AFRIQUE. — NIGRITIE
immense; mais l'abondance même de celte ressource le replonge dans sa paresse et nuit au développement de ses dispositions naturelles pour l'industrie, dont il fait preuve dans la fabrication des étoffes, des couvertures, des voiles pour les bateaux, des poteries, des pipes à fumer, et des ustensiles en bois. Les forgerons et les orfèvres prouvent aussi beaucoup d'adresse, et les nègres savent encore donner à l'acier une bonne trempe, et réduire le fil d'or à une extrême finesse.
Malheureusement cette industrie reste stationnaire par suite de leur peu de besoins, et l'on ne voit pas un nègre qui travaille plus qu'il ne faut pour sa subsistance. N'éprouvant aucun de nos sentiments d'avarice ou d'ambition, ils considèrent la vie comme un court moment dont il faut jouir autant qu'il est possible. Dès le coucher du soleil, les sons rauques de la trompette d'ivoire et les roulements du tambour se mêlent aux accords de plusieurs espèces de guitares et de lyres : jeunes et vieux accourent prendre part à la danse qui se continue toute la nuit. Les jeux de hasard sont recherchés avec passion par les nègres; quant aux ingénieuses combinaisons de ïouri (espèce de jeu de dames plus compliqué que le nôtre), il n'offre d'inlérêt qu'aux femmes.
La barbe de ces nègres, peu abondante, a le caractère laineux de leurs cheveux; mais, malgré cette apparence d'une virilité peu prononcée, ils ont l'avantage sur toutes les races humaines lorsqu'il s'agit d'amour physique, et nulle part la polygamie n'est poussée plus loin que chez eux.
Toutes les nations nègres qui ont conservé leur caractère primitif maintiennent, avec des nuances, l'usage des incisions sur la peau.
La circoncision est admise parmi beaucoup de nations nègres idolâtres.
Le nègre prend pour son fétiche, pour son idole tout ce qui frappe son imagination déréglée : un arbre, un rocher, un œuf, une arêle de poisson, un grain de dalle, une corne, un brin d herbe, etc. Il y a des nègres qui ont un féliche national et suprême.
Chez quelques nations, ils se rendent les dents pointues en les limant; toutefois, Isert affirme qu'il a vu des nègres dont les dents étaient naturellement en pointe. Il en est qui se vantent d'être anthropophages, et qui arrachent un lambeau de chair du bras de leurs camarades afin d'en fournir la preuve.
A l'occasion des funérailles, ils ont une coutume superstitieuse étrange : les porteurs du corps du défunt l'interpellent pour savoir s'il a été empoisonné ou ensorcelé, et prétendent recevoir une réponse par le mouvement du cercueil, provoqué sans doute par le jongleur le plus audacieux d'entre ces hommes. Et malheur au prétendu sorcier que le mort accuse : il est vendu comme esclave. Des scènes plus déplorables encore ont lieu lors des enterrements des princes, ainsi que nous l'avons vu chez les Dahomeys.
Mais le despotisme n'est pas le seul, n'est pas même le principal malheur de l'Afrique ; car les actions féroces de ces petits tyrans ne peuvent révolter un peuple aussi sanguinaire que ses chefs; c'est bien plutôt aux guerres éternelles qui régnent entre les divers États qu'il faut attribuer l'état de stagnation où restent ces peuples, malgré les relations de plusieurs tribus avec les Européens.
On exagère encore quand, en condamnant la traite, on donne pour principal motif de son improbation la funeste influence de ce trafic sur la prospérité des Africains. Quel bonheur public ou particulier peut-il y avoir dans une contrée où régnent des lois et des mœurs aussi barbares? A ces hommes qui chez eux vivent dans un état d'esclavage héréditaire, ou peuvent y être réduits d'un instant à l'autre par un mot de leurs despotes, que peut importer la contrée qu'ils devront arroser de leur sueur et de leurs larmes!... Cependant, il faut avouer que l'aspect de tant d'individus vendus avec une apparence de droit, excite les marchands d'esclaves à tenter d'enlever même des hommes libres. Parmi plusieurs exemples, en voici un qui est rapporté par quelques
MOEURS , USAGES ET COSTUMES
voyageurs: Un de ces marchands, connu sous le nom anglais de Ben- Johnson, avait ravi une jeune fille libre, et venait de la vendre à un capitaine anglais. Il s'en retourne avec le prix de son crime; mais près du rivage, d'aulres nègres, apostés par le prince ou les chefs du village, l'attaquent, le lient, et, en criant au voleur, le ramènent au vaisseau et l'offrent en vente. Ben- Johnson eut beau invoquer l'amitié du négrier européen, et lui rappeler qu'il était un homme libre et son plus habile fournisseur d'esclaves : « C'est égal, répondit l'insensible Anglais, puisque ces hommes te vendent, je t'achète; » et aussitôt il lui fait mettre les fers.
Quoi qu'il en soit, la race nègre n'est pas dépourvue des sentiments qui honorent et élèvent la nature humaine ; l'Afrique a eu ses Pylade, et les liens de la tendresse maternelle et filiale y sont aussi fortement resserrés qu'ils peuvent l'être là où la polygamie est en usage. Le plus beau trait dans le caractère du nègre, c'est cette héroïque fidélité envers un maître juste, et même envers un maître sévère. On en a cité divers exemples; mais en voici un des plus authentiques : Quagié, nègre inspecteur, avait joui de toute la confiance de son premier maître, qui, en mourant, le recommanda à son fils et successeur : ayant été élevé avec celui-ci, il pouvait espérer la continuation de la même faveur; cependant il encourut une disgrâce momentanée; le jeune maître, sévère et violent, le menaça, pour la première fois dans sa vie, d'une punition déshonorante. Quàgié se cache, dans l'intention de faire demander son pardon. Pour son malheur, le maître, en se promenant, découvre le même jour sa retraite; jeune et vigoureux, il s'élance sur l'esclave et le maltraite cruellement. Entraîné de son côté par un premier mouvement, le robuste nègre saisit l'Européen, l'abat sous lui, et tirant de sa ceinture un large couteau : « Massa, dit-il, j'ai été le compagnon de votre enfance, je vous chéris plus que moi-même; je vous jure que je suis innocent; mais eussé-je même été coupable, j'aurais du pouvoir compter sur votre indulgence; cependant vous m'avez condamné sans m'entendre; vous voulez me livrer à une peine déshonorante. Non, non! je m'y soustrairai. » A ces mots, il plonge le couteau dans son propre cœur, et tombe, baigné dans son sang, sur son maître, qui, trop tard, lui offrait le pardon.
Passant maintenant à la description particulière de la Nigritie, nous nous proposons de ne parler que des États qui pourront offrir à nos lecteurs quelque intérêt par les usages et le costume de leurs habitants.
Ainsi, nous laisserons de côté le Sangara, le Kankan, le Ouassouls, l'Amara et le Bouri, pour nous occuper du Bambarra, aujourd'hui partagé en deux États que l'on a proposé d'appeler le haut et le bas Bambarra, et que l'on nomme aussi royaume de Sego et royaume de Jenné ou Djenny.
La population de la capitale (Ségo) du haut Bambarra est évaluée à 30,000 habitants; la forme de leurs canots, composés de deux grands arbres creusés et joints par les extrémités, prouve combien la civilisation a fait peu de progrès.
Le roi du bas Bambarra ou du royaume de Jenné ne réside pas à Jenné, capitale de cet État; il a fait élever une ville à laquelle il a donné le nom de El-Khando-i'Illah (la louange de Dieu). Les Jennéens sont mahométans; ils prennent plusieurs femmes et les traitent mieux que ne le font les nègres situés plus au sud ; elles sortent sans voile; mais elles ne mangent pas avec leurs maris ni avec leurs enfants du sexe masculin. Les habitants de Jenné sont très-industrieux; il y a parmi eux des tailleurs qui font des habits que l'on envoie à Tembouctou; des maçons, des cordonniers, des forgerons, des pêcheurs, des emballeurs et des portefaix. Les Mores y font un grand commerce et y sont fort riches.
Le royaume de Massina est habité par des Foulahs mahométans; ils ont les cheveux nattés en tresses très-fines, et se coiffent d'un chapeau de paille à larges bords. Leurs
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armes sont des arcs, des flèches et quelques javelots ; peu d'entre eux ont des fusils.
Les royaumes de Ludamar (ou Eli-oucl-Amar) , de Braou et de Banan-Dagou n'ont aucune importance, quoique les nègres du dernier s'adonnent au commerce et à l'industrie.
Le pays des Diroians a pour chef-lieu Alcodia ; ces hommes ont le teint noir, de beaux traits, de grands yeux, le nez aquilin, les lèvres minces, et les cheveux crépus. Outre les piques, les arcs, les flèches et le poignard, ils sont quelquefois armés d'un sabre et d'un fusil. Les femmes placent quelques grains de verre dans les tresses de leurs cheveux; elles ont le cartilage du nez traversé par des boucles en verroterie.
Le royaume de Tembouctou 1 a pour capitale la ville de ce nom, cité mystérieuse qui fut longtemps l'objet des recherches des Européens, et qui est loin de répondre aux idées de grandeur et de richesse qu'on s'en était faites. « Au premier aspect, dit M. Caillé, elle n'offre qu'un amas de maisons en terre, mal construites; dans toutes les directions, on ne voit que des plaines immenses de sable mouvant, d'un blanc tirant sur le jaune et de la plus grande aridité. Le ciel, à l'horizon, est d'un rouge pâle; tout est triste dans* la nature; le plus grand silence y règne; on n'entend pas le chant d'un seul oiseau. Cependant il y a je ne sais quoi d'imposant à voir une grande ville élevée au milieu des sables, et l'on admire les efforts qu'ont eus à faire ses fondateurs. »
Les habitants de Tembouctou suivent avec zèle les pratiques de l'islamisme; ils sont doux, hospitaliers, intelligents, industrieux, et d'une grande propreté dans leurs vêtements. Les hommes, de taille ordinaire, sont bien faits, ont la démarche assurée, le teint d'un beau noir foncé, le nez un peu plus aquilin que celui des Mandings, et, comme ceux-ci, de beaux yeux et les lèvres minces. Les femmes, généralement jolies, sont libres et peuvent sortir sans être voilées; elles tressent leur chevelure avec art, et ornent leur cou, leur tête et leurs oreilles de faux ambre, de verroteries et d'autres petits objets, élevés à la qualité de bijoux par les peuples qui sont encore dans l'enfance de la civilisation; elles portent aussi des bracelets d'argent, et des anneaux de fer argenté aux chevilles. Le costume est celui des Mores.
Le roi, très-respeclé de ses sujets, est simple dans ses habitudes, et ne déploie pas, dans son habillement ou dans son habitation, plus de luxe que les Mores négociants. !1 est commerçant lui-même, ainsi que ses enfants, et jouit d'un riche patrimoine qu'il tient de ses ancêtres. Il n'a pas de ministres; c'est un père qui règne sur ses enfants et qui ne prélève aucun tribut sur ses sujets ni sur les marchands étrangers. S'il s'élève quelque contestation entre les habitants, ils se rendent auprès du prince qui, après en avoir référé au conseil des anciens, prononce un jugement que les parties accueillent sans murmure.
De même que chaque chef de maison, le roi a quatre femmes; mais il se distingue des autres par un plus grand nombre d'esclaves.
Le Kayri ou Kayouerri renferme un peuple qui, dit-on, ne vit que de brigandages.
Le royaume de Kong ou Congé est peuplé de nègres mahométans qui se teignent en bleu les sourcils et les paupières.
Les royaumes de Calama, Dagoumbah, Fobi, Masi, Filladou et Gago sont à peine connus; ces deux derniers sont séparés par des déserts du Tembouctou et du vaste empire des Fellahs ou Fellatahs, dans lequel nous allons entrer.
Les Fellatahs n'ont conservé aucune idée de leur origine; ce peuple est disséminé dans les diverses provinces que nous allons visiter, et parle la même langue que les Foulahs des environs de Sierra-Leone.
1 Plus exactement Tcn buklouc.