‹ Murs, usages et costumes de tous les peuples du monde, d'après des documents and authentiques et les voyages des plus récents; (volume 5)Chapitre 52 sur 89 · FEMME ET HOMME DE BOL1VIA · texte numérisé non relu

FEMME ET HOMME DE BOL1VIA

( Amérique du Sud.)

MOEURS, USAGES ET COSTUMES

n'était que l'apathie et l'indolence résultant de coutumes énervantes qui modifient nécessairement les instincts les plus énergiques. v

Hospitaliers envers les étrangers, reconnaissants envers les personnes qui leur ont fait du bien, ils sont bons pères de famille, ouvriers adroits et laborieux. Ils conservent le ressentiment d'une offense; mais ils cherchent rarement l'occasion de se venger. La discrétion, la sobriété, la résignation doivent encore être mises au rang de leurs bonnes qualités.

Divers auteurs ont calomnié les Quichuas. Si nous pouvions entrer dans le récit de l'histoire du Pérou, nous trouverions mille témoignages de l'aptitude de ce peuple pour l'industrie, les arts et les sciences qui conduisent à la véritable civilisation : il a élevé des monuments somptueux et grandioses; il a montré une habileté remarquable dans les procédés d'agriculture; il savait fondre et travailler les métaux; il avait compris l'année solaire, était parvenu à déterminer les équinoxes et les solstices, avait inventé toutes les séries de nombres indispensables aux combinaisons de l'arithmétique; enfin il avait déployé dans les voies de communication , et dans un grand nombre d'autres branches d'industrie, une intelligence et des connaissances qui réfutent victorieusement l'opinion de ses détracteurs.

M. d'Orbigny a décrit le costume des Quichuas qu'il a vus à Chuquisaca. Les hommes portent un casque à houppe rouge, des culottes noires d'où sortent des jambes toujours nues; leurs sandales sont de cuir; et ils ont une espèce de surtout tricolore ou quadricolore, garni de franges rouges et jaunes, sous lequel est une veste.

Les femmes de distinction sont vêtues d'un jupon rond à petits plis, orné, vers le bas, d'une large garniture tranchant sur le fond, et surchargé d'une broderie en or; d'un corsage blanc, à manches larges et serrées au poignet, recouvert d'une sorte de chasuble richement brodée; leurs cheveux, réunis par un grand peigne d'or, sont enlacés de rang de perles, et pendent par derrière en plusieurs tresses.

Les femmes de la classe inférieure ont un costume moins coûteux, mais aussi brillant, aussi lourd, et dont le caractère distinctif est la variété, le bariolage des couleurs les plus tranchantes.

Les Aymaras, sous le rapport physique, semblent ne former qu'une seule et même nation avec les Quichuas. Mais ils méritent une attention particulière, car c'est la nation aymara qui paraît avoir été le berceau de la civilisation péruvienne.

On rapporte comme un fait certain que ce peuple avait jadis la coutume de s'aplatir la tête, et la pression avait lieu d'avant en arrière et encore circulairement; opération dont le but était de refouler en arrière le cerveau, et de donner un grand développement aux parties postérieures de la tête, au détriment des parties antérieures.

L'idiome aymara, de même que la langue quichua, est d'une grande richesse, et offre toutes les ressources possibles pour l'expression nette et précise des pensées les plus variées. Les sons gutturaux sont encore plus nombreux que chez les Quichuas; mais le caractère général de ce dialecte est poétique, et il a dans ses tournures une grande élégance, quoique la prononciation soit très-dure.

Nous devons encore signaler comme un point essentiel la différence qui existait entre l'architecture des Aymaras et celle des Quichuas. La plupart des monuments de ceux-ci sont dépourvus de toute sculpture, de tous reliefs plats , tandis que toutes les constructions des premiers en sont ornés; ce qui semblerait prouver que les Aymaras ont été les premiers et les plus civilisés des peuples péruviens.

Les Atacamas, dont les ancêtres étaient appelés Olipes ou Llipi, sont aussi semblables aux Quichuas sous les rapports physiques; mais leur langue n'a rien de commun avec celle de leurs voisins. Ils sont pêcheurs et agriculteurs.

Les Changos forment une population d'environ 4,000 individus. Ils ont la taille un peu plus petite et le teint plus foncé que les Quichuas; leur nez n'est pas aquilin.

Une tente composée de quatre piquets et de peaux de phoques forme l'habitation d'une famille, dont tous les membres couchent pêle-mêle sur des peaux de moutons ou des algues sèches.

Les hommes ont pour unique industrie la pêche, à laquelle ils passent tout le jour. Leurs barques, sur lesquelles ils s'aventurent en mer, se composent de deux outres de peaux de phoques remplies d'air et liées ensemble. Ces canots, communs aux Aymaras, glissent au milieu des flots au moyen d'une rame à deux bouts, propre à pagayer des deux côtés. A genoux sur le devant de cette embarcation, le pêcheur va chasser le loup marin sur les rochers, et harponner le poisson en pleine mer. Ils sont aussi adroits qu'intrépides, et ils ne rentrent guère chez eux qu'avec un butin convenable.

Lorsqu'ils voyagent à travers les déserts situés entre la côte et l'intérieur du pays, ils font porter à leurs femmes les fardeaux les plus lourds; elles se servent pour cela d'une espèce de hotte qu'elles soutiennent au moyen d'une sangle portant sur le front.

Les Yuracarès 1 forment une peuplade disséminée au pied des derniers contre-forts des Andes orientales, et principalement dans les forêts qui avoisinent les montagnes. Cette nation, qui ne compte pas 2,000 individus, s'étend sur une surface de vingt à trente lieues de largeur.

La taille de ces hommes est en moyenne 2 de 1 mètre 66 centimètres. Le corps proportionné à cette stature offre les apparences de la force et de l'agilité. Le fond du caractère des Yuracarès est la vanité, que trahit la fierté de leur démarche. — Les femmes ont également des formes qui annoncent une grande vigueur physique, sans être pour cela dépourvues de grâce et de souplesse.

Ils se rapprochent des Quichuas par les traits du visage; mais leur teint est presque blanc, ce qui paraît résulter de leur séjour au milieu des forêts épaisses et humides à l'ombre desquelles ils vivent; et leur physionomie a une expression de vivacité qui pourrait passer pour de l'enjouement. Une particularité singulière, c'est que le corps et le visage d'un grand nombre sont couverts de larges taches d'une nuance plus claire que le reste de leur peau.

La langue est très-douce, sans accumulation de consonnes ni désinences trop dures.

Selon l'opinion de M. d'Orbigny, le caractère de ces sauvages présente une réunion monstrueuse des vices que détermine, chez l'homme superstitieux, une éducation qui n'admet ni les réprimandes ni même de simples conseils. Ils sont assez gais, ont de la pénétration, de la finesse, de l'esprit même; aussi se croient-ils supérieurs aux autres hommes, ce qui les rend insolents, hautains, hardis, entreprenants jusqu'à la témérité.

Endurcis aux souffrances physiques, cruels pour eux-mêmes autant que pour les autres, ils témoignent une insensibilité extrême, qu'il faut attribuer sans doute à l'habitude où ils sont, dans les mille occasions qui naissent de superstitions sans nombre, de se couvrir de blessures et de martyriser leurs femmes et leurs enfants. Les liens de famille ne sont point appréciés par eux; on les voit souvent abandonner leurs parents, et immoler leurs enfants sans autre motif que celui de se soustraire à l'embarras de les élever. Ennemis de toute société, ils ne vivent que par familles, et encore dans celles-ci, on ne connaît ni égards ni subordination ; chez les mères elles-mêmes on ne

1 Nom qui signifie hommes blancs.

2 Elle atteint quelquefois 1 mètre 76 centimètres.

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rencontre pas toujours le sentiment maternel; mais ce qui est assez extraordinaire, c'est que, tout en immolant communément la moitié des enfants auxquels elles ont donné le jour, elles sont esclaves de ceux qu'elles ont conservés.

Ces sauvages n'ont aucune espèce de gouvernement, et vivent dans une indépendance que favorise leur dispersion dans les bois.

Une orgie signale le mariage du Yuracarès. Aussitôt la cérémonie terminée, il se rend avec sa femme près d'un ruisseau, au sein de sombres forêts, où, aidé des siens qu'il a invités à se joindre à lui dans cette occasion, il abat des arbres, élève une vaste cabane qu'il recouvre de feuilles de palmier, ensemence un champ, et, en attendant la récolte, a recours, pour vivre, à la chasse et à la pêche. Il séjourne là quelques années, et quitte ensuite la place pour aller s'établir à peu de distance. La femme alors se charge de tout le bagage renfermé dans une espèce de filet, tandis que l'époux ne porte que ses armes.

Infatigables visiteurs, les Yuracarès préviennent toujours de loin, par des fanfares ou par des sifflements, les voisins chez lesquels ils se rendent. Dans ces entrevues, ils observent entre eux beaucoup de cérémonial, et durant leurs conférences fort longues, ils ne se regardent jamais. Ces réunions se terminent presque toujours par des orgies, des danses monotones, et jamais sans que chacun ait arrosé la terre du sang qui découle des blessures qu'ils se font aux bras et aux jambes ; elles se renouvellent à différentes périodes de leur existence : par exemple, à la nubilité d'une jeune fille.

Dès qu'elles ressentent les douleurs de l'enfantement, les femmes se rendent au bord d'un ruisseau, dans les eaux duquel elles se baignent aussitôt après l'accouchement; elles retournent ensuite reprendre leurs travaux sans avoir pris d'autre repos. Souvent elles tuent immédiatement les malheureux qu'elles viennent de mettre au monde, soit parce qu'elles en ont un assez grand nombre, soit parce que les premiers qu'elles ont eus n'ont pas vécu.

Il n'est pas rare de voir les hommes se battre en duel à coup de flèches; ils mettent aussi le suicide en pratique. Ils se regardent comme de très-grands orateurs, et parlent quelquefois des heures entières.

Dans leurs réunions, ils mangent ensemble, et leurs repas, de même que leur chasse et leur pêche, sont assujettis à une multitude de superstitions. Des cérémonies superstitieuses président aussi à la guérison des malades, qui sont communément traités au milieu des bois; quelquefois on emploie des saignées locales.

A la mort de l'un d'eux, tout ce qui appartenait au défunt est anéanti; sa cabane et son champ sont abandonnés ; mais on conserve son souvenir longtemps après que la terre a recouvert ses restes.

Des arcs et des flèches, qu'ils confectionnent avec grand soin, composent surtout les armes des Yuracarès, qui s'en servent en guise de harpons lorsqu'ils vont à la pêche sur les rivières; ils sont très-adroits chasseurs. Ils ne couchent point dans des hamacs comme beaucoup de peuples américains.

Ils fabriquent des chemises avec l'écorce de certains arbres, sur laquelle ils impriment des dessins coloriés qui ne sont, à vrai dire, que des lignes droites et courbes, sans signification, même emblématique. Mais ce qui est assez remarquable, c'est que l'impression de ces dessins est faite au moyen de planches en bois sculptées. Toutefois, s'ils ont quelques notions de l'impression que les nations voisines ignorent quoique plus civilisées, ils n'ont en revanche aucune idée de l'art du tisserand.

La culture des terres, le soin de préparer les boissons fermentées et de fabriquer des poteries, sont du domaine des femmes, qui ne se livrent pas à ces diverses occupations sans les accompagner de cérémonies superstitieuses.

La composition du costume des Yuracarès est assez originale : ils ont pour vêtement principal une tunique sans manches, faite d'écorce de mûrier et ornée de dessins rouges et violets assez élégants quoique bizarres. Les hommes portent les cheveux coupés carrément sur le front, et laissent ceux de derrière tomber en forme de queue sur leurs épaules. Ils se peignent le visage de rouge, soit en partie soit en totalité, mais plus fréquemment le nez et le front ; ils ont aussi la coutume de s'épiler les sourcils. A l'occasion des fêtes, et au moment de la danse, ils se couvrent la tête de plumes; lorsqu'ils vont en visite chez leurs voisins, ils mêlent à leur chevelure le duvet blanc de l'oiseau appelé grande harpie, et l'on ne voit pas sans surprise leur couteau suspendu à l'extrémité des cheveux. Ils portent aussi comme ornements des sifflets et quelques autres objets.

Quant aux femmes, leur tunique n'est en aucune manière ornée; mais pour danser, elles se parent de bouquets de plumes variées qu'elles placent sur leurs épaules.

Les Mocéténès 1 ont pour territoire les montagnes que sillonne le Rio Beni, entre 15° et 16° de latitude, et 69° et 71° de longitude à l'ouest du méridien de Paris. Ce peuple est divisé en petites tribus; et il doit à la position de ses villages, situés au sein des bois les plus sombres, les plus humides, un teint aussi blanc que celui des Yuracarès. Une portion de cette peuplade est encore à l'état sauvage; le reste, converti au christianisme, est organisé en missions, sous les noms de San-Miguel et de Santa-Anna. La population des deux fractions présente un chiffre de 2,500 individus.

Ces Indiens offrent, sous le rapport physique, plusieurs points de ressemblance avec les Quichuas et les Aymaras ; mais ils en diffèrent par le nez qu'ils ont court et aplati, et par l'expression de leur physionomie tout à fait efféminée.

Le caractère de ces gens simples et naïfs est éminemment sociable; leur vie paisible s'écoule à la chasse, à la pêche, ou au foyer domestique dans les joies de la famille. Ils sont enclins à la jalousie et défendent à leurs femmes loute course qui pourrait causer une absence prolongée. Il en résulte qu'elles ne quittent guère leurs pénates où l'habitude les retient autant que la volonté de leurs maris.

Ce peuple paraît avoir l'esprit du commerce : il échange contre des haches, des couteaux, et d'autres ustensiles provenant des provinces environnantes, les plumes aux couleurs éclatantes et les rares productions de son pays.

Quoique habitués à la navigation, les Mocéténès ne se servent, dans leurs courses sur les rivières et les torrents, que de troncs d'arbres réunis par des lianes pour former radeaux.

La culture des terres, le tissage et la teinture des étoffes, et la fabrication des armes et des ornements de plumes, telles sont les branches d'industrie de ces Indiens.

Leur costume est semblable à celui des Yuracarès; toutefois ils ne s'épilent point les sourcils comme leurs voisins, et leur tunique est d'un tissu de coton assez fin et garnie d'une bordure rouge sur un fond violet. Ils se bariolent le visage de trois raies bleues : l'une tracée en arc d'une joue à l'autre, en passant par la lèvre supérieure; la seconde traversant l'espace compris entre la lèvre inférieure et le menton; la troisième sur le nez.

Les Tacanas2 habitent les profondeurs du versant occidental du Rio Beni. Cette tribu, en y comprenant les Indiens des missions d'Aten, d'Isiamos, de Carinas, de Tumupasa, de San-Jose, et les sauvages Toromonas, ne présentent pas une population de plus de 5,600 individus.

1 Improprement appelés Chunchos par les Espagnols ; les Yuracarès les appellent Maniquiés.

2 Les Espagnols les nomment Atcnianos, Isiamos et Carinas.

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Ces indigènes tiennent, pour la couleur de la peau, le milieu entre les Quichuas et les Yuracarès. Pleins de vanité, d'ignorance, d'irritabilité, ils se sont pourtant soumis sans répugnance au christianisme, à l'exception d'une certaine portion. Ils sont chasseurs, pêcheurs, agriculteurs, et vivent dans un pays dont les productions suffisent à leurs besoins. Il paraît qu'un homme serait déshonoré s'il ne construisait à lui seul la maison qu'il doit occuper plus tard avec sa femme et ses enfants.

Les Tacanas sauvages ne portent aucun vêtement, et se bornent, lorsqu'ils se livrent à leurs danses nationales, à orner leur tête de plumes. Ceux des missions vont tête nue; mais ils ont une tunique à manches larges. Les femmes ont pour parure des jarretières en or ou en argent, des bracelets et des colliers de verroterie.

Leur industrie est à peu près la même que celle des Mocéténès.

Les Maropas, réunis en mission, occupent la rive orientale cki Rio Beni; ils comptent au plus 900 individus, et ressemblent beaucoup aux Tacanas, si ce n'est qu'ils sont plus doux et plus pacifiques.

Les Apolistas ont pour territoire le bourg d'Apolobamba, situé sur le Rio d'Apolo, affluent du Rio Beni. Ils sont au nombre d'environ 2,700, et ils ont ceci de particulier qu'ils tiennent à la fois des peuplades répandues sur les plateaux élevés par leur teinte brune, leur petite taille et la vigueur de leurs formes, et des tribus disséminées dans les parties chaudes des montagnes, par leurs traits efféminés, leur nez court, et leur idiome euphonique.

Il y a encore quelques autres tribus dont on sait tout au plus le nom.

BRÉSIL

Les bornes de ce pays ont été et sont encore l'objet de contestations aussi bien sous le point de vue géographique que sous le rapport politique. Nous citerons à ce propos ce passage de la Géographie universelle :

« L'empire portugais en Amérique doit, en quelque sorte, son existence à une erreur de géographie. Lorsque les Portugais eurent fait leur première descente au Brésil, la cour d'Espagne, qui regardait avec raison Vincent Pinson et Améric Vespuce comme les véritables auteurs de la découverte de ce pays, se plaignit vivement de cette invasion d'un continent sur lequel elle prétendait avoir le droit de première découverte. Le pape essaya d'abord de concilier les deux parties en traçant, d'autorité, la fameuse ligne de démarcation à cent lieues à l'ouest des îles du Cap-Vert, ligne qui ne peut atteindre la vraie position du Brésil, quelque échelle qu'on adopte pour l'évaluation des lieues, soit qu'on veuille y voir des lieues castillanes de 26 au degré, soit qu'on en fasse des lieues marines de 20, ou même des lieues portugaises de 17 au degré. Mais le cosmographe don Pedro Nugnez et l'hydrographe Texeira portèrent, dans leurs cartes, le Brésil trop à l'est, l'un de 22 degrés, l'autre de 12 à 13. Moyennant cette erreur énorme, et peutêtre un peu volontaire, les Portugais faisaient entrer dans leur hémisphère une partie quelconque du Brésil. Cependant, mécontents de la décision pontificale, les Portugais profitèrent d'un moment favorable pour arracher à l'Espagne des concessions plus étendues. Le traité de Tordesillas, signé le 7 juin 1594, traça la ligne de démarcation définitive à 370 lieues à l'ouest de l'île la plus occidentale du cap Vert, mais également sans fixer la valeur de la lieue, car les diplomates ont de tout temps été fort habiles à tout embrouiller en géographie. Si l'on entend des lieues castillanes, la ligne n'atteint pas le vrai méridien de Bahia; si l'on veut parler des lieues marines, elle arrive jusqu'à celui de Rio-Janeiro; si enfin, et c'est la supposition la plus favorable, on adopte les lieues portugaises, la ligne correspond à peu près au méridien de Saint-Paul, mais n'atteint pas seulement d'un degré près celui de Para ou l'embouchure de l'Amazone x*

» Ainsi les Espagnols accusaient avec raison les Portugais d'avoir, en temps de pleine paix, envahi l'immense territoire de l'Amazone et une grande partie du Paraguay, au mépris des traités solennels. Enfin ces acquisitions illégitimes furent confirmées au Portugal par le traité de 1778; l'Espagne exigea la fixation d'une limite positive, et que désormais elle ne laisserait plus impunément violer. Les Portugais n'ont pas respecté cette limite; ils se sont établis sur le territoire neutre du côté de Mérim ; ils ont envahi sept villages des Guaranis, renfermant 12,200 habitants, entre les rivières Uruguay et ïguacu; ils ont passé à travers le territoire des Payaguas, et bâti les forts de

1 Memoria sobre la linea divisoria, etc. , manuscrit accompagné d'une carte, et dressé pour le gouvernement d'Espagne, par le ministre M. de Lastarrict.

AMÉRIQUE MÉRIDIONALE. — BRÉSIL

Nouvelle-Coïmbre et d'Albuquerque sur le territoire des Chiquitos : voilà seulement quelques-unes des plaintes que les autorités locales adressaient au vice-roi de Buenos- Ayres, et que celui-ci transmettait à la cour de Madrid il y a une quarantaine d'années x. Depuis, les troubles de l'Amérique espagnole leur ont fourni une occasion favorable de s'étendre.

» La comparaison des cartes géographiques anciennes et modernes rend sensible cette constante invasion des Portugais. Sur les anciennes cartes, le nom de Brésil n'a été donné qu'aux côtes maritimes, depuis Para jusqu'à la grande rivière de San-Pedro. Les contrées situées sur les rivières des Amazones, de Madeira, de Xingu, portaient le nom de Pays des Amazones; elles sont à présent, pour la plus grande partie, comprises dans le gouvernement de Para. La dénomination de Paraguay, dans les cartes mêmes de la fin du dernier siècle, s'étend sur la plus grande partie du gouvernement de Mato- Grosso, sur la partie occidentale de celui de Saint-Paul : l'usage moderne et une ordonnance du souverain ont enfin consacré le nom d'empire du Brésil pour toutes les possessions portugaises en Amérique. Cette vaste contrée renferme probablement, à peu de chose près, les deux cinquièmes de la surface de l'Amérique méridionale, ou plus de dix fois l'étendue de la France. Mais la population, qui n'est un peu concentrée que sur les côtes et dans les districts des mines, s'élève tout au plus à cinq millions, dont un quart à peine est du sang européen. »

Le Brésil renferme 5,340,000 habitants, parmi lesquels on compte à peu près un cinquième de Portugais.

Le gouvernement est une monarchie constitutionnelle; le chef de l'État, qui prend le titre d'empereur, sanctionne ou rejette les lois, proroge ou dissout les chambres, et commande l'armée. De récentes modifications dans la constitution ont établi que les membres du sénat seront élus pour un temps fixé, et ceux de la chambre des députés pour deux ans par les provinces. Les impôts, le recrutement, le choix de la dynastie en cas d'extinction de la famille régnante, la mise en accusation des ministres, sont du ressort de la chambre élective.

A l'exception des domestiques, des esclaves et des mendiants, tous les Brésiliens jouissent des mêmes droits civils et politiques. La liberté individuelle et religieuse, le libre exercice de l'industrie, la liberté limitée de la presse sont consacrés par la constitution.

En 1822, le vœu général érigea la nation brésilienne en empire indépendant; don Pedro, chef constitutionnel de cet empire, soumit bientôt à l'acceptation de toutes les classes une constitution que, le 25 mars 4824, il fit serment de maintenir. Alors on ne prévoyait pas que, sept années plus tard, des ministres impopulaires compromettraient le trône de ce prince, et que ce dernier, après avoir abdiqué volontairement la couronne de Portugal, se verrait forcé d'abdiquer celle du Brésil, où du moins il avait eu la gloire de calmer les partis avant d'accepter la suprême dignité. Eh bien ! aujourd'hui est-il déraisonnable de supposer que le Brésil verra tôt ou tard ses destinées remises en question?... L'esprit des habitants de ce pays ne sera-t-il pas naturellement influencé par l'exemple des trois républiques avec lesquelles il confine au sud, à l'ouest et au nord; et voudront-ils rester exposés à ce que leur jeune prince ait un jour, comme son père, la témérité de repousser le vœu public pour chercher un appui dans la force des baïonnettes ?. .. Ce son t là des hypothèses que le temps seul peu t résoudre, mais que l'état des esprits dans l'Amérique espagnole ne permet pas de traiter d'invraisemblables. De même que les gouvernements constitutionnels semblent devoir s'établir

* Les manuscrits précités, et la carte manuscrite du Paraguay y annexée.

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dans toute l'Europe, les institutions républicaines paraissent avoir choisi le nouveau monde pour domaine.

Le Brésil est divisé en dix-huit provinces et vingt-quatre comarcas, subdivisions dans chacune desquelles existe un juge en deuxième instance (ou ouvidor), dont on appelle aux cours souveraines (relacoès).

Celles-ci sont au nombre de deux ; l'une à Bahia à laquelle ressortissen t Para, Maranhao, Pernambuco, Goyazes et Bahia ; l'autre à Rio-de-Janeiro, dont dépendent Minas-Geraes, Mato-Grosso et San-Paulo. Les gouverneurs de Rio-de-Janeiro et de Bahia sont les présidents de ces cours.

La résidence de l'archevêque primat du Brésil est Bahia; il a sous ses ordres six évêques qui habitent Belem dans le Para; Maranhao, Olinda, dans le Pernambuco; Rio-de-Janeiro, dans la province de San-Paulo; et Mariana, dans Minas-Geraes. En outre, il y a deux diocèses sans chapitres, qui sont appelés prelacias, administrés par des évêques in partibus : ce sont Guyazes et Cayaba. Le nombre des curés est insuffisant ; mais des particuliers entretiennent une foule de succursales.

Rio-de-Janeiro, dans la province de ce nom, est la capitale du Brésil; c'est une ville européenne où l'on trouve toutes les nations, excepté, peut-être, des Américains aborigènes. La douceur des mœurs, la galanterie des femmes, la magnificence des processions font ressembler cette ville à celles de l'Europe méridionale.

Les habitants de la province de Rio Grande peuvent être comparés aux fermiers de la Beauce *; cependant il y a plus de rapports encore avec le Bédouin et le Tatar. Ils sont bien faits et robustes. Ils ne sont heureux que lorsqu'ils se trouvent à cheval, lançant les boules ou le lacet contre une génisse sauvage, car alors il ne leur manque rien; ils emportent une nacelle pour traverser les fleuves, et ce qui leur est nécessaire pour se nourrir et disposer un lit au sein des déserts : s'ils veulent dormir, ils s'étendent sur le cuir écru qui, plié, formait la couverture de leur monture, et la selle étroite et légère, qu'ils appellent lombilho, leur sert d'oreiller; le même cuir, attaché aux quatre coins, se transforme en pirogue; suspendus à la selle, le lacet et les boules sont employés à réduire les bestiaux dont ils se nourrissent; et ils ont pour broche un bâton pointu plus facile encore à transporter que les autres instruments.

Il est peu agréable de voyager dans la province de San-Paulo; les issues en sont gardées avec soin par des soldats postés de distance en distance, et chargés de fouiller les voyageurs. Ces mesures sont prises à cause de l'or et des diamants que l'on rencontre dans cette province, mais qui y sont moins abondants qu'autrefois.

Les maisons de la ville de Saint-Paul sont bâties en pisé et peintes à fresques. Le luxe et la mollesse y ont de nombreux sectateurs. Dans tout le Brésil on vante la beauté, l'amabilité, la noblesse des manières des dames de Saint-Paul. Les jésuites du Paraguay avaient répandu sur l'origine ignoble des Paulistes des récits mensongers complètement réfutés aujourd'hui; l'opinon qui attribue la fondation de la ville à une bande d'aventuriers espagnols, portugais, métis et mulâtres, est victorieusement combattue par un membre savant de l'Académie royale des sciences de Lisbonne 2. Après avoir établi péremptoirement que des Indiens de Piratininga et des jésuites s'y fixèrent les premiers, et que, dès sa fondation, Saint-Paul ne reconnut d'autre souveraineté que celle du Brésil, il nie que les Paulistes aient jamais vécu de brigandages. « L'élévation de leur caractère, dit-il, la délicatesse de leurs sentiments, leur susceptibilité sur le point d'honneur, leur probité, leur industrie, leur esprit public, ne sauraient être un

1 Province de France.

» Nous voulons parler de Fr. Gaspar da Madré de Deos.

AMÉRIQUE MÉRIDIONALE. — BRÉSIL

héritage transmis par des gens de rien et des vagabonds. Citons un fait. Il y a un siècle environ, l'un de leurs gouverneurs, noble de naissance, avait eu une intrigue avec la fille d'un artisan. La ville entière embrassa la cause de la jeune personne, et le gouverneur fut obligé de réparer son honneur en l' épousant*

» Sans doute, parmi tous les colons du Brésil, les Paulistes se sont signalés autrefois par leur esprit entreprenant, audacieux, infatigable, et par cette ardeur pour les découvertes qui distingua jadis les Portugais parmi les nations de l'Europe. Au lieu de cultiver paisiblement leur beau territoire, ils parcoururent le Brésil dans toutes les directions ; ils se frayèrent de nouvelles routes à travers des forêts impénétrables, en portant leurs provisions avec eux ; ils ne se laissèrent arrêter ni par les montagnes, ni par les rivières, ni par les déserts, ni par les naturels anthropophages qui partout leur disputaient le terrain. C'est à eux surtout qu'est due la découverte de toutes les mines les plus riches, qu'ils ne se laissèrent enlever qu'à regret, et pas toujours sans opposition, par le gouvernement. Aujourd'hui encore c'est sur leur énergie que repose la sûreté du Brésil occidental, et l'on sait que les troupes portugaises auraient joué un rôle assez triste dans la guerre coloniale de 1770, si elles n'avaient été secondées par les cavaliers paulistes, qui répandirent la terreur de leur nom depuis le Paraguay jusqu'au Pérou. »

La province d'EspiRiTU-SANTO n'a rien qui puisse nous arrêter. Celle de Minas- Geraes est la plus peuplée et la plus importante par ses mines. Elle renferme le Cerro do Frio ou district des diamants; personne ne passe dans cette contrée sans subir un examen rigoureux. On rapporte qu'un muletier, qui se rendait avec des marchandises à Rio-de-Janeiro, fut arrêté par deux cavaliers qui lui demandèrent son fusil qu'il leur remit. Les cavaliers enfoncèrent une vrille dans la crosse, la trouvèrent creuse, en firent sauter la ferrure, et en retirèrent trois cents carats de diamants. L'infortuné muletier eut beau protester de son innocence; il avait été trahi par un ami. Il fut arrêté, traîné en prison pour y être enfermé le reste de ses jours, ou déporté dans un fort de la côte d'Afrique.

Les autres provinces ne nous offrant rien d'intéressant, nous passerons à la description des peuples indiens qui occupent le Brésil et le littoral environnant cette contrée.

Les Yameos habitent le district de Huarinas, et forment une race paisible, docile et récemment civilisée. Ils sont nonchalants, mous, semblent redouter toute espèce de travail, et ne veulent s'adonner à rien qu'à la chasse et à la pêche. Ils sont gloutons si les vivres sont en abondance; mais ils supportent patiemment la disette. Ils ont pour armes une espèce de sarbacane, à l'aide de laquelle ils lancent des flèches empoisonnées; celles-ci sont en bois de palmier, et portent au bout un morceau de colon qui remplit exactement le tube. Ils manquent rarement le but qu'ils visent, même à quarante pas; et l'animal atteint succombe en peu de minutes tant est violent le poison dont ils imprègnent leurs flèches.

La mission de Pebas est habitée par les Yaguas et les Origones. Les premiers sont grands, bien faits, cuivrés, avec une figure belle, pleine d'expression, et la chevelure plus claire que celle des autres Indiens. Ils se parent les bras et les jambes de longues feuilles d'assas. Ils sont autochtones de cette contrée.

Les Origones sont plus noirs, plus petits, plus grêles, et n'ont pas la distinction de taille et de figure qui caractérise les Yaguas. Ils se sont acquis une grande réputation par la manière dont ils préparent un poison qui ne perd rien de sa force au bout de deux ans.

Deux peuplades, entre autres, sont établies aux environs de Tabatinga. La première est celle des Maxurunas ou Maxourounas, sur les rives du Rio Yavari. Quelques-uns

Maxouroun

(Brésil.)

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sont complètement sauvages. Ils ont le nez, les oreilles et les lèvres percés; leur visage est garni de plumes et d'épines d'arbres ; leur front rayé de noir et de rouge. Ils portent les cheveux longs et se teignent parfois le corps d'une couleur claire. Des entailles profondes, qu'ils pratiquent comme indices et essais de leurs forces, sillonnent leurs bras. Leurs mœurs n'offrent pas moins de bizarreries que leur physionomie et leur accoutrement. Lorsqu'une femme est en couche, elle ne peut se nourrir que de hoccos; la viande du singe lui est interdite. La naissance d'un enfant n'occasionne aucune cérémonie; mais le percement des joues, des oreilles et des lèvres est un signal de fête pour toute une tribu. Cachés derrière un arbre, sur les bords de l'Ucayali et du Yavari, ces sauvages épient le passage des canots, et, lorsqu'ils sont à portée, ils percent d'abord le pilote d'une flèche, puis se précipitent sur l'équipage, qu'ils massacrent à coups de tamacunos ou massues.

La gravure que nous avons donnée représente un chef de Maxourounas; ses cheveux sont coupés de façon à laisser autour de la tête un cercle de la largeur d'un pouce; les joues et le front sont tatoués par des bandes transversales. Des morceaux de coquilles lui traversent les lobes des narines, les oreilles et la lèvre inférieure; plusieurs liges de plantes sont comme fichées dans ses lèvres; et du coin de sa bouche sort une longue plume d'ara rouge.

La seconde peuplade est celle des Tecunas; ils sont moins farouches que les précédents. Lorsqu'une fête les appelle à Tabatinga, ils y accourent en grand nombre dans leurs pirogues. Ils sont nus, parés de bracelets aux bras et aux genoux, d'épaulettes et de coiffures en plumes, et d'une élégante ceinture faite d'écorces d'arbre. Ces fêtes durent jusqu'à trois jours consacrés à des danses et à de copieuses libations de chicha *, Une pratique atroce a lieu à cette occasion : elle consiste à arracher, en grande pompe, les cheveux d'un enfant qui meurt souvent au milieu d'horribles souffrances.

Dans les environs de San-Paulo de Olivença sont répandus, outre des Técunas, les Campivas, les Culinas et les Araycas.

Les Campivas vont nus et se peignent le corps de différentes manières. Ils ont une pratique curieuse : celle d'étendre les enfants dans un berceau en forme de pirogue, et d'y fixer leurs têtes entre de minces planchettes, pour leur donner, par la pression, à peu près la figure d'une mître. Ils lancent les flèches avec une sarbacane. Ils se montrent d'ailleurs pacifiques et loyaux entre eux, et les voyageurs n'ont qu'à se louer de leur hospitalité bienveillante.

Les Culinas sont semblables aux Campivas. Leurs filles passent pour être, à la course, d'une remarquable agilité. Lorsqu'elles ont atteint l'âge de puberté, on les place dans un hamac, suspendu au sommet de la hutte; elles restent ainsi exposées à une fumée continuelle; elles doivent jeûner alors jusqu'à l'exténuation.

Indépendamment des coutumes communes aux Campivas, les Araycas en ont une qui leur est particulière. Chez eux, le jeune homme qui a une fiancée doit chasser pour elle et la mériter en nourrissant le père, en le défrayant en toute circonstance; en un mot, en l'entourant des mêmes soins que s'il était le propre auteur de ses jours.

Les Cauxicunas, près de l'embouchure du Tocantin, ne portent point de vêtements. Ils ont le visage barbouillé de rouge et de noir, les bras et les genoux parés de cordons, d'écorces d'arbre et de plumes. Leurs huttes, faites de feuilles de palmier, ont une forme conique et une porte très-basse. Elles forment une pièce unique, basse, sombre, enfumée, où couchent sans distinction la famille et les chiens. Ces naturels mangent

1 Liqueur tirée de Taïpori fermentée.

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la chair du crocodille. Ceux de ces Indiens qui habitent le village de Malloca sont grands, bien faits, et ne pratiquent point le tatouage.

Indiens de Marapi. — Ce sont des tribus de Passés, de Yuris, de Coeranas et de Yumanas. Ils ont des arcs en bois rouge, un javelot (marncui), une massue (cuidaraz) , dont la forme et les ornements varient suivant les tribus, et un bouclier fait d'une peau de tapir tannée ou du dos d'un caïman. Les riches ont en outre une lame de couteau.

Spix et Martius, naturalistes allemands, ont visité ces indigènes. Un soir, en pénétrant dans une de leurs cases, ils reculèrent épouvantés à la vue d'un magnifique serpent aux écailles jaunes et vertes, long de quatre aunes, et se tenant debout au milieu de cette cabane, comme l'eût pu faire un commensal familier et caressant. A la voix d'un vieil Indien, ce singulier hôte fit aux voyageurs des politesses à sa manière, et s'approcha d'eux en sautant, en dansant ; puis il se roula, se déroula en longs anneaux, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre ; et enfin, après ces curieuses démonstrations, se retira dans un angle de la case, sur un tas de foin, d'où il ne bougea plus.

Il ne faut pas croire que chaque habitation ait un serpent. Ce sont les sorciers qui seuls apprivoisent ces reptiles, même les plus venimeux, en leur arrachant les crocs à poison. Ils s'en servent ensuite pour la cure des morsures, science qui leur permet d'exercer une grande domination sur les autres sauvages, dont la crédulité et la superstition forment le caractère principal.

Les Miraschas forment la tribu la plus puissante de tout le bassin du Yapura. Ce sont les femmes qui remplissent la plupart des fonctions des hommes. Lorsque ceux-ci se mettent en voyage, elles préparent la cassave et le béjur nécessaires à l'approvisionnement des pirogues. Elles cultivent le manioc et soignent des petites plantations de cotonniers, filent au fuseau le duvet de cet arbre, et le teignent avec le suc extrait de diverses plantes. Ensuite, elles broient la graine, et quand elle a été cuite dans l'eau, elles y ajoutent du piment, et en font une espèce de bouillie qui se mange. La volaille qui circule autour des habitations est élevée par les femmes. Les jeunes enfants parcourent les forêts voisines pour y ramasser des racines, des fruits, des larves d'insectes, des fourmis, de petits poissons, du frai de grenouilles; enfin, du tata potaba, espèce d'amadou. Elles font des chemises sans coutures, obtenues de l'écorce du turiri violemment battue à coups de maillet. Avec l'écorce du turiri brun, elles font aussi de petits coffres pour enfermer leurs parures et leurs plumes, et avec le turiri blanc, des ceintures qu'elles peignent en couleur de terre. Malgré cette activité industrielle, les femmes vont entièrement nues.

Non loin de l'embouchure du Yapura se trouve la petite ville d'Égas, où se rencontrent en plus grand nombre les Brancos, classe de métis qui font le commerce des esclaves, et, éludant la loi par laquelle les Indiens furent déclarés libres, poursuivent dans les comptoirs de l'intérieur, le commerce de chair humaine. Lorsqu'un de ces individus a besoin d'Indiens pour le défrichement de ses terres ou pour les offrir à des planteurs qui en cherchent, il a soin de s'associer trois ou quatre de ses collègues, et demande, en leur nom et au sien, l'entrée des missions indiennes, c'est-à-dire la faculté de remonter le Yapura, sur les bords duquel a lieu le plus grand trafic d'esclaves. Dès que la licence est obtenue, les Brancos arment une petite flottille de pirogues, et s'embarquent sur le fleuve qu'ils suivent jusqu'à l'endroit où ils supposent que les forêts cachent une tribu. Là, ils quittent les pirogues, et vont la nuit surprendre les sauvages dans leurs hamacs. Cette sorte de guerre par guet-apens tient les diverses tribus dans des alarmes perpétuelles. Les Muras, sur la rive droite du Solimoès, sont hideux à voir avec leurs visages cou-

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verts de rouge et de noir, et défigurés par trois dents de porc qui sortent par des trous pratiqués au-dessous des narines et de la lèvre inférieure. Les paroles qui accompagnent leurs danses ne sont pas moins bizarres que leurs physionomies : « Voici ton diable; qui veut m'épouser? » disent les hommes. « Tu es un joli diable; toutes les femmes veulent t'épouser, » répondent celles-ci, et tout le monde continue à cabrioler.

Les Mandrucus peuplent la mission de Novo-Monte Carmel do Canoma. Ce sont des hommes dont la taille est d'environ cinq pieds six pouces, la poitrine large, les membres musculeux, la teinte de la peau assez claire, les cheveux coupés courts au-dessus du front, les traits du visage communs, fortement accusés, mais débonnaires; enfin le corps bariolé de lignes étroites commençant au cou et ne se terminant qu'à l'extrémité des orteils. L'humeur de ce peuple est des plus belliqueuse, et la guerre est pour lui une habitude et un plaisir. Les huttes sont entourées de pieux garnis de têtes d'ennemis, lesquelles, ainsi qu'une multitude de squelettes de jaguars, de coatis, de pécaris, etc. , donnent à leurs villages l'aspect de véritables charniers. Vainqueur, le Mandrucu n'épargne aucun de ses antagonistes; il le renverse, le saisit par les cheveux et détache la tête du tronc avec une dextérité merveilleuse à l'aide d'un couteau court, fait d'un morceau de roseau. Ce talent de décollation a valu au Mandrucu le surnom de coupe-tête (païquicè). Lorsqu'elles ont été préparées, ces têtes ne quittent plus l'individu qui s'en est fait un trophée; il le porte à la chasse comme à la guerre; il le place auprès de son hamac quand il se retire pour prendre du repos. On évalue les forces de ces peuplades à 40,000 naturels ; et ils poursuivent les tribus ennemies avec un tel acharnement que plusieurs d'entre elles ont été anéanties peu à peu.

Les Aponegi-Crus et les Macama-Crus ont une source commune. On les nomme encore Caraonus. Ils sont établis dans les environs de Maranhâo. Ce sont de fort beaux hommes, à la taille élevée, aux membres vigoureux, au port hardi, à la démarche sûre, aux traits ouverts et agréables. Leur peau est cuivrée et luisante comme chez la plupart des Indiens. Les gens âgés sont défigurés par des trous dans la lèvre inférieure, et par le prolongement des lobes des oreilles qui ont jusqu'à trois pouces; les trous de la lèvre sont remplis par des cylindres de résine d'un jaune brillant ou d'un blanc d'albâtre, longs de deux à trois pouces et faciles à enlever. Ils ne se tatouent point; mais lorsque le soir, à la lueur des torches, ils se livrent à la danse, ils étendent sur leur visage une couche épaisse de rouge et de noir. Dans ces occasions, leur physionomie a une apparence de frénésie et de férocité. Pour inviter ses compagnons à la danse, l'un d'eux souffle dans un boré, grande trompette faite d'un roseau et qui rend un son bruyant, auquel un autre Indien répond par un hurlement monotone, bientôt répété par tous les assistants. Ces individus vont nus; mais les femmes, lorsqu'elles se montrent dans les postes espagnols, sont vêtues décemment.

Les Tupinamras ou Topinambous s'étendaient autrefois depuis le Rio Muni jusqu'au Rio Para; aujourd'hui, ils sont restreints à quelques hordes éparses dans l'île de Maranhâo, et dans quelques autres localités; on évalue leur nombre à 9,000 individus.

Les Gamellas ou Agoras sont détestés de tous leurs voisins.

De même que ces derniers, les Tenembas, ainsi que les Cayacas, sont une fraction de la tribu des Bus.

Les Cupinharos sont disséminés dans les solitudes sur la rive droite du Tocantin. Les Chehs (tribus septentrionales) sont chasseurs, pêcheurs, et quelque peu agriculteurs. Ils font preuve d'une adresse remarquable lorsqu'ils enlèvent des arbres les nids des abeilles sauvages, et séparent le miel de la cire; la récolte faite, ils viennent la vendre aux colons du voisinage. Chez eux, ils ne portent aucuns vêlements; mais pour la danse et la guerre, ils se parent le corps et ornent leurs armes de plumes omnicolores, de cor-

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dons, de dents d'animaux et des graines luisantes du seleria. Ils se font assez souvent la guerre entre eux. Pendant ces luttes, le plus habile a le commandement; la paix faite, ce chef improvisé dépose son pouvoir, en même temps que sa hache de pierre à manche court, seule marque distinctive de sa qualité durant ses fonctions. Leur arme principale est une massue de bois très-pesante; toutefois l'usage des flèches empoisonnées ne leur est pas étranger. Dans leurs attaques, ils témoignent une certaine entente de la stratégie : ils calculent, préviennent, et mettent en pratique les fausses alertes et les diversions. Quoiqu'ils épargnent rarement leurs prisonniers, ils punissent sévèrement le meurtre ainsi que le vol; celui qui a dérobé est obligé à une réparation proportionnée à la valeur de l'objet du larcin ; le meurtrier est mis à mort par les parents de la victime : c'est la loi du talion pure et simple. Pleins d'effroi vis-à-vis des sorciers, ils paraissent médiocrement occupés de l'idée d'une puissance suprême. Ils calculent le temps par les phases de la lune; lorsque, dans la saison des pluies, elle se couvre de nuages, leur période se prolonge indéfiniment, sans qu'ils cherchent à obvier à cet inconvénient. La succession des nuits et des jours, des saisons sèches et humides, les éclairs, le tonnerre sont, à leurs yeux, des effets mécaniques dont les causes ne les inquiètent pas. Le temps de la récolte, la circonstance du mariage sont le signal de leurs divertissements, qui commencent au coucher du soleil, se continuent à la lueur des étoiles, et durent quelquefois jusqu'au jour. Ces Indiens, très-jaloux delà chasteté de leurs filles, sont d'une indifférence complète à l'égard de leurs femmes.

Les Xerentes ont pour résidence habituelle le territoire entre l'Araguaya et le Tocantin. On les dit anthropophages, et l'on ajoute qu'ils tuent et mangent ceux de leurs parents trop vieux pour subvenir par eux-mêmes à leur subsistance.

Les Capopos vivent sur les bords du Tocantin et de l'Araguaya. Ce sont des Indiens de haute taille et de couleur très-claire. Courageux, robustes, ils n'attaquent leurs ennemis que de jour. Ils ont pour armes l'arc, des flèches longues de six pieds, et une massue de quatre pieds, dont la partie supérieure est aplatie en forme de rame. Afin de s'exercer au maniement de cette arme, ils ont des luttes de divers genres; on en cite, entre autres, une qui consiste à porter un bloc de bois de deux à trois quintaux, masse qu'ils agitent et lancent en courant. Le jeune homme qui ne peut y parvenir n'a pas le droit de se marier. Ces naturels veillent soigneusement à la chasteté des jeunes gens, et assurent ainsi celle des jeunes filles. Cependant ils permettent aux guerriers les plus hardis de s'approcher de leurs fiancées. L'infidélité des femmes encourt la peine de mort.

Voisins de ceux-ci et leurs ennemis mortels, les Chavantes, moins fiers et moins insolents, deviendraient d'excellents ouvriers. Adroits dans les exercices du corps, nageurs intrépides, leurs manières sont empreintes d'un cachet de franchise et de dignité qui contraste avec la timidité incertaine des autres sauvages. La physionomie des femmes a surtout quelque chose d'ouvert et de gracieux.

Dans les forêts qui avoisinent Poi to-dos-Angicos habitent les Botocudos r, la plus considérable des tribus qui descendent des Tapuyas. On dit qu'à une époque reculée ils furent contraints de se séparer des hommes de leur race, et s'enfoncèrent dans les montagnes, où ils prirent des mœurs plus féroces qu'aucune des autres peuplades indiennes. Les Botocudos vont complètement nus; ils ont les jambes et les cuisses menues quoique musculeuses; les pieds petits, la poitrine et les épaules larges, le cou

1 Ce nom de Botocudos leur vient de ce que le singulier ornement dont ils chargent leurs oreilles et leurs lèvres offre une grande ressemblance avec le tampon d'une barrique qui en portugais se nomme botoque. On les appelle encore Aimures ou Ambores.

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