CUBA
La plus considérable et la plus occidentale des Antilles, Cuba est située entre 19° 48” et 23° 12’ de latitude nord, et 76° 30° et 87° 18/ de longitude ouest. Longue de 263 lieues sur une largeur de 10 à 40, elle approche en étendue de la Grande-Bretagne. La véritable division de Cuba, qui en a plusieurs, la seule que puisse accepter la géographie moderne, c’est celle établie récemment par le gouverneur général Vivès, et qui scinde l'ile en trois districts ; occidental, central, oriental, subdivisés en partidos (sections). La capitainerie générale a son siége à la Havane, chef-lieu du district occidental, Un brigadier général commande les deux autres districts.
La HAvanE est la plus importante de toutes les villes de Cuba. Vue du large, elle étonne et plait. Sa ceinture de forts, son bassin bordé de villages, les aiguilles de ses clochers, les toits rouges de ses maisons, les palmiers panachés de ses jardins, tout semble promettre des splendeurs grandioses, inconnues; mais cette impression s’affaiblit quand on pénètre dans l’intérieur. Au reste, ce pays grandit et se civilise de jour en jour. |
M. d'Orbigny raconte ainsi son arrivée à la Havane :
« Le Jefferson * était à peine amarré le long du quai, que son canot nous porta à terre avec nos malles. Le môle, couvert de têtes noires, offrait alors un mouvement et une confusion étranges. Vingt nègres sautèrent dans le canot dès qu'il toucha au débarcadère. On nous enlevait d'assaut; on se disputait l'honneur de nous servir. Sans un
1 Brick sur lequel le voyageur s'était embarqué à Bordeaux,
Le district de San-Maro a de nombreuses cafesales (caféiries ) et des ingenios (sucreries). Mo: : Eg.
Les caféiries forment, en général, des espèces de quinconces plus ou moins étendus, et dont les plants, presque tous étêtés, n'ont guère que quatre pieds de hauteur. IL existe ordinairement entre chaque plant de caféiers un intervalle de quinze à vingt pieds qu’occupent des orangers, les uns en fleurs » les autres chargés d'oranges qui se nuancent dans tous les tons, depuis le vert foncé jusqu’au jaune le plus vif. Quand le café est mür, on l’écosse et on le fait sécher pour le mettre ensuite en futaille.
La fabrication du sucre est plus longue et plus compliquée. Entre le premier jus de la canne et la cassonnade pilée qui nous arrive en Europe, se pratiquent une foule d’autres préparations qui occupent plusieurs milliers de bras. C’est la nuit principalement qu'a lieu le travail des sucreries. Il s’accomplit à la lueur de vastes feux, au chant monotone et discordant d’une foule de nègres. On dirait une scène de sabbat qui se déroule confusément au milieu de la vapeur et de la fumée. Ici les noirs se passent de main en main les cannes qu’ils emploient ; là ils les glissent par un bout sur d'énormes cylindres qui les absorbent et les broient. Ailleurs on excite les bœufs qui tournent au manége; plus loin on surveille la cuve où bouillonne le sirop, on écume la clairée, on cherche à deviner l'instant précis de la cuisson. Partout du feu, du bruit, de la vapeur, des chants, des figures noires et huileuses, des bras en activité, des hommes, des femmes, des enfants empressés autour d'immenses chaudières en ébullition; et, au milieu de cette foule, l’intendant, despote de l’atelier, contre-maître blanc qui a sur ces travailleurs le droit du fouet et de la prison. |
Au milieu d’une végétation aussi riche, ces campagnes riantes ont aussi, à côté de tant d'avantages naturels, leurs inconvénients et leurs petits fléaux. On ne devrait y rencontrer que les oiseaux particuliers aux latitudes équatoriales, oiseaux dont le plumage est si vivement coloré qu'on le dirait peint, les perroquets, les perruches, les tangaras et les colibris. Mais des animaux malfaisants ou hideux pullulent dans ces plaines. Ce n’est pas assez que les moustiques et les maringouins vous y dévorent; on y voit encore par milliers de monsirueuses araignées velues, des scorpions énormes, et une bête noire nommée mancaperro, parce qu’elle fait boîter les chiens qu’elle touche. Un autre ennemi de l’homme est une sorte de crabe qui pullule sur les bords de la mer. Gel animal s'y retranche et y creuse des caves profondes qui s’éboulent et enterrent les passants. IL ÿ a aussi une espèce de puce presque imperceptible. Souvent elle s’introduit sous la peau, s’y loge, s’y enfonce et s’y développe à la grosseur d’un pois.
Dans l'ile de Cuba, le règne végétal a aussi ses dangers. On y trouve sur les sommets élevés le mystérieux guao, sorte d'arbre vénéneux, doué, dit-on, d'ane énergie plus grande que celle du mancenillier lui-même. Le mancenillier tue, comme l'opium, par l’engourdissement et le sommeil; le guao cause des douleurs égales à celles d’une mort par l'arsenic. |
Les nègres marrons sont un autre fléau des campagnes cubanaises. Ils campent dans las Tomas, ou montagnes de San-Salvador et de Cusco. Descendus par bandes dans les caféiries isolées, ils brûlent et ravagent tout, Aussi leur donne-t-on la chasse comme à des bêtes fauves.
On peut diviser la population en quatre classes : les blancs, les mulâtres libres, les nègres libres, et les nègres esclaves. Les blancs européens, ou créoles, ont conservé les habitudes et les costumes espagnols. Les riches parures, les vêtements de soie, les dentelles, les blondes, les éventails de luxe, les peignes d’écaille, les ombrelles de prix, les diamants, les perles, les rubis, les émeraudes, rien n’est ignoré des dames, qui prodiguent les onces d’or aux capricieuses fantaisies de leur toilette. Les mulàtresses et
JEUNE DAME MULATRE
les négresses libres portent, en général, des robés faites avec l'écorce du dagilla, ou arbre à dentelle, découpée en tranches minces dans la longueur de la branche. Ces robes de dagilla sont ornées parfois d'insectes phosphorescents, placés dans la ceinture et dans les plis, artistement et de telle sorte qu'ils ne puissent bouger de place. Dans les ténèbres, le soir, ces robes sont vraiment rayonnantes. |
G'est Le culesero qui remplit les fonctions de cuisinier; la cuisine des Européens est tout espagnole. Le calesero est le factotum d’une maison havanaise, son maître Jacques, son homme de confiance. Au besoin, il cumule les emplois utiles et les talents d'agrément; il soigne les chevaux et fait danser les dames au son de sa guitare, lient la place de chef d’office, et courtise les négresses.
Le dessert est le service le plus varié et le plus appétissant d’une table havanaise: environ trente sortes de fruits y figurent, la banane, l'ananas, la sapotille, l'orange, le Mango au goût de lérébenthine, la noix de coco, l'avocat, etc. |
Parmi les classes distinguées, il existe un usage assez singulier; c’estdes’envoyer l’un à l’autre, à table, de petits morceaux choisis et friands embrochés sur une fourchette. Un pareil envoi est une faveur très-grande. Une autre faveur non moins digne d’envie est celle que fait une dame en buvant dans le verre d'un cavalier, avant qu'il ne le porte à ses lèvres.
Une chose assez difficile à supporter pour un Européen, c’est la taciturnité qui règne dans les réunions du soir. L'introduction terminée, chacun est tenu des’asseoir dans une espèce de chaise à dossier élevé, assez ressemblante à nos demi-baignoires; el, placés à dislance l'un de l’autre, au milieu de salons très-vastes, dont quelques meubles épars font encore ressortir la nudité, les invités, mollement accoudés, imitent le maître du logis : ils dorment ; puis ils s’éveillent pour accepter un verre d’eau et partir. A part les bals el les concerts, c’est ainsi que se passe la vie du soir, parmi des gens pour qui parler seulement serait une fatigue.
Un fléau terrible, le vomito negro ou fièvre jaune, cetle endémie des Antilles, frappe souvent non la population indigène de Cuba, mais les étrangers qui l'habitent ou y séjournent. Les phases de celte maladie sont foudroyantes; quelques heures suffisent pour occasionner la mort. Comme le choléra, comme la peste, comme la petite vérole, le vomito negro est un mystère, même pour ceux qui l’ont cent fois étudié et suivi. Des empiriques ont vainement entrepris de le combattre; quant aux hommes de l'art, ceux du moins qui sont de bonne foi, déclinent leur impuissance. Ainsi, devant cet agent de destruction, la science humaine doit s’avouer vaincue : lorsque le mal cède, c’est généralement aux ressources de la nature qu’on le doit; et Les soins des négresses sont plus eflicaces que ceux des médecins les plus habiles.