‹ Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Antonins (volume 3)Chapitre 65 sur 77 · LIVRE Xll. — IMMORTALITÉ DE l'aME · texte numérisé non relu

LIVRE Xll. — IMMORTALITÉ DE l'aME

l'armée ennemie ^ Dans une épitaphe posée par un mari à sa femme défunte, il l'assure de sentiments qui le portent à honorer ses restes avec la crainte que l'on éprouve devant une divinité. <c Épargne, p y dit*il, oc épargne, ma bien-âimée, je t'en supplie, ton mari, pour qu'il puisse continuer, pendant beaucoup d'années encore, de t'offrir des sacrifices, de t'apporter des couronnes, ainsi que de remplir la lampe sép^ilcrale d'une huile qui exhale des * parfums*. #►

Bien que nous ne connaissions, toutefois, le plus souvent qu&les côtés ténébreux et sinistres de la croyance aux esprits de cette époque, on n'en reconnaît pas moins, également ici, combien était répandue et irrésistible, par sa largeur, la tendance des contemporains à s'absorber dans la pénétration des mystères de la vie d'outre-tombe et du monde des esprits ; et tout en admettant une influence at» tractive irrésistible de l'efiroi sur l'imagination, nous sommes portés à croire que celle«>ci ne se sera certainement pas fait faute de se créer aussi, pour faire pendant aux tourments et à l'inquiétude perpétuelle des mmdits, une image de la paix et de la félicité pleine de délices des bienheureux de l'autre mondes

Certes, il faut le difë, la consolation que la croyance à l'immortalité de l'âme procurait aux hommes de ce temps

» Tite-Uve, VIU, 9.

< HeQEen, dans le Moniteur archéohgiqite de Gei'haMi n« 112, pt 201 (en aUemand)i

et à Tantiquité en général, différait beaucoup de celle que Tespoir chrétien d'une félicité éternelle offre aux fidèles. La croyance des anciens à l'immortalité ne manquait pas seulement de la certitude et de l'inébranlable fixité d'une foi basée sur la révélation, et partant aussi du point d^appui ferme que Timagination trouve dans celle-ci pour se faire un tableau de l'autre vie ; elle n'était pas non plus aussi exclusivement dirigée sur l'éternité .que la foi chrétienne, mais avait peut-être autant^ sinon bien plu» encore, en vue le temporel. D'après la religion nationale des Romains, comme suivant la démonologie platonique, la récompense du bien, la principale du moins, ne consistait pas, podrles hommes, à être appelés, dans l'intérêt de leur propre félicité, à une existence surnaturelle , qui les dérobe à la terre, mais à conserver un intérêt dans les peines et les joies des générations postérieures, avec le pouvoir de les protéger, de leur venir en aide et de les diriger par des conseils. Gicéron ne pensait guère pouvoir s'expliquer le dévouement qui, dans tous les temps et chez tous les peuples, porte à se sacrifier les meilleurs des hommes au* trement qu'en admettant, en leur faveur^ le bénéfice d'une situation qui leur permit de continuer, même après leur mort, à être témoins des conséquences de leurs actes et de la gloire qui leur en revient \ Tout le culte des morts des Grecs et des Romains tendait à l'entretien de communications suivies entre les vivants et les morts. Les demeures des morts n'étaient pas alors des champs de repos situés à l'écart) silencieux et rarement visités, comme nos cimetières : on les établissait au contraire devant les portes des villes, des deux côtés de la grande route, où passait le courant

1 Gicéron, Tusc., 1, 15, 35.

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aussi plus heureuse, elle n'admettait cependant nullement entre la vie de Tautre monde et la vie terrestre un contraste aussi absolu que la foi chrétienne : aussi n'était-elle pas, vis-à-vis de Tincrédu^ité et du doute, dans un aussi violent antagonisme que cette foi. Si les Grecs, dans leur idiome national, appelaient les morts « des bien* heureux ^ »^ il suffisait, pour justifier cette dénomination à leurs yeux, du fait qu'ils étaient délivrés des peines, des souffrances et des déceptions de la vie*. Aussi, pour cette raison, la mort, qui apportait cette délivrance, n'était-elle pas regardée comme un mal, lors môme qu'on y voyait la fin de l'existence. La différence entre la manière dont les chrétiens la conçoivent et les anciens la concevaient se trouve peut-être le mieux exprimée par ces paroles que, dans V Apologie de Platon, Socrate, après sa condamna- ' tion à mort, adresse à ses juges: ou la mort est un sommeil étemel, ou elle marque le passage dans une autre vie, mais dans aucun de ces deux cas elle n'est un maP. Ainsi, les deux manières de l'envisager sont ici présentées comme offrant de la consolation, seulement Tune à un moindre, l'autre à un plus haut degré, tandis que la religion chrétienne oppose la mort non suivie d'une résurrection à la félicité éternelle comme le sort le plus malheureux que l'on puisse imaginer. Pour le christianisme, c'est l'autre vie qui est la vraie, la seule qui prête à notre existence terrestre la lumière sans les rayons de laquelle elle serait tout ce qu'il y a de plus terne « La féli^ cité de l'autre monde, dit Lactance, n'échoit pas aux hommes de la manière que Font cru les philosophes.

Uahn, ad Persium^ UI, 105.

' Voir, par exemple, OreUi, 1197.

^ Platon, Àpol.f 40 C.

calamités, les poëtes des temps postérieurs comptent deux tonneaux pour le mal, et un seulement pour le bien*, et Simonide voyait la vie humaine tellement encombrée de maux que, d'après lui, il n'y avait même pas, entre toutes ses souffrances, assez d'espace pour laisser passer un filet d'air. C'est précisément au temps de l'âge juvénile

et de la virilité du génie grec que l'on a répété le plus souvent, sous des formes variées, cette pensée également exprimée par Sophocle , entre autres : Le sort le plus beau, c'est de ne pas naître; le meilleur après celui-ci, de s'en retourner le plus tôt possible, après la naissance, à l'endroit d'où l'on est venu *. c( Les dieux rappellent tout jeunes de ee bas monde ceux qu'ils aiment, » dit Ménandre, le poëte de l'époque alexandrine le phis éminent par son esprit, des fragments duquel s'échappent des notes sourdes, où se trahit une humeur portant à la résignation dans toutes les circonstances de la vie *. Il regardait « la tristesse comme la sœur jumelle de la vie humaine b, et estimait le plus heureux des hommes celui « qui, après avoir pu contempler sans déboire ce qu'il y a de sublime dans l'univers, s'est hâté dé retourner à l'endroit d'où il était venu. ïi Ls. littérature latine ne manque pas non plus de passages analogues.

Ainsi Gicéron avait conclu , dans son Bortensius^ par une considération générale sur la vanité et la misère humaines. Les erreurs et les ennuis de la vi«, y disait-il,

* Lehra, ÉcrUi populaireSf 43.

* NaegelBbacb, Théologie postérieure au temps d*Homère^ 228 et 373 (en allemand). — Voir aussi Stobée, Florileg,, éd. Meineke» IV, 102 (P. K.).

3 Horkel, La sagesse pratique des comédies de Ménandre, p. 23 et 29 (en allemand).

* Fragm.» 5ô; voir aussi CùnsoL, fr« 1 et 2.

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semblent doaner raison à ces sages, de Tancien temps, au dire desquels nous ne naissons que pour expier des péchés commis dans -une \ie antérieure, ainsi qu'à ÂrSs* tote, auquel Tunion de l'Âme avec le corps apparaissait comme une torture/ du genre de celles que les pirates étrusques passent- j^our avoir fait autrefois subir à leurs captifsi qu'ils attachaient, visage contre visage, à des cadavres et laissaient périr ainsi. Nous avons déjà fait observer que, chez Pline l'Ancien, le dégoût qui lui était inspiré par un profond sentiment de la misère humaine, arriva au point de le faire soupirer après la destruction de son être, et qu'il regardait la mort comme le plus grand bienfait de la nature. De plus, si, pour un philosophe tel que Marc-Aurèle, les maux de la vie n'étaient que de vains fantômes^ &es biens aussi lui paraissaient vains, fragiles et de peu de conséquence; il ne voyait, dans la vie elle-même, qu'une lutte à soutenir et un hôte de passage à hébei^er, dans la durée de cette vie qu'un point, et, devant comme derrière nous, qu'un abîme sans fond, engloutissant tout. Et cependant l'homme devait et pou- *vait, d'après lui, rester debout et ferme comme un rocher dans la mer, au milieu du courant perpétuel qui emporte tout, dans ce monde où tout passe, si, ne prenant aucun souci du monde extérieur, mais plein d'une résignation respectueuse vis-à-vis du destin, il savait se réfugier dans le calme de son for intérieur comme dans une forteresse, et que là, restant fidèle au dieu qui y réside, il bornait toute sou ambition à satisfaire, avec la conscience de n'être lui-même qu'une parcelle du grand tout, aux exigences de la nature. Dans cette attente placide et sereine de la fin qui peut arriver a tout moment, il est sûr de voir cette fin aboutir pour lui au néant, ou|à une trans-

CIVILISATION ET MCECRS ROMAINKS.

formation ; il se détache doucemeet de la vie, comme le fruit mûr qui fait encore , en tombant, Téloge de la nature, sa puissante créatrice y et rend* grâces à l'arbre qui l'a porté *•

* Marc-AntoDin, Comm,, V, S3, 23; IV, 49; IV, 3; II, 17,01, 5, 16 ; IV. 48.

nN DU QUATItlfilCB ET DEBNIBR VOLUME.

TABLE DBS MATIÈRES,

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