LE BARBIER DE VILLAGE
Dans un méchant petit village Qui se dérobe à vos regards ,
tiV. PIERRE DUPOKT. 4^.}
L'été, caché dans le feuillage, L'hiver, noyé dans les brouillards.
Certain barbier tient sa boutique, Type grotcsqne du passé , A qui je donnai ma pratique.
Un beau dimanche, étant pressé.
Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro !
Ce perruquier vilain vous rase.
En vrai bourreau , en vrai bourreau.
Distinguez-vous la silhouette De ce plat à barbe en fer-blanc , Comme une vieille girouette Au vent grinçant et miaulant?
Entrez par la porte cochère , De ces fagots faites le tour.
Cherchez un taudis sans lumière Qui se cache au fond de la cour.
Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro !
Ce perruquier vilain vous rase ,
En vrai bourreau, en vrai bourreau.
S'il vous reste quelque espérance , Passant , laissez-la sur le seuil !
Ce perruquier à barbe rance Darde sur vous son mauvais œil ;
424 CUAKTS ET POÉSIES
Vous découvrez dans les ténèbres Les noms des grands suppliciés , L'image des crimes célèbres , A Saint-Claude coloriés.
Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro !
Ce perruquier vilain vous rase.
En vrai bourreau , en vrai bourreau.
Si vous désirez de l'eau fraîche , Dans un coin sombre git un seau , Et , si la mare n'est point sèche , Vous-même, allez puiser de l'eau.
Un plat à barbe, antique vase, S'offre en morceaux à votre main ; Si vous espérez qu'on vous rase , Vous pouvez rtpasser demain.
Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro !
Ce perruquier vilain vous rase,
En vrai bourreau , en vrai bourreau.
« Voyez-vous pas que ma main tremble !
Dit notre homme, avec un soupir;
« Un petit verre, ce me semble ,
» Serait bon pour la raffermir. »
Vous acceptez par politesse
La liqueur qu'il vous faut payer ;
L'eau-de-vie emporte la pièce , Elle vous rase le gosier.
Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro !
Ce perruquier vilain vous rase ,
En vrai bourreau, en vrai bourreau.
Sa main tremble encor davantage , Vous tremblez rien que de la voir S'approcher de votre visage j Vous apercevez un miroir !
C'est un tesson, une parcelle D'un miroir autrefois brisé ; Tout près , au bout d'une ficelle Pend un rasoir mal aiguisé.
Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro !
Ce perruquier vilain vous rase,
En vrai bourreau , en vrai bourreau.
Si du linge Ton s'inquiète , Ou de la propreté , tout beau !
Faudrait-il pas une serviette Exprès pour ce joli museau!
La serviette de tout le monde N'est point assez bonne pour lui !
Que voulez -vous que l'on réponde?
Tout autre se serait enfui.
Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro !
Ce perruquier vilain vous rase,
En vrai bourreau , en vrai bourreau.
Donc je me rase en patience.
Quand les ivrognes du pays Chez le barbier prennent séance, Gesticulant, poussant des cris,* On raille , on braille, on se disputé; Je suis l'objet de l'entretien.
Et la victime de la lutte ; Le sang coule, c'était le mien.
Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro !
Ce perruquier vilain vous rase ,
En Yidl bourreau, en vrai bouiteau*
Échaudé par cette aventure , Je n'y serai jamais repris.
Oui , par ma barbe , j e le j ure , Par ma barbe longue depuis.
Avant d'aller livrer toi-même Ta tète au fer d'un ignorant, Sois barbu comme Polyphème , Barbe-Bleue ou le Juif Errant.
Adieu la musicale phrase Du galant barbier Figaro!
DE PIERRE DtPONT. 427
Ce perruquier vilain vous rase, En vrai bourreau, en vrai bourreau.