LA BLESSURE
Le ciel chaud est couleur d'ardoise. Le soleil est de diamant ; Le bûcheron qui tout déboise Lève sa hache lourdement.
Quoiqu'il travaille sans se plaindre, On entend, quand s'abat le fer.
L'homme, le fer et l'arbre geindre; Le sol tremble, on sent vibrer l'air.
La corneille croasse Et les loups ont hurlé.
Mais la colombe passe Au bois elle a volé.
Des oiseaux la grande famille S'effarouche et veut s'envoler; Sous les écorces la chenille S'arrête un moment de filer.
Le nuage des cantharides Monte vert du frêne puant; Mille fourmis sortent des rides Et des trous du chêne géant.
La corneille croasse Et les loups ont hurlé , Mais la colombe passe Au bols elle a volé.
Soudain un crî poignant s'élève , La hache n'a point résonné ; C'est un sanglot que l'air achève.
Dont les oiseaux ont frissonné:
La forêt jusqu'en sa racine A cette plainte a répondu ;
412 CHAWTS ET POÉSIES
Jusqu'au poil des bêtes devine Le sang de l'homme répandu.
La corneille croasse Et les loups ont hurlé , Mais la colombe passe Au bois elle a volé.
Le bûcheron, à bout de peines, D'un coup de hache dévoyé , A touché le réseau des veines Qui reliaient la jambe au pié !
Par la blessure fuit la vie, La terre boit ce noble sang.
Faut-il que la hache dévie Pour frapper un muscle agissant !
La corneille croasse Et les loups ont hurlé , Mais la colombe passe Au bois elle a volé.
La mouche bleue au flanc fertile Sur ce beau sang vient se poser, Et ne voit dans cet homme utile Qu'un cadavre à décomposer.
Qu'on épande sur la blessure L'eau fraîche pour la nettoyer, Qu'on y fasse une ligature j Donnez des feuilles de mûrier !
DE PIERRE DUPOKT. 413
La corneille croasse Et les loups ont hurlé , Mais la colombe passe Au bois elle a volé.
Apportez des touffes de mousse !
L'œil est ouvert, mais sans rien voir Le cœur n'a plus cette secousse Qui vous laisse une ombre d'espoir.
Avec une voix d'alouette Une fille du bois descend ; Devant le corps elle s'arrête , Et voit son père dans son sang!
La corneille croasse Et les loups ont hurlé, Mais la colombe passe Au bois elle a volé.
Au lieu de rester indécise, -
Elle s'attache au plus pressé ;
Elle déchire sa chemise,
Et le bûcheron est pansé :
Lors le torrent des pleurs abonde
Sur ce visage vénéré ,
Et , par la vertu de cette onde,
0 miracle! il a respiré.
La corneille croasse Et les loups ont hurlé ,
Mais la colombe passe Au bois elle a volé.
Je me sentais bien, dit le père, Qui recouvre à l'instant la voix ; Faut -il donc revenir sur terre Pour y couper toujours du bois!
Tu m'as blessé , ma vieille hache , C'est mal, et tu me le paîras; Mais mon sang ne fait pas de tache, Je sens encore mes deux bras.
La corneille croasse Et les loups ont hurlé, Mais la colombe passe Au bois elle a volé.
Un brancard jusqu'à sa chaumine A ramené le bûcheron ; Il y fait une triste mine Et semble subir un affront.
La fille de ce vieil Hercule Lui dit, posant un frais baiser Sur son front que la fièvre brûle :
Mon père , il faut vous reposer I
La corneille croasse Et les loups ont hurlé , Mais la colombe passe Au bois elle a volé.
JEAN TRÉMALEU.
Jean Trémaleu , bon drille , Possède un gros bon sens; Par son esprit il brille Dans le quartier des Innocents.
Parti des ajoncs de Bretagne, Quittant ses guêtres pour des bas, De Paris il fit la campagne, Y soutint de rudes combats.
La misère fut son école Et le travail son protecteur; Aujourd'hui son air bénévole Vous dit : J'ai vaincu le malheur.
Jean Trémaleu , bon drille , Possède un gros bon sens; Par son esprit il brille Dans le quartier des Innocents.
La nuit , sur le carreau des halles , Orné du chapeau blanc des forts , Des fruits il décharge les balles , Le jour travaille sur les port:-.
Le hauteur d'un sac de farine ,
La capacité d'un tonneau ,
Ne pèsent pas à son échine
Plus qu'au vieux chêne, un jeune oiseau.
Jean Trémaleu , bon drille , Possède un gros bon sens ; Par son esprit il brille Dans le quartier des Innocents.
Il a, dans mainte circonstance, Pour d'autres exposé sa peau , A tous prêtant son assistance , Sans l'écrire sur son chapeau.
Comme un vrai chien de Terre-Neuve Il sait rattraper un noyé; Son courage mis à l'épreuve , Pas une fois n'a louvoyé.
Jean Trémaleu , bon drille , Possède un gros bon sens ; Par son esprit il brille Dans le quartier des Innocents.
N'a-t-il pas pris sur sa veillée , Le temps de savoir lire un peu ?
Dans sa cervelle émerveillée Le vieil esprit gaulois prend feu.
Il vous récite du Molière , Aux halles , Molière est forain;
DE i'IKRRK DUPOÎ^T. 41'
Et chante, en guise de prière.
Matin et soir, un gai refrain.
Jean Trémaleu , bon drille , Possède un gros bon sens ; Par son esprit il brille Dans le quartier des Innocents.
N'essayez pas de faire luire A ses yeux le jaune métal !
Vous verriez sa lèvre sourire; Son cœur ne connaît pas le mal.
Plus fier que la haute montagne Qui voit le marécage en bas; !l ne prend que l'argent qu'il gagne Avec son échine ou ses bras.
Jean Trémaleu , bon drille , Possède un gros bon sens j Par son esprit il brille Dans le quartier des Innocents.
Jean Trémaleu , c'est la nouvelle , Voit l'instant de se marier; Il choisit , dit-on , la plus belle La fleur, le dessus du panier.
C'est une fête sur la place , Tout le monde en est réjoui; Qu'il se marie , et qu'il nous fasse Des enfants qui soient comme lui !
Jean Trémaleu , bon drille, Possède un gros bon sens ; Par son esprit il brille Dans le quartier des Innocents.