‹ Mœurs, usages et costumes de tous les peuples du monde, d'après des documents and authentiques et les voyages des plus récents (volume 2)Chapitre 10 sur 75 · AAA · texte numérisé non relu

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disent-ils. Heureusement les coutumes barbares disparaîtront inévitablement devant les progrès de la civilisation.

Les Égyptiens sont naturellement satiriques, et souvent spirituels: leur langue admet les ambiguïtés, les mots à double sens, qui abondent dans leurs conversalions , fréquemment licencieuses. Les idées ne sont pas moins scabreuses que les expressions; et peu de femmes, même entre les plus vertueuses, savent bannir de leur langage l'indécence et les obscénités. Les Turcs d'Égypte sont adonnés au vice odieux de la pédérastie; mais si ce crime est moins commun chez les Arabes, ils en commettent un plus repoussant, s’il est possible : nous voulons parler du crime de bestialité.

Nous ne devons rien dire ici du costume musulman primitif, encore en usage il y a peu d'années chez les mahométans de l'Égypte, et dont la description trouvera sa place lorsque nous parlerons des Turcs d'Europe; mais nous devons mentionner la métamorphose qui s’est opérée dans l'habillement des Égyptiens vers l’année 1893, et qui fut la conséquence de l’organisation des troupes réglées. La suppression du turban commença la réforme; trois ans plus lard on procéda à de nouvelles modifications; tout en laissant subsister la culotte large jusqu’au genou, et que termine une espèce de guêtre, on adopta un gilet à manches, par-dessus lequel on portait une carmagnole, à peu près semblable, quoique plus ample, aux vestes de nos hommes du peuple. On s’est bientôt aperçu combien les manches ouvertes de cette espèce de dolman, qui flottaient par derrière, entravaient les évolutions des militaires, et on les a mises à l’index.

L'influence de l’armée, devenue alors l'institution la plus importante de l'Égypte, devait s'étendre à tout, même au costume traditionnel. Qu'ils appartinssent ou non à l'armée, les dignitaires de l'État adoptèrent peu à peu l'habillement militaire : Ibrahim- Pacha donna l'exemple et le premier prit le tarbouch ; tous l’imitèrent bientôt, et le vice-roi lui-même adopta le vêtement qu'il avait intronisé.

Aujourd'hui les couleurs éclatantes, si chères aux anciens Orientaux, ne sont plus porlées que par le peuple; les gens de distinction ne font cas actuellement que des beaux draps noirs, bleus, marrons, etc. Si le tarbouch avait une visière, il serait analogue aux bonnets des chasseurs d'Afrique, et, quoique moins gracieux que le turban, il aurait du moins l'avantage de préserver le front et les yeux des ardeurs du soleil, chose fort utile dans un pays où la lumière est très-vive. Mais la visière donnerait au tarbouch une certaine ressemblance avec le chapeau européen, et il est douteux que les musulmans consentent à l’adopter : ils ont un tel mépris pour notre coiffure, que lorsqu'ils veulent exprimer qu'ils sont capables de tout, ils s’écrient qu'ils prendront le chapeau, ce qui pour eux équivaut à changer de religion ou à renoncer à leur nationalité.

Le mexz, espèce de chausson en peau jaune, remplace, chez les personnes aisées, les bas dont peu de musulmans font usage; le mezz est placé dans un soulier de maroquin jaune ou rouge, qu’on nomme markoub, et qui est porté en pantoufle. Jadis les musulmans seuls pouvaient porter la couleur jaune; le noir élait principalement affecté aux chrétiens qui, néanmoins, avaient droit de se passer la fantaisie des souliers rouges. Grâce à la double chaussure, les Orientaux sont libres, en entrant dans une mosquée ou dans un appartement, de déposer leurs souliers à la porte, ce qui leur permet de fouler les nattes, les tapis, les divans, sans crainte de les salir, et en même temps sans avoir les pieds nus : on s'explique facilement son utilité.

Le législateur, qui sans doute connaissait le goût passionné des Arabes BAUE Ja parure, s’est efforcé d'y remédier par une prohibition spéciale; mais ce fut en vain : l'influence religieuse, quoique immense, ne fut pas assez forte pour vaincre ce penchant. Mais si nul peuple ne fait autant profusion d’or et de pierreries, nul n harmo-

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nise plus mal les richesses qu il prétend déployer; on à vu souvent un Oriental unir l'or aux guenilles. La garde-robe des Égyptiens est moins bien fournie que celle des Européens aisés ; ils n'ont pas autant d’habillements; les riches pourtant en changent assez souvent. Le linge du corps est renouvelé plusieurs fois par semaine, excepté parmi le peuple qui se montre peu fidèle aux règles de propreté. Le linge n’est pas, comme chez nous, plissé, repassé, etc. Tout est lavé à l’eau et au savon ; on n'y fait pas usage de la lessive.

Le costume du fellah est très-simple : il se compose d’une chemise et d’an calecon de toile de lin, par-dessus lesquels on revêt une grande chemise bleue nommée herie, qui descend au-dessous du genou, et que serre autour du corps une ceinture de peau ou d'’étoffe. La coiffure du fellah est le tarbouch et le turban, ou une calotte feutrée, de couleur blanche ou grise, appelée lebdeh. L'hiver il porte Le zabout ou capote à manches amples.

En général, les Égyptiens musulmans ne laissent subsister de leurs cheveux qu'une petite touffe nommée choucheh, au sommet de la tête; cette infraction aux lois du Coran, qui ordonne de raser entièrement la chevelure, vient de ce qu’ils craignent que, venant à être pris par les infidèles, ceux-ci ne leur tranchent la tête, et ne trouvant pas de cheveux pour la saisir, n’introduisent leur main impure dans la bouche, la barbe ayant souvent trop peu de longueur pour la saisir. On sait que les Égyptiens, comme tous les peuples des climats chauds, ont la barbe peu fournie; ils n’en laissent guère que ce que nous appelons la royale, et jamais sa longueur ne dépasse un travers de main. Ils coupent la moustache au niveau de la lèvre supérieure, tandis que les Osmanlis la laissent croître librement. Quoique la barbe soit un symbole de virilité et de puissance physique et morale, le vice-roi l’a supprimée dans l’armée aussi bien pour les officiers que pour les soldats. Un jeune homme, s’il n’est pas majeur, ne peut porter de barbe qu’autant que son père le lui permet. Les esclaves ne peuvent que bien rarement obtenir cet honneur. L'absence de moustaches, chez ceux qui n’ont point de barbe, est stigmatisée par une épithète qui frise souvent l’outrage. Les chrétiens du: pays ont pour la barbe une considération aussi grande que celle dont les musulmans font profession. A l'exception de la barbe, toutes les parties chevelues du corps sont soigneusement soumises à l'épilation qui se fait au moyen du rasoir, ou en arrachant les poils, ou en les faisant tomber à l'aide d’un cosmétique composé de chaux et d’orpiment. Quelques hommes de la basse classe se tatouent les mains et les bras. Les bains et les ablutions sont les mêmes que chez les Turcs proprement dits; aussi n’en parlerons-nous pas ici. Il en sera de même pour tout ce qui appartient positivement aux mœurs oltomanes.

Les domestiques égyptiens sont avides, et l’on ne saurait se reposer sur leur fidélité. Dans les pays musulmans, il n’était jamais permis aux chrétiens d’avoir des serviteurs de Mahomet pour domestiques; l'Égypte seule a fait infraction à cette absurdité religieuse.

Les femmes arabes qui forment la plus grande partie de la population féminine de l'Égypte, sont de taille moyenne et de formes élégantes. Elles ont la colonne vertébrale arquée, les membres réguliers et arrondis, les mains et les pieds petits et potelés. On sait que souvent elles surpassent en vigueur l’homme dont elles partagent les fatigues. Leur nez est petit, souvent épaté légèrement, et leurs lèvres un peu épaisses. Leurs dents, parfaitement alignées et d’une blancheur éclatante, contrastent assez agréablement avec la teinte basanée de leur peau, et plus où moins foncée selon qu’elles appartiennent à Ja ville ou à la campagne, à la haute ou à la basse Égypte. Mais ce qui surtout embellit leur physionomie, ce sont de grands yeux noirs, élincelants de viva-

cité, et ombragés de longs cils. Leur sein, puissamment développé, ferme et bien placé, ne cède jamais aux artifices souvent funestes de la coquetterie européenne. Leur démarche élégante, leur pas sûr et allongé, leurs poses majeslueuses rappellent de gracieux souvenirs de l’antiquité. La douceur de leur voix s’harmonise admirablement avec l'adorable tendresse de leurs expressions familières : Jah heny (mes yeux), ah kholbi (mon cœur), Iah rohihi (mon âme). Elles se servent toujours du nom de frère ou. de celui de maître lorsqu'elles adressent la parole à un homme. ati AE

La toilette préoccupe beaucoup les Égyptiennes, et leur excessif désir de plaire enfante mille pratiques curieuses : par exemple, au lieu de laisser croître librement leurs sourcils, elles en diminuent la largeur et n’en laissent qu’une ligne très-mince. Elles teignent en noir le bord de leurs paupières au moyen d’une poudre noire qu’elles nomment ho! (antimoine), qu’elles renferment dans un petit flacon en cristal ou en argent; elles introduisent dans ce flacon un stylet, qu’elles promènent ensuite sur le bord des paupières, et lorsqu'elles ne surchargent pas trop la teinte, le résultat qu'elles se sont proposé, et qui consiste à rendre les yeux plus brillants, est assez bien atteint. Elles parsèment leur visage, leur cou et leur gorge de mouches noires, et se teignent communément les ongles, l'extrémité de la face palmaire des mains, et la plante des pieds en noir ou en rouge avec des feuilles de henneh. Les femmes du peuple ont la lèvre inférieure, le menton, les mains et les bras tatoués.

Les femmes turques sont les plus belles de l'Égypte; ce sont pour la plupart des esclaves venues de Géorgie ou de Circassie, et c’est parmi elles qu’on choisit les odalisques du sérail.

Lorsqu'elles ont atteint sept ou huit ans, on fait subir aux jeunes filles une espèce de circoncision; pour cela, on les conduit au bain, et ce sont les baigneuses qui les mulilent. Cet usage, que la religion ne prescrit pas, était, dit-on, pratiqué dans l’antique Égypte; son but probable paraît être de modérer dans son principe même un penchant trop prononcé à la volupté. Dans ce pays, les femmes sont nubiles vers leur dixième ou onzième année; elles sont souvent mères à douze ans, grand’mères à vinglquatre, bisaïeules à trente-six, trisaïeules à quarante-huit, et on en voit même qui sont contemporaines de leur cinquième génération. Mais leur précocité et leur fécondité déterminent une vieillesse hâtive, et une Européenne à cinquante ans est souvent moins fanée qu’une Égyptienne à vingt-cinq. Il n’est aucun moyen qu’elles ne mettent en pratique pour devenir mères, car la stérilité n’est vue qu'avec mépris.

La richesse et la variété de l'habillement distinguent la femme de l’homme puissant. Elle porte une chemise de mousseline, de toile très-fine, de crêpe ou d'autre tissu recherché; cette chemise est blanche, de couleurs éclatantes, quelquefois noire; quelques-unes sont parsemées de paillettes brillantes; plus fréquemment elles ont une bordure de soie ou d’or. Elles sont amples, ont des manches larges, ne tombent pas tout à fait jusqu’au genou, et recouvrent un caleçon de toile ou de mousseline. Un chintyan (pantalon) fort large, fixé par une gaîne à la ceinture et lié à la jambe, retombe sur les pieds, offrant ainsi l'aspect d’une jupe. Une grande robe (yalek) serre la taille sur les hanches et descend jusqu'aux pieds; elle est échancrée de façon que la gorge n’est couverte et retenue que par la chemise; elle est boutonnée par devant jusqu’audessous des hanches, et ouverte des deux côtés à partir des hanches. Les manches pressent les bras, s’élargissent au coude et tombent ensuite jusqu’au bas de la robe, ou s'arrêtent au poignet. La taille est entourée d’une ceinture faite d'un châle de cachemire ou d’un carré de mousseline, d’indienne, selon le rang et la fortune. Le carré est plié diagonalement et placé sur le bas des reins ; un de ses angles reste derrière, tandis que les deux extrémités, ramenées sur le devant, y sont fixées par un nœud ou une

ganse. Une espèce de surtout (gebbeh), en drap pendant l'hiver, avec ou sans broderies, est placé par-dessus le yalek; les manches s'arrêtent au coude ; quelques dames le remplacent par le saltah ou spencer.

La coiffure consiste en une petite calotte de laine rouge, autour de laquelle sont roulés, en forme de turban, un ou plusieurs mouchoirs de crêpe, de mousseline blanche ou autre, brodée suivant la fantaisie. Une plaque ronde, bombée, de trois pouces environ de diamètre, et nommée gours, est fixée à la partie postérieure du bonnet; cette plaque est en or, ou garnie de pierreries, suivant que les femmes occupent un rang inférieur ou élevé. Les cheveux de la partie antérieure de la tête sont arrangés en boucles ou en bandeaux sur les tempes. De même qu'en Europe, les dames égyptiennes rejettent la masse des cheveux en arrière, mais avec celte différence qu’au lieu de les arrêter sur la tête, elles les laissent retomber sur le dos et les divisent en petites tresses dont le nombre, toujours impair, varie depuis onze jusqu’à trente-cinq. Dans la composition de ces tresses, on fait entrer trois petits cordons de soie noire, auxquels on attache de petites paillettes ou des bijoux en or. Chaque tresse se termine par un ornement en or, une grappe de perles, ou une simple pièce de monnaie percée à son bord. L'ensemble de cette coiffure a reçu le nom de sefé. ;

Ce costume est celui des dames du harem; elles ne portent point de bas; la peau de leurs pieds, souvent lavés dans une eau parfumée, est aussi douce que celle de leurs mains; les ongles sont teints avec le henneh, et quelques-unes vont jusqu’à garnir leurs orteils d’anneaux non moins précieux que ceux qui brillent à leurs mains. Le mezz, en maroquin jaune ou en velours richement brodé, chausse ce pied dont la beauté naturelle est rehaussée par l'éclat et le luxe de cette chaussure très-découverte, et qui en cache à peineJes extrémités ; le mezz, sans rebord par derrière, laisse au talon Loute sa liberté. Pour marcher ailleurs que sur les divans et les tapis, les dames ont des babouches dont la pointe aiguë est recourbée; lorsqu'elles sortent, elles ont, pour soustraire leurs jambes aux regards, de petites bottes en maroquin jaune; dans ce même cas, elles s’affublent du sableh, vaste chemise de soie noire, semblable à peu près au domino de nos bals masqués, et par-dessus laquelle elles ont un kabbarah, immense voile en taffetas, noir pour les femmes mariées, blanc pour les jeunes filles, et qui enveloppe tout le corps. Un autre voile en mousseline dérobe entièrement le visage, à l'exception des yeux. Les femmes de moindre condition portent le milayek : c'est la même chose que le habbarah, si ce n’est qu’il est en tissu de fil et de coton à fond bleu, et à carreaux. j

Bien que les caprices de la mode aient peu d’empire en Égypte, le costume des femmes a, comme celui des hommes, subi quelques changements dans ces dernières années, et il n’y a rien perdu certainement. Ainsi la coiffure aujourd’hui n’est plus alourdie par des turbans massifs, surchargés de bijoux. Les cheveux tressés et relevés sur la tête ont remplacé le sefé. On ne laisse plus, comme autrefois, les chemises pardessus le pantalon. Le yalek est moins long; ses manches ne dépassent pas le poignet; il n’est plus échancré sur la poitrine, el se boutonne ou se croise sur l'estomac comme les robes des dames européennes. Le gebbeh, entièrement délaissé, n’est plus porté que par les vieilles femmes. Les dames d’une classe distingnée ont adopté l'usage des bas, et les éloffes en mousseline simple sont justement préférées aux tissus brochés d'or. Si la prodigalité inintelligente y a perdu, le bon goût y a considérablement : gagné.

Les femmes de la classe moyenne portent une chemise de soie et des marqoubs (souliers) dans lesquels leurs pieds sont loin d’être gènés. Beaucoup plus simple, le vêlement des femmes du peuple consiste en une chemise de toile bleue, à manches très-

larges, et sur laquelle elles ont une chemise blanche et un calecon. Elles ne font point, en général, usage de chaussures.

Les femmes égyptiennes sont très-portées aux plaisirs voluptueux; et si l'honneur des maris est plus en sûreté dans les contrées orientales qu’en Europe, c’est moins à des principes de morale qu’il faut l’attribuer qu'à la vigilance et aux précautions dont elles sont constamment entourées.

L'Égypte, qui se distingue des autres parties de l'Orient par un grand nombre de points, ne s’est point soft: à la loi du prophète, laquelle défend la prostitution, qui, rare en Turquie, est plus que tolérée chez les Égyptiens. Les femmes publiques, qui y étaient très-répandues, formaient une corporation qui avait ses chefs, ses réglements, et payait au trésor une redevance considérable. Dans ces dernières années, le gouvernement, en supprimant la prostitution, a volontairement renoncé à ce revenu. Mais celte mesure, prise dans un but moral, a produit un effet qui l’est peu, en faisant faire des progrès à la pédérastie, ‘vice plus repoussant mille fois que le libertinage. D’ailleurs, il existe encore un grand nombre de femmes publiques, qui, quoique d’une manière occulte, n’en exercent pas moins leur triste métier. « Je crois, dit Clot-Bey, que cette plaie sociale est alimentée plus encore par l'abus du divorce que par le tempérament voluptueux des Egyptiennes. » Et cette opinion est vraisemblable, si l’on considère que les prostituées sont, en général, des femmes répudiées auxquelles la servitude conjugale a inspiré du dégoût, ou qui, ne trouvant pas occasion de se remarier, n'ont que la prostitution pour ressource.

Quoique notre intention ne soit pas de placer ici la description du harem, nous devons parler des eunuques, puisque c’est en Égypte que la mutilation est aujourd’hui pratiquée exclusivement; cet acte ne s’accomplit que dans les villes de Syout ct Girgeh. Le village de Zawy-el-Dyr, près de Syout, est la métropole des exécutions de cette œuvre ignoble. Les victimes sont de jeunes nègres de six à neuf ans, amenés par les caravanes du Sennaar ou du Darfour; ces infortunés sont vendus de 1,500 à 3,000 piastres :, suivant les chances de vie ou les qualités qu'on leur reconnait. Les mutilateurs sont des chrétiens, des prêtres même, des Cophtes.. bourreaux de l'humanité, honte et opprobre de la religion du Christ qu’ils déshonorent ! Aussi le mépris qu’ils inspirent est-il universel, et l’opinion les flétrit aux lieux mêmes où ils exercent leur ignominieuse industrie.

L'automne est regardé comme la saison la plus favorable à l'opération. On aurait tort de croire que les mutilateurs se bornent à la castration : ils tranchent avec un rasoir toutes les parties extérieures de la génération; puis ils versent de l'huile bouillante sur les blessures qu'ils ont faites, et placent un tuyau dans la portion restante du canal de l’urètre. Ils répandent ensuite sur la plaie de la poudre de henneh, et enfin ils enterrent le patient jusqu'au-dessus du ventre, et le laissent ainsi durant vingt-quatre heures; après quoi, ils le retirent et le pansent avec un onguent composé d'huile et d’ argile: Le quart des enfants ne survivent pas à celle opération; ceux qui n’en meurent point sont condamnés à une‘ vie étiolée et souffrante! . .

De leur état naissent des signes distinctifs au physique et au moral : l’eunuque est sans barbe, sa voix est féminine, et il a de l'obésité; il est orgueilleux, mais sa fierté est sombre, méchante, ombrageuse, irascible.., car il a la conscience de son infériorilé ; il est dévot, mais sa dévolion a moins pour but d’honorer Dieu, que de chercher dans les pratiques austères du culte une sorte de dédommagement à sa dégra-

1 525 à 700 francs.

dation. Et cependant, chose étrange, on voit des eunuques qui aiment les femmes, et plusieurs sont engagés par le mariage !.…

Les Égyptiens font usage de beaucoup de nos mets, avec cette différence qu’ils font toujours la cuisine au beurre, et qu’ils mettent peu desoins dans la préparation de leurs plats. L'huile habituellement consommée est de qualité inférieure, etiln’y a que les Européens ou les indigènes fort riches qui emploient de l'huile de Provence ou de Lucques. Le vinaigre, fait de dattes, ne vaut pas mieux que l'huile. Le citron est communément employé. Le riz est un aliment national qui se mange en pilau (roux moufelfel); ils le mélent aussi à de la chair hachée, en font des boulettes qu’ils recouvrent de feuilles de vigne, el que l’on appelle ouärouk machie et doul mà.

Ils sont friands de pâtisseries, qu'ils composent de différentes manières et qui n’ont aucune ressemblance avec les nôtres; la plupart consistent en gâteaux plats et ronds, garnis intérieurement de viande, de crème, d'herbages, de fromage blanc ou de confitures. Mais quoique leur pâte soit assez bien feuilletée, ils sont loin d’être aussi avancés que les Européens dans l’art du pâtissier. On rencontre communément des boutiques où l’on vend des gâteaux plats, appelés foutyrs, Les Arabes aiment les confitures qu'ils font avec du miel. Les hors-d’œuvre ne sont pas communs chez eux; néanmoins ils ont du poisson salé (fessyr), du caviar, des anchois, des olives noires, des concombres au vinaigre, des salades, etc. ; mais outre que ces entremets sont trop fortement salés et poivrés, les Européens refuseraient d'en manger, ne fût-ce que parce qu’ils sont arrangés avec de l'huile rance. Les desserts sont composés de fruits du pays, que les Égyptiens cueillent avant leur maturité, car autrement ils les trouvent trop fades.

L'usage de Feau-de-vie est plus répandu et moins nuisible en Égypte que celui du vin; la plus commune, extraite des dattes, est de qualité médiocre; la meilleure est faite avec du raisin sec, tiré de la Syrie ou de Ia Grèce; dans sa plus grande force elle a 50 degrés.

Une espèce de bière, produite de la simple fermentation de l'orge, est fort goùtée des indigènes, quoique les Européens la trouvent très-désagréable au palais.

Le café est la boisson de prédilection dans ce pays : pauvres et riches en prennent le matin et après chaque repas; les personnes aisées en prennent quinze ou vingt fois dans la journée. Le café est brûlé à peu près comme chez nous; mais ils ne le mettent point dans un moulin et le réduisent en poudre en le pilant, prétendantextraire ainsi plus surement son huile essentielle. Pour le préparer, ils font bouillir l’eau dans une cafe- Lière, l'écartent du feu aux premiers bouillonnements, y versent la dose de café nécessaire, et le retirent après une forte ébullition. Après l'avoir laissé infuser quelques instants, on le verse dans les tasses en le remuant.

Avant ou après le café, on prend des sorbets; le plus simple est de l’eau sucrée mêlée à de l’eau de rose, à de la fleur d'orange, ou dans laquelle on exprime le jus de l’orange ou du citron. Des amandes, des graines de melon, de pastèque, de courge, etc., servent à fabriquer une espèce d’orgeal. Le kouscheff est une eau sucrée, bouillie avec des raisins, des cerises, et à laquelle on joint ensuite de l’eau de rose. Le sorbet le plus recherché est celui qu’on prépare avec la violette (schareb-el-bencefseg). On dépouille de leurs pistils les violeltes, dont on pétrit les pétales avec du sucre; la pâte ainsi formée, on la fait sécher, on la réduit en poudre, et l’on obtient ensuite le sorbet en la délayant dans l’eau. PAU

Le peuple égyptien, auquel on vend dans les rues une décoction de réglisse ou de karroub , eslime fort une autre boisson nommée haschich. C'est une préparation enivrante, Lirée du chanvre d'Égypte. On broie les fruits de ce végétal, qu’on réduit en une pâle que l’on fait cuire avec du miel, du poivre, de la muscade et des essences

MOEURS, USAGES ET COSTUMES. fl

odoriférantes; après quoi on en forme de petites tablettes d’une teinte verdâtre et un peu fades au goût ; il suffit d’en avaler un morceau de la grosseur d’une noisette pour en ressentir bientôt les effets. C’est surtout en boisson qu'il est employé. Quelquefois aussi on le réduit en une poudre, que l’on fume dans une espèce de narghileh. Le haschich produit ordinairement une sensation de bien-être qui arrive jusqu’à une exhilaration extravagante, désordonnée; il aiguise l'appétit, et, la période d’exaltation terminée, il procure un sommeil doux et des songes heureux.

L'opium, appelé afioun par les Arabes, est peu en usage en Égypte.

Dans les repas, plusieurs grands seigneurs veulent aujourd’hui copier les habitudes européennes ; et c’est chose curieuse lorsqu'ils oublient nos usages pour les coutumes musulmanes. Ils font preuve d'une gaucherie vraiment grotesque dans leurs contrefaçons ; les uns mangent leur potage dans le service affecté au dessert et réciproquement, boivent le vin ordinaire dans les verres à champagne; d’autres, unissant plaisamment les façons orientales aux manières européennes, prennent la viande dans le plat avec leurs doigts, tout en ayant soin, avant de la porter à leur bouche, de la planter aux dents de leurs fourchettes; il en est encore qui, dans un diner à la française, s'emparent du plat qu'on leur présente, et le gardent avec sang-froid devant eux.

Les fellahs ou paysans sont très-sobres; leur principale et quelquefois unique nourriture se réduit au pain de dourah. Quand leurs moyens le permettent, ils y joignent des fèves bouillies assaisonnées de sel et de beurre, et quelques autres végétaux. L’eau du Nil et le café sont les seules boissons dont ils fassent usage.

Les maisons sont généralement plus spacieuses, plus belles dans les villes que dans les villages; les premières sont construites en pierres calcaires, en grès, en briques cuites ou desséchées au soleil; elles sont rarement vastes, par la raison que chacune est occupée par une seule faille. Leur apparence extérieure est presque toujours misérable, et elles n’ont pas même un crépi sur la façade. On entre par des portes trèsbasses, formées d’une seule pièce, ouvrant en dedans, fermées intérieurement par une barre en bois qui court transversalement dans le mur, où on la fait glisser pour ouvrir et d’où on la tire pour fermer. Il y a aussi parfois des serrures de divers genres. Les façades sont percées de grandes fenêtres fermées de grillages très-serrés qui permetment au vent et à la lumière de pénétrer dans les appartements, en dérobant aux regards les personnes et les objets qui s'y trouvent. Les parties supérieures de l'édifice, dans lesquelles des baies sont ouvertes, avancent de deux ou trois pieds, et forment ainsi des balcons couverts. Les muscharabyeh, ou jalousies, sont en treillis formés de petits morceaux de bois tournés adaptés ensemble et offrant des dessins gracieux. Ces grillages sont en roseaux ou branches de palmier dans les maisons pauvres. L'intérieur des maisons riches est protégé contre le vent et la poussière par des vitrages qui ferment les croisées.

Une terrasse, bordée d’un parapet à hauteur d'homme, recouvre la loiture qui est horizontale. Cette terrasse sert d’étendoir, et surtout de lieu de récréation, dans les maisons qui sont dépourvues de cour et de jardin; le plancher en est recouvert d’un maslic léger, formé d’un mélange de chaux et de plâtre avec de la cendre des fours.

Une cour intérieure a Le double avantage de procurer à la fois à la maison de la lumière et de l’air; autour d’elle se trouvent toutes les pièces accessoires, et notamment le lieu où le maitre reçoit les visiteurs, et qui est appelé mandarah.

Des différents appartements qui composent une habitation égyptienne, il n’y a guère que le mandarah (salle de réception des hommes) qui mérite de fixer l'attention. C'est une pièce carrée ou rectangulaire, avec une ou deux fenêtres donnant sur la cour. Une petite partie du sol, plus basse de cinq à six pouces que le reste du parquet, et qui

s'étend de la porte au mur opposé à l'entrée, est appelée dourkah ; une fontaine jaillissante (fiskych) est placée, dans les maisons riches, au centre de cet espace, qui est pavé en mosaïque de marbres dont les différentes couleurs offrent d’ingénieuses combinaisons. À l'extrémité qui fait face à la porte s'élève une console de pierre semblable à une cheminée; c’est la soufah, haute de trois à quatre pieds, adossée au mur, et soutenue par des arches, supportées elles-mêmes par des colonnettes. Elle sert à recevoir les urnes à parfum, le bassin et le pot à l’eau dont on fait usage pour les ablutions, et différents autres ustensiles.

Le lewan est la partie du sol plus élevée que le dourkah; il est pavé en pierres communes, el ordinairement recouvert d’une natte durant l'été, et d’un tapis pendant l'hiver. Le divan garnit ses trois murs.

On appelle divan un sofa composé d’une série de matelas de longueur arbitraire, larges de deux pieds et demi, épais de quatre à cinq pouces, et qui sont placés sur le sol ou sur des bancs de pierres, de bois, ou de grillages de dattiers, hauts de cinq à six pouces; Ce qui, vu l'épaisseur des matelas, donne au divan l'élévation d’une chaise. Des coussins sont appuyés au mur dans tout le pourtour du divan.

Les parois des murs ne sont jamais tapissées, mais seulement blanchies à la chaux dans les maisons pauvres, et peintes à l'huile dans les riches habitations; le plafond est boisé et présente des cercles, des polygones, etc. , comme les peintures des murs.

Le pourtour du lewan est ordinairement garni d’étagères et de peliles armoires; dans celles-ci on renferme les ustensiles de table; sur les autres on place des porcelaines de Chine. :

Nous ne pouvons nous arrêter à décrire les villes de l'Égypte; nous dirons seulement que les principales sont le Caire, Alexandrie, Aboukir, Damiette, Rosette, Damanhour, Ramanyeh, Fouah, Mansourah, Meliallet-el-Kebir, Tantah, etc. On y trouve des bains publics, des hôpitaux, des palais, des arsenaux, des mosquées, etc. Alexandrie est la clef de l'Égypte; ses ports sont les seuls que possède ce pays.

La tolérance de Méhémet-Ali à permis aux Européens d’avoir des esclaves; voici ce que dit à ce propos M. Clot-Bey : « On croirait volontiers, pour l'honneur de notre civilisation, que ce doit être un bonheur pour les esclaves d’appartenir à des maitres qui viennent de contrées où l'esclavage n’exisle pas et dont le sol hospitalier donne la liberté à quiconque le touche; en général, on se tromperait. Ces Européens, qui, en parlant de la barbarie musulmane, ont toujours le mépris à la bouche, maintiennent peu souvent leur conduite au ton de leur verbeuse philanthropie; beaucoup vendent ou troquent leurs esclaves. Ces actes peuvent être justifiés jusqu’à un certain point et dans certains cas, Lant qu’ils ne dégénèrent pas en trafic. Ce serait, en effet, une cruauté que de donner la liberté à un jeune esclave qui ne pourrait subsister par son travail et dont on serait forcé néanmoins de se débarrasser. En l’affranchissant, on serait aussi barbare qu'un père qui chasserait son enfant du foyer domestique. Mais vendre un esclave qui peut gagner sa vie en travaillant, c’est faire un marché qui déshonore, et pourtant bien des Francs spéculent sur cette infamie. On en voit qui vendent des femmes enceintes de leurs œuvres, et qui abandonnent ainsi à l'esclavage leurs propres enfants, sur la naissance éventuelle desquels ils ne rougissent pas de percevoir une prime. Pour qualifier de si horribles immoralités, la langue est trop pauyre ou le cœur de l’homme d'honneur trop riche d’indignation. En les voyant, les Orientaux doivent s’enorgueillir de leur vertueuse barbarie, et prendre en mépris notre civilisation, souillée par des misérables qui couvrent leurs bassesses de ses oripeaux. Hâtons-nous de dire que des Européens hommes de cœur traitent leurs esclaves, hommes et femmes, avec bienveillance, adoptent tous les enfants qu'ils ont

de celles-ci, et ne poussent point jusqu’au crime une faute que condamnent nos mœurs et notre religion.

» La légèreté de plusieurs des voyageurs qui viennent en Égypte amène quelquefois des résultats aussi fâcheux que ceux dont je viens de parler. En visilant les bazars d'esclaves, curiosité dont le touriste est très-avide, si uge négresse ou une Abyssinienne leur plait, ils achètent avec un peu d’argent le moyen de satisfaire leur caprice; puis, cette boutade sensuelle apaisée, ils croient être généreux envers l’infortunée, sur laquelle ils ont assouvi leur passion éphémère, en lui donnant la liberté. Mais, dans un pays où la femme ne peut vivre que sous la tutelle de l’homme, la liberté place l’esclave affranchie dans la déplorable alternative de la misère ou de la prostitution. C’est ainsi que l’étourderie égoïste de quelques Européens nomades contribue à entretenir cette espèce de mépris que les musulmans ont pour nos mœurs. »

Les Égyptiens sont essentiellement amis du merveilleux. L'une de leurs superstitions les plus répandues est la croyance aux génies. Race intermédiaire entre l’ange et l’homme, les djinns, créés avant Adam, sont nés du feu et vivent plusieurs siècles; ils peuvent revêtir toutes les formes et se rendre invisibles. Les bons génies sont révérés ; on craint les mauvais. Ces derniers sont connus sous le nom d’efrits, et il n’est sorte de méfaits qui ne leur soient attribués. Il y a des sautous, des omleys, des derviches, le mauvais œil, des hejahs (charmes); mais c’est en décrivant les mœurs des Turcs que nous en parlerons.

Les songes sont regardés avec respect par les Égyptiens, qui ont des jours heureux et néfastes : le dimanche, la nuit de ce jour au lundi (pendant laquelle est mort le prophète), sont des jours malheureux; mais le samedi, et surtout le mardi, appelé jour du sang, parce que plusieurs martyrs de l’islamisme ont péri ce jour-là, sont partieulièrement sinistres. Le lundi, consacré au mariage; le jeudi, e/ moubarac (ou le béni), sont les jours heureux. Il y a encore le vendredi, e! fadileh (l'excellent), choisi de préférence pour la consommation du mariage. Le pire des jours néfastes est le dernier mercredi du mois de safer, pendant la durée duquel peu de personnes osent s’aventurer hors de leurs demeures.

L'Égypte est fertile en astrologues, magiciens, alchimistes, bohémiens, enchanteurs de serpents (psylles), etc. Les harvis forment une classe de sorciers qui n’ont pas le don de seconde vue comme ceux du Tyrol ou de l'Écosse; leur science consiste à évoquer, dans le creux de la main d’un enfant pris au hasard, telle personne absente dont le nom est prononcé dans l'assemblée, et de la faire dépeindre par cet enfant, sans qu’il l'ait jamais vue, et sous des traits qu’on ne puisse méconnaître. Voici, à ce sujet, la relation d'un voyageur, M. Th. Pavie, qui nous parait trop curieuse pour ne pas la rapporter :

« Le plus célèbre des harvis a eu l'honneur de travailler devant plusieurs voyageurs européens dont les écrits ont été lus avec avidité, et il a généralement assez bien réussi pour que sa gloire n’ait eu rien à souffrir de ces rencontres périlleuses. Voir cet homme, assister à une séance de magie, juger par mes propres yeux de l'état de la sorcellerie en Orient, trois choses qui me tentaient violemment : l'occasion s’en présenta.

» C'était au Caire, dans une des hôtelleries de cette capitale de l'Égypte. A la suite de quelques discussions qui s'étaient élevées entre nous au sujet du grand harvis, il fut unanimement résolu de le faire appeler. La table était presque toute composée

-d’Anglais.

» Vers la fin du dîner, le sorcier arriva. Il'entre, fait un léger signe de tête, et va s'asseoir au coin du divan, dans le fond du salon; bientôt, après avoir accepté le calé et la pipe comme chose due à son importance, il se recueille, tout en parcourant l'as-

semblée d’un regard scrutateur. Le devin est né à Alger; sa physionomie n’a rien de

gracieux, son œil est perçant el peu ouvert, sa barbe grisonnante laisse voir une bouche petites à lèvres minces et serrées; ses traits, plus fins que ceux d’un Égyptien, n’ont pas non plus le calme impassible et sauvage d’un Bédouin ; il est grand, fier, dédaigneux, et se pose en homme supérieur.

» Tandis que nous achevions dé famer, celui-ci son chibouk, celui-là son narguilé, le harvi, immobile dans son coin, cherchait à lire sur nos visages le degré de croyance que nous étions disposés à lui accorder; puis tout à coup il tira de sa poche un calam (sorte de plume) et de‘l’encre, demanda un réchaud, et se mit à écrire ligne à ligne, sur un long morceau de papier, de mystérieuses sentences. Dès qu'il eut jeté dans le feu quelques-unes de ces lignes, déchirées successivement, le charme commençant à opérer, un enfant fut introduit. C'était un Nubien de sept à huit ans, esclave au service de l’un de nos convives, récemment arrivé de son pays, noir comme l'encre du harvi, et affublé du plus ample costume turc. Le sorcier prit la main de l'enfant, y laissa tomber une goutte du liquide magique, l’étendit avec sa plume de roseau, et, abaissant la tête du patient sur ses doigts, de manière à ce qu’il ne pût rien voir, il le. plaça dans un coin de l'appartement, près de lui, le dos tourné à l'assemblée.

» — Lady K...! s'écria le plus impétueux des spectateurs. Et l’enfant, après avoir hésité quelques instants, prit la parole d’une voix faible.—Que vois-tu ? lui demanda son maître, tandis que le harvi, de plus en plus sérieux, marmottait des vers magiques, tout en brûlant ses papiers, dont il tira une grande poignée de dessous sa robe. —Je vois, répondit le petit Nubien, je vois des bannières, des mosquées, des chevaux, des cavaliers, des musiciens, des chameaux... — Toutes choses qui n’ont rien à faire avec lady K..., me dit tout bas un esprit fort. — Shouf ta’ ib! Shouf t& ib! regarde bien! criait le spectateur qui voulait évoquer lady K... L'enfant se taisait, balbutiait; puis il déclara qu’il voyait une personne.—Est-ce une dame, un monsieur? — Une dame! Le harvi s’aperçut à nos regards qu’il avait déjà converti à moitié les plus incrédules: — Et comment est cette dame? —Elle est belle, reprit l'enfant, bien vêtue et bien blanche; elle a un bouquet à la main; elle est près d’un balcon, et regarde un beau jardin.

» — On dirait que ce négriHlon a vu quelquefois les portraits de Lawrence, dit le maître de l’esclave à son voisin; il a deviné juste, et pourtant jamais rien de semblable ne s’est présenté à ses yeux. —Et puis, reprit l'enfant après quelques secondes, car il . parlait lentement et par mots entrecoupés, cette belle dame a trois jambes!

» L’effort que fit le harvi pour ne pas anéantir le négrillon d’un coup de poingse trahit par un sourire forcé. Il lui répéta avec une douceur contrainte, une grâce pleine «de rage : Shouf ta ib! regarde bien! L'enfant tremblait ; toutefois il affirma que le personnage évoqué dans le creux de sa main avait trois jambes.

» Aucun de nous ne put se rendre compte de l'illusion; mais on fit retirer le petit nègre, qui fut remplacé par un autre en tout semblable. Durant cette interruption, le sorcier avait marmotté bon nombre de phrases magiques et brülé force papiers. L'assemblée fumait, le café circulait sans cesse; l'animation allait croissant. On convint d'évoquer cette fois sir F. S..., facile à reconnaître, puisqu'il a perdu un bras. Le nouveau négrillon prit la place du premier, abaissa de même sa tête’ sur la goutte d'encre, et l’on fit silence. |

> — Sir F. S...! dit une voix dans l’assemblée, et l'enfant répéta, syllabe par syllabes ce nom tout à fait barbare pour lui. Ainsi que son prédécesseür, il déclara voir des chevaux, des chameaux, des bannières et des troupes de musiciens : c’est le prélude toire, le chaos qui se débrouille avant que la lumière magique de la gouite;e d'encre éclaire le personnage demandé,

» Le harvi ne comprend ni le français, ni Panglais, ni l'italien ; mais,jhabitué à lire dans les regards du public, il devina qu’on lui proposait un sujet marqué par quelque signe particulier. Jadis on lui avait demandé de faire paraitre Nelson, à qui, comme Chacun sait, il manquait un bras et une jambe, et il avait rencontré juste, grâce à la célébrité du héros. Cette fois, il eut vent de quelque tour de ce genre; aussi, après bien des réponses confuses, l'enfant s’écria : — Je vois un monsieur! c’est un chrétien, il n’a pas de turban; son habit est vert... Je ne vois qu'un bras! À ces mots, nous échangeâmes un sourire, comme des gens qui s’avouent vaincus : il fallait croire à la magie. Mais mon voisin l'esprit fort, après avoir fait bouillonner l’eau de son narguilé avec un bruit effroyable, regarda le harvi. Je remarquai que notre pensée avait été mal interprétée par le devin, et qu’il chancelait dans son aflirmation, supposant que nous avions ri de pitié. Il demanda donc à l'enfant : — Tu ne vois qu'un bras? Et l’autre? L'enfant ne répondit pas, et il se fit un grand silence. On entendit les petits papiers s’enflammer plus vivement sur le réchaud.— L'autre bras, reprit le négrillon... je le vois : ce monsieur le met devant son dos, et il tient un gant de cette main!

» La première personne évoquée avait trois jambes; la seconde, au lieu d’un bras de moins, se trouvait être au grand complet.

» Le harvi avait donc échoué complétement; mais enfin que voyait ce négrillon dans le creux de sa main? Comment la farce se jouait-elle? Par hasard, je pus l’apprendre.

» Un mois après, à bord de {a Zénobie, en route pour Bombay, je retrouvai le lieutenant St... et son négrillon, le même qui avait servi de compère au harvi. C'était assurément une soirée magique : le flot calme de la mer Rouge baignait mollement la ligne de sable qui s’allonge au pied des grands monts de la côte d'Arabie; les étoiles, reflétées dans Les eaux, semblaient des lumières phosphorescentes se jouant à la proue du . navire. L’instant ne pouvait être mieux choisi... Le lieutenant St... me donna donc l'explication suivante :

» Le grand art du harvi, c’est de savoir se faire entendre de l’enfant sans que personne de l'assemblée puisse distinguer un seul mot de ce qu’il dit, tandis qu’il semble murmurer des paroles mystérieuses. D'abord il effraye le compère improvisé, le menace de lui montrer le diable, lui dicte les réponses que parfois celui-ci entend de travers (comme dans le cas de la dame aux trois jambes), et, pour le forcer à parler, de son orteil il lui presse le pied d’une façon horrible; manœuvre dissimulée aux yeux du public par la longue robe dont s’enveloppe le sorcier. S’il devine juste, la gloire de la réussite lui revient de droit; s’il se trompe, on s’en prend à l'enfant ; souvent le hasard l'a merveilleusement servi. Aussi la goutte d'encre est-elle considérée comme infaillible par les Égyptiens, dont le harvi est depuis longtemps en possession d’amuser les soirées, »

Il y a au Caire environ cinquante choaras (poëtes) ; des moadditins (conteurs d’histoires), et des anteriyeh (trouvères d’Antar). Les poëtes de ce pays comparent leurs amantes à la lune, et ils trouvent d'abondantes figures dans les douces teintes de la rose, les parfums du jasmin, la force et la majesté du lion, la déliéate élégance, l’agilité, les beaux yeux de la gazelle, la fécondité du Nil, la patience du chameau, etc. IL y a aussi des poëtes titrés qui composent une romance par mois. Ces compositions sont chantées par les a/mées dans les fêtes publiques ou particulières; le peuple les apprend ensuite,

La musique des Égyptiens n’est actuellement qu’un art dégénéré; les divisions et subdivisions de la gamme la caractérisent; et la notation, dans laquelle le système des clefs est inconnu, est aussi toute différente de la nôtre. Leurs instruments sont le tambour et les orgues qu’ils ont inventés; des timbales (noukakir), des kas (cymbales), en

usage lors des processions; des castagnettes de cuivre, assez semblables à de petites cymbales, et dont les danseuses se servent pour accompagner leurs mouvements: un tambour de basque (tar) ; le daraboukals, autre tambour, géuéralement de forme conique, et terminé par une espèce de manche creux que l’on tient d’une main, tandis que de l’autre on frappe sur la peau qui couvre la grande ouverture; on en tire des sons assez agréables et combinés avec beaucoup d'originalité. |

Les Arabes ont quelques instruments à vent : le chalumeau, le zamir (hautbois), une sorte de flageolet à double pipeau, nommé zoumarah, pour lequel les mariniers du Nil ont une grande préférence, et une flûte appelée nay.

L'instrument à corde le plus simple est Le rebab, monocorde sur lequel s’accompagnent les improvisateurs et les conteurs : c’est une espèce de basse sans caisse qui rend des sons mélodieux imitant souvent la voix humaine; on en joue avec un archet. Le kemengeh est un violon dont la caisse est faite avec les trois quarts d’une noix de coco, percée de petits trous; il a trois cordes, composées chacune de plus de cinquante crins de cheval. Le kissar, 1yre éthiopienne, ressemble au luth antique. Ils ont une espèce de harpe appelée canoun, el dont on joue avec le plectrum; et l'oud, ou guitare à sept cordes, dont les vibrations sont également dues au plectrum. |

Les alatyeh (alaty au singulier), ou chanteurs de profession, forment une caste méprisée et de mœurs dissolues. Les cantatrices sont appelées avualem (au singulier almée *), mot que les Européens appliquent, à tort, à toutes les danseuses.

En même temps artistes et courtisanes, les almées sont ordinairement de jeunes et jolies femmes. Leur costume est à peu près celui que nous avons décrit pour les dames élégantes; mais il a ce cachet particulier qui partout distingue la femme galante : il dessine davantage leurs formes, laisse la gorge et les bras à découvert, et se fait remarquer par la profusion de bijoux et d’étofles précieuses, ridicule affectation de fausses richesses.

Ces femmes dansent par groupe de deux ou quatre. Quoiqu'elles mettent une certaine symétrie dans leurs mouvements, elles ne forment point de figures et de tableaux réguliers comme nos danseuses de théâtre. Quant à la nature de leurs danses, elle est tellement licencieuse, qu’on ne peut en parler qu’en termes généraux.

En se présentant sur le dourka, elles commencent par quelques pas, en agitant au-dessus et autour de leur tête leurs castagnettes de cuivre dont elles jouent avec beaucoup d'expression. Elles se troussent ensuite en avant, en arrière, à droite, à gauche, et, ce prélude achevé, commencent la danse : Alors, dit Clot-Bey, les jambes demeurent immobiles, de même que la partie supérieure de leur corps, excepté les bras qu’elles écartent, arrondissent, abaissent ou élèvent selon les diverses phases du sentiment lascif qui paraît les animer. Agités par une trépidation incessante, qu’elles aCCélèrent tour à tour avec une audacieuse énergié ou ralentissent langoureusement, leurs hanches et leurs reins, assouplis à toutes les contorsions, feignent avec impudeur les émotions physiques les plus sensuelles ; c’est le

Les . . .

Vibrabunt sine fine prurientes

Lascivos docili tremore lumbos,

dont se servit Martial pour dépeindre la danse des filles de Gadès. Les almées ont du reste plusieurs sortes de danses : l’une, hardie et brutale, est exclusivement empreinte du génie égyptien; une autre, mêlée de quelques pas, paraît

1 La traduction du mot alnce est femme leltrée.

MOEURS, USAGES ET COSTUMES, 37 combinée avec la danse grecque. Il en est une que l’on appelle nahleh (danse des guêpes }; les danseuses feignent d’avoir été piquées par une guépe, qu’elles cherchent dans leurs vêtements en criant ; : Nalleh-oh ! nalleh-oh! (ah! la guëêpe! ah! la guëêpe!), et pour saisir l’insecte imaginaire, selles dépouill eu à peu leurs vêtements et ne restent bientôt couvertes que d’un voile ge elles floitter et laissent s’entr’ouvrir de temps en temps. On De ce qu'un tel spégtacle peut inspirer à ceux qui y assistent.

Lorsque la danse est arrivée à son lus haut degré de lasciveté, il y a des instants de repos, dont les almées profitent pour venir faire aux spectateurs des agaceries qui s'adressent surtout au principal invité; elles s’asseyent sur les genoux de celui-ci, et prennent avec lui des licences dont on s’effaroucherait dans le mystère quand on n’y est pas habitué.

Quelques-unes de ces femmes arrivent à acquérir une certaine opulence; mais elles forment une caste à part, comme en Europe la race des Gitanos.

Lés gaouasyrs étaient d’autres danseuses qui exécutaient en plein vent des scènes chorégraphiques non moins licencieuses. Mais depuis peu une ordonnance leur a défendu de parader comme autrefois dans Les rues du Caire et d'Alexandrie.

Le but moral qu’on s'était proposé par la prohibition des danseuses publiques est loin d’avoir été atteint, car ce qui n’était qu'immoral dans la danse de ces dernières, devient infâme dans celle des kowals ou danseurs.

Les jeux que préfèrent les Égyptiens sont le dahmeh (jeu de dames), Le taoutah (trictrac), et surtout le setreng (jeu d'échecs), auxquels ils passent des journées entières. Is estiment peu les cartes; ils connaissent pourtant quelques parties qu’ils appellent lib-el-koumar (jeu de hasard ou de gain), parce qu’ils les intéressent avec de l’argent,.

Ils considèrent peu les exercices gymnastiques; cependant on voit quelques lutteurs, et, dans les fêtes publiques, on voit parfois les fellahs s'escrimer avec des nebouts, longs bâtons dont ils s'efforcent de frapper leurs adversaires. Mais leurs luttes sont peu habiles et témoignent de leur nonchalance et de leur mollesse.

Ils préfèrent l'équitation, qu’ils regardent comme un amusement noble. Un de leurs exercices favoris est Le djerid, qui rappelle nos anciens tournois et carrousels. Pendant que deux cavaliers courent au galop l’un sur l’autre, un d’eux lance avec force et comme un trait, à son adversaire, un bâton de palmier de quatre à six pieds. L'adresse consiste à éviter le djerid ou à le recevoir dans la main.

Les Égyptiens ont des marionnettes, et surtout des jongleurs, escamoteurs, etc. On voit aussi des individus qui montrent des animaux savants.

Quelques comédiens donnent des représentations dans des maisons particulières. Les pièces qu'ils jouent sont dépourvues d’intrigue autant que de naturel et d'esprit. C’est l'enfance de l’art dramatique, et sous une forme élémentaire entièrement privée d'attraits.

DIFFÉRENTS PEUPLES QUI HABITENT L'ÉGypTE. — Nous ne parlerons point des Arabes- Bédouins dont nous avons déjà dit un mot à l’article Turquie d’Asie, et que nous aurons occasion de retrouver en arrivant à la description de l'Algérie. Il en est de même des Turcs d'Europe, des Albanais et des autres peuples qui ne sont point aborigènes de l'Égypte. de

Gopxres.— Ces peuples, appelés aussi Gobthes, peuvent être regardés comme les propriétaires de l'Égypte, dont ils furent les habitants primitifs, puisqu'ils descendent des anciens Égyptiens mêlés aux Perses, depuis Cambyse, et aux Grecs depuis Alexandre et les Ptolémées. Répandus dans le Della, ils habitent surtout la haute Égypte; dans le Saïd ils habitent presque exclusivement des villages entiers.

Les Cophtes ont le teint basané, le front plat, les yeux relevés aux angles et peu couverts ; les joues hautes, le nez plutôt court qu'épaté; la bouche grande, plate, éloignée du nez, bordée de larges lèvres; les cheveux demi-laineux, la barbe rare et pauvre. Leurs jambes sont arquées, sans mouvements dans le contour; ils ont les doigts des pieds allongés et plats. En somme, leur corps est peu gracieux.

Leur caractère n’a aucune des conditions qui pourraient les faire aimér des Européens. Ils sont mélancoliques, taciturnes, sombres, dissimulés surtout comme toute race qui à vécu longtemps sous l'oppression; bas, rampants, serviles envers leurs supérieurs, il semble qu'ils veulent s’en venger sur leurs subalternes envers lesquels ils sont d’une dureté, d’une arrogance extrême. Fins, sobres, avares, ils ont une rare aptitude pour tout ce qui a rapport à la comptabilité. C’est ce qui avait déterminé les mameluks, ces hommes qui se faisaient un point d'honneur de leur ignorance, à remettre la plupart des fonctions administratives entre les mains des Cophtes, et ceux-ci en profitèrent pour se venger des vexations de toute $orte que leurs dominateurs exerçaient à leurs dépens. Le maniement des fonds, l’arpentage des terres leur ayant élé confiés, ils pouvaient aisément frustrer le trésor de leurs chefs, et il faut avouer qu’ils ne se firent pas faute de ces concussions, qui du reste ne leür inspiraient aucun scrupule.

Les Cophtes sont extrêmement superstitieux et d’une grande dévotion aux saints, dont chacun est invoqué par eux pour un objet particulier, ainsi que nous le verrons dans notre Histoire et Cérémonies religieuses de tous les peuples.

Ils ont un grand nombre d'écoles, mais destinées aux garçons seulement ; peu de leurs femmes savent lire. On y enseigne principalement les psaumes de David, les Évangiles, les épîtres et les Apôtres. Il est peu de Cophtes, surtout dans la basse Égypte, qui parlent encore la langue de leurs ancêtres; l'arabe est la seule en usage aujourd'hui parmi eux. De même qu’au temps des mameluks, beaucoup de ces hommes sont employés dans l’arpentage et la comptabilité. Dans les villes ils sont artisans : tailleurs et orfévres au Caire; fabricants de nattes dans la province de Menouf; ils distillent de l'eau de rose dans le Fayoum, tissent le lin à Syout, et enfin sont agriculteurs dans les villages.

Ils marient leurs filles très-jeunes et ne forment d'alliance qu'entre eux. On conduit l'épouse au bain trois jours avant la cérémonie, qui a lieu ordinairement à minuit, et qui est célébrée par une messe. La consommation du mariage n’a lieu que le lendemain de la consécration, après que le prêtre, qui a prononcé les paroles sacramentelles, est venu lui retirer une espèce de lien nommé zennar, qu’il lui a passé au cou pendant la cérémonie.

Les enfants ne sont baptisés que trois jours après leur naissance. Les familles sont, dit-on, fort unies.

Les Cophtes ont adopté l'habillement des musulmans; mais ils préfèrent les nuances sombres, et se distinguent, dans les villes, par la couleur de leur turban, qui est noire, grise ou bleue, Les femmes cophtes, que ce soit en publie, ou chez elles, même devant leurs plus proches parents, ont toujours le visage soigneusement voilé.

Les surrs, qui ont la même physionomie que ceux d'Europe, habitent principalement le Gaire, où ils ont un quartier à part dont les rues sont étroites, sombres, sales, infectes, et fermées par des portes guichetées; ils peuvent s’y séquestrer, et rester, si cela leur convient, entièrement étrangers au reste de la population. Les beaux individus de cette race, les jeunes surtout, rappellent ce caractère de tête que la peinture a consacré à Jésus-Christ. Au reste, toujours méprisés et repoussés sans jamais être chassés, ils sont, en général, mal vêtus, et semblent faire ostentation de leur misère.

Es ont la figure hâve, des habits sales et déchirés ; on attribue leur apparence maladive à la consommation excessive qu’ils font de l'huile de sésame.

Les juifs ont en Égypte le caractère et les mœurs qui les firent abhorrer au moyen âge. Avares jusqu’à la plus sordide cupidité, ils s'efforcent de dérober à tous les yeux la fortune qu'ils peuvent avoir, en affectant des dehors misérables. Ignorants, religieux jusqu’au fanatisme, ils sont actifs, d’une souplesse insinuante, et ne reculent devant aucun moyen pour réaliser le plus mince bénéfice. Il faut leur reconnaitre d’ailleurs des mœurs pures et sévères; il n’y a point de courtisanes parmi leurs femmes, qui, de même que celles des Cophtes, se voilent scrupuleusement le visage.

Les familles d'ARMÉNIENS qui $e trouvent en Égypte y sont venues à la suite des conquérants turcs. Ges hommes, qui n’ont pas de quartier particulier, ont exercé, par leurs richesses et les services pécuniaires qu'elles leur permettaient de rendre aux pachas, une si grande action sur l'administration des provinces, et une influence si prépondérante sur les affaires du gouvernement ottoman, qu'on eût pensé que l'empire était exploité de compte à demi par les Turcs et les Arméniens. Du reste, ils ont envers les indigènes les mêmes sentiments de hauteur que témoignent les Turcs. Ils exercent particulièrement des professions financières ou mercantiles, pour lesquelles ils montrent une grande aptitude et beaucoup d’activilé.

Les Raïas (peuples indigènes qui ne professent pas l’islamisme) ne forment qu’une partie assez minime de la population, et leur influence politique n’a sur les affaires présentes et sur l'avenir de l'empire qu’une médiocre influence, tandis que c’est le contraire en Turquie.

C'est, dit M. Clot-Bey, une chose qui frappe l'observateur et mérite d’être considérée comme une donnée très-importante, que le caractère transitoire que les Turcs ont imprimé à tout dans leur établissement politique. Il y a longtemps que l’on a dit qu'ils ne font que camper dans leurs possessions ; nous avons vu, en parlant des mœurs des musulmans, que cette assertion n’est pas seulement une métaphore, qu'elle est encore vraie dans son acception propre.

Les Osmanlis n’ont donné à l'empire qu’ils ont fondé aucun élément de durée. Ils ont livré au caprice du hasard ou à l'arbitraire de la force, leurs institutions administratives et militaires, si l’on peut appeler de ce nom une organisation grossièrement ébauchée. Ils n’ont pas compris que, pour prendre de solides racines dans leurs nouvelles conquêtes, il ne s'agissait pas seulement d’occuper le sol, mais surtout d’en absorber les habitants par la fusion des religions, des institutions, des races. Les barbares qui envahirent l’Europe lors de la chute de lempire romain se convertirent à la religion des vaincus, inspirèrent leurs codes de leur législation, s’assimilèrent leur langue, et de cette fusion féconde, vivifiée par l’incubation du temps, sont sortis, avec notre état social actuel et les progrès modernes, les génies divers des nationalités européennes. Les Ottomans, au contraire, infatués de la supériorité de leur croyance, ne firent aucune concession aux vaincus, qu'ils tinrent humiliés sous leur joug, et demeurèrent complétement séparés d’eux. IL n’y eut donc pas, dans l'empire turc, combinaison d’un élément de force, d'énergie vivace, promesse d'avenir, apportée par les conquérants, et d’un élément de civilisation, héritage du passé, conservé par les vaincus; il n’y eut pas, comme cela s'était passé en Europe, au moyen âge, infusion d'un sang neuf et généreux dans un corps d’où la vie s’en allait; mais il y eut juxtaposition stérile d’un élément barbare immobilisé dans sa présomptueuse ignorance, à côté des ruines d’une société détruite par une décadence de plusieurs siècles.

Ainsi établi, l'empire ottoman s'était fermé toute voie au progrès ; il n'avait aucune garantie intrinsèque de durée. Il renfermait deux races placées en présence l’une de

l'autre, en contact quotidien, mais avec des intérêts contraires, des mœurs différentes, des idées opposées, se méprisant ou se haïssant. IL n’y avait pas dans l'empire un peuple unique, mais, dans le même État, deux nations, dont l’une possédait, à défaut de la puissance dans le présent, la supériorité du nombre.

Or, l'unité nationale est la condition exclusive de la vitalité des empires; iln y a d'avenir que là où elle se trouve.

Les conséquences que peut avoir la profonde division qui scinde en deux grandes parts les populations de la Turquie, ont frappé tous les esprits sérieux. « La populalion des raïas, dit M. Urquhart:, a une importance et une puissance politique telles, qu’elle peut arrêter la régénération de l'empire ottoman. »

Que l’on remarque la différence qu’il y a, sous ce rapport, entre l'Égypte et le reste de la Turquie. L'Égypte n’a pas de dissensions intérieures à redouter, elle ne peut craindre que la moitié de ses habitants appelle à son aide l’invasion étrangère pour renverser la domination de l’autre moitié. Je suppose, ajoute M. Clot-Bey, qu’il y ait quelques raisons dans les accusations que les ennemis de l'Égypte portent contre sa situation actuelle; mais je veux qu'ils reconnaissent qu’elle forme une partie bien distincte de l’empire ottoman, la seule partie qui ait de l'avenir, parce que c’est la seule dans laquelle on trouve l'unité de race.

Les raïas ne participent ni aux mêmes charges, ni aux mêmes avantages politiques que les musulmans. Ainsi, ils ne contribuent pas de leur personne à la défense du pays. En revanche, ils ne jouissent pas de l'égalité civile, et payent des impôts particuliers, etc. Opérer un rapprochement entre les raïas et les musulmans en accordant à ceux-là l'égalité des droits, tel est le but que doit se proposer en Turquie toute la polilique prévoyante qui veut sincèrement la régénéralion de l’empire ottoman. C'est vers ce résultat que parait tendre celui des conseillers du sultan qui se distingue le plus par ses idées libérales, Reschid-Pacha. Je souhaite ardemment que les projets généreux dont le hati-chérif de Gul-Hané a été l'expression, puissent être menés à bonne fin. Pour ma part, dit M. Clot-Bey, si j'avais à donner un avis au vice-roi d'Égypte, je lui conseillerais d'établir l'égalité civile et politique entre ses sujets musulmans et ses sujets raïas. Cette œuvre aurait pour lui moins de difficultés et d’embarras que pour la Porte; car dans ses États les raïas sont bien-moins nombreux, bien moins puissants, bien moins redoutables aux musulmans que dans le reste de la Turquie; sa tentative serait très-utile comme expérience praliquée sur une échelle peu considérable; elle préparerait le reste de l'empire ottoman à une révolution qui, dans son intérêt,.doit s’opérer le plus tôt possible. Ici encore, Méhémet-Ali prendrait l’iniliative de l’exécu- Lion d’une mesure progressive et réformatrice, et commencerait pour la Turquie un nouvel ordre de choses. D'ailleurs il ne ferait que se continuer lui-même; il a déjà fait beaucoup pour l'émancipation des raïas en les admettant à remplir des charges importantes dans l'administration, et en choisissant parmi eux les préfets de ses départements.

IL nous reste à parler des différentes nations chrétiennes auxquelles on a donné, non-seulement en Égypte, mais dans tout le Levant, le nom générique de Francs. Getle population comprend diverses catégories dont chacune forme un groupe distinct.

La première, et la plus honorée des indigènes, est celle des consuls, des chanceliers et des attachés aux consulats.

Les consuls généraux résident à Alexandrie : les puissances représentées par des

* La Turquie et ses ressources,

tu

dignitaires de ce grade sont la France, la Russie, l'Autriche, l'Angleterre, l'Espagne, la Belgique, la Suède, la Hollande, la Sicile, la Prusse, la Sardaigne, le Danemark et la Toscane. Le drapeau national flotte à l'extrémité d’un mât placé sur le faite de la maison de ces hauts dignitaires, et les armes de leur gouvernement sont blasonnées sur la porte de leurs hôtels.

Le Caire a des vice-consuls; les principales puissances ont à Damiette, à Rosette, à Suez, à Kenneh et à Kosseyr des agents choisis pour l'ordinaire parmi les chrétiens indigènes.

Le rang que l'Égypte a pris dans le monde politique, depuis que Méhémet-Ali dirige ses destinées, a élevé la position du consul général d’une grande puissance, auprès du vice-roi, au niveau des postes diplomatiques de première importance. Ce sont de véritables ambassadeurs qui ne se bornent pas à protéger les intérêts civils ou commerciaux de leurs compatriotes; ils entretiennent des rapports avec le vice-roi, auquel ils ont fréquemment à faire des communications de la part des cabinets qu'ils représentent, et avec lequel ils traitent des questions politiques difficiles et de haut intérêt.

Les négociants forment la seconde catégorie; leur résidence la plus commune est Alexandrie; il faut y joindre les commis qui vivent ordinairement chez leurs patrons.

La troisième classe se compose des marchands et des restaurateurs.

Il y a ensuite la classe des industriels, et, en dernier lieu, celle des hommes de peine, domestiques, etc.

Quant aux Européens au service du gouvernement, ils forment une catégorie particulière. |

Tous ces groupes forment une espèce de colonie réunie presque tout entière dans les mêmes quartiers. La distinction des rangs y est rigoureusement observée; l'étiquette poussée très-loin, et les membres de chaque classe ne dépassent pas dans leurs rela- Lions le cercle qui leur est tracé par leurs fonctions, leur profession ou leur fortune. Les Francs sont hospitaliers, généreux, et, pour secourir leurs compatriotes nécessiteux, ils font souvent entre eux des collectes qui ne tardent pas à produire des sommes imporlantes. À Alexandrie, les Européens ont élevé à leurs frais un hôpital où sont recueillis les Francs qui ne peuvent se faire soigner chez eux. Les mœurs sont, il faut l'avouer, assez relâchées dans la société franque; les intrigues d'amour y sont communes; néanmoins, il ne manque pas de personnes honorables qui observent soigneusement les convenances et les lois de la morale.

Les voyageurs sont bien trailés en Égypte; ceux qui ont un nom illustre sont reçus avec distinction. Le vice-roi leur donne souvent pour logement un de ses palais ou les fait héberger dans la demeure d’un de ses grands officiers; ceux qui, sans avoir un grand nom, sont. dans l’aisance, peuvent parcourir en liberté le pays, au moyen d’un firman ou passe-port, que l’on obtient toujours par l'intermédiaire du consul de la nation à laquelle on appartient.

Ce firman est conçu en ces termes :

« De notre divan, l’an de l’hégire, le.

» Notre ancien ami (nom de sa nation), M. N., se rendant dans nos domaines pour visiter les lieux d’antiquités et autres lieux curieux et utiles à ses recherches, 1l nous a été présenté par son consul, en foi de quoi nous lui avons délivré notre firman pour lui servir et valoir pendant son voyage dans l'étendue de nos domaines. Les moudyrs, mâmours et tous magistrats civils ou militaires, à qui ce firman sera présenté, ne doivent pas négliger de lui accorder les égards, les soins et les services qui pourraient lui

être agréables, afin qu'aucune plainte ne nous soit portée par le voyageur. Nous vous recommandons qu'aucune insulte ni tort ne lui soit fait par les fellahs ou autres, et de lui procurer tout ce dont il pourra avoir besoin en ne payant qu’au taux du pays pour les montures, barques, provisions, etc.; je regarderai comme rendus à moi-même tous les services que vous lui rendrez. »

NUBTE.

Cette partie de l'Afrique est située entre 9° et 24° de latitude nord, et entre 26° et 57° de longitude est. Ses bornes sont : au nord l'Égypte, à l’est le golfe Arabique, au sud-est l'Abyssinie, au sud-ouest la Nigritie, et à l’ouest cette même contrée et le Sahara. Elle a environ 350 lieues du nord au sud, 170 lieues de largeur moyenne, et 60,000 lieues carrées. |

Le caractère principal de la géographie de ce pays est Le Nil qui, dans la partie méridionale, y est formé par la réunion du Bahr-el-Abiad avec le Bahr-el-Arrak, que grossissent le Toumât, le Dender et le Bahad. Ce fleuve reçoit vers le milieu de la contrée le Tacazzé où Atharah, La vallée du Nil constitue la Nubie proprement dite; le sol y est fertile ; les maisons, les villages y sont en grand nombre, et c’est là que la population s’est concentrée. Hors de la vallée, dans les parties moyenne et septentrionale, presque tout est désert et stérile.

Dans l'été, le climat est d’une excessive chaleur, mais les nuits sont teralèhes au-dessous du confluent du Tacazzé dans la vallée même du Nil (par 47° 40’ de latitude nord) il ne pleut jamais, tandis qu’au sud de ce point les pluies tombent chaque année, à partir du mois de juillet, et ont lieu à des époques indéterminées dans les parties montagneuses de l’est. Le khamaya ! commence à souffler en Nubie vers la fin d'avril, et règne à peu près jusqu’à l’équinoxe d'été. Périodiquement inondée par les eaux de ce fleuvre, la rive droite du Nil offre une plus grande fertilité que la rive gauche.

En général l’agriculture est assez soignée. Les principales productions de ce pays sont le dourah, le maïs, le dokhoum, l'orge, les lentilles, lupins, haricots, melons d’eau, tabac et coton; on cultive la vigne vers Deyr, les palmiers sont communs, les dattes d’Ibrym et du Sokkot sont renommées. Dans la Nubie méridionale, il croit surtout un grand nombre d'arbres qui donnent la gomme arabique. Les animaux domestiques, tels que le cheval, qui est très-estimé, le dromadaire et l’âne, servent de montures ; le bœuf et le buffle sont employés aux transports ainsi qu’à l’arrosement des terres; on rencontre dans les forêts et les déserts des sangliers, des éléphants, des tigres, des panthères, des rhinocéros, des girafes, des hyènes, des renards, des chats sauvages, des gazelles, quantité de singes et d’autruches, ainsi que de gros serpents et autres reptiles qui ne sont pas venimeux; le bouquetin existe dans les montagnes à l'est, et le lièvre en assez grand nombre dans les lieux couverts. Partout on voit des perdrix, des oies sauvages, des vanneaux, des cigognes, des corneilles. Les crocodiles et les hippopotames abondent dans le Nil et sur ses bords. La pêche dans le fleuve est

1 Vent pernicieux qui entraine une grande quantité de sable, et qui est accompagné de tonnerre et d’éclairs,

peu active, si ce n’est vers Deyr. Il y a des mines d'or à l'est, dans le mont Elbéh ; des mines d’alun à l’ouest, dans le désert de Nubie, et du sel gemme dans les montagnes de l’est.

Le sol de cette terre est couvert de magnifiques restes d’antiquilés qui peuvent soutenir la comparaison avec les plus beaux monuments de la Grèce antique, et qui diffèrent de ceux des Égyptiens en ce qu'ils sont ou sous terre ou creusés dans le roc vif, Un des plus remarquables de ces débris est le temple d'Ebsamboul, taillé dans le roc vif, sur les bords du Nil, et parfaitement conservé.

Circonscrite dans ses limites, la Nubie correspond à l'Æthiopià supra Ægyptum des anciens, région sur laquelle se répandent quelques rayons épars de l’histoire ancienne, et que font connaitre les récits d'Hérodote, les recherches de Strabon, les voyages d’Artémidore et d'Agatarchide, par les inscriptions d’Adulis, monuments des expédilions d’un Ptolémée, ou plutôt d’un roi d'Abyssinie, et par l’érudition de Pline le naturaliste.

La Nubie est peu peuplée eu égard à son étendue. Nous jetterons un coup d'œil sur les différents peuples qui l'habitent.

Ce pays est divisé en un grand nombre de petits États, dont chacun est gouverné par un chef indépendant et absolu qui prend ordinairement le titre de malek.

Le principal commerce est celui des esclaves qu’on importe du centre de l'Afrique au nombre d'environ 5,000 par an. On exporte en Égypte beaucoup de dattes, de la gomme et des plumes d’autruche. Le seul port remarquable de la Nabie est celui de Souakem. Le moud, petite mesure de dourah, est le terme de comparaison le plus fréquemment employé dans les échanges du commerce. On ne connaît guère d'autre monnaie que les dollars, les piastres et les paras.

Les Barapras ou Kenous. — Les Barabras sont maigres, grêles, et n’ont que des nerfs, des muscles et des tendons plus élastiques que forts; leur peau luisante offre une. teinte bronzée; leurs sourcils surbaissés laissent élinceler des yeux profonds. Ils ont la bouche évasée sans que leurs lèvres soient grosses, les narines larges, le nez pointu, les cheveux et la barbe rares et par petits flocons. Toujours agiles, on ne saurait deviner leur âge, malgré leurs rides précoces, si ce n’est par la blancheur de leur barbe. Leur physionomie respire la gaieté; leur caractère est vif-et bon. En Égypte, on les emploie généralement à garder les magasins ou les chantiers de bois. Leurs gains sont minimes, mais leurs besoins sont modérés; ils se nourrissent de peu, et gardent à leurs maitres de l'attachement et de la fidélité.

Leurs vêtements consistent en une pièce de laine bleue ou blanche, retenue sur les reins et passant entre les jambes, et à laquelle ils ajoutent parfois une chemise de toile. Il en est qui portent les cheveux courts et bouclés; les autres les réunissent en tresses, comme on représente leurs ancêtres dans les monuments de l’antiquilé; ces tresses formant plusieurs petits chignons, sont rassemblées sur le sommet de la tête, et retenues par une broche en bois assez longwie. Leur costume est complété par une espèce de bracelet, attaché près de l'épaule au bras gauche, et dans lequel ils placent un petit couteau courbé. On les dit sobres, laborieux, d’un tempérament sec et peu sujets aux maladies. Ils considèrent comme un remède souverain contre presque tous les maux, la brûlure à l'aide d’un fer rouge. Ces peuples élèvent des bœufs, des moutons, et particulièrement des chèvres très-communes dans leur pays. Leur récolte se compose de dourah, d'orge, de tabac, de coton, de dattes, de bois d’acacia et de sycomore. Ils vont vendre, quelquefois jusqu’au Caire, ces denrées qu'ils transportent, à l’époque de la crue du Nil, sur de grands radeaux qu’ils construisent eux-mêmes.

Leurs femmes sont loin d’être belles. Elles portent une chemise de toile blanche ou

bleue, ouverte des deux côtés, fermée par devant, ei flottant sur un pantalon de même étoffe. Souvent elles s’enveloppent dans un manteau court dont elles se couvrent la tête.

Les Barabras ou Kenous habitent à l'occident du Nil et vivent dans un état d’indépendance presque complète.

Les Apagpèus. — Ces naturels occupent les déserts situés à l’orient du Nil, depuis la vallée de Koséir en Égypte, jusque fort avant dans la Nubie. Ils diffèrent entièrement par leurs coutumes, leur costume et leur langage, des Arabes que l’on rencontre en Égypte. Les Ababdèhs sont presque noirs, mais la conformation de leur tête est celle des Européens; ils ont les cheveux longs et la tête toujours découverte; la graisse de mouton leur sert à oindre leur corps, et surtout leur tête, d’un enduit assez épais. Leur religion est le mahométisme, mais ils témoignent plutôt de la tiédeur que de l'amour pour leur croyance. Ils enterrent leurs morts en les couvrant de pierres. Leurs amusements guerriers sont animés par une musique moins triste et moins monotone que celle des Égyptiens. Le même homme cultive la poésie et la musique : il chante en s'accompagnant d'un instrument qui ressemble à la mandoline, Ils ne font point usage d'armes à feu, et ne se servent que rarement de chevaux. Ils élèvent une espèce de chameaux qu’ils appellent aguina, et qui est plus petite, plus svelte et plus prompte que l'espèce ordinaire. Leurs ennemis habituels sont les Arabes qui, comme eux, habitent à lorient du Nil, mais au nord de la vallée de Koséir jusqu'à l’isthme de Suez.

Leurs femmes portent une petite jupe attachée sur les hanches, et qui ne descend que jusqu’au milieu des cuisses. Elles se parent de colliers ; mais l’ornement par excellence est, pour elles, un tatouage élégant qu’elles dessinent sur les bras et sur la partie antérieure du corps.

HagrranTs pu Doncozan.— Le Dongolah fut, vers le milieu du dernier siècle, ruiné par les Chaykyéhs, ce qui obligea les habitants à s’expatrier; c'est pour cela que la population est si faible et la culture si négligée. Dès qu’on entre dans cette province on découvre des myriades de ces insectes auxquels on a donné, dans ce pays, le nom de gouwrda, et que nous appelons vulgairement fourmis blanches; c'est une espèce du genre termès. Ils détruisent tout : grains, papier, linge, el jusqu’au bois qu’ils piquent et rongent en peu de temps. Les habitants sont forcés d'élever sur des pieux, des planchers qui servent à recevoir les provisions, pour les soustraire aux ravages de ces insectes dont les phalanges innombrables, aux attaques desquelles il est difficile de se soustraire dès que descend la nuit, instant où ils quittent leurs retraites, sont un véritable fléau pour ce pays déjà si pauvre. |

Les hommes se distinguent par une chevelure épaisse et touffue, et par leur costume qui se compose d’une longue chemise ou robe à manches, et d’un long collier qui descend sur la poitrine. Ils n’ont habituellement pour armes qu’une lance. Ils sont apathiques, malingres, fainéants, et ne cultivent la terre qu’autant que leurs besoins les plus impérieux les y contraignent.

L'unique vêtement des femmes est un morceau de toile dont une extrémité esl

portée en trousse à la ceinture, tandis que le reste se drape sur les épaules ou autour du corps.

« Quelquefois, surtout dans leur ménage, elles suppriment cette dernière partie de leur ajustement. Celles qui sont aisées ont des bracelets d’argent ou d’ivoire, souvent même en cuir garni de quelques boutons d'argent ou d’étain : elles portent quelquefois des ornements de la même forme au bas des jambes. Leur cou et leur chevelure sont aussi parés d'ouvrages en verroterie et de petites plaques d'argent. Les femmes pauvres

se contentent de bracelets de bois ou de verre. Îl est du bon lon, pour les premières, d'avoir les ongles longs et teints en rouge. Des sandales en cuir, comme celles des anciens, sont la chaussure des habitants des deux sexes : leur nourriture ne diffère pas de celle des autres Arabes. » |

M. Ruppel nous apprend que la démoralisation est telle dans le Dongolah qu’en général les femmes se prostituent pour de l'argent. Le maitre partage le prix de la prostitution de ses esclaves.

“Les Cnaykyéns.— En entrant dans la province de Chaykyéh, on est frappé d’un aspect bien différent de celui que présente le Dongolah : les champs bien cultivés prouvent l’industrie et l’activité des habitants.

La tradition rapporte que celte province était, vers le milieu du xmf siècle, une république gouvernée par trois chefs principaux qui avaient sous leurs ordres trois autres chefs chargés du commandement des troupes. Trop considérable pour l'étendue de terres en culture, la population conserva des habitudes guerrières; ce qui fait que la plupart des Chaykyéhs sont presque constamment armés de leur lance. Ils sont de taille moyenne, plus robustes que les Barabras, et pleins de bravoure et de fierté. Leur arme défensive est un bouclier long et étroit en peau de crocodile ou d’hippopotame. Avant qu'ils se fussent soumis au pacha d'Égypte, ces peuples exerçaient leurs brigandages sur les caravanes qui traversaient leurs parages. Leur territoire, qui n’a pas une lieue de largeur, en a trente de longueur, et ils peuvent mettre sur pied environ 600 hommes. ù

Leur habillement se compose d’une sorte de jupon qui descend jusqu'aux genoux, et d'une longue pièce d’étoffe jetée sur leurs épaules; leurs cheveux, tressés à la manière des anciens Nubiens, sont rabattus sur le cel et le front en une infinité de petites nattes.

Les femmes ne démentent pas l’ardeur belliqueuse des Chaykyéhs : en 1812, elles provoquèrent les mameluks, se mesurèrent avec eux, et les vainquirent parfois. En général, on les dit jolies, mais elles ont la réputation d’être fort dépravées. Leur vêtement principal consiste en une simple pièce de toile drapée autour du corps.

HaBiTANTS DU BARBAR ou BERBER.— Le pays de Barbar a environ 20 lieues de’lonqueur; la plus grande partie de son étendue est en plaines dont les deux tiers environ renferment des cultures de dourah, de cotonniers et autres productions. L'arbre le plus répandu est l’acacia; mais on y voit aussi quelques palmiers. L’atmosphère y est pure. Le chameau, le bœuf à bosse et le cheval y sont assez nombreux. Les chevaux renommés du Dongolah se tirent en général du Chaykyéh et du Barbar.

Les habitants des deux sexes sont de taille élevée et bien prise; mais ils ont les jambes trop minces. Les hommes ont habituellement des cheveux courts, frisés et formant une huppe sur le devant de la tête. Ils sont armés et vêtus comme les Chaykyéhs.

Les femmes réunissent leur chevelure en tresses comme les Barabras; dans leur maison, elles n’ont qu’une toile d’un seul lé roulée autour de la ceinture et dont les extrémités descendent un peu au-dessous du genou; mais lorsqu'elles vont dehors, elles se drapent dans cette pièce de toile. Le seul vétement des jeunes filles est une trousse en lanières.

« Le divorce, dit Cailliaud, est une institution en vigueur chez les Barbars. Toutefois, si un homme, après avoir répudié sa femme et s'être marié à une autre, s’en repent et témoigne le désir de reprendre sa première femme, il le peut, pourvu que celle-ci y Consente; un délai de quelques jours est réservé pour procéder aux formalités du second divorce : mais durant cet intervalle, la coutume autorise l'épouse rentrée en faveur à se choisir, par forme de représailles, un mari provisoire, avec lequel elle

habite jusqu’au jour indiqué pour sa réunion avec celui qui FATER délaissée. Il n’est point rare de voir des femmes, dans celte position, user, dans 1 intérêt de leur sexe, de la prérogative que la loi leur accorde. Bien plus, si le mari par intérim parait à une femme mériter la préférence sur l’homme dont elle a déjà éprouvé l'humeur inconstante, libre à elle d'opter; et de deux compagnes, l'époux volage se trouve n’en avoir aucune. »

. Le goût du commerce et des spéculations qui y ont rapport a été répandu dans la province de Barbar par les caravanes qui la parcourent assez souvent, ce qui contribue à donner plus de valeur aux productions agricoles et manufacturières du pays. Aussi les Barbars font-ils de fréquents voyages en Égypte, où ils exportent les marchandises qu'ils reçoivent des caravanes, en échange de leurs toiles et de leurs autres produits, principalement le dourah. C'est de là, sans doute, que vient l'air d’aisance qu’on remarque dans le pays où l'on compte plusieurs personnages fort riches.

En général, les villages ne méritent pas une description; mais celui d’el-Mekheyr, situé sur la rive droite et à trois cents pas du Nil, est regardé comme la capitalé du Barbar:; son étendue est-d’à peu près un quart de lieue. F. Cailliaud, dans son Voyage à Méroé et au fleuve Blanc, en parle ainsi : |

« Les maisons y sont sur trois lignes, séparées par deux larges rues; elles sont en terre crue et n’ont en général qu'un rez-de-chaussée. Quelques-unes seulement, en partie isolées les unes des autres et éparses sans ordre et sans alignement, ont trois ou quatre pièces et sont surmontées le plus souvent de terrasses avec des conduits pour l'écoulement des pluies ; une cour, enceinte de murs, est destinée aux animaux domestiques, et il y a des espèces de petites étables où, la nuit, on les met à couvert. Une ou deux pièces obscures servent de magasins pour les provisions, les vases à boire et autres ustensiles, Le luxe de la chambre à coucher consiste dans le lit conjugal : il est très-élevé et entouré de nattes de paille, quelquefois très-fines et de diverses couleurs. Une pièce est consacrée aux travaux du ménage; elle n’est souvent qu’à moitié couverte : c’est là que sont les pierres pour triturer les grains; le feu se fait contre la muraille; enfin, c’est la cuisine proprement dite. Un grand nombre de maisons ont des portes faites de pièces de bois assemblées avec des lanières, et dans lesquelles il n'entre aucune espèce de ferrure; la serrure même est en bois et fixée de la même manière. »

PeupLes Du Cenpy. — Les indigènes du Chendy ont plus de méchanceté, plus de perfidie que leurs voisins les Barbars, avec lesquels ils offrent d’ailleurs beaucoup de ressemblance sous les rapports physiques et sociaux; leur teint varie du basané noir au basané clair, et leur langue est ordinairement l’arabe. Ce sont des descendants des Arabes de l'Hedjaz, des compatriotes des Chaykyéhs, avec lesquels ils forment la race des Arabes Jahelin.

La ville de Chendy, située sur la rive droite du Nil, à un demi-quart de lieue du fleuve, renferme environ 6,000 à 7,000 habitants, dispersés dans 800 à 900 maisons. Les habitations sont de forme carrée et surmontées d’une terrasse. De petites ouvertures, pratiquées dans le haut des murailles, servent de fenêtres. Les rues sont larges, assez bien alignées; mais le vent y accumule une si grande quantité de sable, que les piétons n’y circulent qu'avec peine.

« Nulle part en Nubie, dit M. Cailliaud, les mœurs ne sont aussi corrompues qu’à Ghendy. Les femmes y sont l’objet d’un trafic public dont on stipule hautement les conditions dans les rues et les marchés. Les absences fréquentes que les hommes sont obligés de faire pour leur commerce, la chaleur du climat, la nudité des deux sexes, l'excès des boissons fermentées, tout tend à y entretenir le déréglement et l’exaltation des sens. Je pourrais, sans craindre d’être taxé d’exagération, évaluer au-dessous du

quart les femmes qui conservent quelques sentiments de pudeur : la vertu même des dames d’un certain rang n’est pas, à beaucoup près, exemple de tout reproche. »

Le pays dont Chendy, que l’on regardait alors comme l'entrepôt principal du commerce de la Nubie, et son plus grand marché d’esclaves, était la capitale, se trouvait tributaire du roi de Sennaar, et était gouverné, depuis 255 ans, par une dynastie de princes arabes, lorsque le dernier de ceux-ci, Nimir ou Nemir, se vit, en 1821, dépossédé par Ismayl-Pacha. Voici les détails que nous avons recueillis à ce sujet. Un jour que Nimir s'était permis de faire au chef égyptien, qui avait pénétré dans la Nubie en vainqueur, quelques observations touchant une contribution de 1,000 esclaves, exigée dans les quarante-huit heures par Ismayl-Pacha, ce dernier le menaca de le faire rôtir s’il ne se soumettait à son ordre. Exaspéré par cette menace, Nimir jura d’en tirer vengeance. Quoique privé de ses États, il n’avait rien perdu de son crédit sur ses sujets. À son retour de Sennäâh, Ismayl, avec quelques-uns de ses partisans, célébrait, dans un banquet nocturne, la Joie de rentrer dans son pays; l'ivresse la plus complète appesantissait ses paupières, lorsque Nimir, qui avait accumulé des matières combustibles autour de la cabane de son ennemi, le fit périr au milieu des flammes. A cette nouvelle, le pacha d'Égypte chargea un de ses généraux du soin de venger la mort de son fils. Cet ordre fut rempli de la manière la plus horrible par le général Méhémet-Bey; les habitants de Chendy furent brülés vifs dans leurs maisons; ailleurs il fit massacrer les femmes et les enfants; le pays tout entier fut ravagé par le fer et le feu. Après ces atrocilés, le pacha fit peupler Chendy par des familles de Chaykyéhs; mais il est plus facile de soulever l'insurrection que de l’étouffer, et il fallut plusieurs années pour ramener le calme parmi les habitants.

La province d’El-Ayze est peuplée d’Arabes mahométans dont les quatre tribus principales portent les noms de DJEMELYES, HAssaNvEm’s, HETSENATS et MOHAMEDYENS. Celles-ci habitent la rive orientale, tandis que sur l’autre rive on rencontre les MacpyEus, les HELLAHOUYEnS et quelques autres tribus. Ces peuplades nomades n'ont d'autres habitations que des cabanes de paille. Leur nourriture se compose, en général, de poissons, et leurs mœurs passent pour être douces.

Les KERERATS, les KENAOUYS, les KEMEHABES et principalement les KABABYGHs, qui habitent le désert de Bahiouda, bornent leurs occupations à la recherche et à l’exploilation du sel gemme. |

La partie orientale de l'ile Meroé renferme les Cnouxryens et les KAOUAHLEn, ennemis irréconciliables des Dyrazeyxs, dont la tribu est la plus nombreuse. Ces derniers passent pour les plus perfides des Arabes. Parmi leurs coutumes, il en existe une qui permet de racheter le sang versé moyennant une quantité déterminée de tamarin. Ge rachat assoupit, au moins pour un temps, les haines de famille. Ges Djaleyns, hommes robustes et bien constitués, se reconnaissent aisément, dans les marchés de Chendy, au large chapeau de feuilles de palmier qu’ils attachent sous le menton, et à leur barbe épaisse el courte.

La parlie connue sous le nom de royaume de Sennaar ou Sennär, paraît être l’antique Macrobe du temps de Cambyse, laquelle, après ce prince, fut régie par douze reines et dix rois. On rapporte que l’an 1480, une nation nègre, inconnue jusque-là, sortit du Soudan ou des rives du fleuve Blanc, et vint s'étendre sur les terres des Arabes de la Nubie. Ces peuples abdiquèrent le nom de Chillouks qu’ils portaient, dit-on, chez eux, pour prendre celui de Foungis (vainqueurs), dénomination qu’ils avaient méritée, puisque, arrivés à Arbaguy *, une victoire les rendit maîtres du pays. Après leur

! Cette ville n'offre plus que des ruines.

établissement en Nubie, ils renoncèrent à l’idolâtrie et embrassèrent l’islamisme. Ils obligèrent les vaincus à leur donner annuellement la moitié de leurs troupeaux. Ce sont eux qui ont bâti la ville de Sennaar, et fondé la monarchie dont le trône, occupé successivement par vingt-neuf rois, fut détruit en 1821 par le fils du pacha d'Égypte.

Les indigènes du Sennaar ont les cheveux crépus, sans ressembler néanmoins à ceux des nègres; ils n’ont pas non plus, comme ces derniers, le nez, les joues et Les lèvres saillants; leur physionomie n’est point sans agrément, et leurs traits offrent une certaine régularité. Ce qui frappe en eux, c’est une étonnante diversité de nuances dans le teint et la couleur, ce qui vraisemblablement a pour cause le mélange du sang arabe avec celui des nègres et des Éthiopiens.

Ces peuples se divisent eux-mêmes en six races, qu’ils désignent par les noms suivants : el-asfar (les moins colorés) sont des Arabes venus primitivement du Hedjaz; el-hamar (les rouges) sont originaires du Soudan; et les moins nombreux, el-Soudanazrak (les bleus) sont les Foungis : leur teint est plutôt cuivré que noir ; el-ahcdar (les verts) ont les cheveux comme ceux des Foungis, mais leurs traits se rapprochent beaucoup plus de ceux des nègres. On donne le nom de el-kat-Fatelolem à une race qui tient de la première et de la quatrième, c’est-à-dire qui sont à demi jaunes et à demi verts; le sang qui domine en eux est celui des Éthiopiens, c’est-à-dire de la race la plus nombreuse dans l’ancienne Égypte. Enfin les Ahbits, Ahbd ou Nouba, sont des peuplades nègres venues de l’ouest, et qui vivent isolées dans les montagnes du pays de Bertàt.

Les hommes sont de haute taille, robustes et, bien faits; les femmes sont belles et conservent longtemps leur fraicheur et leurs charmes. Mais si leur physique est digne de louanges, il n’en est pas de même de leurs mœurs : les Sennaariens sont fourbes, dépravés, et adonnés à la superstition quoique témoignant fort peu de zèle à l'endroit de la loi mahométane. Ils sont tellement enclins à la débauche et dépourvus de propreté, que les maladies honteuses y font de grands ravages et sont héréditaires dans les familles.

…L'habitude de fumer est commune aux deux sexes, mais plus particulièrement aux femmes, qui font preuve d’une soumission servile envers leurs maris. On a observé qu’un des points les plus importants de leur toilette est celui-ci : elles se frottent longtemps de la tête aux pieds avec du beurre ou de la graisse de chameau; puis elles restent environ une heure exposées, sous une grande pièce de toile, à la fumée de copeaux odorants que l’on fait brûler sans flamme... C’est là une manière de se Ar aner qui, nous le pensons, serait peu goütée en Europe.

Le costume des Sennaariens ne diffère presque point de celui des indigènes du Barbar ou du Chendy. De même que les Chaykyéhs, les militaires n'ont pour armes que la lance, le sabre à deux tranchants et le long bouclier en peau de crocodile ou de rhinocéros. On remarque quelques cavaliers qui portent des cottes de maille et une espèce de casque qui, à vrai dire, n’est autre chose qu’une calotte en fer.

Ces peuples se nourrissent principalement de dourah, et leur boisson la plus habituelle est la bulbul et la méryse, espèces de bière qu’on obtient au moyen de la fermentation de la graine du dourah.

Les maisons sennaariennes offrent beaucoup d’analogie avec les ruches; elles consislent en de petites enceintes circulaires faites en pièces de bois et en terre, sur lesquelles on pose la toiture qui se compose d’un grand chapeau formé de cercles de différentes grandeurs.

Ces indigènes sont adonnés au commerce et à l’agriculture.

Outre que leur pays est l’entrepôt de toutes les marchandises que l’on Lire de l’inté-

rieur de l'Afrique et que les caravanes y apportent, lesSennaariens expédient en Égypte des esclaves, du tamarin, de l’ivoire, des cornes de rhinocéros, des plumes d’autruche, de la civette, de la gomme, de l’encens, du séné, et des outres en peau de bœuf qui servent à porter l’eau sur les chameaux. Ils prennent en échange des toiles, des lames de sabre, du savon, du sucre, du riz, du papier, du girofle, du poivre, des rasoirs, de petits miroirs, et d’autres objets de quincaillerie. |

La monnaie d'argent qui a cours dans le pays est la piastre d'Espagne; mais les achats se font généralement à l’aide du dourah : tout s’évalue en mesures de cette espèce de céréale. La mesure de longueur est le dera, qui signifie bras; elle équivaut à l'étendue comprise entre le coude et l'extrémité de la main, à laquelle on ajoute les quatre travers de doigt de l’autre main. Ce qu'il y a de remarquable, c’est que cette mesure est exactement conforme à l’ancienne coudée égyptienne, dont la longueur est de 52 centimètres, et qu’elle porte le même nom.

Leur industrie n’est pas très-avancée; cependant ils travaillent le fer dont ils fabriquent des clous, des couteaux, des lances et quelques instruments très-simples pour le menuisier, qui cumule avec ce métier ceux de tourneur et de charpentier. L'état d’arpenteur ne demande pas des connaissances bien profondes : celui qui cultive cet art, mesure une pièce de terre en jelant une pierre qu'il lance de toute sa force. Au reste, on n’y regarde pas de si près dans un pays où les terres, presque toutes en friche, ne présentent qu’une valeur fort minime.

Au Sennaar, on ne fait point usage de la charrue : pour ‘se livrer à l’opération du labour, les naturels attendent l’époque où elles sont imprégnées de l’eau des pluies,'et se servent d’une espèce de houe. C’est au mois d'août qu'on sème le dourah, et la récolle a lieu trois mois après. Comme chez les anciens Égyptiens, on ne coupe ici que l'épi : la tige de la plante demeure en terre où on la coupe à mesure que cela devient nécessaire pour la nourriture des bestiaux. Lorsqu'on veut en extraire la graine, les épis du dourah sont foulés aux pieds par les bœufs. On conserve ensuite le grain dans des fosses enduites d'argile.

Ici, comme dans le Barbar, la principale occupation des femmes est de triturer le dourah, et d’apprêter le pain et la boisson. Elles font aussi des tissus de paille et des natles très-fines sur lesquelles on couche, et qui servent encore d’ornements dans l’intérieur des habitations.

On fabrique aussi de larges toiles de coton appelées dammour, des vases grossiers en terre, et d’autres en calebasses que l’on nomme garahs.

La capitale de la province est Sennaar : c’est une ville à laquelle M. Cailliaud donne 9,000 habitants, mais dont les ruines annoncent qu’elle fut autrefois plus considérable. Sa forme est oblongue et présente une circonférence de plus de trois quarts de lieue d'étendue. On ne peut donner le nom de maisons à des cabanes couvertes en chaume, dont quelques-unes seulement ont un étage et une terrasse en mauvais état. Au centre domine l’ancienne résidence du roi, construction en briques cuites, élevée de quatre étages, et qui est inhabitée comme ses dépendances. Une mosquée contiguë à ce palais, et assez bien conservée, est le seul édifice consacré au culte.

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