‹ Muse juvénileChapitre 23 sur 62 · LE RIMEUR · texte numérisé non relu

LE RIMEUR

La neige craque et brille, et les trames d'argent Sous les feux du soleil jettent moins d'étincelles. Cliacun craignant du h'oiJ les morsures cruelles, S'enclôt et s'enveloppe, excepté l'indigent.

Je plains le rimailleur dont la porte est mal close El dont la cheminée est un froid soupirail. Qui sous ses draps glacés s'enveloppe et qui n'ose Secouer la torpeur pour vaquer au travail.

Le malheureux se croit un penseur, u;i poëte, Pour avoir soupiré comme tous les oiseaux, Pour des vers de printemjts lleuris au bord des eaux Dans la saison de vie oJ tout chante et végète.

66 KTIIHF.S I.lTTr.R.VIRES.

EsL-on poëte, liélas! quand un rien vous endorf, Ouand on reste six mois et neuf mois sans idée, Pour le chaud, pour le froid ou pour le vent trop fort, llier pour un brouillard, demain pour une ondée?

Quand rien ne peut ravir aux frimas meurtriers Le feuillage vulgaire et les plantes frileuses, 0 Parnasse, ô Liban, vos deux crêtes neigeuses Étalent toujours verts le cèdre et les lauriers!

(Jue penseï' du l'imeur grelottant sur sa couche, Qui, regardant le givre à sa vitre fleurir, Sent le ruisseau des vers se glacer à sa bouche. Et dort jusqu'en avril? Dormir trop, c'est mourir!

Allons, sors de ton lit, et prends tes paperasses, Tes doux vers déjà morts, pêle-mêle entassés! Fais du tout un grand feu pour tes membres glacés : Poêle! ce sera sacrifier aux Grâces.

Mais n'a-t-il pas cru voir un cortège charmant. Qu'il a pris pour le chœur des neuf Sœurs, le perfide ! Sa vision lui crie : « Attendez un moment, u Virgile voulut bien brûler son Enéide ! »

Il le voulait, la Muse a dû l'en empêcher ; Avant qu'il eût réduit ce monument en cendre. On eût vu des sommets le chœur sacré descendre, Kt d'un torrent de pleurs éteindre le bûcher.

L'Enéide survit à ses regrets célèbres.

L'œuvre qui lui fit craindre un immortel alTront Forme, quoique par lui dévouée aux ténèbres. L'homérique splendeur dont rayonne son front.

Penses-tu donc qu'à l'heure où le rimeur succombe

KTCDFS I.ITïr.P. un F. S. 67

Ton nom sera de ceux, liarnionieiix et doux, Qui volligent ailés sur les lèvres de tous; (ju"un éternel laurier verdira sur ta tombe !

Hélas ! sans avoir pu, malgié tous les efforts, Élever la misère au rang d'une infortune. Tu seras confondu dans la fonle des morls Dont les ossements vont à la fosse commune.

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