L'AIGUILLE
Aiguille gentille, Va, viens, voltige et cours, Quand pleure la famille, Ta douce lueur brille
Sur ses tristes jours.
Active, polie et rapide, Ayant pour guide un joli doigt, Au long de l'ourlet qu'elle ride.
L'aiguille suit son chemin droit; Au dé soumise elle travaille, Nul effort ne la peut lasser ; Comme dans l'eau bleue une écaille, L'œil à peine la voit glisser.
Aiguille gentille, Va, viens, voltige et cours.
Quand pleure la famille Ta douce lueur brille
Sur ses tristes jours.
Comme la lame d'une épée Faite de l'acier le plus pur,
DE riERRE DUPONT. 277
Klle est fourbie, elle est trempée, On le connaît à son azur ; Voyez! à peine il est visible Le trou par où passe le fil ; La guêpe en son courroux terrible N'a pas l'aiguillon plus subtil.
Aiguille gentille.
Va, viens, voltige et cours, Quand pleure la famille , Ta douce lueur brille
Sur ses tristes jours.
Pendant que l'épingle s'arrête Et fixe l'étoffe au genou , L'aiguille mobile, inquiète.
Perce toujours un nouveau trou ; L'épingle sérieuse et sage Se repose le plus souvent ; Du progrès l'aiguille est l'image , Elle va toujours en avant.
Aiguille gentille.
Va, viens, voltige et cours.
Quand pleure la famille , Ta douce lueur brille
Sur ses tristes jours.
Combien de diverses pensées D'amour, de douleur ou d'espoir.
278 CnAXTS ET POKSIES
Par les aiguilles retracées , S'attachent au fil blanc ou noîr!^ A l'aiguille sa confidente La couturière dit ses soins; Que de fois une larme ardente A mouillé la trace des points l
Aiguille gentille, Va, viens, voltige et cours, Quand pleure la famille, Ta douce lueur brille
Sur ses tristes jours.
Mais à quoi bon pleurer sans cesse !
La couturière a de beaux jours ; Après les longues nuits de presse.
Le travail fait place aux amours ; L'orchestre anime la feuillée, Les chèvrefeuilles sont en flenr ; Gentil bonnet , mine éveillée Ont bientôt fait de prendre un cœur.
Aiguille gentille, Va, viens, voltige et cours, Quand pleure la famille.
Ta douce lueur brille
Sur ses tristes jours.
Tout ce qui de la belle fille Couvre le corps si bîen tourné,
DE PIFHRK DII1>0:<T. 279
Jupe ou chiffon, sa leste aiguille L'a cousu, brodé, festonné; Au liséré de sa bottine, Au corset qui garde le sein, Son aiguille nerveuse et fine Sait coudre un œillet au besoin.
Aiguille gentille, Va, viens, voltige et cours, Quand pleure la famille , Ta douce lueur brille
Sur ses tristes jours.
Pour le fiancé quelle chance !
Cette fille est un beau parti ; C'est un vrai titre de naissance Qu'un doigt par l'aiguille bleui.
N'est-ce pas un trésor, l'épouse Qui , retirée en sa maison , Peut montrer sans qu'on la jalouse , Une aiguille sur son blason ?
Aiguille gentille, Va, viens, voltige et cours.
Quand pleure la famille.
Ta douce lueur brille
Sur ses tristes jours.