ASTE
L’Asie, la plus grande et la plus peuplée de toutes les parties du monde, est aussi le berceau du genre humain et celui de la civilisation. C’est elle que nous visiterons la première.
Nous avons dit que la superficie de l’Asie est de 430,000 myriamètres carrés; sa plus grande longueur, mesurée depuis le cap Oriental jusqu’à l’isthme de Suez, ou jusqu’au détroit de Bab-El-Mandeb (porte de la mort) qui s'ouvre entre la mer d’'Oman et la mer Rouge, est de près de 1400 myriamètres. Sa plus grande largeur, entre le’'cap Romania au sud et le cap Siévéro-Vostotchni au nord, est d'environ 1000 myriamètres. Le milieu de cette largeur est sur le grand axe de la chaine primordiale, aux monts Siué-Chan, au-dessus du lac de Khoukhou-Noor; de sorte que la plus grande largeur de chacun des deux versants est à peu près la même.
Cette chaine dont nous avons pour la première fois tracé le mouvement, nous est infiniment commode pour nous représenter la physionomie de l’Asie dans ses grands traits physiques et ses localités ethnographiques.
Considérée dans son ensemble, la surface de l'Asie se présente sous quatre aspects caractéristiques principaux. |
Premièrement : elle est composée de toute la partie orientale des deux versants généraux, adossée sur la chaîne primordiale, depuis le cap Oriental jusqu’à l’isthme de Suez.
Deuxièmement : les limites extérieures de l’Asie offrent les formes suivantes.
Sur le versant oriental : à l’est, les presqu'iles et les iles affectent, comme les côtes continentales, des formes circulaires; elles sont presque toutes pleines de volcans en activité : ce sont les iles Aléoutiennes qui limitent au sud la mer de Béring et qui conduisent en Amérique ; la péninsule de Kamtchatka et les Kouriles, barrage de la mer d'Okhotsk , et principale demeure des peuples nommés Aïnos; les îles Tarrakaï, Yéso, Niphon, Sikokf, et Kiou-Siou, qui ferment la mer du Japon et forment l’empirede ce nom; la péninsule de Corée, les iles Lieou-Khieou et celle de Formose, enceinte de la mer de Corée et dépendance de la Chine; enfin les îles Luçon, Palaouan et Bornéo, partie de l'Océanie qui enserre la mer de Chine: au sud, les formes des péninsules sont anguleuses : d’abord, c’est la longue tringle de Malacca, et la masse pyramidale de l'Hindoustan , entre lesquelles s'ouvre le golfe de Bengale avec les îles Andaman, Nicobar, et Ceylan; plus loin, c’est la masse quadrangulaire de l’Arabie entre la mer Persane ou d'Oman, le golfe Persique, le golfe de Bab-El-Mandeb, et la mer Rouge, grande coupure ouverte entre l'Asie et l'Afrique dans toute la largeur du versant.
Sur le versant occidental : à l’ouest, l’Asie Mineure s'avance entre la mer Méditer-
sn.
ranée et la mer Noire; elle offrit toujours un facile passage en Europe, ainsi que les défilés du Caucase entre cette dernière mer et la Caspienne; puis vient la chaîne de l'Oural, que nous avons déjà vue comme une ceinture de plus de 600 lieues jetée sur les reins communs de l'Asie et de l’Europe. Quant aux côtes septentrionales de ce versant, elles reproduisent, mais en petit, dans un sens diamétralement opposé, les formes péninsulaires des côtes méridionales de l’autre versant.
Troisièmement : sous le point de vue des grandes chaînes de montagnes qui circonscrivent les principales contrées de l’un et de l’autre versant, on distingue les chaines secondaires, qui, de part et d'autre, se détachent de la chaîne primordiale : les unes prennent la partie supérieure de chaque versant à revers, dans un sens à peu près parallèle à la première; les autres sillonnent, perpendiculairement à cette même chaîne primordiale, chacun des deux versants dans le sens de leur largeur. Les unes et les autres tracent ainsi naturellement les limites des contrées où sont cantonnés des peuples différents.
Quatrièmement : en considérant l'Asie sous le double rapport des détails de sa surface et de celui de ses cours d’eau principaux, on remarque, sur l’un et l’autre versant, entre les chaînes secondaires parallèles à la chaine primordiale, des plaines fertiles ou désertes, d’une immense étendue, et des dépressions lacustres nombreuses ou des abimes de sable, dans lesquels affluent ou se perdent une multitude de rivières ; tandis que le long des chaines perpendiculaires à la chaine primordiale, de grands fleuves, naissant aux flancs de celles-ci et à ceux des autres, roulent , dans de poor fondes vallées ou de vastes plaines, leurs eaux Impéiyouses ou tranquilles jusqu'aux mers qui baignent les rivages.
Telles sont. les quatre ed formes principales qui individualisent la surface de l'Asie, et constituent les bases fondamentales de tout son édifice géographique.
On a dit et l’on répète tous les jours que l'Asie intérieure est occupée par un: waste plateau fort élevé, dont la figure trapézoïdale est bordée par quatre grandes chaînes de montagnes. Passe pour la figure et la bordure qui résultent, en effet, de la disposition corrélative des chaînes subordonnées à la principale. Quant au vaste plateau central, il parait décidément qu’il n’a jamais existé que dans l'imagination des géographes. Ce prétendu plateau se réduit à la continuité de larête primordiale qui généralement présente son dos asiatique très-large de chaque côté *.
* Dans les limites restreïntes que nous impose la nature de cet ouvrage, nou$ devons passer rapidement sur toutes les questions géographiques, que nous traiterons spécialement dans nos Éléments de l'Histoire du genre humain. Cepéndant comme l’assertion que nous émettons de la non-existence du plateau central de l'Asie a besoin de preuves, nous rapporterons ici les observations que M. de Humboldt a faites à ce sujet dans ses Fragments de Géologie et de Climatologie asiatiques. H dit ( p. 25) : « La partie moyenne et intérieure de l'Asie ne forme ni un immense nœud de montagnes, ni un plateau continu. » Et plus loin (p. 527): «On peut concevoir, dans le langage de la géologie scientifique, d’après une certaine échelle de hauteur, différents ordres de plateaux : celui de la Souabe a 450 toises ; celui de la Bavière ou de la Suisse entre les Alpes et le Jura a 260 à 270 toises; le plateau de PEspagne a 350 toises ; celui de Mysore ( Maïssour dans l’Hindoustan) a 580 à 420 toises; les plateaux de la Perse, de Mexico, de Bogota, de Quito et de Caxamarca, d’Antisana et de Titicaca (Amérique), ont 650, 1168, 1570, 1490, 2000 à 2100 toises d’élévation au-dessus du nivéau de l’Océan. Dans le langage vulgaire , le mot de plateau (Table-land) ne s'applique qu’à des intumescences du sol qui agissent sensiblement sur l’âpreté du climat, par conséquent à des hauteurs au-dessus de 300 à 400 toises… Les plaines centrales de la Dzoûngarie chinoise ont à peine la hauteur du lac de Constance (200 t.), ou de la ville de Munich (9266 t.). Les plaines dans lesquelles je me suis trouvé, il y a deux ans, au nord du lac Dzaisang, communiquent , en entourant le Tarbagataï, avec celles de la province d'Hi, les lacs Alak-Tougoul et Balkachi et les rives du Tchoui, Dans le bassin entre les Thian-Chan et
Sans entrer ici dans des détails réservés aux monographies subséquentes, nous noterons les grandes lignes latérales qui tracent les limites des principaux États de l'Asie.
Commençons par le versant oriental.
1° Les monts Hing-’An qui bordent les côtes méridionales de la mer d’Okhotsk, forment une partie de la ligne de démarcation des possessions russes au nord et des possessions chinoises au sud.
20 Les monts Sian-Pi, au nord du golfe chinois de Phou-haï, tracent en général les limites communes de la Mandchourie au nord, de la Corée et de la Chine au sud.
3° Les monts Yun-Nan (midi nuageux), au-dessus du golfe de Tun-Kin, séparent en partie la Chine du royaume d’An-Nam et de celui de Siam.
4° Les monts Birmaniens descendent au sud dans toute la longueur de la péninsule de Malacca, et font séparation entre les États de la race jaune à l’est, et ceux des peuples indiens à l’ouest.
5° Les monts Himä-Laya forment une grande courbe transversale entre le Thibet au nord et l’Hindoustan au sud.
6° Les monts Brahouiks et les Soleïman, leur contre-fort oriental, s’avancent au sud,
jusqu’au cap Monze, entre l’'Hindoustan à l’est, l'Afghanistan et le Béloutchistan à l’ouest.
7v Les monts du Kouhistan courent aussi au sud, entre ces deux derniers États et la Perse, jusqu’au cap Djask, à l’entrée du détroit d'Ormus.
8° Le Djebel-Tak, passant au sud-sud-est, entre le lac Ourmiah et le lac Van, atteint le mont Dagataghi (le Zagros des anciens), dont les dernières pentes au sud sont baignées par le Chat-El-Arab, qui se jette dans le golfe Persique : cette ligne sépare la Perse, à l’est, de la Turquie d’Asie, à l’ouest.
le Kuen-Lun, bassin qui est formé à l’ouest par la chaine transversale du Bolor, la comparaison des latitudes et de certaines cultures, manifeste le peu d’élévation des plateaux sur de grandes étendues. À Kachgar, Khoten, Aksou et Koutché, dans le parallèle de la Sardaigne , on cultive le coton ; dans les plaines de Khoten, sous une latitude qui n’est pas plus méridionale que la Sicile, on jouit d’un climat extrêmement doux , et on élève un nombre prodigieux de vers à soie. Plus au nord, à Yarkand , Hami, Kharachar et Koutché, la culture du raisin et des grenades est célèbre depuis la plus haute antiquité. La déclivité qu’affecte le terrain dans ce bassin fermé, se trouve (ce qui est assez remarquable) en contre-pente à celle du bassin ouvert de la province d’Ili ou du Thian-Chan-Pé-Lou. Même à l’est du Tangout, le haut plateau (ou désert pierreux) du Kobi, paraît offrir un sillon et une dépression considérables... »
Il résulte de l’ensemble de ces considérations sur la configuration du sol de l'Asie, que la partie centrale (le prétendu plateau) renfermée entre les parallèles de 30° et 50°, et entre les méridiens du Bolor ou de Kachmir et du lac Baïkal ou de la grande sinuosité du Houang-Ho, est un terrain à niveau irès-varié, en partie inondé , offrant de vastes étendues de pays dont l’élévation est probablement celle des plateaux d’un ordre inférieur, analogues aux plateaux de la Bavière, de l'Espagne et de Mysore. On à lieu de soupçonner que des intumescences du sol comparables aux hautes plaines de Quito et de Titicaca (1500 à 2000 toises), ne se trouvent principalement qu'entre la bifurcation de la chaîne de l'Hidou-Khouch , dont les branches sont connues sous les noms d’Himâ-Laya et de Kuen-Lun, par conséquent dans le pays de Ladak, du Thibet et de Katchi ; dans le nœud de montagnes autour du Koukhou- Noor, et dans le désert de Kobi au nord-ouest de l’In-Chan.
Nous ajouterons que les renseignements fournis par la dernière mission russe à la Chine (1820 à 1821), sur toute la ligne de Kiakhta à Péking, confirment généralement les observations de M. de Humboldt, et surtout les grandes dépressions centrales du désert de Kobi. Ainsi, bien que nous n’ayons pas encore toutes les mesures des reliefs de l’Asie intérieure, cependant celles que l’on possède sont assez nombreuses et assez précises, pour que l’on soit en droit de nier l’existence d’un plateau central continu dans l'Asie intérieure.
Jo Une série de hauteurs, partant du sud de la mer Morte, montent au nord-est, jusqu’au 34° parallèle ; d’où elles descendent au sud-est, le long de l'Euphrate, jusqu'à l'embouchure du Chat-El-Arab : ces hauteurs décrivent ainsi un grand angle entre la Turquie d’Asie et l'Arabie.
Passons sur le versant occidental.
Ce versant présente, au nord, une masse de terres plus considérable que l’autre versant, au sud : aussi est-il, à sa partie rapprochée de la chaine primordiale, sillonné d’un plus grand nombre de chaines secondaires qui le prennent à revers; telles sont :
4° Les monts Thian-Chan {monts célestes), qui commencent dans le Mongolistan et se dirigent à l’ouest parallèlement à la chaîne primordiale entre le Turkestan oriental et la Dzoûngarie ; l’'Ak-Dagh, leur prolongement occidental sous le 40° parallèle, est tracé à travers le Turkestan occidental, jusqu’à la mer Caspienne; au delà de cette mer, il se redresse sous le nom de Caucase européen.
20 La chaîne de l’Altaï (mont d’or), au nord des Thian-Chan, développant aussi ses grandes sinuosités à l'ouest, se relie par les monts Oulou-Tau, Alghidim et Ilemen au nœud de Krasnaïa que nous avons déjà noté dans les monts Ourals.
3° La chaine des Sayanski (monts de la faux), au nord de l’Altaï, sinue aussi à l’ouest, jusqu’au massif de Chabinaï-Dabaga (longitude 87, latitude 51° 05’). De là, l'axe de ces montagnes fléchit au nord sous le nom de Teletskoï jusqu’au cap Matzol dans la mer Glaciale.
4° Les autres montagnes secondaires de ce versant ont aussi généralement leurs axes de soulèvement dirigés vers le nord, c’est-à-dire perpendiculaires à ceux des montagnes dont nous venons de tracer le mouvement occidental, ou, ce qui est la même chose, perpendiculaires à l’axe de la chaîne primordiale : tels sont, par exemple, les monts du Bolor entre la petite Boukharie et la Dzoûngarie à l’est, et le Turkestan à l’ouest; les monts Ourals et les chaines de la Sibérie qui courent au nord s’affaisser dans des steppes marécageux ou qui se prolongent jusqu’à l'océan Glacial, formant ainsi les limites naturelles des peuplades sibériennes.
Nous avons nommé la chaine de Telestkoï ; nous nommerons encore les monts Baïkaliens qui entourent le lac Baïkal , et sinuent ensuite jusqu’au cap Siévéro-Vostotchni, pointe la plus avancée dans l'océan Glacial; puis les monts Aldan, qui se prolongent jusqu’au cap Sviatoï dans le détroit des Ossements, près l'archipel de la nouvelleSibérie.
L’Asie est placée sous les cinq climats généraux.
La limite physique du climat chaud, est tracée au nord par le développement de l'axe de la chaine primordiale depuis Péking jusqu’à Erzeroum, tous deux situés sous la même latitude. Ainsi, la plus grande 265 du versant orient se trouve sous les influences de ce climat; savoir : presque tout le Japon, presque toute la Ghine, tout le Thibet et le Boutan, une partie du Birmäh, la moitié de l’Hindoustan, tout l’Afghanistan et le Béloutchistan, toute la Perse, la Turquie d’Asie (avec l'Asie Mineure et Tyr sur l’autre versant) et plus de la moitié de l'Arabie; tandis que les côtes méridionales de la Chine, tout l’An-Nam et le Siam, une grande partie du. Birmäh, la pointe triangulaire de l’'Hindoustan et le midi de l'Arabie, plongent dans le climat très-chaud de la zone torride.
Les limites physiques du climat tempéré sont, au sud, l’axe de la chaîne primordiale et au nord une ligne qui, depuis l'extrémité orientale des monts Hing’-An, suivant l’arête des Sayanski et le prolongement occidental de l’Altaï, irait rejoindre le massif de Krasnaïa dans l’Oural : ainsi ce climat embrasse, sur le versant oriental, les îles Kouriles, celles de Tarrakaï et de Yéso, et toute la Mandchourie; et sur le versant occidental le Mongolistan, la Dzoûngarie, le Turkestan oriental et le Turkestan occidental
avec le pays des Turkomans, des Kirghiz et les côtes circulaires de la mer Caspienve, au nord et au sud du Caucase.
Le climat froid s'étend jusqu’au cerele polaire, et comprend sur le versant oriental le pays des Tchouktchis, le Kamtchatka et le rivage étroit des Lamoutes; et sur le versant occidental, toute la vaste plaine de la Sibérie; moins les petites péninsules circompolaires qui s’avancent dans le climat très-froid de la zone glaciale, comme les grandes péninsules méridionales de l’autre versant se prolongent sous les feux de la zone torride.
On conçoit que chaque climat ayant ses espèces minérales, végétales et animales propres, les deux versants de l'Asie, placés, l'un sous deux climats et l’autre sous trois, ont aussi leurs espèces particulières relatives. Ainsi, par exemple, le cheval, l’âne et le djaggataï leur intermédiaire, le bœuf ordinaire, le chameau, etc., appartiennent au versant occidental; la licorne, le bœuf à bosse, le yak ou bœuf à queue de cheval, le gayal, le tapir, le dromadaire, l'éléphant, le rhinocéros, etc., sont originaires du versant oriental; et, sur chaque versant, les espèces sont nécessairement variées selon les milieux climatologiques, comme ceux-ci le sont selon les localités géographiques. L'homme, selon sa raceet sa tribu, y a subi dans sa conformation et dans ses mœurs les effets de toutes ces influences générales et particulières.
Nous avons dit que l'Asie était plus grande et plus peuplée que toutes les autres parties du monde ; située sous tous les climats que modifient les circonstances géographiques les plus variées, elle leur est aussi supérieure par le nombre et les variétés de ses richesses minérales , végétales et animales. Ainsi, par exemple, sur 4346 espèces d'animaux connus, elle en compte 422, dont 288 jui sont particulières.
Le plus grand nombre de nos plantes utiles ou agréables, les pierres précieuses les plus estimées, nous viennent de l'Asie. Les animaux domestiques qui nous servent à labourer la terre et à nous transporter avec nos bagages dans des régions éloignées, ceux qui nous fournissent le vêtement et la nourriture, ont leur origine et leurs types primitifs en Orient. Ils ont suivi l’homme dans ses émigrations ; car l'Asie, si féconde en animaux de toutes espèces, est aussi la mère des nations qui se sont répandues sur toute la terre.
En effet, c’est vers l’Asie que, de tous les points du globe, l’homme reporte les souvenirs de son enfance. Et ces souvenirs planent mystérieux sur les hautes régions thibétaines, où le massif de Kuen-Lun (la colonne du ciel), le pic de Tchamalari (le mont brülé, noir), et le Djavalagiri, (le mont blane, dilaté), disposés triangulairement entre eux, rappellent peut-être la demeure des trois fils de Noé, Sem, Cham, et Japhet, dont les noms ont une signification correspondante.
Au resle, nous verrons qu'il existe encore dans cette région des tribus rapprochées qui conservent les caractères des trois races primitives. On n’a point constaté si ces débris vivants sont des témoignages de la primitive concentration du genre humain. Toutefois il semble que ce soit dans ces lieux que l’ethnographie et la linguistique, d'accord aujourd’hui avec les livres sacrés de tous les peuples, nous montrent les trois grandes familles qui avaient échappé au déluge, rassemblées sous un même chef, une même foi, une même loi. Mais ce n'était point là qu’elles devaient accomplir leurs destinées ; car la terre tout entière leur était livrée.
A la voix de leurs patriarches, rois et pontifes à la fois, et dépositaires des connaissances antédiluviennes, elles plièrent leurs tentes et partirent pour aller prendre possession des contrées qui leur avaient été préparées à chacune, selon les fonctions qu’elles avaient à remplir dans les desseins du Créateur. Ainsi elles se séparèrent, et avec elles l'humanité se mit en marche.
Les routes qu’elles ont prises et les fortunes diverses qu’elles ont éprouvées sont inscrites en traits ineffacables dans l’histoire des nations et sur la face du globe. Nous les signalerons dans les pages consacrées à l’histoire de chaque peuple. Ici nous nous bornerons à rappeler qu'au milieu des épreuves par lesquelles l'humanité se développe, on voit assez distinctement aujourd’hui surgir deux grandes formes de civilisation, la civilisation orientale représentée par la race jaune en Chine, et la civilisation occidentale représentée par la race blanche en Europe. Quant à la race nègre, sans civilisation propre, elle a pris ici les formes de l’une, là celles de l’autre, et partout elle reste au service de ses sœurs.
Trois mots résument assez exactement le caractère général de ces deux civilisations. En effet, toutes deux manifestent l’activité sociale au plus haut degré : l’une dans l’immutabilité et le familisme fondés sur la piété filiale; l'autre dans la mutabilité et l'individualisme fondés sur la liberté. Leurs dogmes religieux conservent les mêmes rapports. Ainsi, le bouddhisme, la religion principale de l'Orient, identifie la créature avec le Créateur; elle finit par s’y anéantir complétement, comme l'individu dans la famille, comme la famille dans l'État, comme l'État dans son chef qui est le représentant de Dieu sur la terre. Le christianisme au contraire tend incessamment à réaliser ici-bas l'identification avec Dieu, mais laisse finalement subsister l’éternelle inégalité du Créateur et de la créature, et révèle éternellement à l’homme son individualité et sa liberté : le christianisme contient donc aussi les éléments des sociétés européennes. Ainsi, les bases politiques et sociales sur lesquelles reposent les deux grandes formes de la civilisation actuelle, se reflètent dans leurs principes religieux entièrement opposés. Le monde oriental, c’est le panthéisme bouddhique, le matérialisme organisé; le monde occidental, c'est le monothéisme, le spiritualisme le plus complet qui tend incessamment à se dégager de la matière. En un mot, le chrislianisme est la vérité révélée aux hommes; et, qu’on le veuille ou non, il faut qu’il envahisse l'univers par toutes les voies de l’activité humaine.
Par quelle série de transformations a dû passer la civilisation occidentale avant de se manifester sous son caractère actuel! En s’avançant de plus en plus à l’ouest, selon l’axe de la chaîne principale, elle se trouva enfin sur le versant qu’elle devait occuper. Elle passa sur les ruines de la Perse antique, de l’Assyrie, de l'Égypte, de la Grèce, de l'Italie, de l'Arabie; d’où, après avoir rayonné dans toutes les contrées de l’Europe moderne, elle traversa l'océan Atlantique et envahit les deux Amériques. Elle étreint aujourd’hui le monde entier ; le christianisme est inséparable de son triomphe.
L'autre puissance, marchant vers l'Orient, parallèlement à la chaîne primordiale, descendit sur le versant oriental dans les belles et fertiles plaines qu’arrosent le Houang et le Kiang, les plus grands, les plus majestueux fleuves de l’ancien monde. Elle’eut devant elle le Japon, l'Océanie, et, plus loin, aussi les deux Amériques.
Tandis que la civilisation occidentale progressait par le temps et l’espace, de siècle en siècle, de station en station, sans pouvoir se fixer définitivement, car son élément essentiel, la liberté, ne le permettait pas; la civilisation orientale commençait et accomplissait son développement en elle-même et par elle-même, dans les lieux où elle s'était cantonnée primitivement, s’y régénérant sans cesse par ses propres institutions, immuables comme le principe dont elles émanent.
Antipodes l’une de l’autre dans leur position géographique, comme dans leurs habi-
tudes religieuses et morales, sociales et politiques, elles n’en ont pas moins accompli leurs destinées en commun et comme de concert, selon les fonctions qui leur avaient été réservées dans les évolutions progressives de l'humanité. L'avenir dira le résultat de leur contact actuel.
Dans tous les âges, tous les empires ont été tributaires de l'empire chinois. Ils ont disparu de la terre, ou ne se maintiennent encore aujourd’hui qu’à la condition d'échanger entre eux leurs produits et de s’emprunter leurs industries. L'existence même des principaux États modernes serait gravement compromise, si leurs relations avec la Chine venaient à cesser. L’empire chinois, au contraire, toujours debout après tant de siècles d’une existence non interrompue et malgré les vingt-deux grandes révolutions dynastiques et politiques qui ont passé sur lui, sans l’abattre ni l’ébranler, s'est toujours suffi à lui-même, et se présente encore pour nous, aussi bien que nous pour lui, comme un des phénomènes historiques les plus curieux et les plus extraordinaires.
Voici la liste des différents États de l’Asie, selon l’ordre dans lequel nous les visiterons successivement : Chine, Japon, An-nam, Siam, Birmäh, Hindoustan, Béloutchistan, Afghanistan, Hérat, Perse, Arabie, Turquie d’Asie, Russie d'Asie, Turkestan occidental.
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