GRECE
Expédition de Morée.
Les plantes de la Grèce qui se trouvent dans l’herbier de M. Delessert proviennent de l’expédition scientifique de Morée. On se rappelle que sous le ministère de M. de Martignac une commission fut chargée de se rendre dans le Péloponèse, d’explorer ce pays et d’y recueillir des matériaux de toute nature pour la publication d’un ouvrage du genre de celui*dela commission d’Égypte. Des ingénieurs-géographes, des zoologistes, des minéralogistes, des géologues, un botaniste (M. Despréaux ), firent partie de la commission, que
Ton partagea en trois sections indépendantes les unes des autres. La première, celle des sciences physiques, comprenant la botanique qui nous occupera seulement, fut placée sous la direction de M. le colonel Bory de Saint-Vincent. Toutes trois se trouvaient réunies à Toulon dans les derniers jours de janvier 1829. L’expédition s’embarqua le 10 février; le 5 mars, elle jetait l’ancre à Navarin. Nous ne chercherons pas à faire connaître tous les endroits parcourus dans cette contrée célèbre pour en tracer la flore particulière ; leur énumération, dégagée des remarques et des investigations historiques ou scientifiques auxquelles la plupart ont donné lieu, ne pourrait présenter qu’un intérêt médiocre. Les localités propres à chaque espèce de plantes se trouvent d’ailleurs indiquées dans la partie botanique du voyage publiée par M. Bory de Saint- Vincent et M. Chaubard.
On débuta par une course à Modon et à l’îie Sapience, une et la plus grande des OEnusses de l’antiquité , au vallon de la Djalova et au cap Coryphasium. On fit ensuite une excursion par le plateau de Koubeh à Gargaliano, Philiatra (l’antique Arène), Arcadia (Cyparissia) et Paulitza (ancienne Phigalie). B’Arcadia la commission se rendit au bassin de la Pirnatza, visita le lieu où fut l’antique Messène, dont les monts environnants sent très-riches en productions naturelles, et arriva à Androussa. On était alors dans le mois de mai 1829. La première partie de ce mois fut employée au complément de l’exploration de la région littorale, et on expédia à Paris les récoltes faites jusqu’alors. Ayant tout disposé pour de nouvelles excursions, la section se remit en route dans la matinée du 20. M. Despréaux, botaniste de l’expédition, partit avec des instructions pour visiter les rivages de la Péninsule, depuis Coron jusqu’à Napoli de Romanie. Diverses causes l’ayant détourné de la route quiîuiétaittracée, nous suivrons le chef de la section dans sa marche avec les autres membres qui l’accompagnaient. M. Bory se rendit, entre autres lieux, à Coron (l’antique Coroné), à Nisi et au
canton de Zarnate (Gérénie), l’un des plus curieux et peut-être le mieux cultivé de l’univers, sans excepter aucun endroit de la Chine et du Japon. « Les soins qu’on prend de ce qu’on y cultive, dit M. le colonel Bory, sont si minutieux, qu’il n’y existe peut-être pas un caillou de la grosseur d’une aveline parmi les champs. Le botaniste peut se dispenser de visiter ce lieu, où l’homme arrache tout ce qu’il n’a pas semé, et ne souffre point un brin d’herbe qui ne lui soit de quelque rapport (1). » 11 fitensuite uneascension au Taygète, dont le sommet est élevé de 2,408 mètres au-dessus du niveau des golfes de Messénie et de Laconie, sur lesquels la vue plonge à droite et à gauche. Aucun voyageur n’avait encore été tenté de prendre la même route et ne s’était élevé au faîte de cette montagne célèbre.
Nos savants explorateurs, continuant leur voyage, se dirigèrent par les ruines de ïhuria, vers les sources du Pamissus, et, prenant par le bassin de Tripolitza, en Arcadie, et par la Sarandapotamos et Sélasie, en Laconie, ils se trouvèrent sur l’emplacement même de Sparte, où on s’établit pendant quelques jours.
Dans la matinée du 1er juillet 1829, la section se mit en route pour reconnaître l’embouchure de l’Eurotas, et visiter le canton d’Hélos. Ce fut en le parcourant que, fatigués par une insomnie cruelle, qui avait duré deux ou trois fois vingtquatre heures, insomnie causée par les piqûres d’une espèce de cousin qui s’introduisit par myriades dans les tentes sans qu’il fût possible de les en chasser, les membres de la section et quelques autres Français attachés à son service furent forcés de suspendre leurs travaux. Les émanations malfaisantes des endroits marécageux qu’ils avaient traversés et la privation de sommeil devaient amener des accidents sérieux. La fièvre s’empara du plus grand nombre, et ils s’arrêtèrent à
(1) Thunberg avait fait la même remarque lors de son voyage dan* plusieurs provinces du Japon. Voyez au chapitre précédent, page G9
Monembasie, ou Napoli de Malvoisie, dont le nom rappelle le souvenir de riches vignobles, longtemps en grande réputation dans toute l’Europe. M. Bory fut surpris de ne pas rencontrer un pied de vigne dans le pays, et put s’assurer que sur les coteaux qu’on disait en être couverts il ne se trouve pas seulement de terre qui produise un brin d’herbe.
Dans la malheureuse position où se trouvaient les compagnons de voyage de M. Bory, celui-ci, qui était encore en assez bonne santé, se décida à partir seul pour Napoli de Romaine, qui était le port le plus voisin de ceux où il pouvait aller réclamer du secours. Il eut le bonheur d’y rencontrer M. Zuccarini, médecin philhellène, qui partit immédiatement pour Monembasie. Ses soins intelligents sauvèrent tous les malades; ils furent transportés à Napoli, mais leur santé était altérée d’une manière déplorable, et chacun d’eux fut autorisé à retourner en France dès qu’ils pourraient supporter la fatigue du voyage. M. Bory visita plusieurs points qui lui restaient à connaître. Toutes les Cyclades qui font partie du royaume de Grèce furent successivement explorées par lui, ainsi que plusieurs des écueils de cet archipel, les îles du golfe Sarronique, l’Argolie et quelques parties de l’Attique. S’étant rendu à Navarin, il revint seul en France, sur le même bâtiment qui avait transporté la commission, et dans la nuit du l€r janvier 1850 il arrivait à Marseille, après un an de séjour passé dans des explorations presque continuelles, et employé à des observations et à des recherches scientifiques telles que les comportait la spécialité de la section qu’il avait dirigée.
Le nombre des plantes recueillies pendant cette expédition était de 1,550. La 2e édition de la Flore de MM. Chaubard et Bory en décrit F, 821. L’excédant provient d’envois faits par des voyageurs, tels que MM. Dænser, Gittard et Guérin, qui, ayant visité la Grèce après l’expédition scientifique, ont voulu contribuer à en compléter la flore, et se sont empressés de communiquer les produits de leurs herborisations.
Les plantes de Morée entrées dans l’herbier de M. Delessert ont été, pour le plus grand nombre, données par M. Bory de Saint-Vincent, et toutes préalablement et soigneusement étiquetées ; les autres proviennent de M. Despréaux, qui a envoyé des échantillons recueillis par lui dans les excursions qu’il fit en Morée pendant une partie du séjour de la commission scientifique.