‹ Mœurs, usages et costumes de tous les peuples du monde, d'après des documents and authentiques et les voyages des plus récents (volume 4)Chapitre 58 sur 83 · LA MARTINIQUE · texte numérisé non relu

LA MARTINIQUE

Cette île, une des petites Antilles, est située entre 14° 23’ et 14° 52’ de latitude nord, et entre 63° 10” et 63° 39°’ de longitude ouest, et baignée à l’ouest par la mer des Antilles, et à l’est par l'Atlantique.

La Martinique est divisée en quatre arrondissements : le ForrT-Royaz, le MARIN, SAINT-PIERRE et la TRINITÉ, qui sont subdivisés en vingt-sept paroisses, et renferment deux villes, quatre bourgs et vingt villages. Le Fort-Royal, qui en est le chef-lieu, est en même temps le siége principal de la station française aux Antilles.

Les Hollandais, commandés par Ruyter, attaquèrent vainement cette ile:en 1674. Les Anglais s’en emparèrent le 13 février 1762, et durent la restituer seize mois après. À l’époque de la révolution française, ils la reprirent, et la gardèrent jusqu’en 4809; elle retomba, en 1809, en leur pouvoir, et ils ne la rendirent à la France que le 9 décembre 1814.

Il n’est point de rade plus belle et plus sûre que celle de Saint-Pierre. Dans son bassin encaissé par de mornes massifs, glissent ou louvoient d’élégantes escadres de navires, de bricks européens aux larges huniers carrés, des schooners avec leur gracieuse voilure latine, des bateaux pontonnés qui effleurent la côte, et de magnifiques vaisseaux de guerre noblement endormis sous les batteries du fort.

On ne peut se défendre d’un sentiment pénible quand on voit une vente publique de nègres, faite aux enchères par l'office d’un priseur juré : « Trois cents piastres le nègre ! » dit le crieur. Et le sujet posé devant les chalands subit l'examen le plus scrupuleux. Un cheval amené au marché par des maquignons n’aurait pas été l’objet de plus de défiance. Celui-ci lui ouvre la bouche pour compter les dents; celui-là se baisse

pour inspecter les pieds, les jambes, les cuisses et le buste, cherchant à s'assurer qu’on ne lui dissimule rien, ni varices ni hernies. Les femmes elles-mêmes se mêlent de cette inspection.

Ces nègres une fois répartis dans les habitations, y mènent une vie douce et tranquille. Si l'humanité manquait aux planteurs, l'intérêt seul leur conseillerait de soigner une chose qui est devenue leur propriété. Il est donc rare que la misère atteigne les esclaves. Dans leurs heures libres, ils cultivent quelques petits morceaux de terrain pour leur propre compte, et se font une épargne qui leur appartient. Des hommes laborieux ont ainsi gagné leur rançon en fort peu d'années. Sur les habitations, chaque ménage nègre a sa case plus ou moins ornée, suivant que l’esclave est plus ou moins riche, plus ou moins industrieux. Ces réduits valent nos chaumières d'Europe. Des poules, des cochons vaguent devant la porte, et de petits enclos, plantés de légumes, leur servent d’attenances. Une pareille aisance échoit rarement à de simples travailleurs; elle est le lot des nègres qui exercent un métier, des charpentiers, des maçons, des serruriers, des tonneliers; puis encore de ceux que leur figure ou leur intelligence destine à des services d'intérieur, et qui sont dans la maison du maître à litre de valets de chambre, de cuisiniers, de cochers, de sommeliers.

Dès six heures du matin, le gros des nègres est appelé au travail par la cloche de l'habitation. Chaque travailleur prend alors sa longue pioche et se dirige vers le champ en culture, sous la conduite de deux intendants européens ou créoles. Arrivés sur le terrain, les noirs s’alignent en longues files, et frappent leur coup presque à l'unisson, en chantant un de ces refrains du Congo si mélancoliques et si doux. Les intendants les surveillent, appuyés sur le manche d’un long fouet dont ils se servent de temps à autre pour les exciter au travail. À onze heures, la cloche sonne le diner, qui se compose de manioc et de bananes, quelquefois de poisson et de porc salé. Ce repas dure une heure, puis le travail recommence jusqu'à six heures du soir.

Le défaut le plus commun et le plus fatal à cette race est son goût immodéré pour les boissons spiritueuses. Ils sont bons, doux et patients, mais vindicatifs, dissimulés et enclins à la paresse. Tous de race africaine, ils se divisent cependant en noirs nouvellement arrivés de la côte de Guinée. Ces derniers sont bien moins estimés que les autres, et, même entre noirs, on leur donne le surnom de nègres d’eau salée. Arrivés sur les habitations, ils contractent entre eux des mariages volontaires, et gardent presque toujours la foi promise. ‘

La Martinique compte plus de 80,000 esclaves. La population libre, qui va à 29,000 âmes, se compose de deux autres races, les blancs et les hommes de couleur, presque égaux devant la loi, mais séparés par de profondes nuances sociales. Les blancs eux-mêmes se subdivisent en Européens et créoles; les premiers, accourus de loin pour faire fortune, actifs, remuants, intéressés; les autres, presque tous nés dans l’aisance, indolents, légers, prodigues. Le créole de la Martinique et des Antilles en général, a tous les défauts et toutes les qualités des races nées sous les zones ardentes. Passionné pour le bien comme pour le mal, vif, présomptueux, hospitalier, inconstant, débauché, doué de poésie et d'intelligence, il abuse sans jouir ; il se blase de bonne heure, gaspillant tout, croyances et illusions. Quoique pâle et brun, son visage est généralement beau, expressif, d’un caractère hardi; sa taille est gracieuse, son air élégant et noble. Les femmes sont à l’unisson des hommes. Pâles et incolores, elles rachètent cela par un laisser aller parfait, par des traits spirituels et doux, par une taille ravissante de souplesse. Chez elles, le premier abord est froid; mais elles montrent ensuite de l'abandon et du naturel. Rien ne saurait rendre la mollesse onduleuse de leur pose, quand, couchées sur un sofa et entourées d’esclaves atlentives, elles semblent éviter la

fatigue d’un mot ou d’un geste, et ne ramasseraient pas un mouchoir tombé à leurs pieds. Délicieuses créatures, qu'on dirait toutes nées pour être reines! Le soir pourtant, quand la bougie étincelle, quand l'orchestre marque le temps pressé d’une valse, il faut les voir s’élancer fortes et légères, sans jamais demander à leurs danseurs ni repos ni merci. |

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