LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN
plus favorisée, chez eux, par l'esclavage, de traduire en réalités même des caprices du moment et de pures fantaisies. Ces tendances, qui avaient leur couronnement dans la manie d'omnipotence impériale, étaient également trèsrépandues, se manifestaient dans une forme analogue, et n'affectaient que des proportions moins monstrueuses chez les riches et les grands de cette époque, naturellement portés et fondés, en conscience, à se regarder comme les maîtres de la terre. Aussi lit-on déjà dans Horace* : « Quand un riche a. manifesté le ravissement qu'il éprouve à l'aspect du rivage de Baïes, le lac et la mer subissent, aussitôt, les effets de la passion dont s'enflamme le maître., impatient de bâtir; qu'une nouvelle fantaisie le prenne et, dès demain, les ouvriers seront obligés de transporter leurs outils à Téanum. » On voit par Strabon 2 qu'à Rome, de son temps du moins, les maisons passaient sans cesse de main en main ; or, ces ventes continuelles d'immeubles devaient aussi, continuellement, occasionner des reconstructions et de nouvelles bâtisses. Il va sans dire que cette passion de bâtir, particulièrement considérée comme une des nobles passions de l'époque, endettait ou ruinait même complètement bien des gens. Une maison somptueuse, dit Plutarque 8 , ne met que trop souvent dans la nécessité d'emprunter. Gétronius, lisons-nous dans Juvénal*, avait la manie de bâtir [sedificator erat) et faisait sortir de terre, tantôt sur la courbe du littoral de Gaëte, tantôt sur la hauteur de Tivoli, tantôt dans les montagnes de Palestrinai des villas aériennes, qui, avec leurs marbres, appor-
* Épttres, 1,83-87.
* De cupid. divitiarum, ch. n.
lés là de la Grèce et d'autres provenances lointaines, éclipsaient le temple de la Fortune et le temple d'Hercule. Il diminua ainsi considérablement son avoir; cependant il lui restait encore beaucoup; mais son fils, s'étant, en véritable fou, mis à bâtir des villas nouvelles, dans lesquelles il employa des marbres plus précieux encore, se ruina complètement. Horace 1 et Martial* appliquent aux petits, cherchant à rivaliser avec les grands, dans la manie de bâtir, la fable de la grenouille qui veut se faire grosse comme un bœuf; chez le second, la grenouille, c'est un préposé de district (vici magister), qui s'avise de rivaliser avec un consul. Celui-ci possédant un palais à quatre milles de la ville, l'autre aussi s'achète à quatre milles de la ville un lopin de terre ; l'un a fait construire des thermes de la dernière élégance en marbre de toutes couleurs, l'autre bâtit une chambre de bain de la grandeur d'un chaudron ; l'un a une plantation de lauriers sur sa terre, l'autre sème un cent de marrons sur son lopin.
Ce qui caractérise tout particulièrement le luxe des constructions de cette époque, c'est, on l'a déjà dit, la profusion excessive des plus précieux matériaux de couleur. Cela n'était possible que dans la métropole d'un empire embrassant tout le monde alors connu, dans un centre ayant la facilité de se procurer par la voie maritime des colonnes, des pilastres et des blocs, tirés des carrières, aussi nombreuses que variées, de tous les pays riverains de la Méditerranée.
Mais, s'il n'est pas impossible que les anciens palais romains l'emportassent en magnificence sur les châteaux
* Sat. t II, 3, 307, etc.