‹ Murs, usages et costumes de tous les peuples du monde, d'après des documents and authentiques et les voyages des plus récents; (volume 5)Chapitre 19 sur 89 · MORE D'ALGER · texte numérisé non relu

MORE D'ALGER

MOEURS, USAGES ET COSTUMES

Ces shaushs étaient autrefois des personnages d'une haute importance; car c'étaient eux qui, lorsqu'un pacha avait été condamné par le sultan, devaient lui appliquer le fatal cordon. A cet effet ils portent encore aujourd'hui une ceinture de métal au-devant de laquelle se trouve une grande boîte qui servait autrefois à serrer le cordon. Maintenant elle est vide, ce dont nous pûmes nous convaincre nous-mêmes; car la cérémonie terminée, les shaushs ne firent aucune difficulté d'ôter leur ceinture et de nous la laisser examiner de près.

» Dès que le bey entra dans la salle de justice, le shaushsalam annonça son arrivée d'une voix de stentor, en langue turque, et salua le prince. Le shaush salua ensuite tous les membres du divan à mesure qu'ils entraient dans la salle. Le bey seul était assis ainsi que les greffiers; tous les autres assistants sont obligés de se tenir debout, quoique l'audience dure souvent plusieurs heures. On me donna cependant, ainsi qu'aux personnes qui étaient venues avec moi, en notre qualité d'étrangers, des chaises de jonc, et nous nous assîmes à la droite du trône. La cérémonie commença par un baise-main général de tous les assistants, au nombre desquels se trouvaient celte fois plusieurs chefs arabes, ce qui fit durer plus d'une demi-heure cette partie de la cérémonie. Le bey tenait la main étendue et le coude appuyé sur la hanche; car il doit présenter à ses sujets non le dos, mais la paume de la main ; c'est tout le contraire pour les chrétiens. Il arrive parfois que les consuls, par une grâce particulière, obtiennent aussi l'honneur de baiser la paume de la main; ce dont ils sont aussi fiers que lorsque nos ministres daignent sourire à leurs protégés. Du reste, Son Altesse prêtait fort peu d'attention à la cérémonie, et s'entretenait sans cesse avec les personnes qui se trouvaient à côté d'elle. Les plus intimes se contentaient de baiser une seule fois la main; mais, pour beaucoup d'autres, l'affaire devenait bien plus compliquée : ils pressaient leur front sur la main du prince, qu'ils baisaient ensuite à deux ou trois reprises ; mais tous y mirent la même ardeur et la même tendresse que s'ils eussent baisé la main d'une maîtresse adorée. Néanmoins, le bask hamba (général des hambi, corps composé de 300 officiers à cheval), qui se tenait debout à la gauche du trône, avait soin de s'emparer du bras de chaque nouvel arrivant, afin de prévenir toute tentative d'homicide. Le dernier qui passa fut le boulanger de la garnison ; après avoir, à son tour, baisé la main du pacha, il lui présenta, en poussant un grand cri, quatre petits pains, formant la ration militaire qui lui revenait en qualité de soldat du Grand Seigneur. Le bey baisa le pain, en mangea une bouchée et dit ensuite avec un accent d'humilité : « Puisse Dieu m'en donner autant chaque jour! »

» Cette cérémonie terminée, on présenta à la cour et aux personnes de distinction du café; le bey reçut en outre une pipe magnifique qui avait au moins dix pieds de long. Aussitôt qu'il en eut tiré quelques bouffées, l'audience commença. Sous tous les rapports elle ressembla à celle à laquelle j'avais assisté chez le gouverneur de la ville; le sujet des procès était souvent de la plus mince importance, sans pour cela que la patience du souverain parût se lasser. M. Raffo l, qui avait eu la bonté de se placer à côté de moi, m'expliqua quelques-uns des cas; mais, comme il avait lui-même des devoirs à remplir, et que le bey l'appelait souvent auprès de lui, les renseignements qu'il me donna furent trop incomplets pour que je puisse en rien rapporter ici. Quoi qu'il en soit, je crus m'apercevoir que les plaideurs se retiraient, en général, satisfaits de l'arrêt.

» Tout à côté du bey, à sa droite et sur les marches du trône, se tenait son fils aîné, Sidi-Achmet, jeune prince de vingt-six ans, qui, avec cet air de profond respect que

1 Italien et chrétien, secrétaire du bey.

AFRIQUE. — BARBARIE

tous les enfants de ce pays montrent pour leurs parents, tantôt présentait à son père ses lunettes pour qu'il pût lire les requêtes qui lui étaient adressées, tantôt lui tendait un crachoir d'argent. A gauche, ainsi que je l'ai déjà dit, il y avait lebash hamba, et un peu plus loin le nouveau sapatapa, qui quittait souvent sa place pour aller causer avec les plaideurs un peu éloignés, et venait ensuite rapporter au bey ce qu'ils lui avaient dit. A mesure qu'une affaire était jugée, et il y en avait fort peu à l'égard desquelles une remise parût nécessaire, le sapatapa déchirait sur-le-champ la requête présentée. »

Les habitants des parties du désert, où le sol est composé de sables mouvants, acquièrent une grande dextérité à courir sur ces sables sans y enfoncer les pieds. Pour porter le corps avec l'aplomb nécessaire, on assure qu'ils se lestent d'un certain poids. Quoi qu'il en soit, un cavalier ne peut les atteindre à la course à travers ces sables. Ils vivent de lait de chameau et de dattes; ils entassent des fruits dans des jarres, mettent un poids par dessus, et les laissent fermenter : il en découle une liqueur qu'eux seuls peuvent supporter. Ils sont d'ailleurs très-habiles à flairer, pour ainsi dire, l'eau sous les sables. Lorsqu'ils creusent pour en chercher, ils ont grand soin, après en avoir puisé, de recouvrir la source; aussi le voyageur étranger n'y rencontre-t-il jamais autre chose que le sable sec et aride.

Les environs de Tunis, quoique mieux garnis de villages et de fermes qu'aucune autre partie delà régence, ont aussi leur population nomade; elle n'est cependant pas organisée en arch (tribu) ou en nouadja (branches de tribu), mais elle se compose de familles occupant quatre, six, huit tentes, et appartenant à la même tribu. Ces Arabes sont souvent au service du bey ou d'un propriétaire quelconque du sol sur lequel ils campent et qu'ils labourent; quelquefois aussi ils louent des champs à l'année et les cultivent pour leur compte.

Page 1