‹ Murs, usages et costumes de tous les peuples du monde, d'après des documents and authentiques et les voyages des plus récents; (volume 5)Chapitre 70 sur 89 · HABITANT DES ENVIRONS DE VERA-CRUZ · texte numérisé non relu

HABITANT DES ENVIRONS DE VERA-CRUZ

( Mexique. )

MOEURS, USAGES ET COSTUMES

Mo

Sous ce climat dangereux, la police de salubrité aurait besoin d'être active et prévoyante; elle est, au contraire, tellement négligée qu'elle semble seulement être confiée à des bandes d'oiseaux du genre vautour. On en rencontre à chaque pas : quelques-uns sont gros comme des dindons; ils dévorent les chiens et les chats morts, les lambeaux de viande qui tombent des boucheries, et une partie des immondices qu'on jette dans les rues.

VAlameda est fort convenable ; les promeneurs y trouvent des sièges pour se reposer. Quant à la société qu'on y rencontre, elle varie suivant les heures et les jours, le Nouveau-Monde ayant, comme le nôtre, son code de fashion et d'étiquette.

Les officiers de l'armée mexicaine sont revêtus d'uniformes brillants et chamarrés , d'or; mais le costume des troupes répond mal au luxe des chefs.

Les marchés de Vera-Cruz ont un aspect plus satisfaisant que les promenades. Ils sont encombrés de naturels et d'Indiens dont les divers accoutrements offrent un spectacle curieux par leur originalité.

Les environs de Vera-Cruz, dévastés et déserts, sont peu susceptibles de culture; le sol est beaucoup trop sablonneux. Il en résulte que les objets de première nécessité, apportés de fort loin, sont à Vera-Cruz d'une cherté excessive.

C'est à Puentes del Rey (Pont du Roi) que l'on peut surtout observer ce que l'on nomme l'Indien de la Tierra calïente, homme simple à qui peu suffit et qui se nourrit de fruits venus presque sans culture. L'usage de la viande est peu commun parmi ces peuples. Leurs vêtements, quand ils en ont, proviennent de la vente de leurs œufs dans une ville voisine. Un machete, une selle et un cheval, voilà les objets de plus grand luxe parmi eux; mais les riches seuls les possèdent.

Xalapa n'est plus aujourd'hui que la maison de plaisance de Vera-Cruz; elle a perdu son ancienne importance commerciale. Les maisons y sont bâties à l'ancienne manière espagnole, élevées de deux étages : elles entourent une cour carrée, au milieu de laquelle coule une fontaine, d'où s'élance un jet d'eau. Quelques-uns de ces bâtiments ont des fenêtres vitrées, mais le plus grand nombre n'a que des jalousies, suffisantes clans cette atmosphère tempérée. Xalapa compte huit églises, proprement tenues et décorées de riches sculptures; le maître-autel de la cathédrale est en argent.

La bourgeoisie et le peuple ont un air d'aisance et de luxe. Les femmes y sont uniformément vêtues de noir, et plusieurs d'entre elles portent de fort beaux voiles de dentelle; elles ont la réputation d'être gaies, affables, même un peu galantes. Les femmes, comme dans les autres colonies espagnoles, font usage du cigare, et, dans leurs réunions, elles se renvoient entre elles des bouffées de fumée.

La Ptjebla, fondée par les Espagnols en 1533, est une des plus riches et des plus belles cités du Mexique. Elle se déploie sur le plateau d'Ànahuac, au milieu d'un territoire bien cultivé, avec ses maisons régulières et propres, et ses églises qui, pour le luxe intérieur et pour les formes architecturales, ne le cèdent pas même à celles de Mexico. Elle conserve encore, soit dans sa forme, soit dans les habitudes de ses citadins, on ne saurait dire quel parfum des jours de la conquête. Les décorations gothiques, sous ce climat conservateur, sont restées fraîches comme au premier jour; les dorures, les statues coloriées, tout a gardé son premier éclat.

Les rues de la ville sont droites, larges, se croisant à angles réguliers, pavées de larges dalles et pourvues de trottoirs ; les maisons, assez vastes, de deux à trois étages, ont des toits plats, dont quelques-uns sont couverts en tuiles vernies, arrangées en mosaïque, et formant des peintures qui représentent presque toujours des sujets tirés de l'Ecriture sainte. Quelquefois on peint les maisons à fresque comme dans les villes italiennes. A l'intérieur, elles ont, comme celles de Vera-Cruz, une grande cour carrée

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dont les galeries sont ornées de vases de porcelaine garnis de fleurs. Les pièces sont nues et sans tapisserie, avec un mobilier assez mesquin.

La Puebla est le siège d'un évêché dont la richesse balance presque celle de l'évêché de Mexico. Elle est administrée par quatre alcades qui ont au-dessous d'eux seize magistrats subalternes. Sur les places, on trouve des voitures publiques traînées par des mules. Les marchés sont fournis par des Indiens. Leur cuisine est toujours fortement assaisonnée avec le chïlï, ingrédient favori des Mexicains.

Cette ville n'est pas favorisée sous le rapport de la population. Elle manque surtout de femmes qui en animent et en égayent la physionomie extérieure. Ce n'est guère que dans les églises, aux jours de grandes fêtes, ou dans les rues quand une procession les traverse, qu'on peut voir la société élégante et riche de la deuxième ville du Mexique.

Nous ne terminerons pas la topographie du Mexique sans dire un mot des mines de cette contrée. Les principales sont celles de Guanaxuato (vingt mines), de San Luis Potosi (trente mines), Mexico (quarante mines), Guadalaxaca (trente-sept mines), Sonora (cinquante-huit mines) , Valladolid (vingt-huit mines), Oaxaca (seize mines), Puebla (dix mines), Vera-Cruz (quatre mines), ancienne Californie (une mine).

Tout le minerai tiré des divers points de Guanaxuato provient de ce que l'on appelle la veine mère (veta madré) qui serpente dans le groupe porphyritique désigné sous le nom de Sierra de Santa Rosa, dont la pente méridionale est traversée par le filon de Guanaxuato.

De même que ceux du Pérou, les indigènes du Mexique connaissaient, bien avant l'arrivée des Européens dans leur patrie, l'usage des métaux que renfermaient les entrailles de leur terre natale. Ils ne se bornaient pas, comme on l'a cru, à ramasser ceux qui, à l'état natif, se trouvent à la surface du sol et dans le lit des torrents; ils se livraient à des travaux souterrains pour l'exploitation des filons, perçaient des galeries et creusaient des puits. Nous savons par Cortez qu'au grand marché de Tuoctitland on vendait de l'or, de l'argent, du cuivre et de rétain. Les habitants de Trapoteca séparaient l'or au moyen du lavage des terrains d'alluvion, et payaient leurs tributs suit en grains d'or natif, soit en barres d'or fondu. Dans les villes principales de l'Anahuac, on fabriquait des vases d'or et d'argent, quoique ce dernier métal fût médiocrement eslimé. Cortez fait l'éloge des orfèvres mexicains; dans une lettre adressée à Charles-Quint, il donne le détail des objets qui lui furent offerts par Montezuma, lorsque celui-ci força la noblesse aztèque à prêter hommage au roi d'Espagne. « Outre une grande quantité d'or et d'argent, dit Cortez, on me présenta des objets d'orfèvrerie et de bijouterie si précieux que, ne voulant pas les laisser fondre, j'en séparai pour plus de cent mille ducats, afin de les offrir à Votre Altesse Impériale. Ces objets étaient de la plus grande beauté, et je doute qu'aucun prince de la terre en ait jamais possédé de semblables. Afin que Votre Altesse ne puisse croire que j'avance des choses fabuleuses, j'ajoute que tout ce que produisent la terre et l'eau et dont le roi Montezuma pouvait avoir connaissance, il l'avait fait imiter en or et en argent, en pierres fines et en plumes d'oiseaux, et le tout dans une perfection si grande que l'on croyait voir les objets mêmes. Quoiqu'il m'en eût donné une grande partie pour Votre Altesse, je fis exécuter par les naturels plusieurs autres ouvrages d'orfèvrerie en or d'après les dessins que je leur fis remettre, tels qu'images de saints, crucifix, médailles et colliers. Comme le quint ou le droit sur l'argent payé à Votre Altesse se monta à plus de cent marcs, j'ordonnai que les orfèvres indigents les convertissent en plats de diverses grandeurs, en cuillers, en tasses et autres vases à boire. Tous ces ouvrages furent imités avec la plus grande exactitude. »

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Le métier de mineur est un métier libre dans tout le Mexique; aucun métis, aucun Indien ne peut être contraint à cette exploitation. Le mineur mexicain est le plus libre, et aussi le mieux rétribué. 11 gagne de vingt-cinq à trente francs par semaine, tandis que les cultivateurs du plateau ont peine à avoir, dans les temps prospères de la contrée, neuf à dix francs pour le même temps. Les tenateros et faeneros, qui sont destinés à transporter les minerais aux places d'assemblage, gagnent jusqu'à six francs par journée de six heures. A côté de ce bénéfice licite, il en est d'autres qui le sont moins. Le mineur mexicain est aussi sujet au vol que le diamantaire brésilien, et on est obligé d'exercer à son égard une surveillance non moins grande. Comme on fouille les ouvriers, bien qu'ils soient à demi nus, ils cherchent à cacher des morceaux d'argent natif et d'argent sulfuré rouge dans leurs cheveux , sous leurs aisselles et dans leur bouche; ils cherchent aussi à loger partout où ils peuvent des cylindres d'argile (ionganos) qui contiennent le métal. Plus d'une fois on prend les voleurs sur le fait et on tient registre des quantités qui ont été retrouvées.

On contrôle dans l'intérieur de la mine avec le plus grand soin la gangue qui s'en extrait. A la place d'assemblage des grands puits sont assises, devant une table, deux personnes (despachadores) qui ont un livre sur lequel est inscrit le nom de tous les mineurs employés au transport. Chaque tenatero se présente chargé de son minerai, et les deux experts parfois le pèsent, parfois l'estiment au gré de l'ouvrier, puis inscrivent le poids qui doit servir de règle pour son payement. Pour une charge de neuf arrobes on lui paye un réal, et pour une charge de treize arrobes et demi, un réal et demi.

Avant de livrer le minerai à ces portefaix, on fait dans l'intérieur de la mine un triage auquel on emploie principalement les femmes. Ensuite le minerai passe sous les bocards, puis sous les tàhonas ou arastres. Ces arastres sont des machines dans lesquelles la gangue est triturée sous des pierres très-dures, auxquelles on imprime un mouvement giratoire et qui pèsent sept à huit quintaux. Les bocards (mazos) sont des espèces de meules volantes ou de moulins dont le travail diffère selon que le minerai est destiné à la fonte ou à l'amalgamation. De ces deux procédés, l'amalgamation à l'aide du mercure et la fonte, le premier est sans contredit le plus usité et le plus productif.

L'espèce humaine présente, dans le Mexique, quatre grandes divisions, qui forment huit castes, savoir :

1° Indiens aborigènes cuivrés.

2° Espagnols. . . { 0riginaires> nés en Europe;

\ créoles, nés en Amérique.

5° Nègres. i Africains> esclaves;

( descendants de nègres.

l Métis, issus d'un mélange de blancs et d'Indiens;

4° Castes mixtes. < mulâtres, issus de blancs et de nègres ;

( zambos, issus d'Indiens et de nègres.

Quelques Malais et Chinois, qui sont venus des Philippines se fixer au Mexique, ne peuvent entrer en considération. Le nombre des Indiens cuivrés de race pure, principalement concentrés dans la partie méridionale du plateau d'Anahuac, excède deux millions et demi, ce qui forme environ les deux cinquièmes de la population du Mexique, population que l'on ne peut guère évaluer au delà de 8,000,000 d'âmes.

Les indigènes du Mexique à une grande force musculaire, joignent l'avantage de n'être sujets à presque aucune infirmité; ils ont la couleur basanée, les cheveux plats et lisses, peu de barbe, le corps trapu, l'œil allongé et un peu bridé, les pommettes saillantes, les lèvres larges. Parmi ces indigènes, ceux qui se sont résignés au joug

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espagnol et qui se vouent aux travaux du sol dans les plaines du plateau mexicain, arrivent d'ordinaire à un âge fort avancé. Ils n'ont pas à essuyer les fatigues de la vie errante qui épuise les peuples chasseurs et guerriers du Mississipi et des savanes du Rio Gila.

Dans les pays dont les habitants souffrent du goitre, cette affection de la glande thyroïde ne s'observe jamais chez les Indiens, rarement chez les métis. Les Indiens de la Nouvelle-Espagne, et surtout les femmes, atteignent généralement un âge assez avancé. Leur tête ne grisonne jamais, et ils conservent toutes leurs forces jusqu'à la mort. Les couples centenaires, homme et femme, se rencontrent assez fréquemment dans la zone tempérée, située à mi-côte de la cordilière. Parmi ces Indiens, on en trouve peu de louches, de boiteux, de manchots et de bossus. Un fait singulier, c'est que dans les pays où les Européens et les créoles sont sujets aux goitres, les Indiens ne connaissent pas cette infirmité.

Pour ce qui concerne leurs mœurs et leurs habitudes sociales, il est difficile de les apprécier avec justesse. L'esclavage, qui altère si profondément les types, agit encore plus profondément sur les coutumes et les mœurs. Ensuite, il faut dire que les femmes de la classe distinguée, parmi les anciens Mexicains, aimèrent mieux toutes contracter des mariages avec les vainqueurs que de subir le mépris que ceux-ci témoignaient pour les Indiens. De là il est résulté que les indigènes actuels sont les descendants de la race la plus pauvre et la plus misérable de l'ancien Mexique, des portefaix, des mendiants, des colporteurs qui, dès ce temps, pullulaient dans la capitale.

L'Indien est aujourd'hui grave, mélancolique, taciturne, aussi longtemps que les liqueurs enivrantes n'ont pas agi sur lui : cette gravité est surtout remarquable dans les enfants qui, à l'âge de quatre ou cinq ans, montrent beaucoup plus d'intelligence et de développement que les enfants des blancs. L'Indien aime à mettre du mystérieux dans ses actions les plus indifférentes; aucune passion ne se peint dans ses traits. Toujours sombre, il présente quelque chose d'effrayant lorsqu'il passe tout à coup du repos absolu à une agitation violente et effrénée. L'énergie de son caractère, qui ne connaît aucune douceur, dégénère habituellement en dureté. Elle se déploie surtout chez les habitants de Tlascala : au milieu de leur avilissement, les descendants de ces républicains se distinguent encore par une certaine fierté que leur inspire le souvenir de leur ancienne grandeur. Les indigènes du Mexique, comme tous les peuples qui ont gémi longtemps sous le despotisme civil et religieux, tiennent avec une opiniâtreté extrême à leurs habitudes, à leurs mœurs, à leurs opinions : l'introduction du christianisme n'a presque pas produit d'autre effet sur etix que de substituer des cérémonies nouvelles, symboles d'une religion douce et humaine, aux cérémonies d'un culte sanguinaire. De tout temps, les peuples à demi barbares recevaient des mains du vainqueur de nouvelles lois, de nouvelles divinités; les dieux indigènes et vaincus cèdent aux dieux étrangers.

Point de gaieté, point de laisser aller même dans la danse et dans la musique. Les chants sont mélancoliques et lugubres. Quant à la danse, les hommes seuls s'y livrent pendant que les femmes présentent à la ronde des liqueurs fermentées. Les Mexicains ont conservé un goût particulier pour la peinture et la sculpture sur pierre et sur bois. Ils ont conservé le même goût pour les fleurs que Cortez leur trouvait de son temps.

Les Indiens mexicains, considérés en masse, présentent le tableau d'une grande misère. Indolents par caractère, et plus encore par suite de leur situation politique, ils ne vivent qu'au jour le jour. Au lieu d'une aisance générale, on trouve quelques familles dont la fortune paraît d'autant plus colossale qu'on s'y attend moins. Cependant les lois actuelles, généralement douces et humaines, leur assurent le fruit de leurs

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fatigues et pleine liberté pour la vente de leurs productions. Ils sont exempts de tout impôt indirect, et uniquement sujets à un tribut de capitation que payent les Indiens mâles depuis l'âge de dix ans jusqu'à celui de cinquante, et dont le fardeau a été beaucoup allégé dans les derniers temps. Mais si la législation paraît favoriser les indigènes sous le rapport des impôts, d'un autre côté elle les a privés des droits les plus importants dont jouissent les autres citoyens. Dans un siècle où Ton discuta formellement si les Indiens étaient des êtres raisonnables, on crut leur accorder un bienfait en les traitant comme des mineurs, en les mettant à perpétuité sous la tutelle des blancs, en déclarant nul tout acte signé par un natif de la race cuivrée et toute obligation qu'il contractait au-dessus de la valeur de 45 francs. Ces lois, maintenues dans leur pleine vigueur, élèvent des barrières insurmontables entre les Indiens et les autres castes, dont le mélange est aussi prohibé, et dont la désunion, ainsi que celle des familles et des autorités constituées, a été considérée de tout temps par la politique espagnole, comme le plus sûr moyen de conserver les colonies dans la dépendance de la capitale. La loi défend non-seulement le mélange des castes, elle défend même aux blancs de se fixer dans les villages indiens ; elle empêche que les natifs ne s'établissent au milieu des Espagnols. Les Indiens se gouvernent par eux-mêmes; mais leurs magistrats, généralement les seuls habitants du village, qui parlent l'espagnol, ont intérêt à maintenir leurs concitoyens dans l'ignorance la plus profonde. Restreints dans un espace étroit de 500 mètres de rayon, qu'une loi ancienne assigne aux villages indiens, les natifs sont en quelque sorte sans propriété individuelle : ils sont tenus de cultiver les biens communaux, sans espoir de recueillir le fruit de leur travail. Le dernier règlement des intendances portait que les natifs ne peuvent plus recevoir de secours de la caisse de la communauté, sans une permission spéciale du collège des finances du Mexique. Les biens communaux furent mis en ferme parles intendants; le produit en était versé dans les caisses royales, où les employés du gouvernement tenaient compte, sous des rubriques particulières, de ce qu'on appelle la propriété de chaque village. Mais il est devenu si long et si difficile d'obtenir, pour les natifs, quelques secours de ces fonds, qu'ils renoncent à en demander. Par une singulière fatalité, ou par un vice inhérent à l'organisation sociale, les privilèges accordés aux Indiens, loin de leur procurer des avantages, ont produit des effets constamment défavorables à cette caste.

C'est entre les mains des Espagnols que se trouvent presque toutes les propriétés et les richesses. On les divise en blancs nés en Europe, et en descendants d'Européens, nés dans les colonies espagnoles de l'Amérique et dans les îles asiatiques. Les premiers portent le nom de cliapetom, ou de gachupinos; les seconds celui de griollos (créoles). Les natifs des îles Canaries, que l'on désigne sous la dénomination à'Ménos, et qui sont la plupart gérants des plantations, se considèrent comme Européens.

Par un raffinement de vanité, les habitants des colonies ont enrichi leur langue en désignant les nuances les plus fines des couleurs qui naissent de la régénération de la couleur primitive. Le fils d'un blanc, né d'un Européen ou d'un créole, et d'une indigène au teint cuivré, est appelé métis ou mestizo. Sa couleur est presque d'un blanc parfait; sa peau est d'une transparence particulière ; le peu de barbe, la petitesse des mains et des pieds, une certaine obliquité des yeux, indiquent (mieux que ne le pourrait faire la nature des cheveux) le mélange du sang indien. Si une métis s'allie à un blanc, la seconde génération qui en résulte ne diffère presque plus de la race européenne. Les métis composent vraisemblablement les sept huitièmes de la totalité des castes. Ils sont réputés d'un caractère plus doux que les mulâtres ou mutatas, fils de blancs et de négresses, qui se distinguent par la vigueur et l'énergie de leur couleur, par la violence de leurs passions, et par une singulière volubilité de langue. Les descendants de nègres et d'In-

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diennes portent, à Mexico, à Lima et même à la Havane, le nom bizarre de ckino Chinois. Sur la côte de Caracas et dans la Nouvelle-Espagne, on les appelle aussi zambos. Aujourd'hui cette dernière dénomination est principalement restreinte aux descendants d'un nègre et d'une mulâtresse, ou d'un nègre et d'une china. On distingue de ces zambos communs les zambos-prietos, qui naissent d'un nègre et d'une zamba. Les castes du sang indien ou africain conservent l'odeur qui est propre à la transpiration cutanée de ces deux races primitives. Du mélange d'un blanc avec une mulâtresse provient la caste des quarterons. Lorsqu'une quarteronne épouse un Européen ou un créole, ses enfants portent le nom de quinterons. Une nouvelle alliance avec la race blanche fait tellement perdre le reste de couleur, que l'enfant d'un blanc et d'une quinteronne est aussi blanc que l'Européen natif.

La peau plus ou moins claire, et le plus ou moins de sang européen, décident de la considération dont l'homme doit jouir dans la société, et de l'opinion qu'il a de luimême. La couleur établit même une certaine égalité entre des hommes qui, comme partout où la civilisation est peu avancée ou dans un mouvement rétrograde, se plaisent à raffiner sur les prérogatives de race et d'origine. Parmi les métis et les mulâtres, il y a beaucoup d'individus qui, par leur couleur, leur physionomie et leur intelligence, pourraient se confondre avec les Espagnols ; mais les préjugés les tiennent dans le mépris et l'avilissement. D'un caractère énergique et ardent, ces hommes de couleur vivent dans un état constant d'irritation contre les blancs, et le ressentiment les porte fréquemment à la vengeance. Il arrive souvent que des familles qui sont soupçonnées d'être de sang mêlé demandent à la haute cour de justice qu'on les déclare appartenir aux blancs. On voit ainsi des mulâtres très-basanés qui ont eu l'adresse de se faire blanchir, selon l'expression populaire.

Les étrangers constituent une classe à part qui a une grande influence dans le pays, parce que les riches Mexicains, paresseux par nature, faisant la sieste une partie du jour et consacrant le reste au jeu et à d'autres vices, négligent l'administration de leurs biens et laissent la gestion de leurs affaires aux étrangers.

Les Mecos, les Apaches, les Lipanis, Indiens chasseurs, que les Espagnols embrassent sous la dénomination d'Inclios bravos, et dont les hordes, dans leurs courses souvent nocturnes, infestent les frontières de la Nouvelle-Biscaye, de la Sonora et du Nouveau-Mexique, annoncent plus de mobilité d'esprit, plus de force de caractère que les Indiens cultivateurs : quelques peuplades ont même des langues dont le mécanisme paraît prouver une ancienne civilisation. Ils ont beaucoup de difficulté à apprendre nos idiomes européens, tandis qu'ils s'expriment dans le leur avec une grande facilité. Ces mêmes chefs indiens, dont la morne taciturnité étonne l'observateur, tiennent des discours de plusieurs heures, lorsqu'un grand intérêt les excite à rompre leur silence habituel.

Les indigènes sont ou descendants d'anciens plébéiens, ou le reste de quelques grandes familles qui, dédaignant de s'allier aux conquérants espagnols, ont préféré labourer de leurs mains les champs que jadis ils faisaient cultiver par leurs vassaux. Ils se divisent donc en Indiens tributaires et en Indiens caciques, qui, d'après les lois espagnoles, doivent participer aux privilèges de la noblesse de Castille; mais il est difficile de distinguer par leur extérieur, leur habillement ou leurs manières, les nobles des roturiers; ils vont généralement pieds nus, couverts de la tunique mexicaine, d'un tissu grossier et d'un brun noirâtre ; ils sont vêtus comme le bas peuple, qui néanmoins leur témoigne beaucoup de respect. Cependant les hommes qui jouissent des droits héréditaires du caciquat, loin de protéger leurs compatriotes, pèsent fortement sur les tributaires. Exerçant la magistrature dans les villages indiens, ce sont eux qui lèvent la

Indien dansant

(Californie. )

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capilation : non-seulement ils se plaisent à devenir les instruments des vexations des blancs, mais ils se servent aussi de leur pouvoir et de leur autorité pour extorquer de petites sommes à leur profit. La noblesse aztèque offre d'ailleurs la même grossièreté de mœurs, le même manque de civilisation, la même ignorance que le peuple indien. Isolé, abruti, on a vu rarement un de ses membres suivre la carrière de la robe ou de l'épée. On trouve plus d'Indiens qui ont embrassé l'état ecclésiastique, surtout celui de curé.

Les créoles et la plus grande partie des races mixtes n'ont pas adopté ici, comme dans le Pérou, un dialecte indigène, mais se servent de la langue espagnole, tant dans la conversation que dans les écrits. Parmi les dialectes indigènes, la langue aztèque ou mexicaine est la plus répandue; mais les domaines de plusieurs autres langues sont comme enclavés dans le sien.

TEXAS

L'extrémité orientale du Mexique, voisine des États de l'Union américaine, est désignée sous les noms de Fredonia et Texas; ce dernier a toutefois fini par prévaloir. — Ce territoire, qui, au temps des vice-rois espagnols, faisait partie de l'intendance de San Luis dePotosi, fut, lors de l'organisation des États-Unis mexicains, annexé au Cohahuila pour former l'État de Cohaliuila et Texas. Depuis 1835, il constitue une république dont nous retracerons plus loin l'origine.

La superficie du Texas est évaluée à 4,000 myriamètres, ou 24,806 lieues géographiques. La population, en 1840, était de 480,000 habitants.

Le Texas est partagé en trente-deux comtés, qui sont : Jefferson, Jasper, Sabine, San Augustino, Shelby, Harrison, Red River, Fannin, Nacogdoches, Houston, Liberty, Galveston, Harrisbourg, Montgomery, Robertson, Milam, Brazoria, Auslin, Fort Rend, Washington, Matagorda, Colorado, Fayette, Bastrop, Travis, Jackson, Victoria, Gonzales, Refugio, Goliad, Béjar ou Bexar, San Palricio.

Deux tentatives de révolution eurent lieu au Texas en 1812 et en 1819; elles furent sans succès. Depuis l'érection delà république mexicaine, cette contrée a subi plusieurs changements : en 1824, la colonie de Fredonia y fut établie; on offrait à chaque colon un lot de 640 acres de terre et un lieu d'habitation sur le golfe du Mexique. Cette colonie s'érigea en république fédérative, et la constitution fut copiée sur celle des États-Unis, excepté en ce qui concerne la religion. Un traité d'union et de confédération avait été signé le 21 décembre 1826 entre la nouvelle république et trente-trois tribus indiennes; mais le congrès mexicain déclara le Texas partie intégrante du Mexique, et le réunit à l'État de Cohahuila. — Il est impossible d'énumérer toutes les vexations que la république fit éprouver aux Texiens ; mais le contact d'une soldatesque oisive avec la population des travailleurs devait amener des collisions fréquentes. Il n'était pas jusqu'aux officiers qui ne se livrassent aux actes d'arbitraire et d'insolence dont ne se fait jamais faute la force brutale lorsqu'elle est sûre de l'impunité. Au commencement de 1832, ils allèrent jusqu'à jeter dans les prisons d'Anahuac des commissaires chargés de réclamer contre tant de violences. En recevant la nouvelle de cette arrestation illégale, les Texiens du Rio-Trinidad , transportés de rage, abandonnent leurs sillons, courent aux armes, attaquent la citadelle que veut en vain secourir le colonel Piedras : rien ne saurait résister à la bouillante valeur des colons qui, quoique indisciplinés et inférieurs en nombre, culbutent les Mexicains, entrent vainqueurs dans Anahuac et délivrent leurs commissaires.

Le fort de Velasco fut pris pendant cette courte expédition, dont la portée fui immense; elle inspira aux colons la confiance dans leur force et dans leurs droits, el les enhardit à réclamer du gouvernement l'autorisation de former dans la confédération mexicaine un Élat distinct. En conséquence, une conslitulion fut rédigée en assem-

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Liée générale, vers la Un de 1852, et Slephen Austin fut chargé de la présenter à l'acceptation du gouvernement central.

Parti de San Felipe, sur le Brazos, où l'assemblée avait eu lieu, le fondateur de la colonie arriva à Mexico vers le milieu de 1833, et, après de longues conférences que rendait inutiles l'anarchie à laquelle le Mexique était en proie, il reconnut que le gouvernement n'accorderait rien, tant que les Texiens n'appuyeraient pas leurs prétentions par des faits. Il adressa donc à Ymjuntamiento ( municipalité) de San Antonio de Bexar une lettre dans laquelle il conseillait à ses concitoyens d'organiser, sans retard, un gouvernement de fait. Mais une partie des membres de la municipalité de Bexar, ancienne ville espagnole, était opposée aux vues d' Austin, et sa lettre fut secrètement envoyée au gouvernement. Il en résulta que, tandis que las de ces luttes, Stephen revenait au milieu des siens, il fut arrêté à plus de 200 lieues de Mexico, et jeté dans les cachots sous la prévention de crime de haute trahison.

Cependant le trésor de l'État de Cohahuila et Texas était épuisé, et le gouvernement, afin de faire face aux dépenses, proposa la vente d'une immense étendue de terres dans le Texas. Les acquéreurs se présentèrent en grand nombre; mais tous étaient Texiens, et le gouvernement refusa de ratifier le traité. Quoique ce refus eût évidemment pour - but de mécontenter les Texiens, la législature de Cohahuila, poussée par la pénurie où elle se trouvait, insista et voulut terminer avec les colons du Texas. Aussitôt, Santa- Anna, président delà république, donna ordre au général Cos, commandant supérieur des provinces orientales du Mexique, de marcher sur la capitale de l'État et d'expulser la législature rebelle : plusieurs membres, et le gouverneur lui-même, furent incarcérés.

L'instant était venu pour les Texiens de conquérir leur indépendance : le 16 août 1835, ils volent aux armes, pendant que Cos passe le Rio Norte, et vient s'enfermer dans la ville de Bexar.

Mais Slephen Austin, après une captivité de dix-huit mois, reparut au milieu de ses compatriotes qu'il remplit de confiance par sa présence et sa résolution calme. Une assemblée générale eut lieu à San Felipe, et, en onze jours, elle régla tout ce qui était indispensable à la défense du pays; on publia une déclaration solennelle qui exposait, en termes fermes et mesurés, les motifs qui engageaient les Texiens à recourir aux armes. Austin fut député aux États-Unis pour solliciter leur appui, et Samuel Houston prit le commandement de l'armée.

Cos était assiégé dans Bexar ; mais les Texiens n'étaient point munis du matériel de guerre nécessaire pour prendre une ville d'assaut. Le siège allait donc être levé, lorsqu'un de ces hommes énergiques dont les obstacles grandissent le courage, sortit des rangs des patriotes, et promit d'enlever la place si trois cents de ses concitoyens voulaient se dévouer avec lui. L'intrépide Milam tint parole; aux nombreux actes de bravoure qui avaient popularisé son nom, il en ajoutait un qui effaça tous les autres : la ville fut prise; la citadelle même dut capituler, et le général Cos, à la tète de 1,500 Mexicains, défila devant les faibles restes de la petite troupe de Milam, qui avait trouvé la mort au sein même du triomphe, et qui reçut de ses compagnons le surnom de Léonidas. C'est ainsi que se termina la campagne de 1835 : il ne resta pas un soldat mexicain sur le territoire lexien.

L'affront qui venait d'être fait aux armes mexicaines fut vivement ressenti par le président Santa-Anna, qui résolut d'en tirer une éclatante vengeance, et se hâta de faire des préparatifs formidables, tandis que, de leur côté, les Texiens se disposaient à une résistance désespérée.

Le 21 février, Santa-Anna entrait en campagne avec trois corps d'armée, et le 1er du

NOTIONS HISTORIQUES

mois suivant, une nouvelle assemblée texienne, tenue à Washington sur le Rio Brazos, votait par acclamation l'indépendance du pays.

Soit par excès de confiance, soit insuffisance de moyens, les Texiens n'avaient pas assez garni de troupes la conquête de Milam. Santa-Anna, avec 5,000 hommes, se présenta devant Bexar, dont la garnison, réduite à 240 hommes, se retira dans le fort d'Alamo. Treize jours durant , cette poignée de preux repoussa tous les efforts des Mexicains, et au troisième assaut seulement, après une perte de 1,500 soldats, Santa-Anna put pénétrer dans le fort qui offrait un tableau digne d'admiration et de pitié : tous ses défenseurs avaient cessé de vivre; une femme restait seule pour raconter avec enthousiasme qu'elle avait vu le dernier Texien faire feu sur les assaillants, et tomber criblé de balles, après avoir refusé de se rendre à une armée ! !

Cependant, le deuxième corps de troupes mexicaines avait marché sur la ville de Goliad. Les Texiens, commandés par le colonel Famin, étaient en trop petit nombre pour pouvoir résister, et ils se disposaient à la retraite lorsqu'ils furent cernés et forcés d'accepter le combat. Famin, avec 500 hommes, soutint pendant une journée le feu de 1,900 Mexicains; mais, après l'épuisement de leurs munitions, les Texiens déposèrent les armes. Néanmoins, sur l'ordre de Santa-Anna, les 400 Texiens qui avaient capitulé furent enveloppés, égorgés sans défense, et le brave Famin fut passé par les armes.

Tout l'odieux de cette horrible trahison pèse sur Santa-Anna, qui manqua d'ailleurs son but, car au lieu de les frapper de terreur, il remplit les esprits d'une juste indignation, et fit naître dans tous les cœurs une soif de vengeance qui doubla le courage des insurgés.

La campagne s'ouvrait, comme on le voit, sous les plus tristes auspices pour le Texas. Rien ne semblait prêt pour une résistance efficace. L'organisation de l'armée régulière était fort peu avancée. Le commandant en chef, Houston, n'arriva lui-même au quartier général, sur le Guadalupe, que deux ou trois jours avant la chute de l'Alamo, et n'y trouva que trois cents hommes. Aussi, en apprenant ce désastre, ordonna-t-ii sagement de se replier sur le Colorado, afin d'y rallier les renforts qui se préparaient sur ses derrières. Le général mexicain Sezma ayant atteint le Colorado le 22 mars, Houston poursuivit son mouvement de retraite jusqu'au Brazos, et continua ainsi jusqu'au milieu d'avril à reculer dans la direction de l'est. Les habitants de San Felipe, que celte retraite laissait à découvert, évacuèrent la ville après y avoir mis le feu. C'est à tort que l'on a reproché au général Houston de n'avoir pas plus tôt tenu tète à l'ennemi. Sur le Colorado et même sur le Brazos, il n'avait pas encore une seule pièce de canon. A mesure qu'il se repliait en arrière, il concentrait davantage toutes ses forces disponibles, tandis que Santa-Anna laissait toujours en chemin un peu des siennes; et on a lieu de croire qu'en se rapprochant de la frontière des États-Unis, il comptait sur quelques secours, au moins indirects, du général Gaines, qui s'était avancé de son côté jusqu'à Nacogdoches, sur le territoire texien, par ordre du général Jackson, président de la république des États-Unis.

Enfin, le 21 avril, fut livrée, sur les bords du San-Jacinto, la bataille qui décida du sort du Texas. L'armée de Santa-Anna s'élevait à quinze cents hommes effectifs, celle d'Houston à sept cent quatre-vingt-trois, dont soixante-un seulement de cavalerie. La veille, Houston avait fait rompre tous les ponts par lesquels l'ennemi aurait pu se retirer vers le Brazos. Son instinct ne l'avait pas trompé. L'engagement ne fut pas long; les Texiens marchèrent en avant au cri de : Souvenez-vous de l'Alamo! et bientôt Travis et ses braves furent vengés. On tua aux Mexicains six cent trente hommes, dont un officier général et quatre colonels; deux cent quatre-vingts furent blessés, et sept cent trente faits prisonniers. La destruction de ce corps d'armée était donc complète. Cette victoire ne coula aux Texiens que deux hommes tués et vingt-trois blessés, dont

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six mortellement. Le colonel M. B. Laraar, aujourd'hui président de la république, commandait la cavalerie, et justifia par sa bravoure la confiance des soldats qui l'avaient choisi pour chef.

Santa-Anna ne fut pris que le lendemain par un détachement envoyé à la poursuite du peu de Mexicains qui avaient échappé. On le trouva caché dans de hautes herbes et fort effrayé. Il baisa la main du premier soldat texien qui se présenta, et offrit à ceux qui l'entouraient une fort belle montre, des bijoux et de l'argent; mais ce fut en vain qu'il tenta de les corrompre. Alors il se prit à pleurer. On le rassura et on le conduisit auprès d'Houston, qui dormait au pied d'un arbre, la tête appuyée sur sa selle. Ce fut seulement alors que Santa-Anna se fit connaître. Il lui dit en espagnol : « Je suis Antonio Lopez de Santa-Anna, président de la république mexicaine et général en chef de l'armée d'opérations. » Puis il demanda de l'opium, dont il prit une grande quantité, et, paraissant se remettre de son trouble, il dit encore au général Houston : « Vous n'êtes pas né pour les choses ordinaires; vous avez vaincu le Napoléon de l'Ouest. » Après celte bouffée d'orgueil, au moins ridicule dans un tel moment, il demanda quel sort lui était réservé. Houston lui reprocha sa cruauté envers les Texiens, cruauté dont Santa- Anna se défendit en invoquant les droits de la guerre. — « Soit quant à l'affaire de i'Alamo, reprit Houston ; mais le massacre de Fannin et de ses gens? — Il n'y avait pas de capitulation, répliqua le prisonnier; et d'ailleurs je n'ai fait qu'exécuter les ordres du gouvernement mexicain. — Mais c'est vous qui êtes ce gouvernement, lui dit Houston. » Il était difficile de répondre à cela.

Quoi qu'il en fût, Houston le protégea contre l'exaspération des Texiens, et ne voulut pas souiller sa victoire par un meurtre inutile.

Le 24, le général Cos fut pris par un détachement qui poursuivait quelques fuyards.

L'issue de cette guerre assura l'indépendance du Texas. Élu président de la république en septembre 1836, Houston, se conformant au vœu du pays, dépêcha au cabinet de Washington un ministre, avec la double mission de réclamer la reconnaissance de l'indépendance du nouvel État, et de proposer son adjonction aux États-Unis de l'Amérique du nord. Le congrès fit droit à la première demande; mais il n'accéda pas à la seconde. Le Texas fut donc érigé en république indépendante.

La France a donné à l'Europe un noble exemple, en même temps qu'elle a fait acte d*e bonne, politique, en signant, le 25 septembre 1839, un traité de commerce avec cette république, qui paraît être appelée à de hautes destinées. Vers la fin de 1840, l'Angleterre, la Hollande et la Belgique ont imité la France, et tout fait présumer que le Mexique lui-même sentira bientôt qu'il est de son intérêt de faire oublier ses torts envers le Texas, en s'en faisant un allié, et en y cherchant un débouché pour son commerce.

En travaillant à leur indépendance, les Texiens songeaient si bien à s'incorporer aux États-Unis, que leur organisation est entièrement calquée sur celle des diverses parties de l'Union américaine. C'est de là que résulte la division du Texas en comtés.

Le gouvernement est divisé en trois pouvoirs : le législatif, l'exécutif et le judiciaire. Le premier est exercé par une chambre des représentants et un sénat; le pouvoir exécutif est confié à un magistrat qui prend le titre de président, est élu pour trois ans et n'est point rééligible au terme de sa magistrature; le pouvoir judiciaire repose sur une cour supérieure et des tribunaux secondaires. Les juges, nommés pour quatre ans, peuvent être réélus.

On doit remarquer que la population, qui a décuplé en cinq ans, ne comprend qu'un petit nombre de femmes et d'enfants, Composée de colons hardis et vigoureux, elle peut fournir, au besoin, un effectif de 60,000 combattants.

Les produits des impôts suivront inévitablement la même progression que la popu-

lation. On doit s'attendre à d'immenses progrès dans un pays qui offre tous les éléments possibles de prospérité. Ainsi, en 1858, les douanes ont versé au trésor environ 1,400,000 francs, et en 1840, 2,950,000 francs.

En 1858, on publiait déjà cinq journaux, qui s'imprimaient dans les villes de Brazoria, Houston, Matagorda, Macogdoches, et Velasco.

On évaluait, en 1856, l'effectif de l'armée à 2,500 hommes. La marine du Texas se composait alors d'une corvette, de deux bricks, de deux goélettes, et de deux bâtiments à vapeur armés.

Les Texiens se livrent à l'élève des chevaux, des moutons, etc. Ils cultivent l'indigo, la cochenille, le tabac et la canne à sucre; celle-ci donne deux récoltes. Enfin, le cotonnier paraît devoir être une source de richesses pour le pays : on a calculé que le (erritoire du Texas pourrait fournir annuellement 5,000,000 de balles de coton, qui, à 40 dollars la balle % produirait plus de 1,000,000,000 de francs.

Les sauvages, qui ont été pendant plus d'un siècle la terreur des colons espagnols du Texas, ne sont plus très-nombreux. Ils peuvent encore détruire çà et là quelques fermes, assassiner quelques voyageurs; mais leurs faibles restes ne sauraient inquiéter sérieusement les colons, et se replient sans cesse devant la population blanche, qui envahit leurs derniers domaines. Plusieurs tribus n'existent plus que de nom, et les peaux rouges du Texas, qu'il ne faut pas confondre avec les indigènes du Mexique, disparaissent aussi vite que celles des États-Unis. On voit souvent dans les rues d'Houston de misérables Indiens de la tribu autrefois puissante des Cûshattes, qui s'étendait jusqu'à la Louisiane. Ils sont petits, et plutôt bronzés que rougeâlres. L'eau-devie, qu'ils se procurent en échange des produits de leur chasse, les dévore et les abrutit.

Les Lappans ou Lipans sont d'une taille plus élevée que les Cushaltes, ils ont la peau plus rouge, le maintien plus noble, la physionomie plus fière. Ils vinrent un jour en députation auprès des Texiens, qui les reçurent avec beaucoup d'égards; ils dînèrent avec les officiers du gouvernement, qui leur firent un discours contre les Mexicains, lequel les pénétra si bien que plusieurs Indiens qui savaient un peu l'espagnol s'écrièrent avec leurs hôtes : Muerte a los Mejicanos! (mort aux Mexicains). Du reste, on leur offrit en vain du rhum du whiskey et de l' eau-de-vie; ils suivirent presque tous l'exemple du chef Castro, qui ne but que de l'eau et du café; aucun d'eux ne s'enivra.

Les Comanches ont la taille élevée, la peau rouge foncé, les cheveux d'un noir de jais. Quelques-uns, et surtout les chefs, portent la chevelure très-longue et pendante jusqu'au milieu du dos, sous la forme d'une tresse, à laquelle sont attachées, de distance en distance, de belles plaques d'argent de deux à trois pouces de large, et placées les unes au-dessus des autres. Ces tresses sont au nombre de cinq chez les chefs. Presque tous ces naturels ont, au-dessus du coude, un large anneau de cuivre, auquel sont attachées les chevelures des ennemis qu'ils ont tués, et dont quelques-unes offrent les traces d'un sang noir et desséché, (shez quelques-uns cet anneau est en or grossièrement travaillé. — Leur vêtement consiste en une couverture de laine rouge ou de couleur lie de vin; d'autres portent une peau de buffle avec le poil tourné en dedans.

Les femmes sont vêtues d'une espèce de pantalon collant en peau de daim tannée, et d'une veste ronde, également en peau de daim et souvent sans manches. Quelquesunes ont aux doigts des anneaux d'or d'un travail très-grossier, et presque toutes des colliers de verroterie. Il est aisé de voir, dit M. F. Leclerc, que les grains de verre allongés, blancs ou rouges, charment surtout les belles Comanches.

Quant aux enfants, ils vont généralement nus.

1 Le poids de la balie de coton peut être évalué à 500 livres anglaises environ.

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Pendant le séjour que fit M. Leclerc à San Felipe de Austin, on y annonça l'arrivée d'une centaine d'Indiens comanches, qui allaient aussi faire leur traité de paix à Houston. Ils montaient de petits chevaux sauvages qu'on appelle mustangs, et formaient avec leurs femmes et leurs enfants une grande caravane. C'était un officier texien qui leur servait de guide. La tribu des Comanches est restée puissante; on la redoute encore au Texas, où les traditions espagnoles lui ont fait une trop juste réputation décourage et de férocité. Ces Indiens s'arrêtèrent à la droite et un peu au-dessous de la ville, sur le bord du fleuve. Chacun d'eux rendit la liberté à sa monture et la lança dans la prairie : pour toute précaution, un long lacet de cuir pendant avait été attaché au cou des plus indomptables de ces animaux. Les hommes prirent leur pipe et se mirent à fumer gravement, sans presque jeter un coup d'œil sur la ville, et en observant ce rigoureux silence qui est le trait caractéristique de l'Indien. A peine descendues de cheval, les femmes coururent au bord du fleuve, couper des branches d'arbres qui, plantées en terre, entrelacées et recouvertes de peaux de buffalo (bison), servirent de tentes. Celle du vieux chef fut établie la première à une certaine distance des autres; elle était la plus spacieuse et la mieux construite; deux femmes qui paraissaient appartenir au vieux chef avaient été chargées du soin d'élever celte hutte.

De tous ces Indiens, celui dont l'accoutrement était le plus étrange, c'était certainement le vieux chef. Il avait pour vêtement une étroite ceinture rouge au milieu du corps, un habit bleu à collet rouge, des débris d'épauletles et des boulons de métal, habit analogue à ceux des gardes nationaux ou des soldats d'infanterie française, et un chapeau recouvert de toile cirée, comme ceux de nos postillons. Ce chapeau était celui d'un Mexicain qu'il avait tué peu de temps auparavant, dans une excursion sur les bords du Rio Grande. Les mœurs des Comanches nous sont peu connues. On sait qu'ils ne sont point cultivateurs, et que, semblables à certains Indiens de l'Amérique du Sud, ils ont appris à dompter le cheval.

« Au premier abord, dit M. Leclerc, on eut beaucoup de peine à s'entendre avec ces sauvages; le jeune officier lexien comprenait seul quelques mots de leur langue. Heureusement il se trouva parmi eux un pauvre enfant mexicain d'une douzaine d'années environ, qui put servir d'interprète. Cet enfant avait été enlevé par les Comanches après le massacre de sa famille, et fait esclave; il parlait très-bien leur langue et n'avait pas encore oublié la sienne. J'ai cru remarquer que la langue comanche ne manquait pas de douceur; les mots en sont singulièrement complexes et les sons gutturaux.

t> Le vieux chef connaissait le pouvoir de l'eau de feu, car, un jour qu'on lui en offrait, je le vis faire un geste qui indiquait qu'après avoir bu de ce dangereux breuvage, la tête s'appesantissait, et l'on tombait dans un profond sommeil. Les Comanches passèrent quatre jours à San Felipe sans qu'on eût à se plaindre de leur conduite. Le jeune officier texien, leur guide, avait été pris de la fièvre intermittente; mais, grâce au vieux chef, il recouvra promptement la santé. Quelques instances que je fisse, je ne pus obtenir du vieillard qu'il me communiquât son secret. En quoi consistait donc ce traitement héroïque? Le quinquina était-il connu de l'Indien? Cet arbre précieux n'a jamais été rencontré à la Nouvelle-Espagne, et, des régions habitées par les Comanches aux montagnes du Pérou, la distance est trop grande pour qu'on puisse un instant supposer les moindres relations. Peut-être ce vieux chef devait-il ses connaissances médicales à quelques Européens; je serais tenté de le croire, si j'en jugeais par le fait suivant : il fit un jour venir plusieurs enfants indiens et me montra leurs bras, qui portaient des cicatrices vaccinales parfaitement légitimes. Quelle que fût l'origine d'un pareil bienfait, il est certain que ces sauvages avaient compris et adopté ce moyen d'échapper au fléau le plus terrible qu'aient à redouter les Indiens.

MOEURS, USAGES ET COSTUMES. 257

» Dix jours plus tard, les Comanches étaient de retour à San Felipe, et les cris sauvages dont ils faisaient retentir la forêt de l'autre côté du Brazos, nous avertissaient de leur approche. Ils attendaient que le batelier leur prêtât le secours de son bac pour traverser le fleuve; mais depuis quelques jours la seconde crue du printemps avait commencé, et les eaux s'étaient élevées très-vite à plus de quarante pieds au-dessus de leur niveau moyen. Le fleuve était couvert de débris et de gros troncs d'arbres, dont quelques-uns portaient encore leurs racines, leurs branches et leur feuillage. Au centre seulement il était plus libre, le courant entraînant vers le bord cette masse énorme de végétaux. Il y avait donc pour le batelier péril imminent à traverser; mais quelques Indiens, ennuyés d'attendre, se jetèrent dans l'eau et atteignirent l'autre rive sans accident. Sur le soir on put enfin aller chercher tous les autres : notre vieux chef était du nombre; il portait à la main une longue tige de bamousacée, au sommet de laquelle était attaché un drapeau texien ». »

Le voyageur que nous venons de citer ajoute que les Comanches retournèrent à leurs tentes. La silencieuse gravité du chef avait fait place à une vive expansion. Il ne cessait de s'écrier : Houston ! Houston! puis se frappait la poitrine, et montrait les présents qu'il avait reçus du président. Vingt fois il renouvela ce manège, et se fit apporter un grand sac rempli de verroteries, de couvertures et de pièces d'étoffes rouges. Il était dans un état d'exaltation incroyable et témoignait la joie d'un enfant, en proclamant que Houston et lui étaient deux grands chefs, deux amis.

Cependant, lorsque les sentiments tumultueux, que la vue de tant de richesses avait fait naître, furent apaisés, le caractère de l'Indien reparut. 11 invitait les Texiens à entrer dans sa tente, et leur montrait des balles de plomb, en s'écriant : Polvora! polvora! (de la poudre! de la poudre!) et, avec un geste significatif, il étalait aux yeux des visiteurs de belles peaux de daim et de buffalo parfaitement préparées.

Le drapeau que portait le vieux chef indiquait suffisamment que le traité de paix avait pleinement réussi; mais il ne devait pas être observé longtemps de la part des Comanches. Cette troupe, qu'on venait d'accueillir à San Felipe, volait, quelques jours après, tous les chevaux qu'elle rencontrait dans les environs de Béjar. Trois Texiens, entraînés par la passion des aventures, ou par le désir de gagner de l'argent et d'ouvrir de nouvelles voies au commerce, avaient suivi les Indiens dans leurs sauvages retraites. Ces infortunés ne devaient jamais revoir leur patrie; l'un d'eux avait été assassiné longtemps avant que les sauvages eussent atteint leurs wigwams; quant aux deux autres, on n'en entendit plus parler.

Quelques autres tribus d'Indiens habitent les terres situées entre le San-Antonio et la rivière de la Vaca : ce sont les Tankoways ou Tarankowais, qui peuvent à peine mettre sous les armes une centaine de guerriers.

On voit aussi quelques peuplades de Chérokis, dont le territoire se trouve aux environs des sources du Natchèz.

1 Frédéric Lecîerc, Le Texas et sa révolution.

ÉTATS-UNIS

Le territoire de la république fédérale des États-Unis, depuis que la Louisiane et les Florides y ont été annexées, égale en étendue les plus vastes empires du monde. Séparée du Nouveau-Brunswick et du bas Canada par une ligne conventionnelle, l'Amérique- Unie se voit ensuite bornée, au nord, par une limite naturelle qui suit le fleuve Saint- Laurent, à partir d'une ligne tracée au nord du lac Champlain jusqu'au fleuve, et qui, en traversant les grands lacs Ontario, Érie, Huron et le lac Supérieur, la sépare des possessions britanniques du haut Canada.

La limite passe, à l'ouest de ce dernier lac, par les lacs Seiganah et Bois-Blanc (Whitewood) , le lac de la Pluie ( Rain-Lake) , et la partie occidentale du lac des Bois, et de là se dirige directement, à l'ouest, jusqu'à la rivière de Columbia. De là elle descend en ligne droite jusqu'au 42e degré de latitude, retourne ensuite, à l'ouest, jusqu'au 110e méridien, redescend jusqu'au 58e parallèle, se prolonge, à l'ouest, jusqu'au 103e degré de longitude, redescend encore jusqu'à la rivière Rouge (Red river), dont elle suit le cours jusqu'au lieu appelé Pecan-point, d'où elle redescend perpendiculairement jusqu'à la rivière de la Sabine, longue d'une centaine de lieues, dont elle suit les sinuosités jusqu'à la mer.

Son territoire présente, de l'est à l'ouest, une longueur de 1,250 lieues au nord et de 270 au sud, et une largeur de 485 lieues sous le 94e méridien. Sa superficie est évaluée à 313,000 lieues carrées, dont un quinzième est couvert d'eau. Ses côtes ont un développement de plus de 1,200 lieues, dont 800 sur l'Atlantique et 400 sur le golfe du Mexique.

Cette vaste contrée est partagée en deux parties à peu près égales par le Mississipi; mais, dans celle à l'est du fleuve, on compte deux millions d'hectares d'eau. En observant encore qu'il n'y a guère d'établissement européen au nord-ouest de la rivière des Illinois, on réduit à moins de 20 millions d'hectares l'espace dans lequel s'agite la civilisation américaine.

La population civilisée, qui surpasse le nombre de 12 millions, se trouve presque tout entière à l'est du Mississipi, et un cinquième de cette population est concentré dans les provinces qui formaient la Nouvelle-Angleterre. C'est de ce foyer primitif, ainsi que des autres États situés sur l'océan Atlantique, que les colons se sont répandus vers les contrées de l'intérieur et de l'ouest. Les États-Unis, qui surpassent en étendue le double de la Chine propre, sont plus de onze fois moins peuplés.

Le district du Maine, le plus septentrional de tous, forme, depuis 1820, un État divisé en dix comtés, renfermant une population de 400,000 habitants. La capitale est Portland, jolie ville de 12,000 à 13,000 âmes, où l'on remarque un observatoire d'où la vue s'étend au loin sur les innombrables îles qui bordent la côte.

Les Indiens Penobscott qui habitent ce pays, vivent paisiblement dans le giron de

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l'Église catholique.fLeurs sachens veillent à la sainteté des mariages, et lorsque tant d'autres tribus s'éteignent, leur population va tous les jours en augmentant.

Les habitants de l'État de New-Hampshire sont fameux par la construction des navires. Le principal port est Portsmouth, où l'on construisit l'America, vaisseau de 64 canons, lancé au mois de décembre 1782, et dont le congrès fît présent au roi Louis XVI.

Le Vermont, qui abonde en pâturages, a des bœufs et des moutons renommés. La population, évaluée à 300,000 âmes, fait un commerce assez considérable avec le Canada; dans la guerre contre les Anglais, en 1814, elle n'a pas démenti la réputation d'intrépidité qu'elle avait méritée dans les guerres de l'indépendance. Cet État a pour chef-lieu la ville de Montpellier.

Le Massachusets peut être placé au nombre des États de second rang; il renferme 600,000 habitants, et, d'après un voyageur récent, plus de 65,000 personnes sont occupées à l'agriculture, 36,000 dans les diverses manufactures de coton, de laine, de toiles, de verreries, de papiers, de savon, dans les fonderies, etc., et 14,000 dans le commerce; le surplus de la population est employé dans les administrations, dans l'instruction publique, ou comme artisans, et il y a bien peu d'oisifs. Aussi l'Européen qui visite cette contrée est-il frappé de l'aisance qui règne dans les familles, résultat de l'activité industrielle.

« Le dimanche, dit M. A. Levasseur, il est impossible de distinguer à la mise, et l'on pourrait même dire aux manières, un artisan de ce que l'on appelle dans la société un gentleman. La multiplicité des écoles et le droit qu'a tout homme de s'occuper des affaires publiques répandent jusque sur les artisans une instruction et une rectitude de jugement qu'on chercherait vainement dans les classes moyennes de France. » Boston est la capitale de cet État, et s'honore d'avoir donné le jour au célèbre Franklin. Aucune cité n'approche de cette ville pour l'élégance et la propreté de ses rues.

Le Massachusets a une milice régulière qui forme une armée de 50,000 fantassins, 2,000 cavaliers et 1,500 artilleurs avec 60 pièces de canon. Parmi les sectes religieuses, celle des congrégationalistes domine; elle adopte les dogmes de Calvin ; mais d'après son régime ecclésiastique, chaque congrégation des saints forme une société indépendante, gouvernée par ses propres chefs, et non par des synodes, comme chez les presbytériens.

Fondé par un ministre chassé comme hérétique par les congrégationalistes du Massachusets, l'État de Rhode-Island fut peuplé par des baptistes, secte qui adopte les dogmes de Calvin, et dont le régime ecclésiastique est celui des indépendants. Cette république tire son nom de Rhode-Island (l'île de Rhode), que le sol, le climat et la situation avaient fait regarder comme l'Eden de l'Amérique; mais que la guerre de l'indépendance a assez appauvrie pour que les effets s'en fassent encore ressentir aujourd'hui. La jolie ville de Providence, située sur le continent et qui a souvent 150 bâtiments marchands en mer, est un des deux chefs-lieux de l'État de Rhode-Island.

Ces quatre États forment, avec celui de Connecticut, le territoire de la Nouvelle- Angleterre. Le Connecticut est, relativement à la superficie, la plus peuplée de ces divisions; il renferme 30,000 habitants, presque tous congrégationalistes. Observateurs très-rigides des devoirs prescrits par leur religion, ils ne permettent pas que les dimanches on joue à aucun jeu chez soi, ni même que l'on monte à cheval ni en voiture dans l'intérieur des villes. Mais cette espèce de fanatisme est largement compensé par l'institution de leurs écoles et leur hospitalité qui sont dignes d'éloges. Dès 1811, le fonds des écoles s'élevait à i, 201, 165 dollars. — Le fermier de ce pays, libre, heureux, s'habille de bons draps fabriqués chez lui. L'état de la culture et celui des routes annoncent partout une civilisation déjà avancée.

MOEURS, USAGES ET COSTUMES

Le conseil législatif du Connecticut siège alternativement à Hartford et à New- Haven. Nous devons citer aussi Cornwal, célèbre par son école des missions étrangères, dont le but est d'instruire et de convertir à la religion chrétienne les indigènes de l'Amérique et de l'Océanie.

Le mouvement industriel et intellectuel qu'on remarque dans toutes les contrées de la Nouvelle-Angleterre est le résultat d'un fait d'une haute importance qui a présidé à la fondation de ses premières colonies. M. Alexis de Tocqueville s'exprime ainsi à cet égard :

« Les émigrants qui vinrent s'établir sur les rivages de la Nouvelle-Angleterre appartenaient tous aux classes aisées de la mère patrie. Leur réunion sur le sol américain présenta dès l'origine le singulier phénomène d'une société où il ne se trouvait ni grands seigneurs ni peuple, et pour ainsi dire, ni pauvres ni riches. Il y avait, proportion gardée, une plus grande masse de lumières répandues parmi ces hommes que dans le sein d'aucune nation européenne de nos jours. Tous, sans en excepter un seul, avaient reçu une éducation assez avancée, et plusieurs d'entre eux s'étaient fait connaître en Europe par leur talents et leur science. Les autres colonies avaient élé fondées par des aventuriers sans famille; les émigrants de la Nouvelle-Angleterre apportaient avec eux d'admirables éléments d'ordre et de moralité; ils se rendaient au désert accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants. Mais ce qui les distinguait surtout de tous les autres, était le but même de leur entreprise. Ce n'était point la nécessité qui les forçait d'abandonner leur pays; ils y laissaient une position sociale regrettable et des moyens de vivre assurés. Ils ne passaient point non plus dans le Nouveau-Monde afin d'y améliorer leur situation ou d'y accroître leurs richesses; ils s'arrachaient aux douceurs delà patrie pour obéir à un besoin purement intellectuel; en s* exposant aux misères inévitables de l'exil, ils voulaient faire triompher une idée. »

Le grand État de New-York 1 est arrosé par la belle rivière d'Hudson, et la plus grande masse de son territoire se prolonge derrière la Pensylvanie jusques aux lacs Ontario et Érié. En s'avançant au sud, ce pays jouit d'un climat plus modéré que la Nouvelle-Angleterre; mais c'est là que commence le domaine de la fièvre jaune. En 1731, cet État renfermait 50,291 habitants; en 1840 on y en a reconnu 2,400,000.

Le gouvernement fait sa résidence à Albany, qui s'agrandit rapidement, mais qui ne saurait effacer New-York, la plus commerçante et une des plus peuplées des villes de l'Amérique. New-York est située dans l'île de Manhattan; elle est le centre du commerce et de la librairie de l'Union. On y trouve plusieurs sociétés savantes. Si les anciens quartiers ont des rues étroites et tortueuses, les nouveaux sont composés de rues belles et larges. Parmi ces dernières on cite Broadway (rue Large), qui traverse la ville sur une longueur de plus d'une lieue, et qui a 80 pieds de large.

Le voyageur qui arrive à New-York doit, en descendant à l'hôtel, faire inscrire son nom sur un livre à ce destiné. Mais, en revanche, on ne connaît pas en Amérique cet esprit tracassier qui, dans toute l'Europe, met sur une même ligne l'homme qui voyage pour la science et le marchand. Il suffît, pour que vos malles ne soient point ouvertes, que vous déclariez, sur l'honneur, que vous n'avez rien de prohibé.

Les Anglais qui, sur le continent, montrent tant d'arrogance envers les étrangers, ne paraissent pas aimer à entrer en explication personnelle avec les Américains; et si quelque chose les blesse, ils n'osent même pas témoigner hautement leur mauvaise humeur.

Il n'y a qu'un seul hôtel à New- York, le Globe, qui soit établi à l'européenne et où

1 Nouvelle-York.

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l'on dîne séparément à la carte. L'arrangement si commode, en Europe, déloger à l'hôtel et de manger où bon vous semble, n'existe point en Amérique. On est obligé ici de payer ensemble logement et nourriture à tant par jour; si l'on veut êlre confortablement, il faut payer deux dollars et demi 1 par jour. Il est juste de dire qu'on fait jusqu'à quatre repas.

Tout en Amérique se fait méthodiquement et par tout le monde à la fois : dans les auberges, le signal de se réunir est donné par un gong chinois. A cet appel, les hommes se rendent dans la grande salle à manger, tandis que les dames et les personnes dont elles sont accompagnées gagnent une salle particulière. Le déjeuner se compose de thé, de café, de beurre et d'oeufs. A trois heures ordinairement, et à deux heures le dimanche, le gong retentit de nouveau, et les voyageurs se précipitent dans la salle à manger. Heureux ceux qui peuvent trouver une place, car il arrive souvent que la salle peut à peine contenir la moitié des convives. Les deux dernières collations ont lieu à sept et à dix heures du soir. Les vins se payent à part et sont à un prix très-élevé.

Vouloir jouir du chez soi dans l'hôtel, en se faisant servir dans son appartement, est une disposition coûteuse 2 et qui n'a pas de résultats satisfaisants. On se trouve, en effet, dans son propre salon à la merci des domestiques de la maison qui sont tous négligents et sans complaisance, bien qu'ils soient préférables à ceux dont on se sert en ville. On sonnera dix fois pour le même objet , et dix personnes différentes se présenteront à chaque coup de sonnette sans jamais vous apporter ce que vous avez demandé. Cela provient sans doute de ce que ces domestiques n'ont aucune gratification à espérer du voyageur. Ces individus sont presque tous étrangers. Il est extrêmement rare de voir un Américain entrer en service; sa fierté y répugne. Quant aux maîtres, ils ne savent pas traiter leurs domestiques, et cela se comprend assez : servis hier encore par des esclaves, ils le sont aujourd'hui par des hommes qui se croient leurs égaux.

On rencontre à New-York beaucoup de nègres qui, pour l'ordinaire, sont cochers, bateliers, commissionnaires. Ils sont libres, mais également avilis par la loi et par l'opinion publique. Il leur est défendu de contracter mariage avec les blancs, et l'on voit même rarement ces derniers causer avec eux. Ils sont paresseux et mauvais domestiques, mais excellents comme stewards ou garçons de table. Il en est un petit nombre de riches, et ils ont une église à part. Ils mettent une grande pompe dans leurs cérémonies, surtout lors des funérailles.

Le New- Jersey forme une espèce de péninsule qui commence, au nord, par des montagnes abondantes en minerais de fer et de zinc. Il renferme un grand nombre de rivières qui font mouvoir une multitude de moulins et d'usines; on n'y rencontre point de grandes villes; et la population de Trenton, la capitale, n'est que de 5,000 âmes. Parmi les habitants de cette province, qui se distinguèrent dans les guerres pour la liberté, quelques-uns descendent de ces Hollandais qui avaient compris le Jersey oriental avec le New-York sous la dénomination de Novum-Belgium. Il y a encore des descendants des Suédois qui, établis sur la Delaware, avaient tenté de fonder une Nouvelle-Suède. — Ces deux faibles colonies ont été absorbées dans le grand nombre d'Anglais, principalement quakers qui vinrent chercher la liberté religieuse dans cette contrée.

La Pensylvanie ou Pennsylvanie forme la transition entre les zones chaude et froide

1 Le dollar vaut 5 fr. 50 c.

2 Celui qui veut joindre un parlour (salon) à sa chambre à coucher, doit payer pour cette location 3 dollars.

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des États-Unis, et des constitutions robustes peuvent seules résister aux brusques changements qui naissent de cette position. Les Pensylvaniens se distinguent par leur activité, leur courage et leurs bonnes mœurs. Plus éclairés que ceux du New-York, plus tolérants que ceux de la Nouvelle-Angleterre, les habitants de la Pensylvanie ne sont pas corrompus par l'esprit exclusif du commerce, et dédaignent les préjugés qui, dans les États du sud, accompagnent une classe d'esclaves. La constitution démocratique repose sur de bonnes institutions municipales; la tolérance religieuse n'a de bornes que celles de la morale universelle, et celte conscience de l'homme qui se refuse à l'athéisme. La population est, pour un tiers, composée de quakers et d'Anglais épiscopaux, qui habitent Philadelphie et les comtés de Chester, de Bucks et de Montgomery, — Les Irlandais, en général presbytériens, occupent les conlrées de l'ouest et du nord; on les nomme quelquefois Ecossais-Irlandais, parce qu'ils sont pour le plus grand nombre originaires du nord de l'Irlande. — Les Allemands sont au nombre d'environ 150,000 à 200,000 individus, répandus dans les comtés de Lancastre, d'York, de Dauphin et de Northampton, ou sur les premières rampes des montagnes Bleues; ils descendent des Allemands qui vinrent de la Souabe et du Palatinat.

La milice de cet État ne dépasse pas 116,000 hommes, ce qu'il faut attribuer à la doctrine religieuse des quakers, laquelle leur défend de prendre les armes.

La ville principale de cet État est Philadelphie, grande place de commerce qui a 200,000 habitants, y compris ceux des faubourgs* Elle fut construite sur les plans de William Penn, fondateur de la province; ses rues principales ont cent pieds de largeur, et cette ville est la première des États-Unis pour la variété, la richesse et la supériorité de ses manufactures.

Parmi les nombreuses institutions publiques de celte ville, nous devons mentionner le Penitentiary , établissement qui a donné lieu à tant de controverses, mais dont le mérite est certain, puisque le détenu en sort corrigé ; il n'y a pas d'exemple que celui qui en est une fois sorti, y ait été ramené pour un crime nouveau.

Cet établissement a pour principe le solilary confinement (réclusion solitaire). Chaque prisonnier, séparé des autres, est seul dans sa cellule, qu'il ne peut quitter que le jour de l'expiration de sa peine, laquelle peut avoir une variation de une à douze années de détention. Jusqu'à cet instant, toute communication lui est interdite, non-seulement avec ses compagnons d'infortune, mais encore avec les étrangers qui visitent cette importante institution, à moins que ces derniers ne soient munis d'une permission spéciale du directeur, ce qui est très-difficile à obtenir. Le prisonnier est donc tout à fait solitaire, et n'a d'autre distraction que celle que lui fournit son travail, et qui seule peut lui faire supporter ce terrible isolement. Il devient laborieux, forcé par la nécessité, par le désespoir, pour combattre l'ennui, les tourments de sa réclusion. Il résulte de cette nécessité, l'habitude, le besoin du travail, qui devient tel, que, pour infraction à la discipline, il n'est pas d'autre punition que d'en priver les prisonniers, pour un ou plusieurs jours, selon la gravité du fait.

Nous pensons que, pour donner une idée plus précise de ce système, il est bon de donner quelques détails succincts sur la construction et l'organisation intérieure de la prison. C'est ce que nous allons essayer de faire.

Au milieu d'une vaste cour, ceinte d'une très-haute muraille, se trouve le bâtiment, composé d'une rotonde, d'où sept corridors très-longs partent du centre comme autant de rayons. Trois de ces corridors ont un étage supérieur, et les uns et les autres contiennent les cellules des prisonniers, qui y sont rangées symétriquement chacune avec sa porte en fer s'ouvrant du dehors; de sorte qu'un gardien placé au milieu de la salle suffit pour veiller sur tous les corridors du rez-de-chaussée, qu'il parcourt de l'œil en

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quelques secondes. Chaque cellule occupe un espace de huit pieds de large sur douze d'élévation ; elle ne reçoit le jour que par le haut, au moyen d'une fenêtre très-étroite. La chaleur y est amenée en hiver au moyen de tuyaux en métal, chauffés avec de l'eau chaude; d'autres tuyaux sont tenus propres par de l'eau qu'on y fait passer tous les jours. Un enclos deux fois aussi long que la cellule et entouré d'une haute muraille se trouve joint à chacune des cellules du rez-de-chaussée, afin que le prisonnier puisse y prendre l'air pendant une heure chaque jour. Il sort et rentre à cet effet de sa cellule par une petite trappe placée vis-à-vis de la porte, et qui s'élève et redescend à l'aide d'un mécanisme extérieur. Le prisonnier ne peut pas plus être vu dans cet enclos que dans sa cellule même, excepté par le gardien placé au sommet de la rotonde pour surveiller les prisonniers, qui doivent tous, à la même heure, passer dans l'enclos où chacun d'eux reste isolé. Les femmes, qui occupent l'étage supérieur, ne pouvant avoir l'avantage de ce petit enclos, ont par compensation chacune deux cellules.

On introduit la nourriture des prisonniers dans les cellules par une ouverture pratiquée dans la porte et fermant à clef. Elle se distribue trois fois par jour : en hiver, à sept heures du matin, à midi et à cinq heures du soir; en été, à six heures, à midi et à sept heures du soir. Le déjeuner se compose d'une boisson faite avec du cacao, appelé coco, et du pain. A midi, ils ont du bouillon, trois quarts de livre de viande et des pommes de terre. Le soir, une bouillie de maïs et de mélasse.

Le nombre des cellules est de cinq cent quatre-vingt-dix, pouvant contenir un nombre égal de prisonniers, qui ne sont surveillés que par douze gardiens sans armes.

Le travail des prisonniers consisle en tisseranderie ou en cordonnerie, et ils y sont instruits, dans les commencements, par les gardiens, qui, du reste, ont la consigne d'éviter, autant que possible, toute conversation avec eux. On fabrique chaque semaine, dans la prison, jusqu'à cinq cents paires de bottes et de souliers. Le revenu que l'on en tire est destiné à couvrir les frais de l'établissement, et les prisonniers n'en reçoivent absolument rien, même lors de leur sortie.

Les dimanches et les jours de fête, on ouvre les portes des cellules pendant le service divin, qui se dit avant et après midi. Le prisonnier reste derrière sa porte entr'ouverte , de sorte qu'il peut entendre le prédicateur placé au bout du corridor; mais il ne peut pas plus le voir qu'il n'en est vu. Tout est arrangé de manière à ce que le détenu ne puisse être connu de personne. Aussitôt que la sentence qui le condamne a été prononcée, on le conduit au Penitentiary dans une voiture fermée de tous côtés. Avant de le faire descendre, on lui couvre la tête d'un mouchoir noir, et deux hommes, le tenant sous les bras, le mènent jusqu'à sa cellule, de sorte qu'on ne peut le reconnaître, tandis qu'il n'a lui-même aucune idée du local où il se trouve. Après avoir subi sa peine, il est reconduit de la même manière, et il quitte la prison sûr de n'avoir été vu que par le gardien, et que personne, excepté le directeur, ne sait son nom; car il ne connaît pas lui-même ceux des autres prisonniers.

Malgré l'excellence de ce système de réclusion, toutes ces précautions rappelleraient un peu, par leurs formes, celles de l'inquisition, si l'on ne songeait au résultat que l'on s'est proposé et que par ce moyen l'on obtient mieux que par tous ceux employés jusqu'à ce jour.

Selon M. Isidore de Lowenstern, il n'est point, dans l'Union, de ville d'un esprit aussi social que Philadelphie. « S'il n'y a que peu de voyageurs, dit-il, qui aient fait cette remarque, c'est qu'ils avaient négligé de se munir des recommandations nécessaires pour être admis dans la bonne société, et que la facilité avec laquelle les connaissances se font généralement aux Élats-Unis, leur avait fait regarder cette précaution comme inutile. Mais c'est cet abus même qui a rendu l'admission aux cercles de ce

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que je nommerai l'aristocralie de Philadelphie si difficile ; nouvelle preuve de la maxime que les extrêmes se touchent, »

On n'est pas dans l'habitude d'inviter au dîner, qui se fait dans la journée; les réunions ont lieu le soir, soit pour prendre le thé, soit pour assister à des soirées qui se terminent par des soupers. Cet usage paraît résulter de ce que la société dont nous parlons se compose d'avocats, d'employés de l'État, de négociants, etc., en un mot, des personnes occupées dans le jour. Il ne reste donc que la soirée, le dimanche étant, ainsi que dans toutes les contrées où domine le rite anglican, consacré aux exercices pieux.

Deux motifs nous engagent à nous arrêter aux mœurs de Philadelphie : l'un, c'est qu'elles donnent l'idée la plus juste de la classe supérieure des Étals-Unis; le second, c'est que, ainsi que le dit l'écrivain cité plus haut, ces coutumes paraissent être sur leur déclin et qu'on n'en parlera bientôt plus que, comme chez nous, des manières du bon vieux temps. On voit en toutes choses percer le désir d'imiter les façons et le luxe européens. Les distinctions de rang ont, en Amérique, leurs partisans aussi zélés que dans l'ancien monde; seulement cette tendance ne peut être ostensible. Déjà les négociants et les gens d'affaires ont soin de séparer leurs demeures de leurs bureaux : les comptoirs, les magasins ont leur place assignée près de la rivière; leur habitation en est éloignée autant que possible.

L'idée que la fortune et la position sociale ne leur constituent aucune prérogative, est insupportable aux femmes, qui émettent leurs opinions antirépublicaines avec une franchise au moins égale à la dissimulation de leurs maris. Les dames déploient donc toute leur adresse, toute leur sollicitude pour établir entre elles et les classes inférieures une ligne de démarcation ; et tandis que le mari, quelque dignité qu'il occupe, surtout s'il est dans la magistrature, devra distribuer des poignées de mains à tout savetier, la femme évitera soigneusement toute personne dont la condition ne lui paraîtra pas égaler la sienne.

Comme conséquence de cette distinction, on remarque dans les soirées de Philadelphie une société composée en grande partie de personnes bien élevées, et la différence de leurs manières avec les nôtres ne saurait être attribuée à un défaut de sentiment des convenances; elle résulte plutôt de causes locales, de la diversité des moeurs et coutumes de chaque pays.

L'étranger est frappé tout d'abord du respect, de la déférence dont on entoure les femmes, de la place qu'elles occupent dans la société américaine. Afin de masquer son insouciance pour le charme de leur présence, l'Anglais prodigue aux dames une sorte de considération; mais il n'en est pas de même chez les Américains : leurs témoignages de soumission illimitée sont réels; et si les femmes n'ont pas, au Nouveau-Monde, des adorateurs chevaleresques, elles ont assurément des serviteurs très-humbles.

Nous empruntons le passage suivant à M. Isidore de Lowenst'ern :

« Ladies..., à ce mot magique qui annonce leur approche, comme celle de souverains, tout homme se lève, soit à table, soit au spectacle, avec les signes du plus profond respect. En tout lieu on doit leur céder les premières et les meilleures places, devoir désolant, mais impérieux pour ce pauvre Américain, si heureux quand il a une fois réussi à placer son corps et ses jambes dans le repos le plus complet. Alt for Ladies (lout pour les dames) ! s'écriait un vieil Américain, ivre et en lambeaux, faisant le Ganymède d'une vieille sorcière à laquelle il offrait un verre de gin. »

On retrouve les prérogatives des femmes aussi bien dans les transactions civiles que dans les rapports sociaux; en revanche, ces dames sont assujetties à une contrainte qui nulle part n'est poussée aussi loin : chaque personne se constituant gardienne de

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la vertu de l'autre, toutes doivent veiller sur leur conduite, au moins en apparence, avec un soin rigoureux.

La beauté des dames est remarquable; rarement en d'autres endroits on voit autant de belles figures réunies. Aux charmes d'un joli visage, elles joignent encore l'esprit et l'amabilité. Malheureusement tous ces avantages sont perdus pour la société; car la contrainte qui leur est imposée les oblige à paraître froides et guindées, à dérober, sous le voile d'une indifférence glaciale, le plus admirable attrait de leur sexe, les grâces. L'enjouement en société exposerait, sous un régime puritain , à la perte de la réputation, et les Américains pensent que Varistocralisme est incompatible avec des manières vives et pleines d'aisance : aux prétentions des classes inférieures, ils ne savent opposer d'autre barrière qu'une roideur qui, pour être ici de bon goût, serait fort ridicule chez nous.

« Je m'entretenais un soir dans un cercle avec une dame, dit M. de Lowenstern : sa conversation était libre, aisée, engageante san&pruderie ni affectation, et elle y mettait l'abandon, mais la réserve de la bonne compagnie du continent de l'Europe, où elle avait passé plusieurs années. — Quelle femme aimable! dis-je en m'adressant à mon voisin après l'avoir quittée! — Oui, fut sa réponse; mais..., enfin..., l'on dit..., l'on croit..., il paraît... — Qui donc, après cela, voudrait être aimable dans un tel pays? La coutume usitée en Angleterre, mais observée ici avec encore plus de rigueur, de ne pouvoir adresser en société la parole à aucune dame ou demoiselle qu'on ne lui ait été présenté dans toutes les formes, est des plus gênantes. Et même, après avoir été présenté en règle, l'étranger n'ose encore, cette première fois, s'entretenir avec la dame que peu de moments; il est toujours observé, et une conversation soutenue entraînerait de suite des chuchotements. Plus une dame est belle et aimable, et plus elle est en butte aux observations, ce qui ôte tout le charme de leur société et les rend froides, ou plutôt embarrassées.

» En Europe, si l'on est présenté à une dame ou placé près d'elle, dans toute réunion où le ton de la maison est une garantie que l'on n'y rencontrera que des personnes convenables, c'est elle qui fera les frais de la conversation, qui mettra l'étranger à son aise. Combien de questions générales la dame ne peut-elle pas lui adresser, sur son arrivée, le séjour qu'il veut faire, et tant d'autres qui sont également sans conséquences; tandis que l'étranger ne peut se borner qu'à des réponses, de crainte d'imiter ce jeune imbécile qui, sur la recommandation de son père de demander à tout le monde des nouvelles de leurs enfants, fit cette question à certain abbé! Mais ce n'est pas ici qu'un étranger pourra trouver cette facilité; la dame restera roide, et, quelques moyens qu'elle possède, muette comme une statue, attendant que l'étranger entre en matière, peut-être même qu'il lui adresse un compliment à V américaine : malheur à lui s'il ne sait en trouver! Enfin la conversation reste languissante, et souvent c'est au moment où elle commence à s'animer, qu'il faut l'interrompre. »

Les dames sont toujours mises avec le plus grand luxe, même pour rester chez elles; elles se servent pour leur toilette de la soie et des étoffes les plus coûteuses, même quand leur fortune n'est que médiocre. Celles qui sont riches se font un point d'honneur de suivre les modes parisiennes. Elles étalent une profusion de fleurs; mais elles ne portent pas ordinairement de joyaux.

Dans toute réunion, la simplicité républicaine règne parmi les hommes. Avant d'entrer dans un salon, ils déposent leurs chapeaux, ce qui leur donne une contenance raisonnablement embarrassée. Au reste, ils sont préférables avec leur roideur naturelle, que lorsqu'ils veulent singer le faskionable ; car alors ils sont d'un ridicule achevé; et mieux vaut encore les voir faire le télégraphe avec les bras qu'avec le chapeau.

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Un fait digne de remarque dans les mœurs des États-Unis, c'est le libre arbitre laissé aux jeunes personnes, lorsqu'il s'agit du choix d'un mari. La coutume ne permet pas aux parents d'intervenir dans cette importante affaire. Il suffît que le prétendant soit accepté par la demoiselle : elle lui apportera sa dot, quelque considérable qu'elle puisse être. Celte indépendance a parfois de tristes conséquences. Ainsi, l'on a vu des demoiselles appartenant aux premières familles de l'Union, s'attacher à des aventuriers sans nom, qui souvent même étaient mariés dans leur pays. Dépouillées de leur apport en mariage, et aussitôt abandonnées, ces infortunées n'ont plus qu'à déplorer l'irréparable malheur dans lequel les a jetées leur aveuglement propre et celui de leurs père et mère, ou plutôt la misérable vanité de tous; car ces unions n'ont pour motifs qu'une ridicule ambition qui pousse les Américains à rechercher pour leurs enfants un rang et des titres qui ne se trouvent que parmi les étrangers.

Ceci nous conduit à rapporter une petite aventure arrivée à M. de Lowenstern, dans une des villes des États-Unis. Nous laisserons parler le voyageur :

« J'étais, dit-il, en visite chez madame G...., lorsqu'une dame entre dans l'appartement avec beaucoup de pétulance, et, les how do you do, my dear, à peine échangés, elle se met à me toiser de la tête aux pieds et à demander de suite : The gentleman

h a stranger? (Monsieur est étranger?) Madame G.... se hâte de présenter M. L ,

ami du comte de « Donc un Français! » s'écrie la dame (et un comte, pense-t-elle,

mais en se gardant bien de le dire tout haut). « Non, un Allemand. — Comment, un Allemand? mais j'en suis charmée! Quelle excellente rencontre! Ma fille étudie l'allemand; elle a eu pour maître le docteur X. , de Berlin. Quelle bonne occasion de vous faire parler ensemble! Pouvez-vous venir aujourd'hui? Pouvez-vous venir demain? »

» Madame G...., qui sentait l'inconvenance des manières de son amie, se chargea de répondre pour moi, en disant que j'aurais cet avantage probablement le lendemain. La dame de la prendre au mot, et, s'adressant à moi : « Pouvez-vous venir nous voir demain à midi? voici mon adresse. Où est ma carte? Je ne trouve pas ma carte; mais c'est vraiment désolant! (Elle fouille dans son ridicule....) Ah ! la voici. Mistress Quiss..., twenlij fiflh street. Venez à midi, à midi précis ; vous demanderez Mis Iress Quiss.... N'oubliez pas; vous avez mon adresse, Mistress Quiss...., twenty fiflh slreet. » Puis, s'adressant à madame G...., « Quel plaisir! un Allemand ; je suis folle de cette nation et de leur langue. Gcethe est mon auteur favori.... A propos, comment le prononcez-vous, monsieur? Ah bien! très-bien! vous prononcez tout autrement que le docteur X., etc., etc. »

» Je pris congé de cette dame, assez décontenancé, et je m'en allai avec la précieuse adresse. Le lendemain je fus exact; à midi précis je me rendis à son invitation. On m'attendait, et je fus introduit au premier. Mistress Quiss.... me reçut avec beaucoup de grâce. « Charmée de vous voir, M. L.... » Puis, me présentant à sa fille, qui était assez jolie : Miss Quiss...., voici M. L...., le German gentleman. » Mais la jeune miss n'était pas encore disposée à nous accorder la faveur de sa compagnie; il fallait bien se faire désirer, attendre un peu. Elle continua donc à jaser pendant toute une demiheure avec une dame qui était sur le point de partir, et qui déjà même tenait la porte pour s'en aller.

» Cependant la maman, tout en jetant sur sa fille des regards courroucés, s'entretenait avec moi, et faisait rouler la conversation sur les distances qui séparent les diverses classes de la société, et sur la nécessité de maintenir ces distinctions. Je ne pus cacher ma surprise d'entendre la bouche d'une républicaine exprimer de pareils sentiments : « Où donc avez-vous jamais rencontré une femme républicaine? » s'empressa-t-elle de me répondre avec un orgueil tout féodal; et elle continua, pour me convaincre entièrement de la pureté de ses sentiments aristocratiques, à se lamenter

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sur les désagréments auxquels une dame de condition (papa élait peut-être le petit-fils d'un tailleur) se trouvait exposée en Amérique par la hardiesse du mob, c'est-à-dire de la canaille, affirmant qu'on ne pouvait se préserver de ce contact impur qu'en évitant avec cette classe toute espèce de relation, en se barricadant chez soi pour jouir de son intérieur. Or, par ce mot intérieur, il ne faut pas entendre que madame s'occupe des soins du ménage. En Amérique, c'est le mari qui conduit la maison, qui va le matin au marché faire les emplettes, tandis que madame étudie Schiller ou Goethe, ou discute la façon ou le prix d'une robe avec un des descendants de ses aïeux resté fidèle au métier.

» Mademoiselle trouva enfin qu'il était temps de ne pas seulement me faire admirer la beauté du revers de sa taille, et, sans laisser à sa mère le temps de continuer son discours, chose au reste qui n'était pas facile, elle commença à me parler allemand, secondée dans la conversation par une de ses amies qui venait d'arriver, et avec laquelle elle entama une discussion germanique, après avoir croisé avec beaucoup de grâce ses jambes l'une sur l'autre. Nous avions donc tout le temps, maman et moi, de continuer notre discours sur la distinction des classes; mais, voyant qu'elle n'avançait pas vers le but principal qu'elle se proposait dans cette conversation, et qui était d'apprendre si dans mon pays j'appartenais au mob ou à la classe des gens de condition, elle laissa tomber ce lieu commun, et recommença sur le chapitre des langues.

» Mistress Quiss.... « Je suis toujours heureuse quand j'entends parler allemand (sourire modeste de ma part), et je me flatte d'être une grande amie de votre nation. J'adore les Prussiens. — (Je crois devoir sourire une seconde fois.) Je suis né Autrichien, madame. — Vraiment ! Mais c'est égal, vous parlez tous la même langue. — Oui, madame, mais on ne loue pas trop l'idiome de l'Autriche. — Oh ! faites-le-nous entendre. Mais parlez donc, miss Quiss.... (Or la langue de la jeune miss n'était pas encore restée une seconde en repos.) — Mais, chère maman, vous voyez bien que nous ne parlons qu'allemand, c'est si drôle; cela nous divertit beaucoup. » Madame, s'adressant à moi : « Ma fille parle aussi français. Parlez donc français avec M. L.... » Nous parlâmes français, puis italien. Je fis compliments sur compliments. Madame Quiss.... devenait de plus en plus charmante. « Mais, monsieur L...., vous parlez donc toutes les langues? » Obéissant à une sotte vanité, je réponds d'un air modeste : « Ah! seulement quelquesunes. — Eh bien, lesquelles? — Telle langue, telle autre, puis celle-ci.... — Mais c'est prodigieux! Et laquelle de ces langues préférez-vous? — Moi (avec beaucoup de satisfaction), le turc. » La demoiselle : « Ah le turc! je voudrais bien entendre parier turc; de grâce, dites-nous-en quelques paroles. » Je pince ma bouche très-gracieusement, puis je commence : « lier d'il liassederim ghusell kess aghessi '. » Madame s'écrie : « Mais c'est charmant. Qu'est-ce que cela veut dire? » Je traduis. La mère et la fille sourient de la manière la plus aimable. Mistress Quiss.... : « C'est très-amusant, et j'espère bien que vous nous ferez le plaisir de venir nous parler turc quelquefois. » La jeune miss ne bouge plus sur sa chaise, et devient attentive. — Mistress Quiss.... « Comment avez-vous donc fait pour apprendre cette langue? — Madame, j'ai parcouru l'Orient, et c'est dans ce voyage que j'ai appris le turc et quelques mots d'arabe. — Ah ! mon Dieu ! que de choses intéressantes vous avez dû voir! » Je m'aperçois avec satisfaction que j'inspire un intérêt toujours croissant, et je commence à prendre grand plaisir à la conversation. « Que c'est beau d'avoir vu tant de choses, d'en pouvoir entretenir ses amis1! Mais, en vérité, je crois que cela doit vous suffire maintenant. Ne trouveriez-vous donc aucun charme dans les jouissances de la vie domestique? — Il est vrai, madame,

1 J'aime toute langue parlée par une jolie demoiselle.

MOEURS, USAGES ET COSTUMES. 260

chaque chose a son temps. » Madame Quiss...., continuant sur ce chapitre qui semble l'intéresser vivement : « N'avez-vousdonc pointdeparenls, pointd'amisdansvotrepatrie? — J'en ai, madame, mais ils ne me gênent nullement; ma famille a dû se faire à mes nombreuses absences. » Madame Quiss...., avec la curiosité la plus marquée : « Avezvous des parents bien proches? » Puis elle ajoute, comme en badinant : « Mais vous n'êtes point marié? » Et moi, tombant de mon haut, tout déconcerté : « Pardon, madame, je le suis. » Mistress Quiss...., avec un sourire amer : « Vous êtes marié! » (Avec mépris) : « Ah! » (Avec force) : « Et où aviez-vous laissé votre femme pendant votre voyage en Turquie? » Je réponds, tout bouleversé : « Mais, madame, elle m'accompagnait.— Vraiment, et.... » (Changeant de ton, avec une amabilité forcée, et les lèvres pincées) : « Vous allez souvent au spectacle? — Quelquefois, mais.... — Votre littérature est excellente.... » (Puis, se tournant vers sa fille) : « Que faites-vous donc, mademoiselle? Vous oubliez que vous avez donné rendez-vous à votre modiste. — Il est vrai, chère maman. » Miss Quiss.... et son amie se lèvent, et recommencent à s'entretenir, mais cette fois en bon anglais. Je m'aperçois avec effroi que je suis le sujet d'une conversation satirique; je regarde tour à tour la mère et la fille; enfin, ne comprenant plus rien à ce changement subit, à ce froid glacial pour l'intéressant Allemand, je prends le parti de me lever. Madame Quiss.... , sans bouger de son sofa, et d'un signe de tête fait avec toute la grandezza amerïcana, c'est-à-dire à la manière d'une pagode chinoise, s'empresse de me congédier. Je me tourne vers mademoiselle, elle me présente de nouveau le revers de la taille.

» Tant de grâces me rendent enfin à moi-même. Je prends la liberté de regarder fixement madame Quiss...., je souris, et mes yeux semblent lui dire, en parodiant Hamlet :

Oui, mon crime est horrible, abominable, affreux; Mais est-il donc plus grand que la bonté des dieux ?

Mais voilà que je tombe moi-même dans le goût des Américains, qui ne peuvent rien écrire, fût-ce même une dissertation sur Part de Carême, sans y mêler de la poésie.

» Cependant le signe de tête se répète d'une manière plus impérative, et madame Quiss.... clôt l'entrevue en me disant d'une voix sépulcrale : I hope to see you again 1 ! ce que l'on pourrait traduire, en bon français, par : Va-t'en au diable.... imbécile. »

Le petit État de Delaware, qui a pour capitale Dover ou Douvres, est florissant par son agriculture.

L'État de Maryland est surtout riche en tabacs. Séparé en deux par la baie de Chesapeake, il a pour capitale la petite ville d'ANNAPOLis, siège du gouvernement.

Le district Fédéral ou de Columria forme un territoire qui appartient à toute l'Union; c'est la plus petite des divisions politiques des États-Unis : elle ne dépasse pas en superficie 147 kilomètres. Au milieu s'élève la Cité-Fédérale, à laquelle on a donné le nom illustre de Washington, ville qui depuis 1801 est la résidence du gouvernement central.

Le Capitoie s'élève sur une éminence des plus belles, d'où l'œil découvre toutes les parties de la ville et la vaste étendue des campagnes environnantes. C'est un grand et bel édifice surmonté de trois dômes, et bâti en pierre de taille à gros grains, dont la teinte légèrement jaune n'a rien de désagréable à l'œil. Il renferme deux salles spacieuses destinées aux séances de la chambre des représentants et du sénat, une autre pour les assemblées de la cour suprême des États-Unis, et une troisième pour

* J'espère vous revoir, monsieur.

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la bibliothèque nationale. Il fut incendié en 1814 par les Anglais, qui se conduisirent comme des Vandales lorsqu'ils prirent Washington; mais aujourd'hui, il est sorti de ses cendres, plus vaste et plus riche qu'à cette époque. « La chambre des représentants est une magnifique salle de forme circulaire, de quatre-vingt-seize pieds de diamètre et de quarante-huit de hauteur. Quatorze colonnes de marbre soutiennent le dôme, et sont réunies sous la corniche par des festons de damas rouge. La galerie pour le public, élevée de vingt pieds au-dessus du sol de la chambre, règne dans toute l'étendue derrière les colonnes. Au centre est assis le président, du fauteuil duquel sept passages vont rayonner à la circonférence; les membres sont placés sur des sièges disposés en rangées concentriques, faisant face au président. Chaque membre a un fauteuil bien rembourré, et un pupitre muni de tout ce qui est nécessaire pour écrire, au-dessous duquel est un tiroir fermant à clef. » La salle où se réunit le sénat est plus petite, mais de la même forme que celle des représentants : le diamètre de l'hémicycle n'est que de soixante-quinze pieds.

Le territoire compris sous le nom de Virginie s'étend depuis la baie de Chesapeake jusqu'aux rives de l'Omo. Ce pays est partagé en deux parties par les montagnes Bleues, ou les Alleghanys. Celle de l'ouest a de magnifiques points de vue et ressemble à un parc immense; l'autre enrichit les cultivateurs par l'excellent tabac, le froment et le riz qu'elle produit. La première est presque exclusivement habitée par des blancs; la population de la seconde est en grande partie formée d'esclaves noirs ; et tandis que le culte presbytérien domine dans les montagnes de l'ouest, le rite anglican règne dans la portion orientale. On rencontre le long des montagnes Bleues une race d'habitants très-forts et très-grands; on voit rarement parmi eux un homme qui ait moins de six pieds de haut.

Il existe entre les riches et les pauvres une distinction touchante qui rend le gouvernement plus aristocratique que celui des autres États ; mais le petit nombre d'hommes riches, éclairés et intelligents, qui forment l'oligarchie virginienne, a montré, dans les affaires générales de la confédération, l'esprit le plus opposé à la monarchie; c'est dans ce sens qu'on a désigné la Virginie comme le siège de l'esprit démocratique. Dans cette patrie de Washington et de Jeiferson , on néglige les sciences et les lettres. Les gens du bas peuple s'enivrent et se battent avec toute la fureur des sauvages; dans leurs combats, un œil poussé hors de l'orbite, une oreille arrachée à coups de dents, ne comptent pour rien. Les Virginiens riches aiment les courses à cheval, ce qui les a engagés à élever des chevaux excellents. Livrés à des plaisirs champêtres, ils fuient le séjour des villes. Il en résulte que la capitale, Richmoind, ne contient pas plus de seize mille âmes.

La population de la Virginie s'accroît lentement; les finances paraissent être dans un état satisfaisant; on connaît ici une taxe sur les propriétés, pour le principe de laquelle les autres Anglo-Américains témoignent une telle répugnance qu'on n'a jamais pu l'établir parmi eux.

La Caroline du nord ne possède qu'un bon port de commerce, appelé New-Bern. La plus grande partie du territoire est une forêt à goudron, lequel forme la principale branche d'exploitation ; on élève aussi des bêtes à cornes et des porcs dont la viande est exportée aux Antilles. Près de la petite ville de Charlotte, dans la partie méridionale, on exploite des mines d'or importantes et des dépôts d'alluvions aurifères très-riches; cette exploitation occupe 20,000 individus, et produit, année commune, une valeur de 4 à 5 millions de dollars.

En parcourant cet État, on s'aperçoit partout que l'on approche des régions tropicales; la douceur du climat, la couleur des naturels, le nombre de nègres employés

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aux travaux pénibles, enfin la culture du riz, du tabac et du coton, en fournissent des preuves à chaque pas.

Pourvus de talents naturels, mais n'ayant aucune instruction, les Caroliniens du nord vivent dans l'indolence, au sein d'une contrée fertile. On ne leur connaît aucune espèce de religion, et ils sont trop adonnés aux plaisirs sensuels; mais ils sont hospitaliers. Dans les montagnes, les nouveaux colons, d'origine irlandaise ou écossaise, conservent un rigide presbytérianisme; ils ont des mœurs sévères et un grand amour du travail.

La Caroline du sud a pour capitale Columbia, qui est le siège du gouvernement. Le haut pays jouit d'un climat tempéré, tandis que les côtes éprouvent de très-grandes chaleurs.

Ce pays exporte du riz, de l'indigo, du tabac, des peaux, du coton, du bœuf, du porc, de la poix, du goudron, de la térébenthine, de la cire végétale , des bois de construction, des cuirs et des plantes médicinales.

Durant la mauvaise saison, Charleston, ville de 55,000 habitants, est le rendez-vous des riches planteurs; la politesse et l'urbanité de ses habitants en rendent le séjour agréable. Les Charlestonnais , hors de leur commerce, n'ont que de bien médiocres connaissances; en revanche, ils ont une santé excellente; leurs amusements consistent à tirer au blanc, à jouer à la paume à la manière basque, et à voir des courses de chevaux; les dames sont renommées pour la vivacité de leur danse.

La Géorgie, qui, pour le sol et le climat, ressemble à la Caroline du sud, a des mines d'or qui produisent annuellement plus d'un million de revenu. Le coton, abondant ici, passe pour être d'une qualité supérieure. Milledgeville, chef-lieu de cet État, n'a que 2,500 habitants; mais sa fondation ne date que de 1807.

La Floride ne formait qu'un district; mais, au commencement de 1840, elle s'est constituée en État, et a adopté une constitution. Ce pays offre le même climat que le précédent, avec un plus grand nombre de lacs, de marais, de plaines sablonneuses, et de savanes privées d'arbres.

Sous les rapports historique et physique, cette contrée est inséparable des États-Unis.

Fondé en 1848, l'État d'iLLiNOis, tire son nom du peuple ainsi appelé. Ses villes sont peu considérables; et Vandalia, son chef-lieu, n'avait, en 1850, que 500 habitants; M. d'Orbigny lui en donne 1,500.

Les Sawanees, les Illinois et les Potowatomies, peuplades indigènes de rillinois et de l'Indiana, ne sauraient se déterminer à une vie sédentaire et agricole. Dans ces derniers temps, un prophète, qui prétendait avoir vu apparaître la Divinité, a essayé de les réunir en une confédération militaire. Quelques rapports lui donnent le nom de Skenadaryo, et lui attribuent la doctrine politique et morale la plus élevée; les sages de l'antiquité avoueraient ses pures et nobles maximes; mais, selon d'autres relations, où il est nommé Maygouis, ses idées et ses discours ne paraissent être que ceux d'un fanatique allié du gouvernement du Canada, d'un ennemi implacable des États-Unis, qui veut en même temps empêcher ses compatriotes de vendre leurs terres aux Américains, et de les mettre en culture pour leur propre compte. Ce prophète, après avoir livré aux généraux américains des combats opiniâtres, a fini par succomber et est tombé au pouvoir de ses ennemis.

Quoique ces Indiens mènent une vie misérable, leurs idées morales ont pris un certain essor. Une femme sawanee ayant rencontré seul, dans les forêts, un voyageur américain qui cherchait à lui inspirer des sentiments tendres, lui répondit avec dignité : Oulamav, mon époux, est toujours devant mes yeux, et m'empêche d'apercevoir aucun autre homme.

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État démembré de la Virginie, le Kentucky a reçu son nom de la principale rivière qui se jette dans l'Ohio; il est situé en face de ce dernier État, sur la rive gauche du fleuve. Il a une superficie de 40,000 milles carrés. La capitale est Francfort, ville de 25,000 habitants.

Ce pays, plus montueux que celui de la rive opposée, serait très-fertile s'il était bien cultivé, le sol en étant partout mélangé de chaux. Les arbres y sont d'une grosseur extraordinaire; les plus communs sont le hêtre, le sycomore et l'érable à sucre.

Dès qu'on a mis le pied dans cette contrée, la funeste influence de l'esclavage se fait sentir. Au lieu des riants vergers, des vertes prairies, des champs d'orge et de froment cultivés avec intelligence et soigneusement enclos, qui attiraient vos regards sur la rive droite du fleuve, on n'y voit que quelques rares plantations de tabac. Les élégantes maisons de l'Ohio sont remplacées par de grandes chaumières qui ressemblent à celles de la dernière classe du peuple dans le nord de la Pensylvanie. Et derrière ces habitations on aperçoit les misérables huttes des nègres, autour desquelles rampent une foule d'enfants destinés à l'esclavage.

Son climat tempéré, moins exposé que les États voisins aux maladies endémiques, est peu sujet aux variations de l'atmosphère.

La fertilité de cette contrée serait une source inépuisable de richesse pour ses habitants s'ils savaient en tirer parti : le tabac, bien cultivé, y deviendrait un article de commerce important; le blé et l'orge donnent d'abondantes récoltes; les fruits sont délicieux; le coton réussit très-bien dans le midi; mais toutes ces cultures, excepté celle du chanvre, qui fournit le principal article d'exportation à la Nouvelle-Orléans, y sont négligées. L'aspect de ce pays, entrecoupé de vallées et de coteaux, la plupart couverts de forêts natives, est extrêmement pittoresque. Le sol est presque partout mêlé de chaux.

L'État de Kentucky n'a fait, sous aucun rapport, les progrès qu'auraient dû lui assurer la fertilité de son territoire et les avantages de sa situation, La mauvaise réputation de ses habitants en éloigne les paisibles émigrants qui songeraient à s'y établir. La majeure partie de la population est composée des descendants des anciens colons, que l'on a nommés bachwood, parce qu'ils furent les premiers qui pénétrèrent dans les forêts de l'intérieur du pays. Les Indiens, avec lesquels ils ont été longtemps en guerre, leur ont communiqué la férocité de leur caractère implacable. Un Kentuckois reste, pendant des mois entiers, en embuscade dans les bois pour y attendre l'instant qui doit assurer sa vengeance : le pardon est un sentiment inconnu chez ces hommes féroces, et le sang de leur ennemi peut seul éteindre leur haine.

La population du Kentucky est de 57,000 habitants, y compris 15,000 esclaves : les planteurs y tiennent le premier rang; les négociants, les hommes de loi et les manufacturiers viennent après eux; le clergé et les médecins viennent un degré plus bas; enfin la dernière classe se compose des artisans, des cultivateurs qui n'ont point d'esclaves en propre, et ils ne sont pas mieux traités par leurs compatriotes que ne le sont les nègres.

Le pouvoir de la religion est nul sur l'esprit rebelle des Kentuckois, et toute espèce de culte est l'objet de leurs railleries. Les institutions littéraires et les académies pour l'instruction de la jeunesse n'ont, jusqu'à présent, exercé qu'une influence bien faible sur leurs mœurs.

L'État d'ÏNDiANA commence à quelques milles de la ville de Cincinnati. Il est arrosé par le grand Wabash, qui le sépare des Illinois, et par le grand Miami, qui coule à l'ouest. Le lac Michigan le borne au nord, et l'Ohio au midi. Cet État s'étend du 47e degré 50' au 47e 10' de latitude nord, et du 7e 40^ au 10e 47' de longitude ouest. Il est compris, ainsi que l'État de l'Ohio, dans la grande vallée du Mississipi. Sa situation est moins

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élevée que celle de ce dernier État, et ses points culminants sont lesjKnoles, ou montagnes d'Argent, qui courent au-dessous de Louisville, dans une direction nord-est.

Le climat de l'Indiana est plus chaud que celui de l'Ohio. Le coton et le tabac y sont cultivés pour la consommation du pays. Les vallées sont semées de bouquets de sycomores et de hêtres; près des cataractes on trouve beaucoup d'érables, de noyers et de cotonniers. Les montagnes sont couvertes de sassafras et de bois de campèche. A cause de l'absence de communication, la fertilité de l'Indiana est presque nulle pour le pays. Les rivières qui l'arrosent ne sont navigables sur aucun point, à l'exception toutefois de l'Ohio, qui baigne ses limites méridionales, et cet État ne peut remédier, comme ses voisins, à ce grave inconvénient par des canaux, la rareté du numéraire s'y faisant sentir plus que dans toutes les autres parties de l'Union.

La population de cet État est, en général, moins estimable que celle de l'Ohio. Le sud est le séjour ordinaire des Kenluckois, que leurs dettes ou quelque autre cause du même genre ont forcés de quitter leur pays; et le nord-ouest est habité par les Français émigrants du Canada. Cet État devient ainsi le refuge de vagabonds et d'avenluriers de toute sorte. Ce pays se ressent de leur fâcheuse influence; la plupart des villes, quoique fondées à une époque antérieure à celle de l'Ohio, leur sont inférieures à tous égards. Le caractère léger des habilants se refuse à tout ce qui a un caractère stable et solide. Les habitants de l'Indiana n'ont point de vertus sociales et ne se rendent jamais entre eux aucuns des services les plus ordinaires d'un bon voisinage. Les Américains de l'est, dont les établissements offrent un aspect plus satisfaisant, habitent l'intérieur de l'État et les bords du Wabash. Leurs mœurs sont fort douces, et ils vivent dans une union qui fait ressortir les mauvais exemples de leurs voisins. Un grand nombre d'Irlandais et d'Allemands se sont répandus dans les villes, et y exercent les professions de cabaretiers, d'aubergistes, de boulangers et d'épiciers.

La population de l'Indiana s'élève à 215,000 âmes; son admission comme État indépendant, dans l'Union, date de 1815, et sa constitution diffère en beaucoup de points de celle de l'Ohio.

Le chef-lieu de cet État est Indianapolis, qui renferme environ 2,000 habitants.

Le costume des habitants du district de Harmony, dans l'État d'Indiana, n'a rien de bien caractéristique; c'est un mélange et une mauvaise imitation de toutes les modes de l'Angleterre; des bonnets, des chapeaux de paille ou de feutre, des redingotes, des fracs, des manteaux écossais, etc. Les femmes aussi cherchent à imiter les modes des villes; elles portent de grands chapeaux, avec des voiles volant au caprice de la brise, et des manteaux écossais, ce qui forme un contraste fort bizarre au milieu des bois solitaires qu'elles habitent. Lecostume d'hiver des hommes est assez bien imaginé , mais ilparaîtcependant extraordinaire aux yeux d'un étranger. Ils portent des surtouts faits d'une couverture de laine comme on en met aux chevaux, blanche ou verte, avec quelques raies de couleur dont on profite pour faire le collet, les parements et les basques; quelquefois ces surtouts sont rayés comme la fourrure du zèbre. Par ce moyen, ils se procurent des habits épais de laine avec des ornements bleu foncé, jaunes, verts ou noirs.

Ce district produit principalement du maïs, qui parvient à la hauteur de douze à quinze pieds, et dont lesépis sont très-grands et très-lourds. On sesert pour cultiver la terre d'une charrue assez différente de celles que l'on emploie en Europe, et les bœufs y sont attelés a l'aide d'un joug d'une forme toute particulière. Il se compose d'un morceau de bois long, épais, recourbé, qui se passe sur le cou des deux bœufs, et duquel parlent deux arcs en bois qui s'attachent autour du cou de l'animal, lequel, par conséquent, ne tire point avec la tète, mais avec le cou et la poitrine. Au lieu de battre le blé, on se sert communément de chevaux que l'on attache deux à deux cl que l'on fait courir dans

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une aire ronde construite au milieu des champs, sur le terrain même où le froment a été récolté.

Avant 4809, il existait encore dans les forêts du Harmony une race d'indigènes, grands, forts, vêtus d'une espèce de tablier appelé breechcloth, armés de l'arc et de flèches; quelques-uns d'entre eux possédaient de vieux fusils, et ils étaient, en général, excellents archers. Leurs cabanes, construites à l'embouchure du Wabash, étaient faites de gros paquets de roseaux et garnies en dedans de peaux de cerf. Ces indigènes se rasaient la tête, à l'exception d'une mèehe de cheveux par derrière, comme les Indiens du bas Missouri et du Mississipi. Ils se peignaient le visage en rouge, et se montraient fort disposés pour les blancs, qu'ils visitaient dans leurs habitations, surtout quand le temps était mauvais. Mais aujourd'hui tous ces Indiens ont disparu de l'État, sans y laisser de traces de leur présence.

Les premiers navigateurs étendirent à toute la contrée au midi des monts Alleghanys le nom de Florïdas ou Pâques-Fleuries, donné d'abord au cap sud-est et à la péninsule, que les indigènes appelaient Tegesta. Ce promontoire fut découvert en 1512, par Ponce de Léon, navigateur espagnol, allant à la recherche d'une miraculeuse fontaine de Jouvence dont l'existence se fondait sur une tradition conservée parmi les Caraïbes des Antilles. Quelques Français s'étant fixés dans ce pays négligé par les autres puissances, qui alors ne cherchaient que des mines d'or, Philippe II, roi d'Espagne, jaloux de la possession exclusive de toute l'Amérique, y envoya une Hotte chargée de détruire ce nouvel établissement. Par une barbarie digne de ce temps, les colons qui avaient échappé au massacre furent pendus à des arbres portant cet écriteau : Non pas comme Français, mais comme hérétiques. Dominique de Gourgues, marin gascon, indigné du meurtre de ses compatriotes, vendit ses terres, construisit quelques vaisseaux, s'associa une élite d'aventuriers chevaleresques, cingla vers la Floride, surprit, battit, écrasa les coupables, fit sauter leur fort, et pendit à son tour les prisonniers, avec cet écriteau : Non pas comme Espagnols, mais comme assassins. Après avoir ainsi vengé l'affront national, il s'en retourna en Europe, et, réclamé par l'Espagne, il fut heureux que son nom restât dans l'oubli.

La Floiude est naturellement divisée en deux parties : la Floride orientale, qui comprend une péninsule baignée, à l'est, par l'océan Atlantique, et, à l'ouest, par le golfe du Mexique; la Floride occidentale, qui, au nord, longe une partie de ce golfe.

Tallahassee, dont la population était, en 1830, de 2,600 individus, est la capitale de la Floride. .

Les Cherokis, grâce aux missionnaires baptistes et moraves, semblent avoir eu la faculté rare de se ployer à la civilisation au lieu de se laisser absorber. Ils ont aujourd'hui des maisons commodes, des fermes, des villages, élèvent de nombreux bestiaux qu'ils vont vendre aux habitants des villes voisines. Plusieurs ont étudié les arts mécaniques, et sont aujourd'hui charpentiers ou forgerons; et, s'il faut en croire les relations des missionnaires moraves, la plupart savent lire, écrire et calculer. Les femmes tissent les étoffes, et fabriquent le beurre et le fromage.

En 4836, le 4 juillet, l'ancien territoire de Michigan fut constitué en État, et admis, à ce titre, dans l'Union. Il a pour chef-lieu Détroit, petite ville dont les maisons sont en bois. On rencontre dans ce pays des Ciiippaways et des Ottawas, peuples que nous décrirons plus loin.

L'État de l'Omo est borné, au nord, par le lac Érie, à l'ouesfpar l'État d'Indiana, au sud par le fleuve qui lui donne son nom, et à l'est par la Pensylvanie; il a une étendue de 4,000 milles carrés, et se divise en soixante et onze comtés : la population s'élève à 72,000 âmes. Cet État forme l'extrémité orientale de la grande vallée du

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Mississipi, qui a les monls Alleghanys à l'est, et les montagnes Rocheuses à l'ouest; cette vallée s'abaisse graduellement en s'approchant du Mississipi, et s'étend à plus de 1,000 milles vers le sud. L'État de l'Ohio tient le milieu entre la montueuse Pensylvanie et le marécageux État de Mississipi. Son climat est tempéré et peu sujet aux variations; le sol en est inépuisable, et quoique beaucoup de parties aient été cultivées depuis plus de trente ans, sans recevoir d'engrais, il est toujours d'une fertilité étonnante.

En traversant l'État de l'Ohio, il est facile de s'apercevoir que les richesses n'y sont pas accumulées sur un seul point, et qu'elles se répandent avec égalité dans toutes les parties. Les villes et les villages y sont construits avec beaucoup plus d'élégance et de goût que dans la Pensylvanie, ou que dans les autres États du nord; les maisons de campagne, les fermes toujours bâties en briques, quelquefois en bois, sont jolies et trèscommodes.

Les routes y sont très-bonnes, et il est rare que les voyageurs trouvent l'occasion de faire entendre leurs plaintes ordinaires sur leur mauvais état, et sur le peu de confortable des auberges. Enfin, tout dans cet État annonce une heureuse médiocrité, fort éloignée de la grande richesse, mais qui repose sur des bases bien plus solides; l'industrie persévérante des cultivateurs et la fertilité du sol.

Les crimes, dans l'État de l'Ohio, sont bien plus rares que dans ceux du nord, dont ia population est généralement moins bien composée. Le peuple de cet État est aussi éloigné de la grossièreté et de l'ignorance des Américains de l'est, que de la finesse et de la duplicité des Yankees, ou Américains du nord.

La capitale de cette province est Cincinnati.

Les diverses nuances de la société ne sont pas encore aussi bien prononcées ici que dans les autres parties de l'Union. Cependant elles tendent chaque jour à se faire sentir davantage, et elles se développent tout autant que peut le permettre le combat perpétuel entre la richesse et le luxe, l'ambition et les sciences d'une part, et, de l'autre, l'ignorance et la pauvreté.

Les États de Tennesee et d'ALABAMA n'ont rien qui mérite notre attention. On voit dans ce dernier pays beaucoup de Cherokis.

Le Mississipi, érigé en État en 1817, s'étend depuis la rive gauche du Mississipi jusque près de l'Alabama. La ville principale est Natchez.

L'État de la Louisiane comprend aujourd'hui : 1° le Delta du Mississipi; 2° les parties de la terre ferme occidentale située entre la rivière des Adayes, nommée Sabina ou Mexicana, à l'ouest, le golfe du Mexique au sud, le Mississipi à l'est, et le 35e degré de latitude au nord ; 5° la partie de la Floride occidentale, appelée Féliciana, et occupée par les Américains.

La Louisiane a une étendue d'environ 500 lieues de longueur sur 500 de largeur. Elle est productive en coton, sucre et riz. La population actuelle doit dépasser 500,000 âmes. La capitale est la Nouvelle-Orléans, qui paraît destinée à devenir l'Alexandrie de celte autre Égypte; cette ville, qui renferme déjà 60,000 habitants, voit chaque jour en accroître le nombre, aussi bien que l'étendue de son commerce, la splendeur et l'élégance de ses nouvelles habitations.

La Nouvelle-OrLéans est divisée en deux parties par une rue très large, nommée Canal-street, dont l'une forme l'ancienne ville habitée par les Français et les Espagnols, tandis que les Américains se sont établis dans l'autre.

On trouve des noms français, tels que rue des Chartres, rue Saint-Louis, rue Royale, etc., dans la première, et des noms anglais, comme Camp-street, etc., dans l'autre. L'extérieur des maisons présente cette différence : celles du quartier français

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sont construites dans le style de ce pays, et crépies avec de la chaux, tandis que dans les maisons bâties à l'anglaise, les briques restent à découvert. Quant au plan des maisons, les Américains ont suivi la mode française en les construisant grandes, longues et très-hautes, de sorte qu'elles servent d'habitations à plusieurs familles, et que le rez-de-chaussée est occupé par des magasins et des boutiques; tandis que les petites maisonnettes, dans le nord, ne sont occupées que par une seule famille, selon la coutume de l'Angleterre.

Cette dernière disposition est des plus agréables, puisque, tout en jouissant ainsi d'un parfait chez soi et du confortable, on économise pour l'ameublement ; car chaque étage ne se composant que de deux chambres, on ne fait que peu de frais pour l'ameublement des étages supérieurs. Tout le luxe et la splendeur se trouvent réunis au rez-de-chaussée cl au premier, comprenant chacun deux pièces, dont l'une sert de salon, et l'autre de salle à manger; le second, où mille objets se trouvent entassés, est réservé pour servir de chambre à coucher et de toilette aux maîtres; les enfants et les domestiques occupent le troisième et les mansardes; la cuisine est reléguée sous terre avec les caves.

La partie de la ville la plus peuplée et la plus belle est celle qui longe le fleuve, les autres quartiers étant presque déserts ou habités par la populace et les hommes de couleur : usage contraire à celui des autres villes des États-Unis, où l'on ne trouve, près des quais, que les bureaux, les magasins des négociants et les habitations des ouvriers, tandis que le monde élégant, ou plutôt l'aristocratie naissante, fuit l'odeur du goudron et les bords de l'eau.

Cette circonstance doit être attribuée à ce que la Nouvelle-Orléans n'est habitée, en grande partie, que par des négociants qui n'y séjournent que pendant l'hiver, les étrangers retournant au nord, et les créoles passant l'été à leur campagne ou à leurs plantations.

Tout le monde est commerçant à la Nouvelle-Orléans, de sorte qu'il n'existe point de ville qui, par rapport à sa population, possède un nombre aussi limité d'ouvriers, ce qui a pour conséquence de rendre le prix du travail des plus exorbitants. Les avocats y sont nombreux comme partout en Amérique; les médecins et les apothicaires n'y manquent pas non plus, et ces derniers, pour l'ordinaire, cumulent les deux professions, en y ajoutant encore le commerce de la parfumerie.

L'Américain des Étals du midi a, de lui-même, l'opinion qu'il est plus civilisé que ses voisins du nord. Cependant, s'il n'en a pas les mœurs cyniques, il ne possède pas non plus ses bonnes qualités. Toute sa supériorité se borne à une éducation superficielle qu'il acquiert par la lecture; car il n'emploie pas, ainsi que le font ses compatriotes du septentrion, le temps à des travaux manuels; il regarde ceux-ci comme des paysans, tandis que lui-même joue le rôle de seigneur féodal, et traite comme des serfs 1rs infortunés esclaves qu'il occupe.

Les méridionaux sont plus hospitaliers, surtout lorsqu'ils se trouvent sur les plantations; car, outre que c'est là surtout qu'il peut satisfaire sa vanité à peu de frais, l'ennui le pousse naturellement à rechercher la société. L'amour du travail qui caractérise l'Américain du nord, est remplacé, chez celui du midi, par le désir unique de satisfaire ses passions. Ainsi, l'étranger ne trouve que le dégoût, là où il espérait rencontrer les plaisirs innocents, dont il avait senti l'absence parmi les populations puritaines.

Ici, l'on use avec excès des boissons fortes, et non-seulement les gens du peuple, mais des négociants riches et considérés prennent , avant le dîner, jusqu'à douze verres de grog ou de wisky punch.

Tout hôtel américain est pourvu d'une antichambre où l'on sert à boire toutes sortes

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de vins et de liqueurs, et devant lequel ces messieurs passent rarement sans y entrer prendre, debout et à la hâte, leur verre de gin ou de bitlers, ainsi que le font chez nous les cochers de fiacre dans les cabarets.

Le bar (comptoir) est, aux États-Unis, le commerce le plus avantageux, le plus productif; aussi Ton en trouve jusque sur les bateaux à vapeur. Mais c'est principalement à la Nouvelle-Orléans que l'entrepreneur peut réaliser de beaux bénéfices ; car il a soin d'établir deux fois par jour, de une heure à deux, et de huit à onze heures du soir, un buffet dont les provisions sont offertes gratis aux boarders de la maison. En revanche, les étrangers qui y prennent leur lanclieon (second déjeuner) sont traités de manière à compenser largement la prodigalité faite en faveur des habitués.

Quant au peuple, il s'abreuve d'une liqueur plus à sa portée, et nommée tom; elle est composée d'œufs, de sucre, d'eau-de-vie et d'eau chaude. En y mettant assez de ce dernier liquide, cette préparation n'aurait rien de désagréable; mais on imagine aisément que la dose en est toujours assez minime.

La gloutonnerie est commune aux habitants des deux régions; mais ceux du sud ont en outre une propension pour la boisson, vice qu'ils ont emprunté aux Anglais dont ils ont encore adopté le vocabulaire de jurements si prohibés par les puritains. L'amour des femmes, du jeu, des récréations bruyantes et sans goût, telles sont leurs principales passions.

Peut-être faut-il attribuer cet esprit violent du midi, ce laisser aller aux passions, dont celles que nous venons de citer plus haut sont encore les plus innocentes, ce dérèglement complet de mœurs, cette véhémence dans les actions, à l'esclavage qui. règne dans cette partie des États-Unis, et qui donne à tout un aspect mélancolique et sombre.

Par la grande habitude qu'il a d'assouvir ses passions sur des êtres envers lesquels il exerce le droit du plus fort, l'Américain méridional a pris l'habitude de ce ton impérieux, tracassier, qui ne se plaît que dans des querelles presque toujours sanglantes, et qui repousse toute raison.

Avant l'achèvement de la nouvelle bourse, la vente des esclaves se faisait au café de la Bourse; l'ameublement de ce café n'étant pas très-somptueux, les crieurs publics montaient, à l'heure de la vente, sur des tables, et l'esclave se plaçait au-dessous de lui, debout sur une chaise adossée à la table; les chalands, les connaisseurs et les curieux se plaçaient ensuite en avant en demi-cercle, et la vente commençait.

Il y a une grande variation dans le prix des esclaves, selon le plus ou le moins de vivacité dans le marché de coton. Ils vont quelquefois de 600 à 1,000 dollars, et même les bons ouvriers coûtent le double de ce dernier prix.

Le jour de la vente des esclaves est le mercredi ; ceux qui doivent être compris dans une vente particulière sont exposés dans la rue, vis-à-vis du café de la Bourse, de midi à une heure. On voit alors, d'un côté, sept ou huit négresses et mulâtresses, assises sur des bancs, et autant de garçons de l'autre côté. Les femmes sont habillées avec soin, et presque élégamment; elles mettent beaucoup de coquetterie à nouer le foulard qu'elles portent sur la tète. Les hommes sont aussi proprement vêtus. II s'entend que tout ce luxe n'appartient pas aux pauvres esclaves, et ne passe pas plus à l'acquéreur que le riche harnais avec lequel le maquignon pare son cheval pour le faire valoir, ne devient la propriété de celui qui achète cet animal.

Ce qu'il y a de plus triste dans l'esclavage, à la Nouvelle-Orléans, c'est que cette dégradation continue de génération en génération, et l'individu né d'une mère esclave reste esclave lui-même, quels que soient l'état et la couleur de son père, le fils du planleur blanc étant aussi bien esclave que celui du nègre le plus foncé. Dans les Antilles, le

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descendant de blanc, jusqu'à un certain degré, devenait libre, quand même la mère ne l'était pas; chez les Américains, cet état dure jusqu'à la centième génération.

La liberté ne sert pas beaucoup, dans l'Amérique, à ceux qui ont seulement une goutte de sang nègre dans les veines. L'affranchi, ainsi que ses descendants les plus éloignés, sont assujettis à un égal avilissement. Ils sont exclus de tous les droits de citoyen; il leur est interdit de s'allier avec les blancs, et même un contrat passé devant l'église deviendrait nul par la loi. Ils n'osent exercer aucun emploi, ni jamais se mêler aux blancs dans aucun lieu public; ainsi, par exemple, ils ont leurs places assignées aux spectacles, et ils ne se hasarderont jamais à en occuper d'autres.

La race connue, à la Nouvelle-Orléans, sous le nom de quarteroons, est celle qui souffre le plus de l'esclavage ou de ces restrictions. Issus, pour l'ordinaire, de planleurs blancs et de griffs, filles de blancs et de mulâtresses, ou de quarteroons même, ils ressemblent, par la blancheur de leur peau, à leurs pères, de sorte qu'un œil exercé peut seul reconnaître leur origine africaine à leurs yeux noirs et vifs, ainsi qu'à la nature et à l'épaisseur de leurs cheveux.

Malgré la loi qui interdit toute instruction pour les esclaves, il y a des cas où ces filles sont élevées avec soin; quelques-unes même sont envoyées par leurs pères en Europe pour y recevoir une éducation brillante, don le plus funeste pour leur triste existence; car il peut se faire que le père, jaloux de ces doubles droits, n'affranchisse pas son enfant, ou ajourne cet acte d'un jour à l'autre, jusqu'à ce que la mort vienne le surprendre, et alors la pauvre victime se trouvera exposée à des humiliations et à des tourments d'autant plus durs qu'elle aura été élevée dans des idées d'indépendance et de liberté.

Il y a quelques femmes quarteroons qui, étant libres comme filles de mères affranchies, ou affranchies elles-mêmes parleurs pères, deviennent héritières de leur fortune. Ce sont ces quarteroons libres qui forment une caste à part. Il y en a qui possèdent des richesses immenses, et bien plus d'éducation que les créoles qui les méprisent. Alors, toute leur fortune et tous leurs avantages ne servent qu'à leur faire sentir plus fortement leur dégradation. Elles emploient tous les moyens imaginables pour se mêler aux blancs, et préfèrent au bonheur de s'allier avec ceux de leur caste, vivre avec ces premiers comme maîtresses.

Avant que la question de l'abolition n'eût été agitée entre le nord et le midi, et n'eût amené ceux-ci au plus haut degré d'irritation, on admettait les quarteroons aux bals de certaines dames blanches; mais depuis, cette faveur, même si minime, leur a été retirée, et les bals se divisent aujourd'hui en bals blancs et bais de couleur. Dans ces derniers bals ne se trouvent que des femmes de couleur et leurs adorateurs blancs, et les Africains en sont rigoureusement exclus par les dames patronesses. Toutes ces dames mettent autant de soin à cacher la couleur provenant du sang maternel qu'à faire ressortir la ressemblance qu'elles tiennent de leur père, et, pour cela, elles s'appliquent sur le visage et la gorge une bonne dose de poudre blanche, qui fait un effet singulier, quand elles sont échauffées par la danse dont elles s'acquittent fort bien et avec beaucoup de grâce.

Il y a encore d'autres bals, outre ceux dont nous venons de faire mention; mais ils sont composés d'une société trop mêlée, quoique de sang blanc, pour que nous en parlions ici avec plus de détails. Les femmes qui fréquentent ces bals viennent la plupart du nord, pour des spéculations qui ne sont pas des moins lucratives dans cette ville où l'on est fort peu difficile sur le choix des divertissements.

Quelque peu distingués que soient ces bals, l'entrée n'en est pas moindre de deux dollars (11 francs) par personne. On y exécute des contredanses, des cotillons et des

MOEURS, USAGES ET COSTUMES

valses avec la musique de Strauss. Mais les Américains ont la coutume de valser si lentement, qu'on croirait les voir danser un menuet, et que l'on a tout le temps d'admirer la roideur de leurs mouvements.

A l'entrée de ces bals, on est visité de la tête aux pieds, sur tout le corps et dans toutes les poches, comme par des douaniers, pour s'assurer qu'on ne porte point d'armes cachées, précaution qui peint mieux que des pages entières le caractère violent des habitants de la ville que nous décrivons.

La moindre querelle, le moindre mot, entraîne des disputes sanglantes, souvent même la mort, et c'est ce qui a amené le funeste usage de porter des armes sur soi. On n'est pas seulement exposé, à la Nouvelle-Orléans, aux querelles résultant de la violence des passions, mais à la rencontre d'aventuriers qui font le métier d'assassins.

Il faut attribuer la multiplicité des crimes dans ce pays à l'impunité. La loi n'est sévère que contre l'esclave, ou plutôt elle n'existe pas pour lui. Son mailre peut le tuer, et il en sera quitte pour une amende, à laquelle il échappe le plus souvent, puisqu'il faut, pour le convaincre, des témoins blancs ; car, sur un fait de cette nature, le témoignage de l'homme de couleur n'est pas reçu. Le criminel n'a pas plus à craindre, à la Nouvelle-Orléans, la désapprobation publique que la poursuite des lois. La police est cependant assez nombreuse; mais elle n'est établie que par rapport aux noirs, pour les surveiller, les punir et les reprendre quand ils s'enfuient. Le principal soin de la police est de s'emparer de tout homme de couleur que l'on trouve dans les rues après le coup de canon qui donne le signal de la retraite, et qui se tire, en été, à neuf heures, et, en hiver, à huit heures du soir. Tout nègre pris ainsi, et qui ne peut légitimer sa sortie ou par un billet de son maître, ou par des papiers qui prouvent qu'il est libre, est de suite conduit au calabozo (nom espagnol donné à la prison), où il est gardé jusqu'à ce que son maître vienne le réclamer, ou qu'il puisse prouver qu'il est libre; dans le cas contraire, il est mis en vente après un certain temps, pour couvrir les frais de détention. Cet usage n'existe pas seulement à la Nouvelle-Orléans, mais dans tous les États où il y a des esclaves.

Au nombre des amusements, il faut encore citer trois théâtres, dont deux sont anglais (Saint-Charles et the American théâtre), et le troisième, un théâtre français. Le premier donne des opéras et des divertissements, des ballets, des tragédies, des drames. Les chanteurs en sont assez bons, mais le public ne les goûte point. C'est ce qui arrive généralement en Amérique pour tout ce qui n'est pas entièrement mauvais; le bon goût des Américains est tel qu'il n'y a que les choses détestables qui soient applaudies par eux.

Le dernier de ces théâtres possède un public juge plus compétent quant au goût, mais qui manque d'impartialité. Comme partout ailleurs, les petits-maîtres y donnent le ton, ce dont ils s'acquittent avec une pétulance trop lourde pour être gracieuse. Le second, Y American théâtre , est pour les farces et d'autres pièces qui attirent la populace. Les pièces qu'on y joue sont aussi exagérées qu'il le faut pour un pareil public.

Quelque facilité qu'aient les daines de la Nouvelle-Orléans de se procurer les modes de Paris, on reconnaît néanmoins dans leur toilette un peu du goût espagnol, surtout dans la coiffure.

Les créoles sont aimables ; mais tout respire en elles une sorte de tiédeur, une nonchalance qu'elles n'apportent cependant ni dans l'amour, ni dans la haine. S'il faut en croire certaines personnes qui ont longtemps séjourné à la Nouvelle-Orléans, quelquesunes d'entre elles se livrent par jalousie à des cruautés inouïes envers leurs esclaves.

Les incendies sont fréquents à la Nouvelle-Orléans, et résultent autant de la négligence avec laquelle on garde les cheminées, que de l'insouciance américaine. Le plus

AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE. — ÉTATS-UNIS

souvent ils sont dus à la manie des feux d'artifice que tous les habitants, quels que soient leur âge et leur sexe, partagent, et qui forment le principal amusement du dimanche, et se tirent au milieu des rues.

Lorsque le feu a une fois pris , on peut avoir l'assurance qu'il ne sera pas éteint de sitôt. Outre que la cathédrale tarde beaucoup à donner l'alarme, on n'entend ni tambour, ni aucun signal qui puisse rassembler le monde, ce qui au reste devient inutile, puisque les personnes employées aux pompes peuvent seules agir.

En Amérique, les pompes à feu sont très-petiles, et traînées par des hommes. Fort belles et d'une élégance finie, elles ne sont ni assez grandes, ni assez fortes pour lancer l'eau en quantité nécessaire et à la hauteur voulue. Elles sont desservies par des compagnies particulières, formées d'hommes de tous les rangs, et qui sont exempts du service militaire et libres d'impositions. Ils se distinguent par des manteaux et des chapeaux de toile cirée rouge ou verte, sur lesquels sont inscrits les nom et numéro de la compagnie à laquelle ils appartiennent. C'est sur ces hommes que repose le soin d'éteindre l'incendie; ils s'attachent à leurs pompes, puis courent de toutes leurs forces, en jetant des cris étourdissants, vers le théâtre du désastre, où ils arrivent si haletants et tellement essoufflés qu'il leur faut de suite du brandy pour se ranimer.

Dans ces occasions, ce qui frappe surtout, c'est le courage et l'audace qu'ils déploient, la témérité avec laquelle ils s'exposent dans des bâtiments déjà croulants; et, d'autre part, l'indifférence, le stoïcisme témoignés par les incendiés qui supportent leur perte sans la moindre émotion. La fermeté du caractère américain entre pour beaucoup dans celte insensibilité; mais elle résulte plus encore de ce que, presque toujours, les maisons et leur mobilier sont assurés au delà du prix réel.

Nous emprunterons encore quelques lignes à M. J. de Lowenstern, qui fut témoin d'un incendie :

<i Au moment où le feu avait le plus d'intensité, dit-il, je rencontrai une de mes con- » naissances qui fumait tranquillement son cigare : A qui appartient cette maison qui s s'écroule, lui demandai-je? — A moi. — Comment? et vous me le dites avec un tel » sang-froid? — -Elle est assurée. Bonsoir, à demain. »

L'État d'ARKANSAS n'a rien qui puisse nous arrêter.

La province de Missouri, au nord de la précédente, a pour capitale Jefferson. L'une de ses villes, Saint-Louis, doit son importance à sa position sur l'un des plus grands fleuves du monde et à sa faible distance de deux de ses principaux affluents : nilinois et le Missouri.

Les Indiens qui habitent les environs de cette ville sont forts, bien faits, d'une taille au-dessus delà moyenne, musculeux et charnus. Leur physionomie est expressive; ils ont les traits fortement marqués, les pommettes saillantes, les côtés de la mâchoire inférieure larges et anguleux, les yeux noirs, vifs, pleins de feu, et l'angle intérieur un peu rabaissé, surtout dans leur jeunesse, bien moins pourtant que chez les Brésiliens. ,

Les Sacs et les Renards sont les principaux habitants de ce district. Ils portent les cheveux rasés sur la tête comme ceux de Harmony, ne laissant qu'une petite mèche qu'ils coupent courte comme une brosse, et qui aboutit à une étroite queue tressée, à laquelle ils attachent la coiffure appelée queue de cerf, et qui se compose effectivement d'une touffe de poils de la queue du cerf de Virginie; ces poils sont blancs, mêlés de quelques noirs, mais la partie blanche est teinte en rouge avec du cinabre. Les naturels ont donné à cette singulière coiffure le nom de kalenïkunn. C'est à l'aide de ficelles et de quelques chevilles de bois que cet ornement s'attache d'une manière ingénieuse à la touffe de cheveux du derrière de la tête, tandis qu'au milieu, et caché parmi les cheveux, on place un petit bâton en bois ou en os taillé, au bout duquel est adapté un

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