IRONIES
Ironies, 197
CHANSON DE L* AIGUILLE (Inspirée de la Chanson de la Chemise^ de Thomas Hood.)
Travaille, travaille, travaille!
Tes doigts las ne font rien qui vaille.
Le pétrole brûle les yeux.
L'odeur acre envahit la chambre.
Comme un poêle chaufferait mieux Cette nuit froide de décembre !
Mais le charbon est hors de prix ; Le bois coûte encor davantage :
Le charbonnier a désappris Le chemin du sixième étage.
Travaille, travaille, travaille !
Tes doigts las ne font rien qui vaille.
Souffle dans tes doigts engourdis, Que gagnent la crampe et l'onglée ; Décroise tes genoux roidis ; Redresse ta taille écroulée.
Ton ouvrage n'avance pas :
Tire Taiguille sans relâche.
Point de repos, point de repas, De peur que le patron se fâche.
Travaille, travaille, travaille !
Tes doigts las ne font rien qui vaille.
En travaillant il t*est permis De rêver campagne, verdure.
Promenade avec des amis :
La tâche te semble moins dure.
Tu tousses ? I^ réalité Hélas i t'a déjà ressaisie :
Demain, ce n'est, en vérité, Que la misère, la phtisie.
Travaille, travaille, travaille !
Tes doigts las ne font rien qui vaille.
Femme, souviens-toi du passé :
N'étais- tu pas plus misérable ?
Du fond de ton cœur harassé Remercie un Dieu secourable.
Plus d'enfants chétifs à pourvoir, De mari brutal, toujours ivre : Aujourd'hui, simple est ton devoir ; Tu n'as qu'à te tuer pour vivre.
Travaille, travaille, travaille !
Tes doigts las ne font rien qui vaille.
Mais n'as-tu pas plus d'un atout, Courage, orgueil, esprit de suite?
Songe donc ! on arrive à tout Avec une bonne conduite !
Tu peux, sans faire de jaloux Parmi les princes de la banque, En vingt heures gagner vingt sous, A moins que l'ouvrage ne manque.
Travaille, travaille, travaille!
Tes doigts las ne font rien qui vaille.
Que l'ouvrage fasse défaut, Toi qui n'a pas d'économies, C'est pleurer de faim qu'il te faut, Ou commettre des infamies.
Pourtant, espère en l'avenir !
Va, ta délivrance est prochaine, Puisque ton malheur doit finir Quand tu seras morte à la peine.