‹ Mœurs, usages et costumes de tous les peuples du monde, d'après des documents and authentiques et les voyages des plus récents (volume 3)Chapitre 143 sur 146 · BULGARE · texte numérisé non relu

BULGARE

MOEURS, USAGES ET COSTUMES. 3b5

riant vers le voyageur, ceux du nord fuient à son approche, et l'expression d’étranger (stranniï tchelovék) est dans leur bouche une insulte.

C'est à tort que l’on regarde la Bulgarie comme ne formant qu’une seule grande province : la Bulgarie a été divisée, par la nature même, en cinq ou six régions dislinctes, dont chacune a encore aujourd’hui pour chef-lieu une ville de trente à cinquante mille habitants. ; |

Frappés uniquement de l’activité agricole du Bulgare, et oubliant les avanies qui l’accablent, les touristes anglais peignent cette partie de l'empire d'Orient comme un paradis terrestre où tout est joie, où coulent le lait et le miel. La réalité ne ressemble guère à ces peintures. Rien ne rappelle mieux les hameaux des sauvages qu’un celo (village bulgare). Toujours éloigné de la grande route ou du terrain libre auquel on donne ce nom, invisible par conséquent pour la plupart des voyageurs, le celo s'étend le plus souvent en longueur sur une prairie, au bord d’un ruisseau qui lui sert de fossé et comme de défense naturelle. Ces villages sont très-nombreux, ils se succèdent presque de lieue en lieue. Chaque celo se compose de quatre à cinq cours ou groupes de maisons, séparées l’une de l’autre par des espaces où croît l'herbe. Les cours, enceintes d’une haie épaisse, dessinent comme autant d’iles dans cette mer de verdure. Le nombre des huttes qui forment une cour est presque toujours de dix a douze. Ces huttes sont tantôt construites en claie d’osier, ce qui les fait ressembler à de vastes paniers, tantôt enfoncées en terre et recouvertes d’un toit conique en chaume ou en branches d’arbres jetées pêle-mêle. Chaque espèce de créatures à sa demeure à part dans cette arche du désert : il y a les huttes aux poules, aux moutons, aux porcs, aux bœufs, aux chevaux. Au milieu des nombreuses dépendances de son habitation, le paysan bulgare occupe une cabane qui lui sert à la fois de cellier, de grenier, de cuisine et de chambre à coucher. On y dort sur des fourrures étendues par terre autour du foyer, trou circulaire creusé au‘centre de la chambre. Ces habitations obscures n’élèvent guère que leur toit au-dessus du !sol; on y descend par un escalier de quelques marches, et les portes sont si basses, qu’il faut se courber pour les franchir. Néanmoins ces pauvres maisons sont aussi propres, aussi ornées à l’intérieur qu'elles peuvent l'être, grâce à l’infatigable baba (ménagère bulgare), pour qui l'occupation est si nécessaire qu’elle file sa quenouille même en faisant la cuisine, même en portant au marché ses denrées. La cigogne mélancolique perche d'ordinaire sur ces huttes pyramidales, comme sur la cheminée du paysan polonais; debout sur ses longs pieds, couvrant son vaste nid des jours entiers sans que le moindre mouvement, le moindre cri trahisse son existence, cet oiseau sacré de l'Orient est un des plus frappants symboles de la civilisation asiatique.

Si des villages on passe aux villes, on peut s'assurer qu'elles sont encore, en Bulgarie, ce qu’étaient les primitives cités slavones. Une ville bulgare se compose ordinairement de trois parties distinctes : le grad ou la forteresse, ville haute, tout à fait isolée ; Le varoch, ville basse, quartier de l’industrie et des marchands, ceint le plus souvent d’un fossé avec un parapet crénelé et des portes qui se ferment la nuit; enfin la palanke, troisième enceinte, entourant le varoch et contenant les faubourgs habités par le bas peuple. Cette partie extérieure de la ville n’est protégée que par un simple talus avec palissade en troncs d'arbres plantés debout. Ces trois parties constituent en Orient la cité complète; il y a cependant des villes qui ne peuvent s'appeler que grad ou forteresse, ou qui sont seulement varoch, ville de commerce sans fortifications ; il ya enfin de simples palankes, villettes palissadées. En dehors de chaque ville considérable s'étend, selon l'usage antique, un espace désert consacré exclusivement aux tombeaux, dont les longues files, au bord des sentiers, représentent la cité des mânes ou des ancêtres,

Le sceau de nationalité des villes bulgares, le caractère spécial qui les distingue des

autres cités de la Turquie, est peu saisissable au premier coup d'œil; cependant un examen plus attentif dénote au voyageur les habitudes champêtres de la population. Il règne moins de luxe dans les villes bulgares que dans les cités turques : les choses nécessaires à la vie y sont, en revanche, plus abondantes. Les troupeaux se promènent dans les rues, les chèvres broutent l'herbe des places, les magasins de comestibles offrent une prodigieuse quantité de fruits, tandis que les boutiques d’armuriers, qui font d'ordinaire en Orient l'honneur des bazars, sont en très-petit nombre et peu fréquentées. Chaque grande ville bulgare a aussi son horloge placée dans une tour, et qui sonne les heures, mais à la turque. Toute construction d'époque récente est en ® bois; dans les monuments publics, l’ancienne splendeur ottomane a été remplacée par la plus extrême mesquinerie. La plupart de ces villes, comme Sofia, Vidin, Ternov, Philibé, n’ont plus à leur entrée que de grossiers portails à solives posées de travers, et qui feraient croire au voyageur qu'il met le pied dans une métairie ravagée. Telles sont les villes que le Bulgare a bâties, qu’il approvisionne, et où il forme encore la majorité de la population; mais, depuis trois siècles et demi, il ne peut plus y entrer qu’en descendant de cheval, et c’est à pied seulement qu’il passe devant les sentinelles turques; tout au plus, s’il est riche et très-considéré, a-t-il le droit de traverser les rues monté sur un âne.

Tous ceux qui connaissent le Bulgare actuel n'ont qu’une voix pour louer ses paisibles verlus. Empressé à rendre service, assidu au travail et d’une tempérance extrême, il n’agit qu'avec circonspection; mais, une fois décidé, il porte dans ses entreprises une persévérance prodigieuse, qui, soutenue par une force athlétique, lui fait braver de sang-froid et sans jactance les plus grands périls. Bien qu'il soit le plus opprimé des cinq peuples de la péninsule, la misère ne l’a point avili; aujourd’hui comme autrefois, son regard est fier, sa taille haute et belle, son honneur à toute épreuve; on peut en pleine sécurité lui confier sans témoins les plus grosses sommes d'argent; il les portera fidèlement à leur destination. On l’accuse de trembler devant le Turc; le Bulgare ne tremble point : mais, quand toute résistance est impossible, il sait, comme tout homme raisonnable, se soumettre en silence à la force.

Mais il y a une ombre à ce tableau : le Bulgare joint à ces qualités de graves défauts. Il à l’esprit borné; inférieur à ses voisins par l'intelligence, il contraste surtout par sa lourdeur et son flegme avec les Slaves vifs et pétulants qui l’environnent. Si le Grec dans la péninsule a la suprématie de l'intelligence et le Serbe celle du courage, le Bulgare ne peut prétendre qu'à la supériorité de la patience et du travail ; mais cette supériorité lui est bien acquise. La race bulgare bêche et cultive partout où elle peut; jusque sur les grands chemins des caravanes, elle va planter des arbres, dont le voyageur seul aura les fruits. Elle alimente Constantinople, et soutient à elle seule l’agriculture dans cet empire de pasteurs et de marchands. On écrase le Bulgare d’avanies ; les percepteurs des impôts, quand il ne peut plus les payer, le dépouillent même de son héritage : cependant rien ne le dégoûte du travail; l'amertume au cœur, il s’en va plus loin élever une hutte et défricher de nouveau. Son instinct le porte à rendre partout la terre habitable, comme celui des Grecs les appelle à la couvrir de riches cités.

Les femmes bulgares sont douces, compatissantes et laborienses. Leur tailleest haute et svelte. Elles offrent, après la femme grecque, le plus beau type de femme de la Turquie européenne. Les soins de mère et desœur dont elles entourent l'étranger logé dans leurs cabanes, sont vraiment touchants. Aucun mouvement de fausse pudeur ou de défiance n’éloigne de l'inconnu la femme bulgare; elle est trop sûre de sa vertu pour recourir aux précautions qui ailleurs sont nécessaires. Le voyageur dort sur le même plancher, avec la mère, l'épouse et Les filles.

Mélé dès l’origine aux Tatars du Volga, le Bulgare n’est lui-même qu’un Tatar converti au slavisme. IL a conservé des traces nombreuses de son premier genre de vie. Comme le Tatar, il a la tête rasée et ne garde au sommet du crâne qu’une longue mèche de cheveux, qu’il partage en deux tresses. Comme l'enfant des steppes, il est inséparable de son cheval. Chaque Bulgare de la campagne, sans excepter le plus pauvre, a le sien, qu'il monte sans cesse, même pour faire quelques centaines de pas hors de sa cabane. Des têtes décharnées de chevaux ou de buflles sont plantés sur des piquets devant sa demeure; c’est pour le paysan bulgare un signe de puissance.

Quoique vivant dans le même pays, l'Ottoman et le Bulgare s’habillent aujourd’hui d’une manière toute différente. Venu du midi, l’Ottoman se revêt d’une étoffe légère de lin ou de coton à larges plis flottants; fils du nord, le Bulgare au contraire est toujours, même l'été, vêtu chaudement. Il a conservé le costume que portaient ses ancêtres sur les froids plateaux de l’Asie septentrionale. Sa capote courte avec ou sans manches, les bandes épaisses dont il enveloppe ses jambes et dont l’usage est inconnu aux Slaves restés primitifs, son pantalon, sa tunique, sa large ceinture, tout est en laine. Le costume des femmes est plus gracieux, La jeune fille marche la tête nue, avec un réseau de fleurs sur le front; fiancée, elle prend un voile blanc ou se couvre d’une coiffe à longs bords flottant sur ses épaules; au sommet de sa tête et par-dessus ce voile, elle place un souci, emblème de sa vie laborieuse, ou une rose fraîchement cueillie. C’est ainsi que l’on voit dans les monuments antiques une flamme ou le /otos épanoui surmonter le voile de Vesta.

Croyant racheter par une riche parure leurs charmes disparus, les femmes âgées se couvrent de colliers en verroterie et de bracelets; elles portent une ceinture en cuivre doré, et chargent leur tête d’une coiffure disgracieuse en forme de casque, d’où tombe un réseau de piastres, de paras, el souvent de médailles antiques déterrées dans les champs. Dédaignant ce luxe puéril, les jeunes filles laissent au contraire flolter leur superbe chevelure, qui se dérouleen flots tellement épais, qu’on serait tenté d’en attribuer la croissance à des moyens artificiels. Elles pourraientà la lettre se couvrir de cette chevelure comme d’un vêtement, souvent elle dépasse même leurs pieds; et quand, obligées d'aller à un travail pressant, elles n’ont pas eu le temps de relever ces Lresses tantôt blondes, tantôt d’un noir de jais, leurs cheveux, qui flottent derrière elle comme Île pan d’un manteau, traînent sur les fleurs des prairies. On croit rêver en voyant pour la première fois ces beautés du monde barbare; on admire ces formes où l’énergie la plus virile n’efface pas la mollesse des contours; on regarde avec étonnement passer ces vierges du Balkan, comme on regarderait fuir la gazelle du désert ou le cygne des lacs de la Grèce. Le voyageur qui les questionne craint de les trouver silencieuses, tant elle paraissent appartenir à un autre âge du genre humain; il craint qu'avec la beauté majestueuse d’une statue antique, elle n’en aient l’insensibilité. Mais, quand on s'aperçoit peu à peu que ces belles créatures cachent sous leur rude extérieur une âme capable des plus délicates affections, il y a un moment où l’on doute malgré soi de la supériorité des femmes de la civilisation sur ces vierges de la nature. |

Les peintres qui voudraient retrouver vivantes les plus naïve figures du Pérugin, les plus suaves créations de Fiesole et des fresques florentines; n’ont qu’à voyager dans le Balkan. Malheureusement ce peuple, dont le type est si beau, dont l’origine slave est si puissamment accusée, a conservé dans ses mœurs moins de poésie que les peuples environnants, et le seul sentiment que le Bulgare porte encore jusqu'à l'héroïsme, c’est une jalouse susceptibilité pour l'honneur de sa compagne. Dans quelques districis du nord, la femme bulgare ne sort que la figure voilée, et, sous cette épais bandeau, elle pourrait être confondue avec la femme turque, si elle ne laissait sa bouche à dé-

couvert, contrairement à l’usage des musulmanes, Comme tous les Slaves, le Bulgare : charme sa misère par le chant. Le matin quand elles sortent, le soir quand elles rentrent au villages, la faucille à leur ceinture, rangées processionnellement sur deux lignes, les femmes chantent, et les hommes, qui les suivent à cheval, en portant les instruments du labourage, répondent par des refrains monotones aux accents de leurs compagnes. Quoique l’à âge el les fatigues ne tardent pas à flétrir leur beauté, les femmes bulgares ne perdent jamais pour cela ni la gaieté ni la grâce; jamais non plus elles n’oublient, le dimanche, de se couronner de fleurs.

Des voyageurs assurent que, dans les villages de Bulgarie, les jeunes filles vont audevant de l’étranger, et l’amènent jusqu’à la maison de leurs parents en lui jetant des roses. Cette poétique fiction ne pourrait guère se réaliser, quand même le Bulgare en aurait le désir; car le plaisir qu’il goûte en exerçant l'hospitalité est sans cesse troublé par la crainte de l’arrivée d’un Turc. Les Ottomans, comme toute aristocralie, mettent leur orgueil à exercer une hospitalité fastueuse; aussi voient-ils d’un œil jaloux le Bul- gare rivaliser avec eux sous ce rapport. Pour recevoir un hôte, le handjia (maître d’h6tellerie bulgare) doit s’assurer l’agrément du pacha; sinon, la bastonnade sous la plante des pieds sera son châtiment. L'accueil du Bulgare n'offre donc pas ce caractère d’empressement chevaleresque qui distingue l'hospitalité grecque et celle des riches musulmans. Les aubergistes turcs refusent de déclarer au voyageur ce qu’il doit, et le laissent payer à son gré; l'hôtelier raïa commence toujours au contraire par demander pour combien de piastres on veut prendre de telle chose.

Cependant, malgré les obstacles qui en gênent l'exercice, l'hospitalité bulgare conserve néanmoins encore quelque chose de poétique et d’affectueux. C’est seulement dans le haut pays, sur les plateaux du Balkan, que le Bulgare offre tous les caractères d’un peuple montagnard resté à l'état primitif : vivacité, fierté, amour exalté de la race, passion du merveilleux et de la vie héroïque. Là, derrière ses rochers, le Bulgare se sent appuyé sur une force terrible, les haïdouks. Il y a peu de familles nombreuses dont quelques membres ne soient haïdouks ou brigands dans la montagne. Ces haïdouks sont divisés en bandes plus ou moins nombreuses, sous des capitaines qui, comme faisaient certains barons dans les temps d’anarchie féodale, interceptent les défilés, attaquent les caravanes turques, les percepteurs arméniens, et tâchent de faire dégorger ces sangsues de leur patrie. On cile d'eux des prodiges de force et de courage qui sembleraient fabuleux, s'ils n'étaient fréquents : deux ou trois haïdouks disperseront quelquefois tout le cortége d’un pacha. Quant au voyageur inoffensif, il a rarement à craindre une déloyauté de leur part; en se faisant brigands, les haïdouks suivent uniquement la voix qui leur crie de venger l'oppression des leurs, ils croient remplir un devoir. i.

Aussi sur tous les points où des bandes cachées de haïdouks le protégent, le paysan bulgare relève la tête en face de ses oppresseurs. Quand, par malheur, j'avais pris un guide musulman pour visiter ces districts, il n’y avait jamais rien à acheter aux mehanas (hôtelleries). 11 me fallait écarter le Turc, pour dire à l'hôte : Donne à diner, frère; je suis aussi, moi, Bulgare. — A ce mot, il apportait tout ce qu'il avait.

La carrière héroïque du haïdouk se termine très-souvent par l’otmitsu, ou l’enlèvement d’une jeune fille qu’il épouse clandestinement. Cette union secrète est bénie par un papas, entraîné également de vive force dans les bois. S'il veut, après son mariage, se voir réintégrer dans la société paisible, le haïdouk est contraint de payer une somme considérable aux autorités turques; celui qui n’a pas acquis assez d’argent pour satisfaire à cette formalité reprend sa vie aventureuse, et presque toujours il meurt en martyr.

On rencontre en Bulgarie une autre espèce d’aventuriers, les colporteurs (kiradchias), qui, en qualité de commissionnaires et de rouliers des négociants, parcourent toutes les provinces, et vont, jusqu’en Syrie, jusqu’au Caucase, porter des marchandises aux comptoirs indiqués, d’où ils reviennent avec un nouveau chargement, que leurs chameaux ou leurs petits chevaux du Balkan rapportent en Europe. Ces hommes se distinguent par une droiture à toute épreuve : on détournerait le soleil de sa route plutôt que le kiradchia dela sienne.

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