‹ Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des AntoninsChapitre 22 sur 218 · LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN

revenant aux dépenses faites en couronnes, fleurs, parfums, illuminations, décorations du local, livrées de la domesticité, représentations et spectacles de circonstrfbce, cadeaux pour les convives, etc., demeure également incertaine 1 .

Du reste les sommes prodiguées en festins somptueux, mais surtout les prix élevés que l'on payait pour certaines friandises, ne doivent pas être portés uniquement sur le compte d'une gourmandise effrénée, mais aussi sur celui de la mode du temps, delà vanité fanfaronne, de l'ostentation, de l'envie qu'on avait de faire parler de soi, dans les cercles des viveurs raffinés, et cette remarque est applicable à beaucoup d'autres phénomènes du luxe de cette époque. « Les dissipateurs, » dit Sénèque*, «visent à ce que la vie qu'ils mènent forme continuellement l'objet des conversations. Ils croient avoir perdu leur peine si on ne parle pas d'eux. Dès qu'une de leurs actions échappe à la renommée, ils sont mécontents. Il en est beaucoup qui mangent leur fortune en faisant grande chère, beaucoup qui entretiennent des maîtresses à grands frais. Pour se faire un nom parmi eux, il ne suffit pas de mener une vie luxueuse, il faut s'arranger de manière à frapper l'attention. La dissipation vulgaire ne fait pas naître de cancans dans une ville aussi affairée. »

C'est précisément cette envie de faire sensation qui amena, entre autres, plus d'un prodigue à payer pour un mulet 8 d'une grosseur extraordinaire ces sommes folles dont on a si souvent avancé la mention comme preuve

1 Tertutlien, Apol., ch. vi : Vides enim et centenarias cœnas a centenis jam sestertiis dicendas. Dans le passage suivant de Sénèque (Lettres, 95, 41 : Et totiens tamen * sestertio aditiales cœnae frugalissimis vinîs constiterunt) le chiffre s'est perdu.

2 Lettres, 122, 14.

3 C'est-à-dire le poisson de mer de ce nom (en latin mullus).

d'un luxe de gourmet sans exemple*. Ainsi, un certain P, Octavius, en donnant 5,000 sesterces pour un poisson de l'espèce, du poids de 5 livres et demie romaines, achetait réellement à ce prix la gloire d'être devenu l'acquéreur d'une pièce que non-seulement l'empereur Tibère, mais le prince des gourmets, son rival Apicius lui-même, avaient trouvée trop chère 8 , et cela valut au surenchérisseur uife grande considération dans la société de ses pareils* Ces prix, comme beaucoup d'autres certainement aussi % rentrent dans la catégorie des prix d'ostentation, qui ne s'arrêtent qu'aux limites de la solvabilité des acheteurs mêmes \ Du reste, il n'y a pas bien longtemps qu'en Russie un grand esturgeon valait sur les bords de l'Oural même jusqu'à 400 roubles de banque (468 fr. 75) ; donc peut-être le double ou le triple à Moscou et à Saint-Pétersbourg 4 , .

Ajoutons * que sous le premier empire, en France, la somme des frais d'achat, de préparation et de transport d'une truite énorme avec sa sauce, envoyée par la ville de Genève à Tarchichancelier Cambacérès, n'aurait pas été évaluée, par la Cour des comptes, à moins de 6,000 fr, Pline dit, en exagérant par la phrase selon son habitude, que les cuisiniers, de son temps, coûtaient plus qu'autrefois le triomphe d'un général romain 6 ; et cependant, nous doutons fort qu'on les payât alors aussi cher qu'on les paye dans notre siècle, à Londres et à Paris. Antoine Carême, qui tint successivement l'emploi de chef chez lord Ste-

1 Marquardt, Manuel, V, 2, 45. •

2 Sénèque, Lettres, 95, 42.

3 Roscher, Principes d'économie nationale, 4 e éd., p. 131, 1.

4 De Haxthausen, 111, 160.

5 D'après lé recueil des Grenzboten, 1852, p. 151. « Hist.nat.^X, 67.

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