sa présence lui faisait sen* tir davantage combien il était faible lui-même. D'après le jugement de ce philosophe, Démétrius, comparé même aux plus grands, était encore un grand homme. Aussi Sénèque quitta-t-il la société des gens vêtus de pourpre, afin de pouvoir jouir sans cesse de la conversation de cet homme merveilleux, qu'il révérait tant. Et comment pouvait-*il ne pas l'admirer? Il ne lui manquait effectivement rien. Démétrius vivait, non comme un homme qui dédaigne tout, mais comme un homme abandonnant tout à autrui* Quand on l'entendait discourant tout nu, sur sa litière de paille, sa parole impressionnait doublement; il' paraissait, non*seulement un docteur, mais un martyr ou témoin de la vérité. « La nature, n dit Sénèque, « ne Ta-t-elle pas créé^ dans notre temps, pour nous montrer un homme aussi peu susceptible de se laisser pervertir par
« De offtdU, I, 41, 148;
nous que nous le sommes d'être corrigés par. lui? C'est un homme d'une sagesse consommée, bien qu'il n'en convienne pas lui-même, et d'une inébranlable fermeté dans la mise en pratique de ses principes, ainsi que d'une éloquence capable de s'élever à la hauteur des plus grands sujets^ ne visant pas aux arrangements artificiels et ne s'inquiétant pas de la recherche des mots; mais poursuivant son but avec un puissant élan, sous le souffle de l'inspiration. Je ne doute pas que la Providence ne lui ait conféré les vertus nécessaires pour mener une vie aussi morale et une telle puissance de la parole que pour ne pas laisser notre &ge privé d'un homme qui lui serve d'exemple et de reproche vivant *• »
C'est aussi comme un exemple et un reproche pour son temps, soit en quelque sorte comme une personnification de la conscience toujours en éveil de ses concitoyens, que Démonax, qui passa la majeure partie de sa vie à Athènes et y mit volontairement un terme, presque centenaire, nous a été représenté par Lucien; et l'éloge de Lucien, qui n'aimait pas la philosophie en général et qui était l'implacable ennemi des faux cyniques, n'a rien de suspect ici. Démonax, à l'opposé de Démétrius et des philosophes de son bord^ mais d'accord avec Épictète, dont il avait été l'ami, s'appliquait à mitiger les aspérités de la manière de voir des cyniques et notamment à enlever, par l'esprit et par la gr&ce, à ses admonitions et à ses sermons ce qu'ils pouvaient avoir de dur et de répulsif.' Toute sa philosophie portait le caractère de la douceur,
• Zeller, Ul, l, 68fl, etc. — Sénèque, Benef.^ VII, il. — Épictètei Dïss., I, 25, 22. — Suétone, Vespasien, ch. xiy. — Séiiëque, Benef., VII, 1, 3; Lettres, 62, 20, 9; l^eneA, VU, 8; voir aussi Jonas, De ordine /ibrorum Senecw, p. 50.