BARBARIE
La Barbarie s'étend entre 23° 50 et 57° 30’ de latitude nord, et entre 26° de longitude est et 14° de longitude ouest. Elle a 900 lieues de l'est à l’ouest, et 200 lieues dans sa plus grande largeur. Ses bornes sont : à l’est l'Égypte, au nord la Méditerranée, à l’ouest l'océan Atlantique, au sud le Sahara. L'Atlas, qui est compris en entier dans cette vaste partie de l'Afrique, donne naissance à une multitude de rivières dont les unes, après avoir fertilisé des campagnes, vont se jeter à l’ouest dans l'Atlantique, au nord dans la Méditerranée, et dont les autres abreuvent le désert ou forment des lacs considérables.
Le climat est plutôt chaud que tempéré. Le sol, excepté sur l'Atlas où il offre une nature calcaire, est léger et sablonneux. Il renferme une grande quantité de sel et de nitre. Au reste, il est d’une telle fertilité partout où il est suffisamment arrosé, que, sous l'empire romain, cette région était déjà le grenier de l'Italie. Actuellement encore, malgré une administration tyrannique, l'impéritie et la paresse des habitants, ce pays se couvre de riches récoltes, et fournit des blés à l'étranger. Toutes les productions végélales de l’Europe méridionale y croissent à côté de celles qui lui sont particulières. Le blé, l'orge, le maïs, le riz, le tabac, le dattier, l'olivier, l’oranger, le figuier, l’amandier, la vigne, le pêcher, l’abricotier, le pistachier, le jujubier, les melons, le mürier el la canne à sucre, sont les principaux végétaux que l’on cultive. L'avoine croît spontanément. Les flancs des montagnes se couvrent de belles forêts, principalement composées d’oliviers sauvages, de pins de Jérusalem, de liéges, de peupliers blancs, de genévriers de Phénicie, de térébinthes et de différentes espèces de chêne ; l’une d'elles porte un gland qui égale en douceur nos châtaignes, et sert de nourriture aux habitants. Le lentisque, le pistachier atlantique, le thuya articulé, le cyprès, le laurier-rose, l’'arbousier, l'if, la bruyère en arbre, etc., ornent aussi les forêts. Les plantes aromatiques abondent sur les coteaux et dans les plaines.
Les animaux féroces, tels que le lion, la panthère, l’hyène, y sont très-nombreux. Les serpents, les vipères, les lézards et les scorpions abondent partout. D'autres animaux encore plus nuisibles sont les sauterelles, qui ravagent en peu de jours des régions très-élendues.
Les animaux domestiques sont à peu près les mêmes qu'en Europe. L’âne et le mulet sont employés à la culture des terres, à l'exclusion du cheval et du bœuf : celui-ci est nourri seulement pour sa chair et pour sa peau; le cheval sert uniquement de monture. Quoiqu’un peu dégénéré, le cheval de Barbarie est encore très-beau. Les chameaux sont remarquables par leur vitesse; quelques-uns parcourent jusqu’à 75 lieues en un jour. Parmi les moutons, il faut distinguer la variété à queue grasse, et celle dont la toison ressemble au poil de chèvre. Les campagnes éloignées des habitations sont couveries de troupeaux de différentes espèces d’antilopes.
GX AFRIQUE. — BARBARIE.
Malgré l'absence de notions positives, on sait que le sein de la terre en Barbarie renferme de l'argent, du cuivre, du plomb, du fer, de l’antimoine, du gypse et de grosses calcédoines. Les carrières dont les Carthaginois et les Romains tiraient leur beau marbre d’un jaune uni ou tacheté de diverses couleurs ne sont pas encore épuisées. La pierre à chaux abonde dans l'Atlas; elle est recouverte, sur les monts de Barkah, par du basalle. Le sel y est tellement commun qu’il forme des montagnes, el que la plupart des rivières et des lacs sont salés. |
Cette contrée comprend : 1° le royaume de Tripoli avec ses dépendances; 2° le royaume de Tunis; 3 le territoire d'Alger; 4° l'empire de Maroc.
Nous décrirons tour à tour chacun de ces pays, et nous donnerons ensuite un aperçu du grand désert de Sahara; mais nous devons avant jeter un coup d'œil général sur l'espèce humaine disséminée dans toute l'étendue de la Barbarie.
Les habitants des villes et des plaines cultivées sont désignés sous le nom de Mores. Bien qu'ils parlent un dialecte arabe rempli d’idiotismes, leur ensemble physique, la peau plus blanche que celle des Arabes, le visage plus plein, le nez moins saillant, et tous les traits de la physionomie moins énergiques annoncent qu'ils descendent d’un mélange d'anciens Numides, avec les Phéniciens, les Romains et les Arabes. S'il faut en croire les voyageurs européens, le caractère propre de cette nation serait la réunion de tous les vices, et ils ne rachèteraient par aucune qualité, l’avarice, la lâcheté, la débauche, l'esprit vindicatif, la paresse qui les distinguent. Cependant, la haine que les Mores repoussés hors de l'Espagne ont vouée à leurs persécuteurs chrétiens, n'a-t-elle pas fait naître chez les voyageurs un sentiment semblable. Les Mores qui professent l’islamisme appartiennent particulièrement à la secte fanatique appelée maleki; ils ont des saints qui se font remarquer, les uns par le repos, les autres par une manie turbulente et destructive; on a vu de ces derniers assommer des ânes et en dévorer la chair sanglante. On cite dans le nombre des cérémonies du mariage la procession solennelle dont le but est d’attester la sagesse virginale de la fiancée. Il n’est point de peuple aussi jaloux que les Mores avant et après l’hymen. Les Mores s’habillent simplement dans tout l'intérieur; mais à Tunis, à Alger, les femmes rehaussent l'élégance de leurs costumes par l'or et les diamants. Quoiqu’ils aient des astrologues, et qu'ils témoignent beaucoup de goût pour l'histoire el la poésie, les Mores regardent la lecture comme le comble de la science. Leurs maisons carrées et à toits plats sont quelquefois ornées à l'intérieur de riches tapis et de fontaines jaillissantes. Les exercices à cheval, et le tir d'armes à feu composent, avec les tours d'équilibre, leurs plus chers passe-temps. Lors des funérailles, un grand nombre de femmes accompagnent le mort jusqu’à sa dernière demeure en pleurant et en hurlant, probablement suivant l'importance de la rétribution qui leur est allouée, car elles sont payées pour simuler le désespoir.
Les Arabes nomades, venus d’Asie depuis l'établissement du mahométisme, conservent leur sang pur. Dans quelques tribus les femmes se peignent le corps de diverses lignes et figures noires, sur les joues et la poitrine. Les tentes sont couvertes d’étoffe grossière ou de feuilles de palmier, et ont conservé la forme d’un bateau renversé, attribuée par Salluste au Mapalia des Numides. Une cabane semblable est nommée chaima, el un groupe de quelques-unes de ces huttes compose un douur (hameau), souvent entouré d’une haie d’épines pour en repousser les lions qui rôdent à l’entour. De même que les Mores, les Arabes envoient à la Mecque des caravanes de pèlerins. Ces deux peuples portent en Asie le nom de Magrebi ou Maugrabins (Occidentaux).
Entièrement distincte des deux précédentes, la race des Berbers passe pour indigène de l’Afrique septentrionale, et forme quatre nations séparées : 4° les Awazven, que les Mores appellent Chillah ou Choullah, dans les montagnes du Maroc; 2° les KAByLES
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ou Cabaïls, dans les montagnes d’Alger et de Tunis ; 5° les Trspous, dans le désert entre le Fezzan et l'Égypte; 4° les TouariKs, dans le grand désert.
La comparaison des vocabulaires a fait reconnaitre l'identité de la langue que parlent les Berbers, et c’est là une des découvertes les plus importantes dont l’histoire ethnographique ait pu s'enrichir.
Les Berbers ont le teint rouge et noirâtre, la taille haute et svelte, et le corps grêle et maigre. Ils laissent croître leurs cheveux, et leur seul vêtement consiste en une large tunique de laine. La vengeance est chez eux une passion; le fanatisme religieux qu'ils poussent plus loin encore que les Mores, les rend cruels, et ils apaisent cette soif de vengeance quand l’occasion se présente, dans le sang des juifs et des chrétiens; ce qui n'empêche pas les Chillahs de boire du vin et de manger la chair du sanglier. Les marabouts, sorte de prêtres hypocrites qui distribuent des amulettes et font des miracles, exercent une autorité despotique, et sont vénérés comme des saints dans beaucoup de villages des Kabyles. Dans certaines contrées, notamment chez les Chillahs, ce sont des cheiks héréditaires qui gouvernent les pelites tribus qui forment les divisions de cette nation. Celles qui habitent les hautes vallées de l’Atlas sont presque absolument indépendantes. Dans le Maroc, quelques tribus sont réunies sous la puissance d’un chef appelé amargar, dont l'autorité patriarcale se borne à réprimer les vols et les assassinats, et qui sont choisis quelquefois par l'empereur. La misère et la malpropreté des Berbers leur donnent une apparence sauvage; cependant ils font preuve d’acti- .vilé dans la culture de leurs champs, et montrent une intelligence susceptible de développement. Ils procurent au More indolent du blé, des olives et d’autres denrées, et fabriquent eux-mêmes la poudre à feu dont ils font usage. Leur nourriture consisteen pain bis et en olives; pour boisson ils ont de l’eau. Dans leurs villages, dont quelquesuns ont l'étendue et la population d’une ville, on voit des tours de garde d’où ils découvrent l'approche de l'ennemi. À la moindre alerte, tous les hommes prennent les armes ; ils manient parfaitement le fusil, le lancent en l’air, le rattrapent et le déchargent avec une adresse, une rapidité surprenantes.
L'Afrique septentrionale renferme, outre ces véritables nations, des colonies étrangères, parmi lesquelles on remarque surtout les Turcs, autrefois dominateurs à Alger, à Tunis, à Tripoli, et les juifs répandus dans toute la Barbarie, même dans les vallées des Cabaïls.
* Salubre et favorable à la propagation de l'espèce humaine, ce pays, par suite de l'irrégularité du gouvernement, se trouve exposé à tous les fléaux. M. Jackson, consul anglais à Mogador, a tracé l’effrayant tableau d’une peste qui, au commencement de ce siècle, a dévoré 50,000 individus dans la seule ville de Maroc; 65,000 à Fez; 4,500 à Mogador; 5,000 à Safi. On n’eut pas le temps d’enterrer les morts, et ceux qui survécurent jetèrent les cadavres dans de grandes fosses que l’on recouvrait de terre quand elles étaient à peu près pleines. Les hommes jeunes, sains et musculeux furent les premiers atteints; puis les femmes, les enfants; et enfin les gens maigres, épuisés, les valétudinaires et les vieillards. Quand le fléau eut cessé, on put s’apercevoir qu’une révolution soudaine avait eu lieu dans la situation et dansla fortune des individus : de simples ouvriers étaient devenus opulents, et achetaient des chevaux qu’ils ne savaient pas monter. Les vivres étaient à vil prix; les troupeaux et leurs gardiens erraient sans maitres dans les pâturages, et tentaient les diverses tribus de ces contrées, généralement portées au vol, mais retenues par l’appréhension de la maladie; car la peste (el khere) est regardée comme un jugement de Dieu, et il était important de régler sa conduite de manière à mériter le paradis. Bientôt le prix des travaux fut exorbitant, et les travailleurs étaient en si petit nombre qu’il en résulta, pour presque
tous, la nécessité de vaquer eux-mêmes aux petits travaux domestiques. D'immenses terrains restèrent abandonnés, et les Arabes du désert vinrent s’y établir.
Nous croyons devoir dire un mot de la chasse aux autruches, qui offre un spectacle assez curieux : Une vingtaine d’Arabes, montés sur des chevaux du désert, qui sont dans leur espèce ce que sont les heiries parmi les chameaux, vont contre le vent, cherchent la trace de l’autruche, et quand ils l'ont trouvée, la suivent avec la plus grande rapidité, en ne s’écartant pas l’un de l’autre de plus d’un demi-mille anglais. Fatiguée de courir contre le vent qui s’engouffre dans ses ailes, l’autruche se retourne espérant passer à travers leur ligne. C’est alors qu'ils entourent l'animal et tirent tous à la fois sur cet oiseau qui bientôt tombe mort. On ne saurait prendre l'autruche sans cette ruse, car, quoique n'ayant pas la faculté de voler, cet oiseau dépasse à la course les animaux les plus véloces.