I.K ui l
^)iic laite.s- \uus , malheureux? C"e»l iiu ^^ navsinal... > uilh vous li«rta vous- meiiie .1 '.« mort !
MiRI.
Ce que JO \uiio de faire, Alvb« IVùi f.til II I (ait dana la de.oliuee de cet konne de périr do Mi.i main. I>rjà une fois je m'en étais acru^* l>our sauver Alvi.se: le u'a\.tis i.ni iiuc l.t iiumi >lie mou devoir.
Tar Jri ■<> Nwuavi
Kurtcux, TKarc, apriw «voir cacaladlr le aiiir du t.irdin cl pariiiuru luogtraip» les nica flcsirirs Hr
MUSKK FRANÇAIS.
Vérone saus savoir où j'allais, sans chercher à le savoir, je rentrai chez moi, j'eus la fièvre. J'ignore ce que je devina , et les jours s'écoulèrent sans que j'en marquasse le cours.
^, Rendu ù la vie et à la raison, cette nuit de délire me poursuivit d'abord de paroles vagues et mystérieuses. Je me rappelais qu'autrefois tout Vérone avait parlé de la passion sympathique que la prima doua nourrissait pour moi. Incrédule conmre autrefois, je souriais de mes souvenirs; mais au moins j'avais marqué dans la vie de Gioa , je n'avais point traversé son existence comme une joie qui passe et qu'on oublie, comme un jour qu'un autre jour efface. Puis une incertitude effrayante me plongea dans mille tourments. Je songeai à mes jours de folie: je me crus a'^usé par les rêves fantasques de la fièvre qui m'agitait alors; cette nuit de délices disparut dans un lointain douteux; ma tète, trop faible pour tant de bonheur, le rejeta bientôt saus y croire; et cependant, ange déchu, je ne sais quelle idée confuse du ciel vivait en moi; j'ignore à quels souvenirs du passé mon sang refluait violemment vers mon cœur. Je fus longtemps souffrant et faible. Dès que j'eus retrouvé des forces , je voulus revoir encore ce théâtre où j'allais autrefois pour vivre. Je m'y traînai avec peine, çt je tombai accablé de fatigue sur le dernier banc. Gina remplissait encore cette salle déserte, et le passé se dressa tout vivant devant moi. Hélas! je ne vous dirai ni ma joie ni mes peines. Qui n'a pas revu, après des jours de tourmente et d'orage, les lieux où s'écoula la fraîche matinée de la vie? Qui n'a pas eu ;i y pleurer sur des souvenirs et des tombes? ,,Le rideau n'était pas levé, les premiers accords de l'ouverture n'avaient pas encore fait passer le frisson sur toutes les âmes, lorsqu'un mouvement semblable se communiqua à l'assemblée: tous les regards se portèrent avec intérêt, avec une admiration mêlée de pilié vers une loge d'avaut-scène où venait d'apparaître une femme voilée. Je n'eus pas besoin de voir ses traits, je n'eus pas besoin d'entendre prononcer son nom pour la reconnaître; sou apparition apportait dans le cœur comme un souvenir des
mélodies du ciel, ^e n'écoutai pas le Don Juan qu'on jouait sur la scène, et pourtant toutes les émotions de cette œuvre sublime passèrent dans mon cerveau exalté. Je m'étais approché jusqu'au banc adossé contre cette loge, où Gina s'enivrait doulouresement des triomphes d'autrui. Là, tout près d'elle, je respirais ses parfums, je comptais les palpitations de son sein. La cantatrice qui remplissait le rôle de donna Anna fut applaudie avec transport: je secouai tristement la tête, et je fus froissé de dépit; j'étais jaloux comme si la gloire de Gina m'eut appartenue, comme si c'eût été me voler que d'en donner à une autre qu'elle. Mais Rosetta était l'amie de Gina; plus jeune qu'elle de quelques années, elle avait reçu ses leçons; elle lui devait son talent, son succès, et peut-être aussi le sentiment élevé d'une reconnaissance généreuse et délicate. Gina l'encourageait de ses regards et de ses gestes. Le triomphe de la jeune débutante fut complet; elle fut redemandée et couronnée à la fin de la pièce. Alors, modeste et touchante, elle s'approcha de la loge d'avant-scène et tendit la couronne à son amie, qui la refusa. Je la ramassai comme elle tombait des mains de Rosetta, et, me penchant vers celle dont une faible barrière me séparait, je la posai sur sa tête en m'écrlant: — A Gina, à la reine du chant! — Un tonnerre d'applaudissement me répondit. Gina s'était levée, faible, émue, malade, mais radieuse de joie. Elle appuya une main sur mon épaule; au milieu de l'enivrement de sa gloire, elle eut un regard pour moi; sa bouche murmura faiblement mon nom. Aussitôt elle fut entraînée par le duc de lV!<v=^, qui s'élança, sombre et mécontent, au milieu de cette scène de délire, et vint arracher sa femme aux rapides instants de joie qu'elle venait de retrouver.
„Ce n'était donc pas un songe, une vision (le tiics nuits agitées; Gina savait mon nom, mon amour; peut-être aussi se rappelait-cUc confusément m'avoir parlé dans une de ses nuits de fièvre et d'égarement. Uue rapide espérance me rendit la raison: je fis des projets comme eût pu les faire un homme dans sou bon sens, je prêtai intérêt aux choses cxtéri«'urcs, je compris ce qui
MII>'KK FRANÇAIS.
se passait autour de moi. (iioa se mourait: je passai mes jours et mes uuits à soD<:;er aux moyens de lui rendre la vie. J'entendis parler d^un célèbre médecin qui venait d'arriver de Londres et qui était descendu dans cette hôtellerie: je vins le trouver. — .S| vous la sauvez, lui dis-je, je suis à vous. Ce n"est pas seulement ma fortune que je vous donnerai, c'est mon raoi;, c'est mon cœur^ c'est ma vie qui vous appartiendront. — Le médecin m'interrogea. On l'avait déjà fait appeler auprès de la duchesse de K"^^^: il Pavait trouvée au dernier période d'une mal:idie de langueur dont il ij^norait la cause. Ce n'est pa.s Je duc de R*"^*^ qui la lui aurait apprise: je m'en chargeai pour lui. — Ne voyezvous pas^ lui dis-je, que cette Ame d'artiste, avide de secousses et demolion.«, languit et meurt dans la fastueuse in<lolence des grandeurs où on l'a reléguée 'i? La cantatrice est devenue duchesse, et l'on demande pourquoi i>ioa se meurt d'ennui et de dégoût! C'est la gloire quM lui faut: qu'on la rende ù son élément, et vous la verrez refleurir
,,Le médecin parla. Le duc repoussa d'ahurd cette idée avec hauteur. II vit sa femme prés de mourir; elle était nécessaire à son bonheur; il fit pour lui-même ce qu'il n'eût pas fait pour elle, il promit tout. L'espoir et la joie ont duiioé un peu de force à iiinn. Ce toir elle est rendue au théâtre , à Vérone, m la vie ; dans un instant je vais IVotendre... Mon ami, dites-moi, pense/-vous qu'on meure de bonheur?*'
La pendule >onna sept heures: la foule se précipita hor.t de l'hTitelleric et se porl.i vers le thciltre. > alterna agrafa son êpée, jela sua manteau sur lui, saisit convuhivrment le bras du Français et fut s'asseoir à l'orcheMre.
li'ouverture de Rotnru f iiiulftta unie, lo rideau %e leva Icnlemrnt, l'orchestre se lut; et Ici fut le religieux silence qui régnait dan^ la .<talie , qu'oD put ruteodrc frémir longtcmp.'* Ich dernier* accord» «l'elevant huers comme un nua^c, planant .«ur la foule immobile, rt %c brt^aal »ur la vnùlo comne \c% ondulations de l'rau agitée eoniro la pierre du bav^in qui l'enferme. Lor»^ue <«ina parut , tous les fronts s« découvrirent , et
d'un mouvement spontané la foule se leva c«BMe un seul homme. Pas un cri, pas an muraore, elle était muette. II n'y eut alors ni joie ni enthousiasme, il n*3- eut qu'attendrissement et pitié; et ce fut un touchant spectacle que de voir tous ces visages empreints d'une commune douleur au milieu de cette salle parec de luxe et d'élégance. Gioa s'avanva à pas lent«, les bras maigres^ les 3 eux éteints et les joues caves, mais plus belle que jamais de la beauté qu'elle avait perdue, belle de ses longues sooCrances^ de son long veuvage de gloire, belle ci mme la jeune epoose qui sort de ses habits de deuil, pâle el les yeux brûlés de larmes. .Mais lorsqu'elle fut arrivée sur le bord de la scène, et que, simple et naïve, elle se fut incliuéc, alors, comme la bombe tombant avec fracas sur les pavés d'une ville endormie, la foule éclata tout à coup. La clarté des lumières vacilla au bruit des longs cris d>nlhou!>iasme; les fleurs pleuvaient , les logt-s étiocelaient de pierreries, les écharpes blanches et roses s'agitaient dans l'air embaumé. Gioa était subllB« alors: les yeux brillants, dévorée d'inspiration, victime haletante sous le génie qui la pressait, les ressorts de son Ame ardente reprenaient toute la verve, toute 1 1 hardiesse de la jeunesse, pins énergiques, plus brùlaoc^ que jamais, romme la l'crcc él.tsiique qui, longtemps CAmprimée, ne bondit qu'a\ec plus de violence. (Qu'elle était belle avec .sa figure pùle rt passionnée, avec «on sein qui palpiuit, impatient d'harmonie ! Klle ehant.i comme jamais elle o'.i%ait chante en ses plus beaux jours. Ui^^û tout lo ronrs de la pièce, exaltée par les appl.iuJt>seiteBts frvnèliqnes, elle s'elcva au-dessus de tout ce que riCalle avait produit de génie el de mélodie. 8ttrpN«e elle> nicine de la puUaaace de .«es mojtens, elle dit à Ho>ctta, dans le dernier cntr'acto, qu'il lui semblait qu'une autre voix que la sienne, une voix mm^que a'exh;«laii, mâle el pleine, de nea pnnm— a el.irgis. Ilusctta remplissait le n^lc de Rome*. Si belle MHX de contralto, grave et sonore, avait « i«* cultivée par les .««uns de l.i dacbesse de R*'^*; maiolroant elle pariaceait M»n Irioaifbc. «on eolbousiasme et ses iaspirailun». kJle-mcme l'arrangea dans le cercneil qui renferme . au
MUSKK FRANÇAIS.
deruier acte, Giulctta endormie, suus les fausses apparences du trépas. Klle détacha ses longs cheveux uoirs, arrangea la couronne de roses blanches sur son front , et , l'embrassant avec tendresse: — Heureuse et guérie! lui dit-elle. — Et Giua lui sourit eu la pressant sur son cœur.
La foule attendait: le rideau se releva aux accords lugubres d'un chant de mort. Roméo paraît, chante le beau récitatif du dernier acte, (Ue le couvercle du sépulcre, y trouve sou amante à la place de renucmi qu'il a tué, se tord les bras avec une pathétique énergie d'effroi et de désespoir, boit le poison qui doit le réunir à Juliette, revient à elle pour lui adresser un deruier atiieu, la soulève dans ses bras...
Ici Je public interdit se leva. Rosetta avait poussé un cri de terreur, et le corps qu'elle avait soulevé retomba lourd et roide dans le cercueil où Juliette devait se réveiller... Juliette ne se réveilla pas.
Tant d'émotions longtemps perdues, longtemps désirées, retrouvées et senties avec tant de puissance, avaient brisé ce corps épuisé de maladie: Gina était morte aux accords suaves et religieux de Zingarelli , au milieu du dernier et du plus beau de ses triomphes.
Deux hommes comprirent les premiers la vérité: ils s'élancèrent sur la scène par deux cotés différents. Le second fut le duc de R^^'.-^;-, le premier avait été Valtcrna, qui, rugissant de douleur, alla s'éteindre aux pieds de Juliette.
Une JFttÈiiiUe iie Parias*
Par H. Arnaud.
Vers la tin de l'automne dernière, j'habitais, aux environs d'Arles, une maison de campagne appelée le Valdcpciras. C'est le plus charmant séjour que puisse trouver quiconque , las du tumulte des villes, veut se reposer eu quelque lieu où n'arrive aucun bruit du monde. Le Valdcpciras ne ressemble guère à un château, bien qu'un vieux pan de muraille, qui ferme la basse-cour,
soit encore couronné de créneaux ébrcchés et qu'une tour qui sert de pigeonnier annonce quelque ancienne juridiction seigneuriale. La fief noble n'est aujourd'hui qu'une bonne ferme entourée de grasses prairies que baigne le Rhône. Des rosiers et des salades croissent dans le préau, et un berceau de vignes ombrage la porte cintrée devant laquelle deux gros mûriers élèvent leurs têtes arrondies.
Nous faisions de longues promenades ; souvent nous passions la journée entière à parcourir ses champs fertiles, couverts des grandes ruines de l'antiquité païenne et des débris du moyen âge. Le soir, quelques familles du voisinage venaient faire la veillée autour de notre foyer. Le hasard avait réuni, dans ce coin ignoré du monde, des personnes de conditions diverses et de différents pays. Nous avions d'abord le curé, vieil Espagnol de bonne souche, qui aurait pu être chanoine de San-Isidoro de Madrid, et dont toute l'ambition était de finir ses jours dans le modeste presbytère où il vivait tranquille depuis vingt ans. Nous avions le percepteur, un fort galant homme, ruiné depuis longtemps par les révolutions, à ce qu'il disait; mais beaucoup de gens assuraient que les catastrophes politiques ne lui avaient ôté que des dettes. Une dame créole, belle, gracieuse, toute charmante; une jeune femme triste et malade , et un avocat à la cour royale de Nîmes, complétaient notre petit cercle.
Comme nous ne parlions pas politique, comme nous ue jouions pas même le bostou, nous étions assez, désœuvrés pendant les longues et pluvieuses soirées de novembre. Quelqu'un proposa de faire des lectures; mais Punique journal qu'on reçût au Valdepeiras n'était pas toujours amusant, et nous eûmes bientôt épuisé nos collections littéraires; alors, à bout de toute ressource, je proposai de lire un fond de bibliothèque oublié depuis vingt ans sur les rayons d'une vieille armoire. Quelques volumes dépareillés de Bernardin de Saint-Pierre étaient la plus récente nouveauté de cette collection.
Le percepteur visait au bel esprit et à l'érudition; l'avocat était un brave homme, simple de manières, et de bonne couvcrsatiou : ou l'accu-
MUSKE FRANÇAIS.
sait (le faire le madrigal et d aimer les romans comme une peasiooDairc Je D\ii jamais pu vérifier si c'était une médisance.
L'n soir que nous veDions d'achever la Chaumière indienne, le percepteur s'avisa de dire que c^était une histoire fort poétique, mais déuuée de toute vérité et, qui pis est, de toute vrai.semblance. On se récria; les femmes, surtout^ voulaient croire en ce pauvre paria, qui avait de si nobles sentiments et une si haute philosophie.
— Eh! mesdames^ stcria le percepteur, cela ne se peut pas! Comment vouIck-vous que cette race, réputée immonde, ne suit pas descendue, saDfl aucune exception individuelle, à la bassesi>e de sa position I Le mépris engendre Tinlamie. l'ue caste, ainsi frappée de réprobation, doit nécessairement arriver à une horrible perversité de sentiments et d'habitudes. Ceux que le préjugé a marqués au front de ce terrible sceau doivent rester un niveau de leur origine: un paria ne peut pas plus être un grand philosophe qu'un honurte homme. — Cela s'est vu, pourtant, dit gravement l'avocat, qui regardait les gravures de la Chaumière indienne, cela s'est vu. Moi, qui vous parle, j'ai beaucoup connu une famille de parias; Grêlaient de trés-honnétes gens, je vous assure, et je prenais plaisir à leur conversation. — Monsieur a donc été dans Tlnde? demanda le percepteur avec une curiosité goguenarde. — i\»in, monsieur, jamais. — Ahl j'avais cru... comme monsieur semblait parler en témoin oculiiire et auriculaire... — C'est en France que yai connu une famille de parias, rt*pondit l'avocat avec simplicité; oui, des parias, de vrais parias, des gens que les pauvres hères regardaient comme bien au-dessous d'eux ^ que chacun
de sa perruque, et demanda un verre d eau s«cr««, pui<« il nous raconta ceci :
— Il > a quelque trente ans, j'éuis jeuae, et j riudiais en droit à Aix. La vieille capitale du comté de Provence éiail bi«a déchue, la révolution avait ruine sa njbleaae de robe et d epée, >on nombreux clergé, et mime une partie de sa hante bourgeoisie. Les émigrés étaient rentrés pourtant; mais, humbles, dépouillés, encore meurtris, ils .se cachaient au fond de leurs hôtels, jadis si magnifiques, et maintenant di-pourvos de vitres et de vt»Icts. L'herbe croissait dans les rues désertes; il y avait comme un pré devaat certaines portes peu fréquentées, et noLaniraent devant celle de l'université. Je serais mort d'ennui à Aix sans le voisinage de .Marseille. Aussi hieu sait les voyages! c'était un va-et-vieaC continuel; on tût dit que j'avais élu domicile sur la graude route. Cne fois cependant , il in'arriva de passer toute une semaine dans Tulsivcté de mes études universiuires ; c'était durant la session des assises. On jugeait une afl'4ire de meurtre avec préuiéditation. Je ne vous dirai p.is les détails. L'accust- appartenait à une fanille riche, et qui avait joué un rôle dans tontes les réactions politiques, un rôlesanglanl. 2!*oqs couleur de parti, entre royalistes el républicains, il y avait eu des vengeances, des assassinats cooinib par le p«re , par les rufhnts , sur la personne d'un frt-re, sur des proches parents; tons les membres de celte nouvelle famille des Atrides mouraient les uns p.trli>s autres. IMusieurs avaient oto jugés par contumace; le dernier venait d^s.'issiner sa femme psr jalousie; il fut condamne a mort. L'affaire dura cini| jours: il v avait une foule immense; j'arrivais toujours trtip lard pour
fuyait, dont le contact était déshonorant; des I :ivoir une place. I ne seule fols je vis raccusé gens qui vivaient Isolés au milieu du monde, 1 celait un ^rand blond fadawe, une % raie tête
dont un invincible préjugé les séparait. lVr>onne ne se fut assis à leur table, personne ne leur eût touché la main ni adressé la parole; et pourtant c'étaient des êtres bons, iaolTcnsifs , pleins de résignation et de généreux sentiments. Vou- IcK-vous que je vous fasse cette histoire?
On se pressa autour de la table en fklannt silence. L'avocat passa la main dans 1rs cheveux
«le mouton. Son frerr, un homme de birn. disaiCon, se trnaii près de lui , et l'assistait avec l'caucoup de cour.a;:r ; tout le nM«^ était t««ckè de son de\uuemrni; pourtant, ^onnd II ▼eaniC prrndm l'air un moment d.ms la première salle, chacun se retirait de lui comme s'il avait en la peste , et II n'eût o<é adresser la parole à personne. Celle famille semblait vonée an crime ;
tout ce qui portait ce uom était honni et méprisé. ()uand Tarrèt eut été prononcé, le comiainné fut embrassé par son frère qui raccompa;^na en lui donnant le hras jusqu'à la prison. Je les vis passer de loin; c'était un pitoyable spectacle qui arrachait des larmes. Le condamné ne voulut pas en appeler, et quelques jours après on annonça que Texécution aurait lieu à Marseille le surlendemain; car c'était à Marseille que l'assassinat avait été commis.
J'étais sur le Cours avec quelques désœuvrés comme moi, quand on annonça cette nouvelle. Il fut aussitôt décidé que nous irions à Marseille, non pour assister au supplice de ce malheureux, mais pour voir la foule qui allait accourir des campagnes environnantes. Le rendez-vous fut donné sur le Cours ^ ii cinq heures précises; nous devions partir tous dans un char-à-bancs; malheureusement je m'endormis trop bien cette nuit-là, et le lendemain à six heures, quand j'arrivai sur le Cours, je ne trouvai plus personne. J'étais piqué qu'on fût ainsi parti sans venir au moins frapper à ma porte, et je résolus de faire la route à pied, seulement pour prouver que je me passais d'une voiture quand elle ne voulait pas m'attendre.
Nous étions au mois d'avril, il faisait un temps si doux que les rossignols avaient chanté toute la nuit sous ma fenêtre; les mûriers verdissaient des deux côtés de la route, les champs avaient un air de fête, on sentait de loin le parfum des prairies semées de narcisses et de petites tulipes rouges.
Je m'en allais léger, rafraîchi par la brise matinale et comme enivré des influences d'un si beau jour; je me trouvais heureux sans savoir pourquoi, la vie me semblait fleurie et vaste comme l'horizon que j'avais devant moi. Mon Dieul m'écriai-je, qu'il fait bon de vivre I Et aussitôt je vins à passer au malheureux qui, quelques heures auparavant, avait fait sans doute le môme chemin; cela me ût mal et refoula toutes mes sensations de bonheur. J'eus une grande pitié de
cet homme encore jeune et si plein de vie, qui allait fermer ses 3'eux au soleil, dire adieu à la terre et quitter violemment ce monde où je me trouvais si bien. Ces pensées m'obsédaient, je marchais plus vite comme pour leur échapper; j'eusse donné tout au monde pour trouver à qui parler; mais ii ne passait que des rouliers sur le chemin; quand j'avais salué sans ôter mon chapeau en disant: Bonjour, brave homme, et qu'on m'avait répondu: Dieu vous le donne, monsieur, la conversation s'arrêtait là.
Enfin, un peu avant d'arriver à l'auberge du Nas-de-Velti, j'avisai un homme vêtu de noir qui allait au bord de la route les mains" derrière le dos, comme un promeneur qui n'est point pressé d'arriver. Je doublai le pas pour l'atteindre et je l'examinai du coin de l'œil, en marchant presque côte à côte avec lui, sans qu'il tournât seulement la vue de mon côté. C'était un homme de cinquante ans environ, de très-haute taille et un peu voûté; de grandes lunettes vertes et rondes cachaient ses yeux, et son menton se perdait dans une cravate lâche dont les bouts flottaient au vent, son habit de fin drap noir était d'une coupe déjà antique, il portait des bas chinés dans des souliers de peau retournée, et tout l'ensemble de sa toilette, quoique propre etsoigné, annonçait un homme fort arriéré en fait de modes. Ce que je voyais de son visage entre les lunettes vertes et la cravate avait une expression calme et bénigne qui me gagna. Il me semblait avoir déjà vu cet homme ou sa ressemblance quelque part, de très-loin, et tout à coup je me rappelai la cour d'assises, le condamné et ce frère qui marchait près de lui, le visage caché derrière son mouchoir: c'était bien là sa taille, sa tournure, son vêtement. Ceci produisit sur moi un certain effet; je ne dirai pas que je reculai, mais je restai en arrière de dix pas; puis, poussé par je ne sais quelle curiosité, quelle avidité d'émotion, étonné surtout de rencontrer cet homme, je regagnai du terrain avec la ferme intention de lui parler.
iSuite.)
OSielffelb. Drucf unb ^ttla% oon aSef^agen A 5?fafin0.
V'^- Année.
WMmm^
CHOIX DE LITTÉRATURE
tire
DES IVfKDiliEVKS AlT£L1t<$
TAXT ANCIENS QCE MODERN-KS,
par O, ¥j, n. JTOMjFJF, trof. et dr., el C SCfrVTZ, oa.
r#i^ M^amifie fie Parias.
Par H. Arnai'd.
( Suite.;)
«Je m'arrêtai encore tout court; ensuite je repris mon élan et je le dépassai avec la résolution de l'attendre; mais je le laissai aller seul en avant une seconde fois. Nous fimes ainsi un quart de lieue, moi le suivant ou le devançant toujours dans ma marche inégale^ sans qu^il parût s'apercevoir le moins du monde de ce manège. Bien résolu enfin et ne sachant comment entamer la conversation , jo lui dis avec une niaiserie digne d'un étudiant de première année: Monsieur, voule/.-vous me faire le plaisir do me dire l'heure qu'il est?
Cette question avait l'air d'une impertinence, et je le sentis au<isit(\l ; mais il n'eut pas l'nir de s'en npt'rci'vnir; ri tir.inl de sa poche une fort hclle numirr, il répondit s.ins mr regarder: .Monsieur, I! est huit heures moins le quart. — Eo allant au petit pan , on pciii encore arriver ù Marseille vers midi. Voilà un hrau trmp^, monsieur.
Il horh.i i.i irir rn si;;iir (l'asnrntirnrni. ^iniiil je vi« qu'il ne voulait pas parler, je repris rr- •olùment .* C^est un temps des dieux ! pourtant jr m'ennux ais un pru te long de la rouir, en létr- M-lèt« avec moi-même; jVtnIs impaiieni de rencontrer quelque voyageur pédestre, comme moi...
II s'arrêta, et me regardant en face, il me dit avec une sorte de dignité humble et mélancolique: Je suppose, monsieur, quejYoas me connaissez?
Ce mot leva tous mes doutes; j'osai aborder la situation, et je m'écriai avec emphase:
I^ criror fait la honte tt non p»s !"A<-ha(ïUiï '
Je suis sans préjugés, monsieur, « . si ic iruK d'une forte éducation; t»ius les hommes devraient penser ainsi. — Ah! monsieur, 6i-il avec une certaine émotion , vous êtes le seul peol-éirr... — I-e monde est absurde, lui dis-ie, fier et satisfait de ma profession de foi philosophique, Il mt'rnnnait les grands principes de justice et d'équité; moi, je pense que chariin rs( fiîs dr nts œuvres.
Je m'arrêtai, de peur d- : ; rrdre dans quelque tirade dont j'entrevoyais confusément le plan, mais pour laquelle len nnts me nanqiiairnt; cl revenant par une bruaque transition à l'idée qui m'avait d'abord préoccupé, je m'écriai: Quo je vous plains, monsieur, demain!... Ourl horrible jour pour voval — Afsr» , rooosicur, Interrompit-il d'une voix Ironblce; assex, ;«u nom du Ciel! N'en p-trlons pas!...
Alors je ne trouv.ii pliM rien à lui dire, tant j'rtals absorbé d.ins l'horreur de ce faiAl Irn4«mam. Lui mircball, de son c«*»tc, la lcl« kanae; je ne voyais pas son regard à (raTcra net lunettea vertes, mais je me le flfnrai* morne et
MllSKK FRANÇAIS.
j)1c1q lie larmes. Nous allâmes sileucieusemeut peudaut quelques minutes, puis le bon monsieur nie dit avec une tranquillité qui me parut le plus .sublime effort de résignation et de philosophie: Oue ce beau temps me fuit de bieu ! Il y a dans Tair quelque cliose de frais, de suave qui me repose de corps et d^àuie !
— Vous aimez la campagne? dis-je au hasur<i. — Oui, j'aime Taspect des chanips, et surtout la solitude; là je respire et me sens vivre, ."Mes meilleurs jours sont ceux que je passe en famille, dans le petit coin de terre où je cultive mes aeurs et mes arbres fruitiers. — Vous êtes marié, monsieur? — Je suis veuf après avoir été marié deux fois, répondit-il avec un soupir. — Mais vous avez des enfants? — J'ai eu de ma première femme une fille qui a maintenant près de vingt ans; lu seconde m'a laissé un petit eufaut, un bel ange!... C'est une grande coDsoIation pour vous, dis -je avec commisération.
Il secoua tristement la tète , et ne répondit rien à cette banalité. Nous allions tout-à-fait du pas de la promenade. Après un silence, je me hasardai encore à dire: Monsieur, je ne m'attendais certainement pas à vous rencontrer. Permettez-moi de vous accompagner. Comment vous êtes -vous décidé à faire ce chemin tout seul? — Je ne suis pas seul, répondit -il eu s'arrêtant et en regardant en arrière, une main sur ses yeux en façon de garde-vue; mes gens et mon équipage viennent là-bas.
A ce mot d'équipage je me tournai aussi, mais je ne vis rien. Mon compagnon se mit à marcher d'un pas qui devait permettre à ses gens de nous rejoindre. J'essayai encore de renouer l'entretien, qui tombait toujours, malgré les frais que je faisais.
— Monsieur, dis-je, il me paraît que vous aimez la culture des fleurs; avcz-vous des espèces rares? — Plutôt belles que rares. J'ai aussi plusieurs variétés de roses; ma fille les aime. Elles seront magnifiques cette année. Il y a déjà des boutons fort av.incés.
Je fus stupéfait de la remarque. Je pensai à cette terrible scène de cour d'assises, au but de
ce voyage, au lendemain... Comment cet homme avait-il eu le temps de regarder ses rosiers! Il continuait à me parler paisiblement de son jardinage; tout ce qu'il dis lit était naturel, bien pensé, plein d'observation. Pourtant il me sembla alors que sa conversation tournait un peu trop à l'idylle. Il appelait sa maison de campagne un crmita:;e, il s'extasiait sur sa volière, il me disait les noms de ses chevrettes apprivoisées, et qu'il allait traire lui-même. Au milieu de son enthousiasme pour les plaisirs champêtres, il s'arrêtait de temps en temps, et regardait venir l'équipage que ma vue plus faible n'apercevait pas encore sur ce long ruban poudreux qui se déroulait derrière nous. Je finis par prendre grand plaisir à la conversation de cet homme, peut-êa'e parce qu'elle ne ressemblait à aucune autre. C'était un pêle-mêle as- «ez décousu ^ mais plein de traits d'originalité. Après avoir parlé de jardinage et de botanique, une brusque transition nous jeta sur l'histoire du pays. Mon compagnon la savait bien; il me raconta des faits infiniment curieux, et je lui demandai où il les avait puisés.
— Dans de vieilles archives, au palais de justice, me répondit-il. Mon père m'amenait ordinairement avec lui, mais je ne pouvais rester dans la salle; le cœur me manquait Dès que j'entendais venir les prisonniers, je m'enfuyais, j'allais me cacher dans un grenier de la tour de ï^aint-Mitre, et là je m'amusais à lire un tas de paperasses que les souris rongeaient peut-être depuis cent ans. II y avait des choses fort curieuses^ je vous assure.
Bien que la conversation ne languit plus, je commençais à trouver la promenade un peu longue; mes jambes alourdies allaient d'un pa's de plomb. Nous arrivions au Pin.
— Monsieur^ dis-je à mon compagnon de route, voulez-vous que nous nous arrêtions ici pour attendre vos gens? Je me sens de l'appétit^ et si vous voulez me faire le plaisir de déjeuner avec moi sans façon au cabaret?... — Monsieur, je suis bien sensible... c'est Uii honneur auquel je ne m'attendais pas balbutia-t-
il d'un air encore plus surpris qu'embarrassé.
MUSKE KRANÇAIJ?.
Je compris cumbien il était étonDÙ de me trouver si furt au-dessus de tout préjugé. Au fait, c^était étrange d^oscr inviter à déjeuner un homme dont le frère devait avoir la tête coupée le lendemain. Je n*eusse pas eu ce philosophique courage si je n^avais pas été sur fjue personne n^en serait témoin.
Ceci se passait à la porte d'une maison do pauvre apparence, et à laquelle une branche do pin servait d'enseigne. J'entrai le premier dan> la cuisine; l'hôtesse me moutra ce qu'elle appelait sa salle à mander. C'était un bouge noir comme l'enfer, meublé de quatre chaises de paille et d'une table boiteuse.
— Il n'^ a pas mo3'en de rester ici, m*écriaije, un peu honteux de convier quelqu'un à déjeuner dans ce clieuil ; voulez-vous, monsieur, que nous allions jusqu'à laubcrgc «le la Poric- Houge? Oe sera mieux sans doute. — .M.iis ou est très-bien ici, dit le bon monsieur en chassant pour s^asseoir un gros chat endormi sur la meilleure chaise; restons-y; j'aime autant ne pas aller là-bas.
Puis il ajouta avec quelque hésitation: Pardon, je ne m'arrêterais pas volontiers^ h la Porte- Houge, surtout par rapport à vous, monsieur. Je crois que le mai(re de l'auberge me connait. — Peu m'importe, je vous assure! fis-jc d'un air dégagé.
Pourtant je n'étais plus du tout fâché de rester, et je me h.Hiai de commander le repas.
Tandis que la inaiiressc du logis arrangeait le déjeuner, mon compagnon allait *lc temps en temps regarder le long de la route. Au bout d'un quart d'heure environ, il rentra eu disant: Knfm , les voici !
Je me levai à mon tour, curieux de voir la livrée de ce bon monsieur qui faisait route ù pied, avec sa voiture derrière lui. l ne charrette riait arrêtée au milieu du ehrmin; dessus il y avait je ne sais quel échafaudage nurmonie dr deux montanlA print.5 en rouge. Alors je recon- ■Ht véritablemeut l'homme cl l'équipage. C'était la guillotine rt Ir bourreau!...
L'avocat s'arrêta sur ce mot prononcé plus b.is: nou^i nous «rriàmc^i tout «l'une vuix: Kl «ou*
ne vous êtes pas enfui!!... — J'allai en courant jusqu'à Marseille, répondit-il. — Et «près? — Après je ne me vantai ni de la rroc«in(re que l'avais faite, ni du déjeuner que j'avais commandé. — Monsieur, dit le percepteur d'un ton siirfisant, ceci oe prouve absolument rien coutr'.' mon opinion. Je conviens que vous avez fait la rencontre d'un véritable paria; nnis pour lui avoir parlé durant trois quarts d'heure, savezvous H fond quel était cet homme? Il lui a été facile de vous en imposer, de faire des phrases >eutimentalcs et pliilosophiques, de dissimuler un moment la bassesse de ses sentiments et de Btn habitudes; je suis sûr qu'elle était d'accord avec sa situation; il fallait le voir de plus près, roonsieur^ pour le bien juger.
— Sans doute, répondit tranquillement 1 .i< •>«..•» j m:;is attende/., mon histoire n'est pas (joie. — ("est différent! 6t le percepteur. Vous aves dune vu le bourreau en famille? — Oui, monsieur, nous nous rencontrâmes encore, et cette fois ce fut moi qui l'allai chercher. Après cette étrange :ivrnture de grand chemin, je demeurai livre i% «ks préoccupations profondes, h'abord j'avais été dominé par un sentiment de répulsion et li'horreur; puis ces impressions s'étaient cffacces, et par une inconcevable bizarrerie, par un caprico (juc je ne peux expliquer, et qui naissait sans (tt>ule du besoin d'emoliun qu'éprouvent les âiocs il(-su*uvrées, je de>ir:iis revoir cet homme dont l'avais pre>*|uc peur. D'abord je ne fis qu'y P« u>er, pui» je m'cuhardis à eu chercher les n«ovt-ns. Il v a aux environs d'Aix un endroit qu'un :ippellc en pr«»veu<;al tri ttaowmrtioSf ce qui M:;uirie les petites grottes, l'c .vont des c.tvites creusées aux tiaoes d'énormes rochers noirâtres, nus, stériles, el aux ûv<«ures desquelles croissent quelques a.xi4res figuiers. Do pauvres femmes mènent pâturer leurs chèvres sur ces hauteurs incultes, dont les premières chaleurs de l'etu desi^i-chent la pâle vc^rtatioa. C'est sur ce c«io de terre que le bourreau avait sa iiatAuo do campagne. Je le .savais. In jour j'allai me pro» lueuer du lùte des grottes; c'était ua nois après le vovage de .Marseille. Je ai'cofagcai presque en ircMblant dans ee chemin sulitairo et profond
Ml'SEK FRANÇAIS.
qui nioutait toujours coininc pour aboutir à un calvaire ; Therbe y croissait entre les cailloux; les longues branches de la clcinatite traînaient sur les buissons d'où s'exhalait une faible odeur de musc ; Tempreinte d'aucun pas humain ne se retrouvait sur cette route agreste, semblable au lit desséclié d'un torrent. A mesure que je montais, le sol devenait plus aride; les roches s'amoncelaient après et nues; leurs cimes sans verdure étaient couronnées de genêts d'Espagne, dont les épis d'un jaune d'or se balançaient sous le vent.
Je m'assis au bord du chemin , j'étais dominé par une inconcevable émotion; j'éprouvais une terreur vague, comme si j'eusse pénétré dans le domaine de quelque être surhumain, comme si quelque formidable apparition allait tout à coup se dresser devant moi. J'avais des battements de coeur; une sueur froide me venait aux temps; j'étais tremblant, et pourtant je me complaisais dans cette situation violente; jamais je ne m'étais ainsi senti remué jusqu'au fond de l'àme. Tandis que j'étais livré à ces agitations, tout restait paisible et silencieux autour de moi. Je n'entendais rien qne le cri fêlé des grillons cachés sous les branches de genêt. Le soleil baissait à l'horizon; ses rayons obliques jetaient de magnifiques teintes sur ces roches pelées; Tair était transparent et suave, le ciel d'une pureté resplendissante.
Je n'étais pas encore arrivé; mon œil suivait les sinuosités du chemin, jusqu'à l'endroit où il se perdait entre deux rochers entièrement nus. A travers cette brèche régulière comme le chambranle d'une immense porte, j'apercevais les cimes de quelques grenadiers en fleurs. J'allais me décider à franchir ces limites, dont personne avant moi peut-être n'avait approché, lorsque je vis monter, le long du chemin, un groupe dont l'aspect me cloua à ma place.
Le bourreau marchait le premier, les mains derrière le dos; il portait le même costume que lorsque je l'avais rencontré; il avait toujours l'allure indifférente et posée d'un flâneur. Derrière Ini venait une jeune fille, petite et toute mignonne. Un grand chapeau de paille encadrait son frais
visage, elle avait une robe'jde nankin des Indes, un fichu de soie et un tablier festonné; cette tuilcttc n'appartenait à aucune mode, mais elle était fort ij^racieuse.
La jeune fille se tournait de temps en temps pour caresser un bel enfant qu'un homme de la plus étrange tournure portait dans ses bras. Ce personnage, presque vieux, avait un habit noir, une casquette de loutre , de gros souliers et un gilet de satin; tout cela trop long, trop large, évidemment fait pour un autre que pour lui. II était impossible de deviner sa condition à sa tenue, qui participait de celle du paysan, de l'artisan et de l'homme portant chapeau. Sa laideur était comique; il avait de longs cheveux roux et plats, les yeux chinois, un cou de grue. Chaque fois que l'enfant lui caressait le visage de ses petites mains potelées, il souriait jusqu'aux oreilles et montrait des dents blanches et pointues comme celles d'un ogre.
Lorsque ces trois personnages furent à quelques pas de moi, ils s'arrêtèrent surpris et indécis; jamais, sans doute, ils n'avaient rencontré quelqu'un si près de leur domaine. Le père m'avait reconnu, et il semblait le plus embarrassé. Alors je me levai et j'allai bravement à lui. Je ne sais comment cela se fit, mais le sang-froid m'était tout à coup revenu.
— Bonjour, Coquclin, dis-je en le saluant par son nom; bonjour. Eh bien! vous venez à votre ermitage?
La jeune fille me regarda stupéfaite, le petit garçon eut peur de moi, et cacha sou visage sur l'épaule de son étrange bonne; Coquelin me dit simplement: Monsieur, je ne comptais pas avoir jamais le plaisir de vous revoir.
Pour rien au monde je ne lui eusse donné une explication franclie et avoué ma méprise. Je lui dis de l'air le plus dégagé que je pus prendre: Vous ne comptiez; pas me revoir? Eh! pourquoi donc? Parce que je vous ai brusquement quitté l'autre jour? Ce n'était pas vous que je fuj'ais... Mais c'est plus fort que moi, voyez- vous, j'ai eu peur... peur de la machine!... — C'est tout simple, dit-il avec un soupir. — J'ai agi comme un éccrvelé, comme un fou; je devais ne pas
MU.SKE FRANÇAIS.
regarfler, voilà tout. J'eus grand regret de vous uvoir quitté aiosi, et vous voyez que je suis venu jusqu'ici vous chercher. Kies-vous ffiché que nous nous so>ous encore une fois rencontrés? — Non, monsieur, car vous êtes, ce me semble , un bon jeune hoiniiie. VouIc/.-vous visiter mon petit domaine 'i ajouta-t-il en se rangeant pour me donner le pas. — îSans doute, lui répondis-je; mais n'allons pas si vite, vos enfants restent en arriére. — Ma fille n'ose pas s'approcher; c'est la première fols qu'un étranger m'aborde devant elle ; personne ne lui a jamais parlé, si ce n'est mes valets. Ah! monsieur, quelle terrible barrière il y a entre cette pauvre innocente et le reste du monde I II nV a pas de recluse dont la vie soit plus séparée de tout commerce humain. — Elle a des liens de famille qui doivent lui tenir lieu de toutes les amitiés qu'on trouve dans le monde. Vous deve^^ être un bon père.- — Oh! oui^ certainement; et pourtant quand je regarde le sort de mes enfants, je regrette de les avoir. J'aurais dû ne pas me marier, monsieur; j'aurais dû rester seul. Mais qu'il fallait pour cela de courage! La vie est si alfreusc dépouillée de toute affection ! Les gens qui vivent dans le monde ont des amis, des relations intimes; il.s n'ont qu'un pas à faire pour sortir de leur isuleuient; mais nous!... Voilà pourquoi il me fallait une raniillc; qui aimeraisjc , à qui parlerais-je , »\ je n'avais ces deux enfants? Mais c'est pour moi que je suis heureux de les avoir, non pour eux, pauvres ange.s! Ha voix s'altéra, 1rs larmc!i lui viurenl aux yeux; puis, honteux de s'être ainsi livre, il reprit avCc plus de san;;-froid: l'ardon, monsieur: vous devr/ trouver que j'ai des fuibleMea bien ridicules pour un homme de mon âge ei de boo étal? — J^mI beaucoup de .sympathie et d'intérêt pour les pcinet de votre position^ et je suis fort touché de la confiance que vous me témoignée. Il n'osa pan me tondre l.i main ; il se contenta «le iiio sourire avec gradtutte. Puis, se tournant vers sa lille, restée à quelques pas derrière nous, il lui dit: Viens, Julie, viens ici; nous allons iiinnlrcr à monsieur m collection de rosiers. Klle vint prendre le bras de son père, ci
répondit sans me regarder: Les boutons de r< mousseuses vont s'ouvrir ; c'c^t la première Mm peut-être que monsieur verra cette espèce, qui est fort rare.
Nous arrivions^ et je m'arrêtai plein de snrl)rise à l'aspect du paysage qui tout à coup ee découvrit à mes re;;ards. Cette enceinte de rochers chauves et calcinés renfermait un étroit vallon couronné de frais ombra;;es et tapissé d^une admirable végétation. C'était e«mae ma» corbeille de fleurs , jetée sur un tas de pierres, l ne allée sinueuse conduisait à la nuûtOBBeUA appuyée sur le roc; uu grand lierre e« MAsqsalt la façade; tout à Tentour, il y avait des acacias et des arbres de Judée.
— Ceci est un paradis! ra'écriai-je. — Le paradis ou Dieu nous a enfermes, dit la jeune file avec un mélancolique sourire ; vous êtes le premier, monsieur, qui ail ose nous y suivre.
Ce mot, fort simple, me surprit par l'accent avec lequel il fut dit: je fus près dy repondre par une fadeur; mais il y avait dans l'air, dans le sourire gracieux et naïf de celle qui me parlait, quelque chose qui m'arrêta; je compris qu'il n'était pas possible de lui tenir le même laB^a^e qu'aux autres femmes: elle ne l'eût pas enlesda.
lu hnmine travaillait devant la maisoB ; Il était vêtu à peu pre> comme celui qui portait l'enfant^ avec le même pêle-mêle de tous étals.
— Vous n'êtes point absolument seul? dis-jo à Coqurliu. - Ces homuio soûl mes deux valets; ils m'aident à cultiver mon jardin, ils prennent soin de la maison; je n'ai pas d'autres domestiques... {)u\ voudrait nous servir? l ne pauvresse di-gurnillee, mourant de froid £l de faim, refuserait de se mettre à mes gages, quand même je lui donner.iis en un an plus qu'elle no piiurrail gagner en toute sa vie. — > olci mom jardin, •iit la jeune fille en ouvr.ini la porte d*«ae le* ;;ere rlaire-voie.
("était un cam* plante uc rosiers ; tnin icun fcuill.iges sombres éclataient tontes les nuances, depuis le blanc pur jusqu'au rouge pourpré. Les roses sViuvralent à la fraîcheur du soir, et rcp.indalcnt dans l'air un parfUm ravissant. Au milieu de cette moisson de tears, quelques )eu-
MIJSKE FRANÇAIS.
ues c vprôs levaient leurs têtes noires ; ils ombrageaient un puits environné de jasmins et de rosiers multiflores. Nous nous assîmes tout près de là; j'étais comme étourdi; un trouble, un étonnement singulier me préoccupait; tout ce que je vo3ais était si différent de l'idée que je m'en faisais depuis un mois ! Cette jeune fille surtout... J'avais souvent songé à elle avant de la voir; mais mon imagination ne se Tétait pas ainsi figurée. Il me semblait qu'elle devait être d'une beauté sombre, pale, sévère : et le visage que j'avais devant moi était d'une fraîcheur rosée; ses grands yeux bleus et doux avaient un calme regard, et sur son front si pur éclatait une molle quiétude, un profond repos. L'enfant jouait sur les genoux de sa sœur: il était blanc et beau comme elle! leurs joues en se touchant confondaient les suaves nuances de l'incarnat le plus doux. Je croyais voir un tableau de la madone; c'était ainsi que je me la représentais belle et pure jeune fille caressant son enfant Jésus. Coquelin me parlait de son verger, de ses fleurs; il se plaisait à me raconter comment il avait créé cette oasis au milieu de rochers brûlés et stériles. C'était le travail de toute sa vie. Aidé seulement de ses valets, il avait remué cette terre ingrate, creusé des citernes pour retirer des eaux pluviales, et bâti sa maisonnette, dont le fond était une grotte.
— Je compte planter là-bas un bois de pins^ dit-il en me montrant une élévation sur laquelle il ne croissait pas un brin d'herbe. Il faudra creuser dans le roc avec le pic et la poudre, puis apporter de la terre végétale, et créer un sol factice sur ce tas de pierres. — Mais, observai-je, vous avez déjà ici tant de beaux arbres^ qu'un l)ois de pins n'ajoutera rien à l'agrément de votre propriété. Que gagnerez-vous à ce travail? — L'emploi du temps, me répondit-il. Je suis naturellement actif. Que voulez-vous que je fasse? depuis longtemps je ne touche plus guère à mes livres , et je tache de tuer en moi les idées qui me mettraient en communication avec le monde. C'est un grand malheur pour moi de comprendre un certain langage, d'être à une certaine hauteur d'intelligence. J'aurais
dû ne rien apprendre, et me séparer du commerce intellectuel des hommes, comme je suis séparé de leur société. Je me suis aperçu trop tard que, pour un homme comme moi^ il vaut mieux végéter que vivre, et, mallieureuscment, je n'ai pas appliqué cette conviction à l'éducation de ma famille.
Il dit ceci plus bas en regardant sa fille, qui s'était levée et se promenait lentement au milieu de ses rosiers. Je hochai la tête d'un air surpris.
— Oui, reprit-il, j'ai mal élevé Julie selon sa position. Au lieu de développer cette belie intelligence par l'enseignement, il fallait la comprimer et réteindre, il fallait l'enfermer dans un étroit horizon. La plante qui a vu une fois les raj'ons du soleil languit et s'étiole bien plus vite quand on la laisse dans l'ombre. Ma fille comprend trop bien tout ce qu'il y a au-delà du cercle borné où nous sommes enfermés. Elle a l'esprit cultivé, l'àme noble, des sentiments fiers et généreux. Pauvre enfant! que fera-t-elle de tout cela? Elle vit par le cœur^ par l'imagination; j'aimerais mieux la voir stupidement végéter. — Elle me paraît heureuse. — Oui, à présent qu'elle a vingt ans à peine^ à présent que je suis encore là; mais plus tard. — Plus tard? Qui sait ce qui peut arriver? — Rien, monsieur, rien, ^a position est de celles qu'aucun pouvoir humain ne saurait changer ; la tache imprimée à son nom est indélébile. — Son nom! elle peut en changer! dis-je étourdiment. — Oui, répondit Coquelin avec une amertume profonde; oui, elle cessera de s'appeler la fille du bourreau d'Aix pour s'appeler la femme du bourreau de Grenoble.
Ces mots me retentirent au cœur; je m'écriai plein d'indignation: Quoi! vous donnez votre enfant^ une fille si belle, si pure, à ce malheureux! — Eh! qui l'épouserait, si ce n'est lui?
Je baissai la tête. Coquelin se tut; sa fille revenait vers nous.
— Monsieur, me dit-elle timidement, ne choisirez-vous pas quelques fleurs? Voici de belles roses capucines; vous n'en trouverez nulle part de semblables. Elle sont encore eu boutons ; prenez-les; demain vous les verrez s'épanouir. Ne voulez-vous pas les cueillir^ monsieur?
MUiJKË KRAXÇAI5».
Elle IDC luootrait du doi^i le rosier, sans user toucher à ces fleurs qu'elle m'offrait.
— Je les prendrai volontiers, lui dis-je, si vous me les donnez de votre main.
Kllc se bai«>sa en rougissaot , et fit un niaguirirjue bouquet, que je reçus avec des rcmercîments pleins d'émotion. J^éprouvais une sorte d'attendrissement mêlé de compassion et de respect en présence de cette Infortune si ;;raude, si dénuée de tout espoir, et qui semblait accompagnée de tant d'Iiumbie rési;^Dation.
(oquelin tournait autour de moi comuie s'il avait eu quelque chose à me demander. Kufln, il se décida à me dire: Monsieur, vous m'avez, une fois offert à déjcuuer; oscrais-je maintenant vous prier de souper avec nous? — ^ olontiers, lui répondis-je sans hésitation.
Nous eutràmcs dans la maison. Le couvert était mis à rentrée d'un petit vestibule tapissé de (gravures et de mauvais tableaux. L'ameublement me parut ancien, tout dépareillé et fort riche. Une argenterie massive couvrait la table; le lingf était maguinque. Coqucliu s^tperçul de mou t'tunneuunt.
— Jo suis riche, me dit-il, fort riche relalivcnicut à mes besoins et à la vie que je mène. J'emploie volontiers mon argent à acheter tout ce qui peut embellir cette petite maison de campagne , seul endroit ou je mu plaise et que ma iillc aime. .Notre maison de la ville est si triste 1 d'un n'itr le rempart, do l'autre le cimetière. Nous N somtiies de prrc en lils dcpui> cinquante ans. Il n'y u que nous qui puis^iou!! l'habiter; j'en ai le .séjour en horreur. l''ost ici que nous nous réiugious. J'y ai apporte des meuble.i de prix, des tableaux, des livrea surtout ; j'iti une bonne bibliothèque.
Nou^ nous mimes à lalilr. Len valets ncrvaicnl, les yeux ttxvs nur moi et comme stupéfaits de me \oir là. Ils étaient emprcss»'s , attentif*, silencieux comuio des domestiques de bonne inaisou. Cnquelln et sa lille leur parlaient avec une autorité familière, fjuanl à moi, je n'o.nais Im regarder; d'horribles chose» me revenaient a Te^^prit chaque fois qu'un de ces hororoes Av.iovaii le l)rai pmir prrndre mon assiette ; ces grandie
mains osseuses me faisaient peur. Sans donte leur jeune maitresse devina mes répugnances, car elle s'arrangea de manière à me servir ellemême Des qu elle vit que ses prévenances se me causaient aucune répuhion , elle s'enhardit. <Jn eût dit que la pauvre tille était reconnaissante de la différence que je faisais entre elle et les valets de son père. Il fallait quVlle fût des longtemps résignée à de bien horribles mépris, pour sentir si vivement celte préférence. D'abord ma préseuce l'avait fort troublée; mais une fois revenue de sa surprise , clic fut tout-à-fail à i'aise. Elle avait toujours \ècu dans une trop profonde solitude pour être timide; elle n'était pas habituée à calculer l'effet de sts paroles^ (le sa conteuanje; elle ne connaissait ni la coquetterie, ni la vanité; elle avait un naïf abandon , une adorable franchise. .\u bout de deux heures, elle me parlait comme si nous nous étions vus toute notre vie. J'ai beaucoup voyagé^ j'ai beaucoup vécu; mais je n'ai jamais reocontré aucune femme qui, de prés ou de loin, ressemblât à celle-là , tant il y avait en elle de piquants contrastes. Sa conversation était celle d'une personne qui a appris à parler et à penser dans les livres; elle avait l'esprit fin, curieux et crédule il'un enfant , avec les idées d'ua homme accoutumé à voir la vie de haut. >oo âme ignorait les passions étroites et mesquines que développe le contact du monde; ses sentiments étalent grands , exaltes , généreux , hors de toute proportion avec ce que l'un met dans le commerce ordinaire de U vie.
.Vprès le suuprr, Coqurlin prit un flambean et me fit voir s.» maison: elle était d'un goùi et «l'un arrangement fort bi«:irn*s. il y a^ail des (leurs partout ; les cluiabrea r«swMbUlcol à des serres chaudes; on y \ oyait le plus slsfulier a.v<«eBblagc do choses rares rt communes. Cest ainsi que )r remarquai aiir aoe chemioee de briques une pendule ea braaaa doré da BieUI««r goût, entre deux rale>niw sècèes «a («iat <• l>orle-alluaietlcs. Lo vestlhule serrait à la fois dr .lalon et de .«aile à aMMger; la bibllotlieqtte (lait à côte; j'y vis quelques \ olumes ei beaucoup de boaquios. .\u fond de cette petite pirce,
j'avisai encore une porte devant laquelle retombait un ample rideau de toile peinte, j'allais le soulever, lorsque Julie me toucha le bras, et me dit simplement : C'est ma chambre, monsieur.
Je laissai retomber le rideau; j aurais pourtant donné tout au monde pour jeter seulement un coup-d'œil sur ce réduit, où jamais les pas d'un homme n'avaient pénétré. Quelle pureté égalait celle de cette jeune fille qu'environnait un si terrible rempart I Jamais nul ne l'avait souillée d'une parole, d'un désir; c'était un beau lis éclos au fond d'un précipice, à l'abri de tout regard humain.
Nous retouruitmes sur la terrasse; la nuit était sombre et sereine; les étoiles tremblaient au firmament; pas un souffle d'air ne réveillait les feuillaij;es endormis; les fleurs courbaient leur tête pleine de rosée, et leurs parfums aflFaiblis s'exhalaient dans une fraîcheur humide; ces ténèbres, ce silence, la paix profonde de tout ce qui m'^environnait, me jetèrent dans une disposition d'esprit et de cœur que je n'avais jamais connus; c'était une vague tristesse, un attendrissement indicible. Je me sentis tout-à-coup détaché de ma vie passée, je regardai le monde d'un nouveau point de vue; il me sembla que tous les intérêts dont j'avais été jusqu'ici préoccupé étaient mesquins et frivoles, et que les seuls bien désirables ici-bas se trouvaient dans une position solitaire, ignorée, remplie par les seules affections de famille.
Les heures avaient passé comme des minutes, et pourtant il me sembla que j avais vécu plus longtemps pendant ce jour fécond en émotions que durant le reste de ma vie. Il était prés de minuit quand je m'en allai. Coquelin et sa fille m'accompagnèrent jusqu'à la limite de leur domaine. En les quittant je leur dis: J'étais venu ici par un sentiment de coiiiHiisération et de curiosité; maintenant j'y retournerai pour continuer de bonnes et amicales relations qui déjà me sont chères. A demain.
Je ne dormis guère cette nuit-là et le lendemain de bonne heure i'étais aux grottes. A
dater de ce jour, j'y allai régulièrement deux ou trois fois la semaine. Bien ne démentit mes premières impressions; j'avais bien réellement rencontré deux belles et saintes âmes, deux êtres à part, humbles, justes, résignés, sans haine envers le reste des hommes qui les retenaient impitoyablement au fond de leur position abjecte. La pauvre famille de parias subissait sans plainte les mépris du monde; la boue qu'on lui jetait ne l'avait point souillée, et elle pratiquait à l'écart des vertus ignorées de ceux qui la foulgùent aux pieds.
L'avocat prononça ces derniers mots d'un accent ému, avec une expression profonde; chacun écoutait encore, même le percepteur; mais le vieillard s'accouda sur la table et se remit à feuilleter la Chaumière indienne^ d'un air distrait et comme absorbé dans les souvenirs qu'il venait de rappeler.
— Et comment finirent vos relations avec cette famille? lui demandai-je après un silence.
Il passa une main sur ses yeux, et répondit d'une voix basse: Ceci est une autre histoire. — Et vous ne voulez pas nous la faire? — C'est une histoire plus douloureuse que celle dont vous venez d'entendre le récit; c'est la confidence d'un malheur qui a brisé^ma vie entière; je peux en faire le récit; tous ceux dont je parlerai sont morts depuis longtemps, et les choses que je vais raconter ne regardent plus que moi seul.
Il se recueillit un moment, et reprit avec plus de sang-froid: Il y a trente ans passés de tout ceci; le temps a emporté les courtes joies, les effroyables douleurs de cette époque de ma vie; mais le souvenir m'en est toujours vif et présent. Dès ma première visite aux grottes, j'avais senti que j'aimais la fille de Coquelin, et cet amour ne me fit point peur.
CSuite.)
îSicUfelb, DrucP unb ÎBerfag oon SSel^agen * 5?lafing.
V'^""Aiiiiée.
CHOIX DE LITTLRATL'KE
tiré
DES 9DËU.l.KirRS AUTEUllS
TANT ANCIENS QUE MODERNES
par O. X. H. IF'OIjS'W, raoF. bt db., et C tHCMVTZ» D&.
©aUerie cilterer frangofifc^er î)id;ter.
(Caiïjninc ï>c partijcmuj.
riefe dué^ejeidinete ^rau, }U «hrer 3^'^ fine ter frùefl^n sriuçi'n ter proli-ûjnt; rtbfi m
granfrcid), rcart um i')37 ^eboren uni) rermaf?Ite fidj ij«i'^ mit t<m *i?jrpn rcn r.ut-K , itdctcr
turd) ibre 'l^iUtter, tic fîd) mit ibm eriurnt hjtte, in einen eigenlbumliiten 7)roif( reriricfdt rtuitt, iux&t tin eine CSbffcbeitunv^ Jjfrbei^efùbrt Irer^fn follte. Vit (^rmcrtun^» tti î^jrcn* in frr 'i^urihe» Iomâuénact)t madite jetoct) tiefem ar^ïerlidjcn *?treitbaneel ein (^nte. c.Hberine rcmutlte fïct nun mit Ilené II. ©on IWobJn, rt'fldjen (ie jetcd) aud) nact) jtbnjâbri^'r <:be wirter ralcr. îrcR ttm . tdt (le een t)ofintri^uen, Cer Unterilùçunii ter proteilantiidjen t'a^tt'i unb Maânié^n i5fi4>jfiiî^unîH<n ibrc meifte ^,tit roiCmete, irar (le benno* (ifti^ tarauf bcfcactt, ibrcn Kinïan fin* ^ufe ôrjKbuna ju ijfbrn. (5ie balle jitei Sobnr, ron benrn ter âltr(le reriP^ ron iKoban, brr lùn^ier* r'^jPsï rcn «îpubiir rrurtr, unb brei lodjter: i^mni-lte, nt\d)t unrcrmabll llarb, caiberinr. fcif emm Vtrio^ ron 3»fitriicf<n bel* tatbele unb £)einric!) I\ . friiber bie befannk 'ililiccrl i^^j^fbrn balle: „3d) bin }u arm , um ibrr ^r» mahlin unb aué ju <^utfm îrauie, un» ibre U^îailrtiT^ iu irerben," unb bic brrubmic ')»nna vcn .Kcbaa, n)eld)e (Id), ^Irid) ihrrr lUIutter, burd) rorlr(|flid)e preliid}e )!eipun^rn :Kubm rrwarb. catbenne bc i>ar* Ihenai) (larb im îUilirn i^f^f' •''''f* 'illter^ brri 3Jbre nact bcr ^i^dj^crwtu icn la .'KedîcUf, bri iceld»«r fie lui) Mird) ibrcn ^lunjinbtn 'Uîulb auéj'idîndr v?u rrar mil ibrrr Xcdjt.T '.Mnna lanj»f 3nt m biner ($e(lun^ einArfd)IoiKn unb ^^eibe brei 'JKonate lan^i ^rnclhi^t, ta^lid) nur rcn rier Unirn rl^rpb ju leben; bfnncd) Ktri^bfn fi^ jU b^riVIbni 3'" ^f^ t<r\^i rcn iKchan, nidîl^ um ibrcnliriUrn jum 9?JC^tbhl« feiner 'Parlbei lu ibun, n^^ fie aud) imnur crbultm mujun. ôt n "^ ttrlKfn tle luba 5?rie^#gefan^en« tleiben, aie in lit 5?Jpilulaiion ^e)d)loiTen iverben.
^alherme binUrlut mchrerf Xra^obun unb sinnobicn unb rinigr rPilrefflidif ^laurn. l'^^rbanfrn reidjlbuni, ccncnlon. viorrecthnl unb tmc ^\ù,iu±t 'lifjM ttr 'l<i\t<T ifidjnrn ibrc l'cnlun^xn bC'AO tertbeilbaft aué, ben *Z5ei©rié liefcrn unier 'Jlnrcrem t\< b«er mil^elbeillen ^laniin auf ben Icb ^em» ridj^ iv.
'SSG
/Sinnces sut* ia NMort fie Heitii MV.
Par Cathkbink nii, Parthknay.
MUSKK FRAAÇAIS.
WJêw JFamHie tie M*arh9s.
Par H. Abnauo.
iSuite.)
Kkgkkttons^ soupirons cette sage prudence^ Celte cxirême bonté, cette rare vaillance, Ce cœur qui se pouvoit fléchir et non dompter, Vertus, de qui la perte est pour nous tant amère, Et que je puis plutôt admirer que chanter, Puisqu'à ce grand Achille il faudroit un Homère.
J.idis pour ses hauts faits nous eslevions nos
testes :
L'ombre de ses lauriers nous gardoit des tera-
pestes.
Qui combattoit sous luy mesconuoissoit Tcffroy;
Alors nous nous prisions , nous mesiirisions les
aultres,
Estant plus glorieux d'estre subjects du roj-,
Que si les aultres roys eussent esté les nostres.
Maintenant nostre gloire est pour jamais ternie: Maintenant nostre joie est pour jamais finie. Près du tombeau sacré de ce roy valeureux. Les lys sont abattus, et nos fronts avec eux.
Mais parmy nos douleurs, parmi tant de misères, Reine, au moins gaidez-nous ces reliques si
chères.
Gages de vostre amour, espoir en nos malheurs. Estouffez vos soupirs, seichez votre œil humide j Et pour calmer un jour l'orage de noz pleures Soyez de cet estât le secours et le guide.
0 Muses, dans Tennuy qui nous accable tous, Ainsy que nos malheurs vos regrets sont extrêmes: Vous pleurez de pitié quand vous songez à nous. Vous pleurez de douleur en pensant à vous-
mesmes.
Uèlas! puisqu'il est vrai qu'il a cessé de vivre, Ce prince glorieux, Tamour de ses subjects, Que rien n'arreste au moins le cours de noz regrets, Ou vivons pour le plaindre, ou mourons pour le
suivre.
In besoin effréné d'émotions me dévorait avant de l'avoir connue; il fut satisfait dès que j'eus abordé cette formidable situation; je trouvais tout à coup un but, un intérêt puissant au milieu de mes impressions vulgaires et monotones; j'existais enfin par le cœur, par l'imagination. Je fermai les yeux sur l'avenir, je me laissai aller aux ardentes émotions, au bonheur poignant que m'offrait le présent. C'était une étrange vie! J'étais loin cependant d'en jouir avec sécurité. Il fallait beaucoup d'adresse et de précaution pour dérober mes nouvelles relations aux regards curieux d'une douzaine d'amis désœuvrés. Je compris que je n'y parviendrais pas si je restais à la ville. Pour être libre et seul, je louai une maison de campagne à une demi-lieue des grottes. D'abord ou s'étonna de me voir iustallé là; on pensa que c'était le caprice d'un jeune homme riche et qui voulait s'amuser en toute liberté; puis, quand on sut que j'étais seul et que je ne voulais plus retourner à la ville, on me traita d'ours, de maniaque , et les amis se gardèrent de me venir trouver. 3Iais que m'importait ma solitude pendant le jour? J'eus les soirs j'allais aux grottes.
Depuis la première fois que j'avais vu Julie, je l'aimais éperdument, et au bout de deux mois, je n'avais pas eu la hardiesse de le lui dire; pourtant j'étais sûr qu'elle m'aimait aussi. Peutêtre ce fut seulement l'occasion qui me manqua, car son père était toujours entre nous. Je n'avais aucune impatience de cette contrainte; j'aimais de trop bonne foi pour calculer les chances d'une séduction.
L'intimité de cette pauvre famille m'était bien douce; je n'ai jamais rencontré dans mes relations du monde autant d'affectueuse bienveillance, d'exquise discrétion, de politesse aisée et franche. Coquelin me témoignait beaucoup de confiance; cependant, il était un point sur lequel il gardait avec moi un silence absolu; malgré mes insinuations , il ne s'expliquait jamais sur l'avenir de
MISKK KHANTAIN.
sa allé. J'avais In-de^sus des craintes épouvantables et dont je détouroiiis in.i peusée avec horreur.
J'auaivsais trop bleu mes propres impressions pour ne p-is voir ce qui se passait dans riitne de Julie; la sérénité de son regard s'éteignait; une langueur étrange semblait paralyser toutes ses facultés; son sourire était triste et animé, ses paroles plus brèves et d'un plus grand sens. (}uand j'arrivai.s, elle se tenait d'abord à l'écart, puis elle revenait peu à peu, elle hésitait toujours avant de s'asseoir entre sou père et mui : mais une fois là, comme nos cœurs se parlaient! comme ils s'entendaient dans ses longs entretiens où le mot d'amour n'était jamais prononcé !
Tn soir, en arrivant aux grottes, je trouvai Julie pâle et abattue; on eût dit qu'elle avait pleuré longtemps. C'oquelin était moins troublé, inafs ju remarquai aussi une certaine altération dans sa physionomie. Il mu tendit In main comme à l'urdinaire et me fit .«(igné de m'assioir.
— (Ju'est-ce? qu*esc-il donc arrivé? m'écriaije frappé d'un triste pressentiment. — Hicu, me répondit Coqueliu avec effort; notre situation est de celles que rien d'imprévu ne saurait frapper. .Mon Dieu ! comment avuus-uous mérite d'être si mallieureuxl
Il cacha suu visage dans ses maiu>; Julie fondit en larmes.
— Mttis qu'est-ce donc? qu'avc/.-vou.s? m'ecriai-je avec violence; au nom du Ciel, dices- Ic-moi ! (Quelque insulte? — Hélas! non, dit Julie eu passant suu mouchoir sur ses yeux et Mjr sa bouclie, comme pour contenir ses larmes, je suis une folle de pleurer ainsi... l'ardou, mon bon père !
Fille baisa les mains de Coquclin, et il retint un moment mip sa poifrinr cette belle tête bloodr, eu l.i cait^s.inl duuccmcut.
— Allons I dU-ll , iillons! .so\imis t.tlmrs et rê.tlgoès. Pourquoi ces »U);ois.ir.s ? No devrionsnous pus être habiluéfl il crCIo viel qu'avotls-uous à nous reprocher? Ce ne sont piw nos f.iu(e.<<, o*C8t notre malheur qui nous accable: nous som tnoa bien à plaindir; m.iis ntdic < oiiscicncc est (raoquillc.
J'étais surpris et navre , je voyais pour la première fois Julie pleurer sur »a position, (jae s'était-il doue passé qui la lui avait tout à coup rappelée? Je n'osai faire aucune question, j'attendis; mais on ne me dit rien de plus. Il me sembla que ma présence consolait Julie, ou du moins aNait pu la distraire de son affliction, elle se calma; C'oquelin aussi fut moins tri>te et la soirée s'écoula à peu près comme à l'ordinaire. Je m'en allai, obsède par les plus douloureuses pensées et par le pressentiment de quelque malheur: je regrettais de n'avoir pas interroge C'oquelin. Evidemment, il se p.xssaii quelque chose qu'on voulait me cacher ; je me souvenais de ce qui m'avait été dit du bourreau de Greoo ble, et j'éprouvais, en y songeant^ quelque cli.»5c qui n'avait pas de nom; c'était un mépris, une rage, une effroyable jalou>ie contre cet hoame. Ma nuit fut sans sommeil^ et le lendemain, an poiul du jour, j'étais dehors. J'allai rôder parmi les rochers aux environs des grottes; enfio, dévore d'iuquieiude^ je mo décidai à me présenter cher. Coquelin bien avant Theure accoutumée.
Il faisait un temps orageux: les nuages, incessamment déchirés par de livides éclairs, s'amoncelaient au ciel. Il n'y avAic personne dans l'allée, sur la terrasse: les fenêtres de la nialaon ciaicnt fermées, et nulle l'unue ne s'rlev.iit andi-sMis du toit. J'avançai en IrenblaDl , je regardai d'un umI sCupide autour de moi : uu moment je crus que Julie était partie el perdne à jamais...
Tout à coup les b.<ttrmctiis turicux de mon co'ur s'arréièreui, mes genoux fltchireni, je j»i- Kuis les mains pour remercier Dieu. I.i vois nM maaqu.tit : la fille de Coquelin Hait là, senle, assise au bord du puits dans une morne attitude. Le vent rejetait en arrière sca !••(• clievettx rt séchait les larmes qui tombaient lentement .sur ses joues p:ilies ; non regard fixe cl accablo ne se détournait pas de .non jeune frcre assis à ses pieds. J'arrivai près d'elle sans qu'elle ni'etll :»perco.
— Julie! lui djN-je .Icu. . ment Klle se drcts;» comme .m une main invisible l'eût soulevée; le faible incarnat de ses joues
MUSÉR FRANÇAIS.
s'effaça entièrement ; elle mît une maîn sur sa i toutes ses joies pour une heure du bonheur ignoré que j'ai trouvé ici. Ce bonheur, il durera longtemps , il durera toujours , si vous m'aimez comme je vous aime.
Elle appuya son front sur mon épaule et pleura.
— M'aimes-tu? dis-je, si bas qu'elle dut à peine m'entendre. Elle releva la tête et répondit en serrant mes deux mains dans ses mains jointes: Oui! Dieu fasse que je meure bientôt!... — Mourir! tu veux mourir I... mais je suis ici, près de toi pour toujours...
Elle secoua la tète.
— Vous ne me croyez pas? repris-je, ehl pourquoi? est-ce impossible ce que je veux? Je suis à peu près libre; depuis longtemps j'ai perdu ma mère qui m'a laissé une fortune indépendante; mon père ne gène pas mes volontés; son autorité ne va pas au-delà de quelques bons conseils, de quelques projets qu'il forme pour moi. Je resterai à la campagne, j'y passerai ma vie; ne dites pas que ce serait vous sacrifier mon avenir... Eh! puis-je vivre sans vous maintenant? Si vous saviez ce que j'ai souffert hier, quelles craintes j'avais !... Le mystère que vous me faisiez, certaines paroles de votre père qui sont restées dans ma mémoire... Julie ^ il y a un homme qui songe à vous épouser, je ne l'ignore pas... Cet homme, vous savez qui il est.
Elle me fit signe avec la main de me taire, et s'écria d'une voix brisée: Moi, me marier! jamais! je ne veux pas mettre au monde des êtres malheureux et réprouvés comme moi. Je me souviens du sort de ma mère, elle aussi naquit avec cette épouvantable souillure, et l'attachement du meilleur des hommes ne l'a pas consolée. Elle est morte de notre infamie en regrettant de me laisser en ce monde. Je ne comprenais pas alors Timmensilé de notre malheur; à présent j'ai en horreur cette existence hors la loi; je donnerais (outes les années de ma vie pour m'^- soustraire un seul jour... Mais il n'y a point de rachat , point de réhabilitation possible! mon Dieu! êtes-vous juste?
L'enfant qui jouait à ses pieds tendit vers elle ses petites mains; elle le regarda avec une
poitrine et murmura: Monsieur!... c'est vous!... ah! vous êtes venu!...
Je la regardais tout éperdu sans lui répondre. Il y eut un silence. Enfin je lui dis: Vous êtes seule ici, pourquoi? Votre père, Tony et Jigé, où sont-ils?
Elle se cacha le visage et répondit d^une voix étouffée: Là-bas, à la ville... c'est fini maintenant... vous ne saviez pas... nous n'avons pas osé vous le dire hier soir... Oh! mon pauvre père! quel horrible jour...
Je frissonnai^ j'avais compris enfin. Julie retomba comme anéantie sur le banc de pierre^ je m'assis près d'elle: je baisai ses maius froides et tremblantes.
— Voilà donc pourquoi vous pleuriez? lui dis-je; comme j'ai été malheureux hier soir! mais l'idée de ce qui s'est passé aujourd'hui ne m'était point venue... Pauvre fille! je donnerais la moitié de ma vie pour changer votre sort! ne le croj'ez-vous pas?
Elle sourit tristement et me dit; Vous êtes bon!... vous êtes juste et compatissant envers une pauvre famille bien malheureuse... — Oui, mais, hélas! je ne puis rien que vous plaindre^ vous respecter, vous aimer... Mon Dieu ! prenez courage ! qui sait ! l'avenir est si long devant nous. Nous pourrons être heureux, Julie...
Sa main frémit dans la mienne, elle me regarda avec une sorte d'égarement, et détourna aussitôt la vue en s'écriant: Nous! vous avez dit nous! eh! qu'y a-t-il de commun entre le sort d'une pauvre fille méprisée, honnie, repoussée de tous, et celui d'un homme heureux, honoré, haut placé dans le monde? Ah! ne me parlez pas ainsi! cela me fuit mal; cela me force à regarder jusqu'au fond de l'abîme qui nous sépare.
Je saisis ses mains qu'elle me retirait, je lui dis en l'attirant vers moi : L'amour l'a comblé, cet abîme effroyable; Julie, ne suis-je pas devenu votre ami, celui de votre père? Ai-je hésité à venir m'enfermcr dans le cercle défendu où vous vivez? J'y suis heureux: que m'importe le reste du monde? je donnerais tous ses succès,
MUSEK FR.^ÇAIS.
pitié profonde^ en ajoutant: Et ce pauvre ionocent, il sera forcé de faire ce qu^a fait aujourd'hui mon père!... Que maudit soit le jour ou il est né!
Ses larmes s'étaient séchées; une morne douleur animait son rr/^.'ird; j'étais brisé, je pleurais près d'elle^ les mains jointes.
— Comme je m'étais trompé 1 luidis-je; vous me semliliez si résignée ! Je ne vous croyais pas malheureuse, pauvre Julie! Et rien ne peut vous consoler! rien, pus nu me mon amour!.. Ah! je vois mieux que vous-même au fond de votre cu-ur, vous ne m'aimez pas!... — Je ne vous aime pris! dit-elle^ plut à Dieu pour tous deux! Vous ne feriez piis de vains efforts pour vous jeter en dehors de votre position^ et moi , je me résignerais mieux à la mienne. Le monde où vous avez votre place m'est à jamais fermé; je le regarde de loin sans espoir de vous y suivre... Qu'elles sont heureuses les femmes que vous pouvez publiquement saluer^ qui osent s'appuyer à votre bras, marcher sous votre protection, se montrer avec vous à tous les regards! Oii! oui, Dieu fasse que je meure bientôt! — Non! lui dis-je en l'entourant de mes deux brai»; non! tu vivras pour celui qui, dès ce jour, ne veut plus d'autre vie que la tienne... Je l'arracherai à cet horrible sort!... Quand '^ comment? je n'en sais rien encore; mais, vuis-tu, rien n'est impossible à quiconque aime comme moi... Nous fuirons... Je t'emmènerai; nous Irons nous cacher dans quelque pays éloigné... Tu seras ma femme... — Ne me parlez pas ainsi, »'écrla-t-ellc en pâlissant; je pourrais r.sprrer, je pourrais vouloir... Oh! que Dieu m'en garde!... .Mui, détruire votre position! moi, vous faire quitter sans retour votre pays, votre famille! Kl si un jour vous venir/ ù regretter cet immense .nacritiee? Non, non, restons ce que nou'^ sommes... ,\ vou« l'avenir, û vous toutes les chances de bonlirnrî A moi \c repos dans mon lit de terre...
Je mo mis à genoux; je lui (11.^ tout ce qu'un amour etTréné peut inspirer de prières, de plaintes cl de reproches; je léi .suppli.ii d'avoir pitié d'elle et de moi-même, de consentir à mes résolutions, à mes projets. Klle ne me répondait <jue par «les
pleurs, et tournait vers le ciel ses yeux qu'elle n'osait plus arrêter sur moi.
Il avait dans les 'airs comme des voix qui semblaient se mêler à nos larmes; le vent résonnait sourdement dans les profoodeurs du vallon, le ciel était sombre, les nuages montaient vers nttus , noirs et menaçants, l'orage était près d'éclater sur notre tête. Tout à coup le vent tomba; un bruit sourd passa au loin et vint mourir au pied de ces hauteurs d'où nous domiaions un passage immense.
— Rentrons, dis-je à Julie, un moment distraite par ce grand et terrible spectacle; rentrons, voici un orage effroyable, il pleut déjà là-bas...
In épouvantable coup de tonnerre me coupa la parole; mon regard ébloui ne \it plus rien; je sentis Julie s'appuyer sur moi et tomber aussitêit sur ses genoux, la léte bai.s>ee; elle laissa aller l'enfant immobile et penche sur son bras. Je la crus foudroyée, j'étendis les mains, je l'appelai avec des cris frénétiques. Au bout d'une minute, je recouvrai l.i vue. Le tonnerre êtail tombé à côté de nous, sur un cyprès dont il avait brisé la cime et eutièremeat dépouillé le tronc. Je relevai Julie. Elle serrait convulsivement l'enfant contre son sein; ses lèvres, pales et tremblantes, remuaient sans articuler aucun son. Oh! mon Dieu! muruura-t-elle enfin, la mort nous a touchés de près! elle nous eut pris ensemble I
L'orage éclalail autour de nous avec une liorriblo furie; aveuglé par les éclairs, étourdi par les formidables roulement.s (tu tonnerre, j'enirainai Julie vers la maison; ea y entrant elle s'agenouilla comme pour prier; l'enfanl s'attachait à elle en jetant des cris d'effroi ; elle l'elreignit avec transport et le couvrit de baisers; puis, me tendant la main, elle dit avec un soupir profond: iMeu n'a pas voulu de nous!
Kn te monieui, Coquelin arriva. Il était pâle, li.'detani , trempe par la pluie.
~ .Mon pèrel s'écria Julie, vous éteji revenu par ce temps effroyable! - .Mon enfant, j'ai eu peur pour toi; je te croyais .seule, et puis, j'avais t.int besoin de te retrouver, ainsi que mon petit Louis !
MUSKE FRANÇAIS.
Il les attira sur ses genoux , et les tint embrassés comme sMl eut reposé sa tète à Tabri de ces deux tètes innoccutes. Je m'approchai, je tendis mes deux m.iius à la sienne qu'il u%)sait -avancer vers moi; il me remercia par un sourire plein de triste reconnaissance.
Je restai aux grottes plus tard que de coutume. Le temps s'était rasséréné; la lune se leva pure et brillante; une calme soirée succédait à ce jour orageux. Coqueliu vint me reconduire jusqu'à l'endroit où nous nous étions retrouvés deux mois auparavant. Là, il s'arrêta, et me dit tout à coup: Il m'en coûte de vous quitter ce soir, car nous ne nous reverrons pas demain; j'étais heureux d\ivoir trouvé enfin un ami, mais tel est mon sort funeste que ce qui fait la joie et le bonheur des autres, fait notre désespoir à nous... Je redoute votre présence pour Julie... — Eh! quoi! interrompis- je violemment, me croyezvous capable d'une lâche séduction? — A Dieu ne plaise que je vous soupçonne d'une mauvaise action! mais l'assiduité de vos visites peut avoir pour Julie de terribles résultats. Je ne vous parle pas de son honneur, de sa réputation compromise par vous... Hélas! rien ne peut oéshonorer la fille du bourreau... Mais sa tranquillité, le peu de bonheur qu'elle trouve dans notre misérable vie, seraient perdus si elle vous aimait. Vous vo^'ez bien qu'il faut ne plus revenir. J'aurais peut-être dû vous dire ceci plus tôt; le courage m'a manqué... Si vous saviez ce qu'il m'en coûte pour renoncer à nos relations!
Je m'attendais vaguement à une explication de ce genre, et je la redoutais beaucoup. Il fallait parler avec franchise pour s'en tirer en honnête homme, et je n'hésitai pas.
— Il est trop tard pour rompre ces relations, dis-je avec fermeté; j'aime Julie, elle m'aime aussi. Je ne sais ce qui en adviendra; mais ma ferme intention est de tenter^ par tous les moyens possibles, de la soustraire à sa position. Écoutez, Coquelin : je suis jeune et riche, j'ai au cœur une volonté inébranhiblc ; il n'y a rien dont on ne doive venir à bout, quand ou est décidé à ne reculer devant aucun sacrifice. Je vous donne ma parole d'honneur d'être le pro-
tecteur de votre fille, de ne jamais l'abandonner. Quel que soit son sort avec moi, il vaudra toujours mieux que celui auquel vous étiez résigné pour elle. Peusez-y ; demain seulement je veux savoir votre réponse.
Je m'en allais. Coquelin me retint ; il me parla longtemps ; il me dit des choses pleines de sagesse, de générosité, de fermeté. Il avait raison ; j'étais un fou, j'allais tête baissée contre des obstacles où je devais nécessairement me briser; mais le sacrifice qu'il exigeait était audessus de mes forces et de ma volonté. Je maudis sa cruelle prudence; je lui demandai comme une grâce de ne pas me bannir tout-à-fait, de ne pas rompre violemment notre intimité, de me laisser le temps de prendre moi-même une résolulion. Nous nous séparâmes fort tristes tous deux, mais contents l'un de l'autre. J'avais fait preuve de franchise et de dévouement; lui s'était montré juste, indulgent et ferme comme devait l'être le père de Julie.
Le lendemain, je retournai aux grottes à l'heure accoutumée. J'avais la tête pleine de projets, de résolutions violentes; j'étais transporté de courage et d'espoir. Une cruelle déception m'attendait; la maison était fermée, je ne trouvai ni Julie, "ui son père. Il n'y avait plus personne aux grottes.
Mou premier mouvement fut un profond dépit, une violente colère. Il me sembla que Coquelin abusait de sou autorité,* qu'il violentait sa fille, qu'il m'avait trompé; puis j'eus quelque espoir qu'il n'avait pas emmené Julie pour m'ôter les moyens de la revoir, et qu'il allait revenir. Je m'assis devant la maison, j'attendis jusqu'à la nuit close; personne ne revint. Je retournai chez moi furieux, malheureux au-delà de toute expression. Huit jours durant je revins aux grottes dès le matin, pour ne m'en aller que le soir; j'espérais voir du moins arriver un des valets et en obtenir quelque explication. Enfin,, le huitième jour, je me décidai à retourner en ville, à aller frapper à la porte de cette maison infâme, de laquelle nul n'avait passé le seuil, pour demander à Coquelin ce qu'il avait fait de sa fille.
MLXKK FRANÇAIS.
J'attcDdis J.1 uui( , et vers les dix heures du soir j*eD(rai par la porte \otrc-Dame. Je suivis le rempart, personne ne passait par la rue, ou riierbe croissait comme dans un pré. Les murs d'un vaste jardin la bordaient d'un côté , de Taulre j'aperçus une maison avec un perron de trois marches sur le devant, et une vigne qui tapissait la façade. C'était là, je le savais. Je m'arrêtai le cœur palpitant. Il 3- avait de l;i lumière à une fcuétrc du premier étage, qui était toute grande ouverte; un .silence absolu régnait dans l'intérieur de la maison. Je me glissai comme un malfaiteur le long du mur, et gagnai en tremblant le perron. La porte était fermée, je soulevai doucement le marteau de fer, et frappai un seul coup sourd et timide. Ce fut Ton^', l'un des valets, fjui vint m'ouvrir.
— Ah I mou hiou ! fit-il stupéfait, c'est vous, mon bon monsieur? — Où est Coquelin? lui disjc en refermant la porte; je viens pour le voir.
Cet homme ne me répondit que par un gémissement qui me fit tressaillir. Il posa sa lam|>r de terre sur un vieux babut, et comme j'avançais il se jeta au-devant de moi les bras étendus. In frisson parcourut tout mon être, je sentis mes cheveux se dresser; j'eus peur je ne sais de quoi, et je m'écriai: On e^t Coqucliu? Je veux parler à Coquelin sur-le-champ: ou csl-llV — Il est là-haut, répondit 'ïouy avec une espèce de snnglot ; il est là-haut , couché dans sa caisse do sapin. Vous pouvez encore Ir voir. — Il est mort! inlerrt»mpis-jc frnppc de stupeur. — Mort depuis ce matin , après une maladie d'une huitaine de joiir>.
Je montai l'escalier, jt-nirai dani l.i t haniltrc du premier étage , où je ne jetai qu'un rapide coup d'a'il. Coquelin était là dans son suaire; l'autre valet veillait prés de Ini en lisant un livre de prières. Je redescendis.
— Kt Julie? demandai -je à Tony. — Kilr est là haut enfermée dan^ sa chanil»ro .'ivrc Ir petit Louis. i.r préln* qui ot vrnu ce matin n'n pas voulu qu'elle rci>iài prr« du pauvre Irupaasé. Il reviendra demain la voir; c'est un brave homme bien rh.irital»le. — Mol nu.Ml je reviendrai. — .\l«us n'attcudcft pas midi. Hemain
matin la pauvre fille retournera an groUes aussitôt après IVoierrement. isi elle veat, jelasaivrai et je resterai à son service; je n^aimerais pas à me mettre avec l'autre qui va venir, qiiaad même il doublerait les profits.
Je duuuai 40 franchi a Toov en lui recoamaudaut d'avoir bien soin de sa waàUtme ^ et >au> m'arréter un moment de plus en vUle, je retournai à ma maison de campagne.
Julie uic trouva aux grottes; j'y étais depuis une heure quand elle arriva. Il faudrait avoir passé par la situation exceptionnelle ou elle lUit placée pour comprendre Tiaimensité de sa douleur, bile avait perdu le seul être qui raccompagnai dans sa triste vie, celui qui ne s'était pas sépare d'elle depuis qu'elle existait, et sur lequel elle avait si longtemps reporte toutes ses alTections. Je n'essayai pas de la consoler; j'attendis que le temps calmât ses profonds regrets. Je passai ma vie aux grottes; j'avais rompu toute relati(iu avec le monde : je ne recevais aucune visite , je no répondais aux lettres tfe nui famille que par quelijues ligues in;>ignlfaales. J'enaae^ voulu être oublie de l'univers entier. Aious arrivions pourtant à l'époque des vacances; aMMi perc m'attendait; je lui écrivis, je motivai ma résolution de rester à la campagne par je ne sais quelles raisons entortillées, rt auxquelles il ne dut pas croire.
\}\xt pouvait Julie contre un tel devoueneoi et les faiblesses de son propre cœur? (Quelle vertu surhumaine rôt résiste aux pulssautcs influences d'un amour exalte, d'un complet isolement? elle fut mil-une enfin! .\lors seulrnenl je vis jusqu'au fuM<l celte .*ioie ardente: j'elala SA religion, l'arbitre souverain de t^ct joies, de ses douleurs. Pour quiconque a ete aimé ainsi une fois, tout autre amour est insignifiant et frivole. Je me l.iissai aller à ce bonhrur ni grand, si complet, comme .%i rien au monde n'eût pu aM le ravir. .Ma sécurité épouvantait Julie; laadla que je me reposais dans le prrsrDt, elle regardait en pleurant l'avenir cl me disait wmmrtmi'. .\ini, Dieu fasse que je meure asaesi \à\ pour ne pas voir finir mon bonheur!
Ilrlas! le lui en \oulaks de cet preseeaUmeau,
et alors elle m'en demandait pardon. Elle essayait de croire que cette vie durerait toujours; mais combien de fois, lorsque, appuyée sur mon épaule, elle venait de me dire: „Va, je ne crains rien; je sais bien que tu ne me quitteras jamais I" je relevai son visage pâle et couvert de larmes silencieuses! Un événement, que j'aurais dû prévoir mieux qu'elle, vint m'éveiller au milieu de ma sécurité.
Un soir, en revenant des grottes, je trouvai mon père chez moi. II m'attendait depuis le matin ; ou n'avait pu lui dire de quel coté j'étais allé. Je demeurai stupéfait à son aspect, et mon premier mouvement fut une sorte de frayeur.
— Eh bien! me dit-il d'un ton moitié riant, moitié fAché, il faut donc que je vienne te chercher, méchant garçon? Mais quelle est donc cette fantaisie de s'enterrer à la campagne et d'y vivre comme un ours? D'après tes dernières lettres, je t'ai cru malade; voilà un visage qui me rassure. Çà, monsieur, embrassez-moi donc!
C'était un brave homme que mon père. J'avais en lui un ami indulgent et qui comptait sur toute ma confiance; car jeune encore luimême, il comprenait qu'on fît quelques folies, et il n'eût mis dans ses reproches ni autorité, ni roideur. L'indépendance de ma position ne m'avait pas émancipé de fait; son ascendant me gouvernait, à mon insu peut-être; il ne m'imposait aucune de ses volontés; mais je les adoptais aisément comme miennes. Nous n'avions pourtant ni le môme cœur ni le même caractère; je prenais la vie plus sérieusement que lui; je tenais de ma mère une âme impétueuse, des sentiments obstinés; lui, au contraire, était plein de laisser-aller et de modération ; il avait des sympathies ou des répugnances, rien au-delà; l'amour ou la haine n'avait jamais remué son cœur. Aussi comprenait-il mal les passions et ne les craignait-il point pour moi.
Comme te voilà! s'écria-t-il^ me voyant silencieux et troublé devant lui; voyons! que se pas-
se-t-il? on dirait que ma présence t'embarrasse... — Ah! mon père, vous ne le pensez pas!... — Eh, eh! je crois que tu as quelque plaisir a me revoir après une absence de huit mois, mais il y a des circonstances , des positions...
Je frémis, je crus que quelque funeste hasard l'avait instruit de la vérité.
— Oui, reprit-il, on est amoureux et trahi; cela se voit tous les jours, on vient enterrer son dépit à la campagne, on renonce à l'univers entier parce qu'on a été joué par une coquette; mais vois-tu, mon ami, il n'y a rien qui passe comme ces chagrins-là, et tu aurais bien pu venir t'en consoler ailleurs qu'ici.
Je compris l'allusion: mon père s'était renseigné à Aix, et les caquets de la petite ville lui avaient appris une certaine histoire arrivée depuis plusieurs mois , et dont une bonne moitié n'était pas vraie; je ne tentai pas de le désabuser.
— Tout cela ne vaut pas qu'on le regrette plus de quinze grands jours ^ reprit mon père, et voici tantôt quatre mois que tu boudes. Voyons, que faut-il faire pour te distraire de ce grand chagrin? D'abord nous ne resterons pas ici; je t'emmène. Nous irons où tu voudras. Te plairaitil de passer tes vacances à Paris ? — Merci, mille fois merci, mon père; c'est un trop long voyage j nous le ferons plus tard, interrompisje effrayé. — Eh bien! il faut aller à Marseille; nous y serons très-agréablement, nous verrons du monde, nous ferons des parties, et puis décidément, je ne veux plus me séparer de toi; l'hiver prochain je m'établirai à Aix, et j'y attendrai le retour des vacances pour t'emmener tout de bon. II n'est pas sûr alors que nous restions en Provence; j'ai des projets. Eh bien! tu semblés consterné. Ah çà, mon ami, dis-moi^ qu'as-tu donc? — Rien, mon père, rien que beaucoup de reconnaissance pour vos bontés. —
(Suite.)
93ont MUSÉE FRAIS'ÇAIS erfdjetnt rcodjenthd) ctnc Dîummer. S)te «Ponamtec occfcn^cn tic Dîumiiiern a' djentlidj tic gSudj^auMun^cn ntonatlid). — 5ibomumciU黫Cieié file «6 ÏJlammttn otcc 6 «Dîonot 1 Zt)\v. Gin abonnement untct «6 Wummern fintet nidit ©tatt. 3" bc}tet)en turc* oUe SBucfj^anfcluneen unt» «Ponamter.
S3telefel^, î)rucf uni iSerlad oon ^tU)aQtn S ^lafing.
V'^"' Année. N™. 50.
CHOIX DE LITTÎLRATUHE,
tiré
DES IfEEO.TiKmS AlTTEniS
TANT ANCIENS QUE BfODRRNKS,
par O. El, «. JTOIjWW, prof, et dr., el C. HCMiLTZ, oa.
€/iMe M'ainiile iie Parias.
Par H. Ahnaid.
iSuite.)
Dk la reconnaissance, c'est très-bien; rouis je voudrais aussi de la confiance, de Tabandun ; là, comme lu en aurais avec un bon camarade. Je sais que les pcrc.«i, on les (rompe toujours un peu; mais moi, pourtant... Allons, courage; aurais-tu fait quelque grande sottise? Dis-le, et nous aviserons ensemble aux moyens de la réparer. Si c't-tait , par exemple, des dettes; j'ai quelques mille francs à ta disposition... — Ah! mon père, vous savez que mon revenu est plus que suffisant pour des fantaisies même dispendieuses; et comme jo ne suis ni débauché, ni joueur, j^ai de Targent de reste. - Alurs je reviens à ma première idée. Tu es amoureux d'une femme qui, vraiment, ne vaut guère lu peine qu'où se fasse ermite pour elle et qu'on pleure si longtemps sa trahison.
Je ne répondis pus.
— Cela ne sera rien, reprit mon prre ; décidément nous allons à Marseille. Veux-tu me faire .servir ù .souper, l.ruurc? puis uous nous coucherons: j« suis cruellement fatigué. Hais-tu que je me .suis promené tout Ir jour pour te chercher? Les paysnns m'ont indiqué un chemin par lequel OD l'avait vu passer; j'ai été jusque là-haui, sur les collines, et il a failli m^arriver une r(ran;:e nveulure. Figure-toi que je marchais au hasarit,
le long d'un petit chemin fort solitaire , qui m'a conduit au milieu de rochers effroyables. Je pensais qu'il devait aboutir quelque autre part, j'allais toujours , lorsqu'une pauvre féMae f«I gardait ses chèvres m'a arrêté à l'entrée d'un petit vallon. — Mon bon monsieur, où allexvous? m'a-t-elle demande. Jo vais n'asseoir làbas H l'ombre, lui ai-je répondu en pressant le pas, car le soleil me fendait la tétc. Klle m'a couru après eo criant: Arrêtez, mon bon monsieur, arrêter; c'est la bastide du bourreau! Kt moi qui allais m'y reposer! .Ma fol, j'aurais pu entrer dans la mabon et demander à boire... Ta as la un triste voisln;ige, mon cher Léonce.
J'avais alternativement senti le rouge et la pâleur nie monter au vis.igc à ces mois si simples el si cruels. Mon père ne vit pas mes angoisses ; son esprit était trop éloigné de soupçonner qael> que corrélation entre ma situation et ce qu'il venait de me dire. .\oas »oupimes ensemble, ei je lui laissai ftiire, sans observation, les disipo- Mtiuna de Qotre voyage à Marseille; aucune raison, bonne oa mauvaise, aucun pretcxl« se pouvait me le faire éviter, .^i mon père m'eét parlé avec autorité, j'aurais résisté; mai* Il av.tii MUe manière He me faire faire *a >olon(r, a laquelle je no savais pas me soustraire. Il était prrs de minuit quand je le conduisis à sa ckambre: Il m'embrassa encore en me diiiant bonsoir; et paa- :«Ant la main dans mes rheveux , comme quand jetais cnf.tni , il ajouta: .N'esl-ce pas, LfCoace, que tu es content de me revoir?
MUSKE FRANÇAIS.
Les larmes me vinrent aux yeux do honte^ de remords, de douleur; eu ce moment^ jo me trouvais bien coupable envers mon père que je trompais, envers Julie que j'allais quitter. Une heure après , je retournai aux grottes.
Il faisait une de ces nuits de septembre, sereines et blanches de légers nuages, sous lesquels se voile la lune; aucun bruit ne s'élevait des campagnes endormies ; mes pas seuls résonnaient le loug du sentier désert qui montait aux grottes. En arrivant au seuil de cette maison, que j'avais quittée quelques heures auparavant avec autant de sécurité que si j'eusse dû y revenir tous les jours de ma vie, et à laquelle je venais dire adieu maintenant, je fus saisi d'une si grande douleur, d'une si profonde pitié pour celle qui allait y rester seule désormais, que le courage me manquait pour lui apprendre notre malheur. J'éprouvais d'ailleurs une sorte de honte à démentir si proniptement toutes les résolutions que je lui avais manifestées; moi, si plein décourage et de volonté, moi, que nul sacrifice n'eût épouvanté, et qui, prêt à lutter contre ma position, contre le monde, avais voulu renoncer à tout pour Julie, je me laissais dominer par uu simple désir de mon père^ je cédais sans résistance à son ascendant, ît la force, des choses. Il faut l'avouer, en ce moment je me trouvais moins à plaindre que Julie; c'était son malheur surtout qui m'accablait.
Toutes les fenêtres étaient fermées, à l'exception d'une seule, celle de la bibliothèque, derrière laquelle j'apercevais une faible clarté. Je m'approchai pour regarder entre les joints des volets. Julie était là, elle veillait encore, assise dans le profond fauteuil de cuir où je me reposais souvent, lue lampe de terre éclairait en plein son visage, penché sur un herbier dont elle arrangeait machinalement les feuilles. Au bout d'un moment, elle se releva^ et jetant en arrière ses longs cheveux, elle passa les deux mains sur son front en disant tout haut d'un ton plaintif: Mon Dieu! ne plus dormir!
Je poussai doucement le volet de la fenêtre. Julie jeta un faible cri.
— C'est moi, ne crains rien, lui dis-je en
entrant. — Ahl mon Dieul interrompit-elle, qu'estil donc arrivé? Pourquoi viens-tu me trouver ainsi au milieu de la nuit? Est-ce que tu ne dois pas retourner demain?
Je fis un signe affirmatif. Elle se rejeta en arrière, pale et le regard fixe.
— Ahl s'écria-t-clle , est-ce que le jour de notre séparation est venu?
Alors je lui racontai ce que j'avais trouvé en retournant chez moi^ et tout ce que m'avait dit mon père: elle m'écouta^ ses mains dans les miennes, le regard fixe et sans larmes. Quand j'eus fini, elle me dit avec fermeté: Léonce^ tu as un bon père, ne lui donne jamais de chagrin: pars avec lui^ puisqu'il le veut. Va, je savais comment tout ceci devait finir; j'y étais préparée... mais, hélas! si tôt, mon Dieu!
Elle passa la main sur ses yeux, et reprit en se contenant: Dis-moi tous les projets de ton père; je veux savoir ce que tu feras, où tu iras après notre séparation.
Je lui parlai avec détail de la vie que j'allais mener loin d'elle; je voulais que du nu>ins sa pensée pût me suivre au milieu de ce monde, de ces habitudes qui lui étaient si étrangères. Elle m'écoutait avec une triste et jalouse attention, mais sans aucune explosion de douleur. Je ne m'étais point attendu à la trouver si résignée; et tel est l'égoisme de Tamour, que j'en éprouvai un secret dépit. J'aurais eu moins de regrets en la laissant plus malheureuse.
Les heures avaient rapidement passé; la lampe ne jetait plus que de mourantes lueurs. J'allai ouvrir la fenêtre; Julie se leva en frissonnant. Les clartés qui blanchissaient l'horizon tombèrent en plein sur son visage, et l'environnèrent d'une pale auréole.
— Le jouri s'écria-t-elle^ voilà le jouri Nous sortîmes ensemble de la maison , elle appuyée sur moi, qui marchais chancelant. Nous allâmes ainsi jusqu'à l'entrée du vallon; alors, les yeux pleins de larmes^ que je n'essayais pas de retenir^ je la serrai dans mes bras en lui disant: Adieu! je reviendrai^ Julie; je reviendrai, tu le sais bien.
Elle secoua la tùtc en me montrant du doigt
MUbKK KHA.NÇAI».
la ctieuiiu. Je la regardai ce face, clic ue pleurait pas.
— Adieu! lui criai-jc CDCore en nrcofuvauf, adieu, Julie I...
(}uaod je fus eu hits du scDtier^ je m'arrêtai, je regardai là-Iiaut , derrière moi, entre les rochers; Julie avait déjà disparu.
— Ah! m'écriai-jc avec une sorte de r.ige, je croyais être mieux aimé!
Deux heures plus tard, mon père entra dans ma chambre.
— Eh quoi! s'ècria-t-il , déjà levé! Mais comme te voilà triste et défait, Léonce! Ni tu étais souffrant, nous différerions notre départ. — Non, mon père, uoo , aujourd'hui, ce malin si vous voulez.; il nie tarde dY'irc hors d'ici, répondis-jc subitenirul décidé.
Eu arrivant à .Marseille, mon père ne me laissa pour ainsi dire p:is le temps de me reconnaître. Il me fit faire tant de visites, il m'environna de tant de distractions, que jVn fus d'abord étourdi; mais une sorte de fatigue s'ensuivit bientôt, et tout en ayant l'air de m'y prêter encore, j'étais^ au fouJ, dévuré de mélancolie et d'ennui. Le souvenir de Julie me cau^iait un douloureux attendrissement, une sourde irritation; je lui en voulais de nos adieux, d'avoir pris .si résolument son parti de notre sêpuration; j'eusse voulu pouvoir être heureux loin d'elle, pui^'qii'clle était tran<iuillc et consolée loin lie moi. le fut ainsi que je tâchai de briser au fuud de mon cœur l'idole que j'avais tant adorée, et que j'essayai (le réduire une p.issiou dont j'avai^t fuit un moiiirul dépendre muu bonheur et mou avenir, aux proportions nie.squiucs d'un amour ordinaire.
Nous habitions un tics . beaux hoicl.s de l.i Cancbièrc, et je me liai avec une famille aoglui.^r •|ui y était descendue pre.'vquc en même tcmp> que Dous. C'étaient des gens riches et fort répandus cfans le monde, où ils rrparai.s^aient tou> \cH hiver."» apre.i une promenade en Nui!*Hr ou auK Pyrénéen, qui durait toujours juste six mots, ni plu<, ni moins. Vingt annéua de séjour sur lo continent avaient francise \> illiam NenI ; il n*avait d'anglais que sa tournure tout d'une pièce et l'habitude dr parler entre les drnLs. .*^.i
sopur, miss Anna Neal, était une Je ces vieilles filles intrépides qui ont courageusen:ent arbore leurs quarante ans, et qui 'feraient seules leur tour d'Europe sous la triple sauvegarde de leurs cheveux gri.s , de leurs besicles et de leur plaid écossais. Tous les soirs nous prenions le thé clie/. elle; du thé de caravane prépare par une Anglaise; c'était rare au temps de I empire.
In jour \> illiam Neal nie dit sans préambule, et la bdurhe encore un pou plus serrée que ée coutume: Mon cher, je suis Ires-amoureux. — .Vmoureux, vous! Et comment cria vous e<t-il venu? — En regardant du matin au soir une jolie femme qui ne se doute seulement pas de mon nmour. — Mais où donc la voyex-vous? — Sur la petite terrasse de l'hôtel, par la lucarne lie mon cabinet.
Je me pris à rire, car je me figurai aus^itêii W illiain Neal perche sur une table, le cou trndu, et l.iehant de s accrocher aux barreaux de cctl« lucarne, élevée de dix pieds au-dessus du s.il.
— Cest une femme très comme il faut , rcpnt-il imperturbablement; elle est \cu\Cy clic s'appelle madame (Mivicr. J'ai été aux renseignements-. On m'a dit quelle ne connaissait ici âme qui vive: elle doit s'ennuyer extrémeaicBl, et ceL'i me donne beaucoup d'espoir. Ne fût ce que pour eiiiplover sa S4)irée, elle ae rcfitscni pas I invitatiou de mis!i .\nna, elle viendra au bal... i'c n'est p:is maladroit de m.i p.irt, d'a\ oir décidé ma svur à réunir pour ce bal toutes les personnes qu'elle connait , dr pre^ ou de Iuid l«es étrangers qui se trouvent dan« Thôlel uni été priés eu masse, il madame (>li%ier a reçu re m.ilin sa Iclirc d'invitation. Il o'x avait f»m d autre mo^ en de l'abordi r. C est bien iMa|;ine ; •ju'en diles-vuu.H? — Pourvu qu'elle vicaoc. — Ceriaineaent elle \iendra; iMi.%s .\nna ira lui l.iire une vbite pour 1'^ eoga^rr. — Kt vou» raceompa;;ncreaT — Non pas , diable ! non pa.« il ne f.iui pa« aller .«i vite. Me presrnier aiD»i, ce ue serait pas convenable; madame IMivier n'aurait qu'à so douter... ("est ane daaic lrc« ctMiime il i.iui, « ous dis-je, et elle poarraU troavrr mauvais que j'o^sae donner un bal à son inteuiion <"•.»! pourtant d'une falanlene
MIISKK FRANÇAIS.
très-rafflnéc, ce que vous laites 1», et les fem- j passe sa vie assise derrière les persienues a regarder ceux qui vont et viennent dans la cour de l'hôtel; c'est là tout son amusement, toute sa distraction; la nuit, elle veille, et parfois on l'a vue descendre dans le jardin pour ne remonter chez elle qu'au jour. C'est comme un oiseau de nuit, jamais elle ne voit le soleil. — Je l'ai aperçue hier, dit mon père; j'avais sonné de très-bonne heure pour qu'on ouvrît mes fenêtres, et comme personne ne venait, je me suis levé moi-même. Alors j'ai vu sous le balcon une femme qui m'a paru belle et toute jeune. Elle s'est levée aussitôt et a regagné lentement la porte; elle était seule. — Voilà qui ne ressemble à rien ! fit William tout pensif. — Cela ressemble aux manies d'une folle , dis-je dédaigneusement. Nous nous séparâmes fort tard, et avant de monter chez moi, j'entrai dans la chambre de William pour prendre un livre ; tandis que je parcourais les rayons de sa bibliothèque, il alla dans le cabinet.
— Venez, me cria-t-il doucement; venez, elle est là.
J'hésitai, car il me sembla que nous étions tous deux bien ridicules; puis, la curiosité me gagnant, je me hissai à grand' peine jusqu'à la lucarne, et je regardai en bas. La terrasse, attenante à un petit corps de logis séparé, s'avançait sur une cour intérieure; une femme était accoudée sur la balustrade; la lune nous montrait son visage et ses blanches mains; sa riche chevelure flottait défaite par l'humidité de la nuit. Je la considérai un moment d'un regard stupéfait; je passai la main sur mes yeux, pensant être abusé par une illusion , une ressemblance étrange ; mais quand elle se releva, quand je la vis marcher, je n'eus plus aucun doute ; cette femme, c'était Julie...
— Eh bien ! me dit William, maintenant que vous l'avez vue, trouvere/,-vous que je suis un grand fou si je vous avoue qu'il ne tiendrra qu'à elle de devenir lady Neal? — Ah! m'écriaije, vous oseriez!... — Eh! mais pourquoi pas? me répondit-il étonné; puisqu'elle est veuve et que j'en suis amoureux?...
liC lendemain je trouvai un prétexte pour
mes se laissent prendre volontiers à ces façons d'agir romanesques. Bonne chance, mon cher » illiam.
Une fois que j'eus entamé ce rôle de confident, il m'en fallut subir toutes les charges. William Neal me faisait faire parfois avec lui une faction de deux heures dans le jardin, seulement dans l'espoir d'entrevoir la dame de ses pensées à une fenêtre qui ne s'ouvrait jamais. Nous montions vingt fois par jour l'escalier où il l'avait deux fois saluée: mais on eût dit qu'elle mettait autant de soin à se cacher que nous d'empressement à tacher de l'apercevoir. Au bout de quinze jours je ne l'avais pas encore entrevue; William Neal grimpait inutilement à la lucarne de son cabinet, la terrasse restait déserte et les fenêtres fermées. Cependant je fis une remarque qui ranima fort l'espoir de William. Chaque fois que nous étions dans le jardin, les jalousies du balcon restaient inexorablement baissées; mais souvent il me sembla qu'une ombre passait derrière les lames obliques, et qu'une main furtivement avancée leur imprimait une légère oscillation.
L'avant-veille du bal, William vint, tout désolé, me raconter que miss Anna Neal s'étant présentée chez madame Olivier, la femme de chambre lui avait dit avec mille excuses que sa maîtresse était malade, et qu'elle ne pouvait recevoir personne. Cela avait tout l'air d'un prétexte, et je m'en fâchai comme si ce désappointement m'eût personnellement regardé.
— Vous êtes un fou, dis-je à William; je vous demande un peu ce que cela signifie de faire ainsi le pied de grue pour une femme qui ne s'en doute peut-être pas? Ceci est de l'obstination, et vous allez vous rendre ridicule; il faut renoncer à cette invisible madame Olivier. Figurez-vous qu'elle est partie, que vous ne la reverrez jamais, et oubliez-la. — Je crois que c'est ce que j'ai de mieux à faire, répondit piteusement William.
Le soir, au thé, miss Anna nous dit: Je crains bien que nous n'ayons pas après-demain madame Olivier; c'est une personne bien originale; clic
ML'SKK FBANÇAlîf.
rester, tandis que William et mon pè-re sortal- | M^m^êOH iiH Capifaine VaS'
ent ensemble, et j'cnvo^ ai un des gens de riiôlel 1 à madame Olivier avec un billet cacheté qui ne contenait que mon nom: Léonce Debray.
téiii iien M'onioHS aagiaiif.
Un moment après je montai.
Julie m^altcndait^ debout, mon billet encore à la main. Elle était pâle et tremblante, et quand je m'avançai vers elle, ses yeUk se détournèrent de moi^ ses geuoux flécliirent, elle s^appu3a au dossier d'un fauteuil sans avoir la force de faire un pas. Irrité d'un tel accueil, poursuivi de je ne sais quels doutes, je lui dis froidement: Quelle imprudence!
A ce mot cruel, la triste victime baissa la tête et me répondit d'une voix éteinte: Ost vrai... mais je n'ai pu résister au désir de vous suivre... Je voulais rester cachée ici prés de vous.,, j'espérais que vous n'en sauriez rien .. Que Dieu me garde de troubler jamais votre tranquillité!... A présent, je m'en irai, et personne nu monde ne saura qui je suis et ce que je serai devenue...
Les sentiments que je tachais d'étouffer depuis deux mois se ravivèrent tout à coup ; cette résignation, ces larmes^ me touchèrent au cueur; encore une fois, je me sentis aimé; j'éprouvai un poignant remords d'avoir outragé de mes susceptibilités injustes , de mes soupçons , cet être soumis et dévoué dont je n'avais pas cessé d'être Tunique amour. Cumme autrefois , je me rois aux genoux de Julie, je lui dis que je voulais vivre pour elle , et je jurai qu'aucune puissance humaine ne saurait nous Mèparrr. Kllr m'écouta avec un sombre attendrissement; ses larmes tombaient .sur nos main^ unies; une «ingulirrc exaltation animait .ses ^eux d'un bleu si calme; elle se taisait, dominée par une violente émotion , et ne mu répondait que par de muets regards. Knlin, elle mr dit d'une voix faible et profonde : Tu m'aimes toujours... je t'ai retrouvé... ne fût-ce que pour un jour, une heure seulement; c'est plus de liouhcur que je n'en espérais encore... Léonce, je suis venue jusqu'au seuil do ce inonde ou il m'est défendu do te suivre; la porte en est ouverte devant moi...
,, C'était dans le mois de septembre li*iS, autant que je puis m'en souvenir. Il ventait on joli frais de nord-ouest, j'uvais fait une pas trop mauvaise croisière, et je m'en revenais bien tranquillement à Calais grand large avec une prise, un brick de 2**0 tonneaux chargé de sucre eC 6t bois des Iles, lors^oe aoD second qui le co»inandait signale une voile au vent à nous. Je regarde; allons bien... Je vois des huniers grands comme une maison : c'était une frégate de premier rang. Le damné brick marchait comme une bouée ; je donne ordre à mon second de forcer de voiles^ et je commence à couvrir mon pauvre petit lougre d'autant de toile qu'il en pouvait porter; il était ardent comme un denon, et ne demandait qu'à aller de l'avant; aussi voilà que nous commençons à prendre de l'air .. et m filer ferme.. , ce qui n'empêcha malheureusement pas la frégate dVtre dans nos eaux no boni de (rois quarts d'heure de chasse.
,,1'our me prier d'amener, elle m'enrora deux coups de canon qui ^e blessèrent trois hommes. „Pour la forme, seulement pour la forme, je lui répondis par ma volée à mitraille, qui pinça une demi-dou7.aine d'Anglais; c'était toujours çà, et tout fut dit. Je fus genoppé, mais p.ir exemple traité avec les plus grands égards p.ir le loiiimandaul au;;lais qui avait entendu parler de moi, car c'était la troisième fois qu'on me fcsaii prisonnier, mais j'avais toujours eu le bonheur de m'évader des pontons.
,,Nous ralli.-imes l'orlsmoutb n nou^ > .>;; vàmes à peu près à l'heure n laquelle je cuu:; lais rentrer à Calais. Oui, au lieu d'embr.xvs< r ma mère et mon ttrrt, de conduire ma prise an bassin et de rourher à terre , j'allais droic vers un ponton, et peut-être pour y rester longtemps, ("«•tait dur, mais alor^ j'étnis entreprenint , j'étais jeune cl vigoureux, j'avais une bonne ceinture remplie de gainées, et p.ir dessus tout une rti0f tU PrrtMCr qui me rendait bien fort, aller... AMti quand le comouinJant, devant tout son animal d'état - major, me 6i un grand discours.
pour me dire que désornints j'allafs ôtre serré Ipour cela; il était de sou pays et iiiui du uiico.
de près..., mis dans uue chambre à part, surveillé à ciiaque Diiuute...; que c^était ma vie que je jouais eu tentaut de m'évader..., enfin une bordée de paroles superbes, je ne lui répondis, moi, autre chose que je m'en...**
— Tom..., Tom..., s'écria fort heureusement mou hôte; car le capitaine, dans la chaleur du récit, avait déjà fait entendre certaine consonne sifflante qui annonçait un mot des plus goudronnés.
— Mais c'est que c'était vrai, c'est comme Je vous le dis^ reprit le capitaine. Je m^en...
— Tom, s'écria encore mon hôte, ce n'est nullement votre véracité que j'interromps; mais songez à ces dames!
— Ah! tiens, c'est vraî^ reprit le capitaine.
— Eh! bien, non. — e dis au commandant: Je m'en moque. Je m'évaderai tout de même.
— Nous verrons, répondit l'anglais. — Je l'espère bien, lui dis-je. — Et on m'envoya à Soîtt/uimpton-Lakej à bord du ponton la Couronne.
jySouthampton-Lake est un assez grand lac, situé à environ quinze lieues de Portsmou(,h; ce lac n'a d'autre issue qu'un étroit chenal, ce chenal débouche dans un bras de mer qui court du X.-O. au S.-E. , et ce bras de mer après avoir formé les rades de Portsmouth , de Spithead et de Sainte-Hélène, se jette enfin dans la Manche, après avoir contourné les îles Portsea, Haling et Toruey.
„Je ne vous donne tous ces détails qu'afiu de vous faire voir que ce diable de lac était une position inexpugnable et, à cause de cela même, parfaitement choisi pour servir de mouillage à une douzaine de pontons qui renfermaient alors quelques milliers de prisonniers de guerre français, au noml)rc desquels je me trouvai bieutôt, comme je vous l'ai dit^ à bord de la Couronney vaisseau de 80 rasé.
,,Cc ponton était commandé par nn certain manchot, nommé Kosa, un maliu, un fin matois s'il en fut, beau, jeune et brave garçon d'ailleurs, qui avait perdu uu bras à Trafalgar, et exécrait autant les Français que moi les Anglais; c'était de toute justice; je ne pouvais lui en vouloir
I ,,Le premier jour que je vins à son bord, il me fit voir son ponton dans tous ses détails, ses grilles, ses serrures, ses pièges, ses trappes, ses verrous, ses barres, les rondes qu'on fesait tous les quarts d'heure^ les visites, les sondages qui ne laissaient pas une minute de repos aux murailles de ce pauvre vieux navire. Puis il finit par m'aunoncer qu'en outre de ces précautions^ j'aurais encore à mes trousses et à mes ordres un caporal qui ne me quitterait pas plus que mon ombre, afin, disait-il d'un air gouailleur, que mes moindres désirs fussent prévenus.
„Cependant, ajouta-t-il, si vous vouliez me donner voire parole d^ honneur de ne pas chercher à vous évader, capitaine, je vous laisserais libre d'aller à terre tous les jours^ et, à bord, votre chambre ne serait jamais visitée.
,^yous êtes trop aimable, lui dis-je; mais je ne peux pas vous donner cette parole-là, parce que, voyez-vous, le soir et le matin, la nuit et le jour, je n'ai qu'une pensée, qu'une idée, qu'une volonté, celle de m'évader. — Vous avez bien raison^ et j'en ferais autant à votre place, me répondit le manchot; seulement je vous préviens d'une chose, c'est que vous me piquez au jeu, et que, pour vous retenir, tout moyen me sera bon. Mais c'est trop juste, puisque tout moyen me sera bon pour me sauver.
,,Le fait est que pour se sauver c'était bien le diable I Figurez-vous que tous les sabords ou ouvertures qui donnaient du jour dans les batteries étaient grillées, regrillées de telle sorte, qu'on ne pouvait songer à y passer, d'autant plus que ces barreaux étaient visités cinq à six fois par jour et autant de fois par nuit; eu admettant même que vous eussiez pu passer par un de ces sabords, il régnait au-dessous une espèce de petit parapet qui fesait tout le tour du navire^ et sur celte galerie se promenaient continuellement des sentinelles. Or, dans le cas uù vous auriez échappé à ces sentinelles, vous n'eussiez pas échappé aux rondes de canuts armés qui, la nuit, se croisaient daus tous les sens autour des pontons. Eufin eussiez-vous même eu ce bouhcur, il vous fallait encore gagner à la nage les rives
MUSEE FHAXÇAIS.
de ce lac qui étaient coviroD ùloigoées d'une lieuo et deraio de tous les' côtés du pontun.
„Ce n'est pas tout; si Teau de ce lac eût été partout profonilc ou ^uéable, quoique cxtr»-raement hasardeux , un tel trajet eût été possible ; mais ce qui le rendait presque impraticable, c'est que pour aller à terre il fallait absolument traverser trois bancs d'une vase épaisse, molle et ;;^Iuante^ dans laquelle on ne pouvait ni nager , ni marcher. .
,, Aussi, 21 vrai dire, ces bancs de vase fcsaient-ils, en partie, la sûreté des pontons.
,, L'espionnage aussi servait assez les Anglais, vu qu'il y a des gredins partout et plutôt sur les pontons qu'ailleurs, car la misère déprave; et, sur dix évasions manquées , il y eu avait toujours neuf qui avortaient par la trahison de faux frères.
^,Les prisonniers avaient bien essayé de remédier ù ces désagrémens en tuant ^ avec des circonstances assez, bizarres, que je tairai d'ailleurs à cause de ces dames (ajouta fort galam ment le capitaine), en tuant, dis-je, les traîtres qui les vendaient, quand les commandans anglais ne les retiraient pas assez, vite du bord; mais rien n'y fesait, et la délation allait son train, parce que les Anglais la pa\ aient bien.
,, J'étais donc depuis huit jours à bord de l<t Courunne, lorsqu'un matin on apprend qu un nommé Dubrcuil, un matelot de mon pays, assez, mauvais gueux du reste, s'était évadé pendant la nuit, ayant, à ce qu'il parait, trouvé moyen de se cacher, le soir, dans iim* rr.imic cIi.iFmipr do ronde.
Tno fols rciiibarcation poussée au lar;;e, commo le tems était noir, on le prit pour un matelot de service; puis, quand il vit \c moment favorable, il se jrla ù l'eau, plongea ci tiisparut sans qu'où ait pu jamais parvenir ù le rejoindre.
,,Vous coorever. si cette nouvelle irrita mon désir do m'eehapper À mon tour ; mais je ne trouvais personne de sur à qui me confier, et je ne voulais rien hasarder par les motifs que je vous ai dit ; lorsque ma bonne étoile amena, eonune prisonnier à borii «le l,t Otnronnf , un eapi(;(ine
corsaire de mes amis, gaillard solide, entreprenant..., un homme enfin.
,,Dés que nous nous fûmes reconnus, aeas comprimes tout de suite, sans nous le dire^ ^'il fallait surtout laisser ignorer celte rencontre au commaudant ; aussi jVus toujours l'air d'être plutôt mal que bien avec Tilraont (c'est comme va qu'il s'appelait.)
^jTilmont avait avec lui un vieux nateloly nommé Jolivet, dont il était sûr, car ils naviguaient ensemble depuis vingt ans ; nous convînmes de nos faits, et huit jours après la fuit« de Hubreuil, jour pour jour, les chosM élalcal en bon train.
,,Le malin de ce jour-la , le manchot me fit appeler dans sa chambre, il était radieux, pimpant et se carrait en se frottant le menton plutôt d'un air a se faire casser les retea... qua souhaiter le bonjour: — Capitaine, me dit-il, vous ave/, voulu jouer gros jeu contre moi, vous ave/, perdu; c'est malheureux, une autrefois choisisseï^ mieux vos confidens.
^Comment cela? loi dis-je sons ■• décos- « cericr.
,,Oui, reprit-il ei ffOMMtant son collet d*«i air dégagé, oui, vous dévier vous sauver demain ou après par un trou fait à la nuraille do la coque du navire, à bas-bord près du bl4ÊCk huit"; c'est un nommé Jolivet qui fesait le trou, vous lui aviez, donné dix louis pour le faire, il m'a demanilé quinr.r guioées pour me le veadre et je les lui ai données bien vite; car, •■ ▼érilé c'était pour rien.
,, Comme bien vous penses, j^éuUfl caaap^ré H j'aurais étranglé Julivel, si je l'avais leoii. Vm9 fuite si bien ménagée, disais- ja au manclioC •■ trépignant, une fuiic à son be«rc, avr le poial de reuviir. . etc., etc.,
,,Je convois que c'cat déaolaal, »e répoadll le scélérat dWoglais; mais, pour voua coosolery capitaine, buvons un verre de madère à votro prochaine évaxion.
,,f,hie voule/.-vous, lui dis-je, c'est a refaire.^ Ilrureusemrni qu'il reste de l.t muraille à percer; i-i comme .i|ire« tout il n'y a pa« de quoi se lucr pour cela, uous bûmca à la prxKkatH< , et nous
alhiines nous promener dans la batterie basse.
,,J'étais ou plutôt j'avais Tair navré, désespéré, tandis que le inaucliot n'avait jamais été plus gai; il ricauait , il sifflait, il roucoulait en chantant faux comme un Anglais qu^il était, enfin il ne pouvait tacher sa joie d'avoir fait rater ma fuite, et il était bien certainement dans son droit.
,, Comme nous nous promenions depuis une demi-heure dans la batterie basse, lui toujours guilleret, moi toujours triste, un tapage infernal partit au dessus de notre tête, dans la batterie de 18 et interrompit notre conversation qui n'était pas vive.
, , Qu'est-ce que cela? demanda le commandant R un aspirant qui descendait.
„ — Commandant, ce sont les prisonniers qui dansent; il y a bal là-haut comme t«ou3 les jours.
,, Est-ce que ne voilà pas ce gueux de manchot qui s'avise de dire: Faites cesser, monsieur; cette joie est inconvenante de la part des prisonniers , le jour où l'un d'eux a vu son projet de fuite avorter... Faites cesser aujourd'hui, monsieur.
„Et avant que j'aie pu l'en empêcher^ le chien d'aspirant remonte, et ce bruit, qui tonnait à étourdir, cesse à l'instant.
„Alors, je l'avoue, malgré moi je pâlis comme un mort, car au moment où la danse cessa, un léger bruit, heureusement imperceptible pour tout autre que pour moi, se fit entendre derrière la cloison qui formait la chambre de Tilmontj chambre sur le plafond de laquelle les danseurs paraissaient le plus volontiers. Ce léger bruit, qui ressemblait au cri d'une scie, dura à peine une seconde après que la danse n'ébranla plus le plancher de la batterie; mais, comme je vous l'ai dit, cette seconde suffit pour me faire un damné mal; on m'eut scié le cœur que ça n'eut pas été pire.
, , Heureusement le mauchot prit cette pâleur pour celle de la colère, car aussitôt je m'écriai furieux: Et moi, monsieur, je m'oppose à cela;
punir ces pauvres gens parce que j'ai été assez sot pour me laisser surprendre, n'est pas juste; vous voulez me faire haïr de mes compatriotes^ c'est une lâcheté, monsieur, entendez-vous^ une lâcheté; et si vous êtes homme d'honneur, vous leur permettrez de recommencer leur danse.
, , Calmez-vous, capitaine^ me dit obligeamment le manchot; je vais moi-même leur en donner l'autorisation.
„Et la bête, le sot^ le triple sot de manchot, d'Anglais, y alla lui-même... Concevez-vous? lui-même!... s'écriait le capitaine en bondissant sur sa chaise, et frappant dans ses mains avec une joie frénétique, et des éclats de rire qui nous stupéfiaient.
„Je vais vous expliquer pourquoi je ris tant à ce souvenir, — ajouta-t-il en se calmant, — c'est que vous ne savez pas une chose... Ces hommes qui dansaient, c'était moi qui, depuis huit jours, les payais vingt sous par tête pour danser et faire un train d'enfer au-dessus de la chambre de ce pauvre Tilmont, sous le prétexte de l'embêter , mais dans le fait, afin qu'on n'entendît pas le bruit qu'il fesait, en me creusant, pendant ce tems-Ià, un trou dans la muraille du navire, qui formait un des côtés de sa cabane.
„C'est que la trahison de Jolivet était convenue entre lui^ moi et Tilmont, et qu'il n'avait vendu le trou qu'il m'avait fait, que pour détourner l'attention et renforcer nos fonds des quinze guinées que le manchot lui avait données pour sa trahison. C est qu'enfin, pendant cette nuit même, je devais m'évader, car le trou de Tilmont était à peu près fini^ et les vents paraissaient devoir souffler vigoureusement du N.- 0., ce qui nous annonçait une nuit sombre et orageuse.
,, Comme je vous l'ai dit, cela se passait huit jours après l'évasion de Dubreuil; mon faux trou avait été vendu, la danse avait recommencé, et j'avais le désespoir sur le front et la France dans le cœur.,.; car Tilmont venait de m'avertir par un signe convenu que le trou était tout-àfait fini. C^uite.^
Si«(efelt>. DruoF unt Sîerlaa )>on ^z\\)a^în ^ S^lafing.
V'""' Année.
TP fm'F^
^mm WMâ
CHOIX DE LITTÉKAÏUIŒ,
(ire
DES 9IX;il.T.£irilS AUTEUIIS
TANT ANCIENS QUE MODERNES, PAT O, El, B. JrOEéWV, PROF. ET DR., et C SCUC'TZ, DO.
®a((erie altérer fran jofifdjer Dic(;tcr.
^tan t*auquflin , ^xenx l>c la /rrenanr , (;frtê^nIldJ mit Itn tutiu frjlfr*n Oîjmrn tfifi^nrt. iturbe I53»i auf ttm vrAlPtu ju la greénare, nabe tei ^alaiic in Itr OiOrmjntie ^rtorrn. TiO± ûbr jun»!, njurfcc er nad) 'Parié gciantr, um fcort unfrr îurn«bc unt ÏRurft ju »loîirrn. Tie ?aiùr* ter îffierfe ÎKonfarb'é unt anterrr ramal:»^er Cicfctfr rlôtff ibm einr l'ifte fur i\( idjcnrn SuTfni'Aafrrn lin, rveld)e talD jiir ^^tcnicbatt itarb. 5?aum acbtjehn 3^^^^ ^l^ tf^ab rr (Id) nad) Sln^rré, um tri 3dC4Mf< Xai^ureau Untrrridst in ter rid)trun(l ju nebnun iint rrn ta nad) poilicré, iro cr tint (rbr tattat grfunfcfd)jft mit ^ainle Warthr f*lct. Um tiffe 3fit (lAAô) gab rr frini deux Livre» de i>'ore«tcries Ijeraué unt Outirte tarauf tic ÎHedjfe iu ^i^ourgcé. î^ann in ûme ^' ;itjj#f/hrf, iturtr cr iu-
erfl îiCrcPat t<é 5lônii<ô in caen , tann l'hutenant (?\eneral unt jult , , :. rtaé cr tié iu ûjnrm
160« erfol^ïten îotr blicb. (Btint ffirrPc wurtrn ff*é 3abre nadj icincm îote ç»n'amm<Ii unt brrau* ^fvlfbfn (^aen I«)l-', in >^.); ne enthalten cme todit iit trei *Z<ûd)an; fùnî *l<Jdjfr ^jfrrfn , ivrt fiu' d)fr 3*0llin, tin ^l^u.1) ^pi^ramme, cm "Cudj (î^ratfdîriftcn unt fin *^ud) 'ècndtt.
dé ttav ç^twit tint iémtrt ^Huf^abr, tir 9?<^rln trr franicilid^rn VotUf )u ^nt« tcéi ffé^if^afni Sabrbiintrrfé, ito tie ^prad)f nod) nid)t ffPJ^M^fUt irar, tilimuirn )u iteUrn. '^îjuaiirltn ijljutlf niAf, ta| fie ibm ju idjnxr f<i. ^rin %<tf i|l <iui) nutt cbnr *i><rtifni). irlril mit »i<pilcau r-- -^ - ^ tTfn 2>ory»an»ïfr cr n?ar. (^r bat rprfr<tflid>f îlnildîtin farin nirtcrv<df^t. tttltbt nidst irmu <n,
tic gorti*rit(e tfé (Mf)d)macfé \a ?ranfrrid) ju tfid)lfun^fn. vîr <;rbt bi* {u trm llriprun^c trr ^or<lr binaijf, bftrad)tft tie rajd^utrntn Umitaljun^rn, ircKtr ilr tti trn O^tudîfn unt 9lMirni trfabrrn ^ unt romnit tann ju trr «Jrcdie, iro \\< iu<tH m /^raiirrri«^ anaitaut nuitt. ^ctébem tt trn Iroa» batouri tir (jrrintun^ bré lHt\tt\é iUt)r|d}rirtrn b't. ictiltrrl tt Cir|rni«rn ri(t(rr. irricftr rcr itm unb JU irincr ^rit rini-n v^lânirntni :)fuf rrivortrn baffrn. Taé Cet, irrldxé rr itnrn rrttrilt. ni aliatinjj* Ùhr iitfitiutrn, aln trr ^ifrr, tni rr fur ttn iHubni friuré 'l»arrrlantré iti^t, mad)l ibm arcj* ^Ihrr. ®finr êatiurn (int m trm 0^c|d)macfr trr IWcmrr ; tir brfiçrn jirar nicbl tir cauihidjc .Qraff .'Hr^nirr'l, abrr (Urbçcrr Ocrrrclbnt tn trn (^rtanf^n unt trm Olii^triicfr. v*nnr 3trlirn Hnb ^rfaliia unt aninutbig, irtnc OP^rammc Irrtfrnt unt <»rirantf ^^"'■r ihnlrn hur tir tnh \t\ner €4t9Tfn mit-
MUSKK Fil ANC A lï*.
A. J?l. €le Reiiiclaoïi, Trésorier général de Fraiiee t\ Caeii.
linPimON, qui plutôt desires ea toa cœur Les fruits de l'olivier^ que du laurier vainqueur; Fuyant les passions, tu moulres, pacifique, Va exemple nouveau de la prudence antique. Crois si chacun voyoit des yeux de vérité Comme du monde est grande ici la vanité. Nous n'aurions tant de maux, tant d'ennuis, tant
de peines.
Que nous prenons en vain pour les choses mondaines:
Car, prenant comme un jeu tout ce qui s'offre
à nous, Ni du peu ni du Jtrop nous n'aurions de courroux.
Bienheureux est celui qui, bien loin du vulgaire, Vit en quelque rivage éloigné, solitaire. Hors des grandes cités, sans bruit et sans procès. Et qui, content du sien, ne fait aucun excès: Qui voit de son ch:iteau, de sa maison plaisante, Un haut bois, une prée, un parc qui le contente; Qui, joyeux» fuit le chaud aux ombrages divers, Corrigeant par le feu le froid des longs Iiyvers! Il prend son passetems de voir dedans les villes. Tant d'hommes convoiteux, tant de troupes ser-
viles.
Courre aux biens, aux profits , aux états, aux
honneurs, Pour aller faire après les grands et les seigneurs.
Il ne voit près de lui l'horreur des grands armées, N'entend point la rumeur des troupes affamées, Qui nujngcnt la substance au pauvre villageois. Qui raoçonoeut la ferme et les biens du bourgeois.
Le jour il ne craint point, et dans sa maison
belle.
On ne pose la nuit garde ni sentinelle. Il n'est point désireux de hausser son renom Plus haut qu'entre les siens avoir toujours bon uom;
Entro ses bas vallons, sa basse renommée. Sans- autre ambition, so tient close et fermée. Il va so reposer dessous l'ombrage épais D'un graud hêtre feuillu , pour prendre un peu
le frais; Il oit dans les forêts des vents un doux murmure. Qui semble caqueter avecque la verdure; Il oit le gazouillis de cent mille ruisseaux. Dont les Naïades fout parler les claires eaux; Il oit mille oisillons qui sans cesse jargonnent. Et les gais rossignols qui par dessus fredonnent; Il oit un escadron, un essaim bourdonnant D'ovettes, qui là vont un grand bruit démenant.
Un autre jour après, il fait planter la vigne; Un autre, fossoyer les beaux parcs à la ligne; Il plante le sapin aux vergers ombrageux, Les saules et Tosier aux lieux marécageux. Puis il cueille la prune et noire et violette. L'abricot savoureux, la cerise rougette; Et quand l'été brûlant par une forte ardeur. Du feuillage et des p: es a flétri la verdeur, Avecque ses raisins il fait cueillir ses pommes, La poire que Pomone aussi départ aux hommes. Oh! qu'il est en son cœnr content et satisfait. Quand il tient un beau fruit du fruitier, qu'il
a fait; Quand il tient une grappe en sa vigne choisie, Dont la couleur combat; avec la cramoisie I Jamais il ne se fâche; il est paisible et doux, A moins qu'un mouton gras ne lui mangent les
loups:
Car alors il leur fait la chasse et la huée. Un grand peuple il assemble, une louve est tuée, On en porte la hure après par les hameaux ; On reçoit des présens des riches pastoureaux.
Il ne craint jamais faire en la mer de naufrage: Il se rit de celui qui risque à son dommage; Cette iufidelle roue, où chacun à son tour. Tantôt haut, tantôt bas, va tournant à Tentour, Ne le tourmente poiut; et sans être haussée. On no voit pas du moins sa fortune abaissée.
Après, quand Thyvcr vient, il assaut les oiseaux, Aveu gltis, avec rets, avec mille arts nouveaux:
ML>Ek KHA.\<^'AIS.
Couiiue il a prb, rété^ la caille à la lirHce, Il prend ù la passée cd Iiy ver la bécacc ; Aux sources, aux étangs de tuut son enviruu. Il tire (hevalanl au canard, au herun; Au friand butureau , qui, surpris par sa rusv. Se se peut garantir de lu proinplc arqucbu.sc. II a BQs chiens couraut^^ qui, beaux, sont blancs
et gris, l'ar qui, malgré sa course, un licvrc est toujours pris, tt les cerfs dégourdie viaudant rs gaignagcs, Surpris le plus souvent demeurent pour les g:igc.s. Il fait la chasse aux dains, il la fait aux sangliers, (ju'il enserre accules par ses plus forts lévriers. L'oc autrefois il prend grand plaisir à la pèche; Il cherche les refonds, toutes gens il empêche; Avec que le Iraiiiail, la na^se, le vcrv.iin, La ligne, rhame«,'(>n et répcrvicr soudain. Il prend le grand brochet , lu truite sauuionicre, La carpe, le sauruou, l'alu^e mariuicre.
Au soir, à son retour, il conte a la uiai-mi.
Quelle peine il a pris après sa venaison,
<Ju'il met lors sur la table, et prend une graud'
gloire I>c montrer le beau fruit de sa belle victoire; tSa feuimc Taccolanl Tadmire et le chérit Tous lr.<i siens eu ont joie, et le ciel même eu ri(.
Kii ! qui puurritit penser qu'uue inlidelle flamme Vùl cmbrasi-r le coeur d'une geuCille dame Vm CCS champ« 1res lieux, quand, saus aucun loUir Klle prend seulement au meua;;e plaisir; A nourrir ncn culanls , de qui la pctiteuo, l'.ir mille pa.isctems la tient eu allégresse; Kl pour avoir le soin de toute sa maison, (Ml les biiu.1 altondanis sont eu toute KaiAoaY IIk-ii que peinte ne suit sa f.icc uuturello, De \crmillou d^tlspagnc, ello u>st pas moins belle: l'ar le joyeux travail, qu'Mu meu:i;;e elle prend, ToujtMir^ belle, vermeille «t joxeu:*e la rend O d:ime biculicurcUHC au meua;;r euipèchee, ^ui d'un amour de cour u'e» jamais debauclice !
Par un net cui>iuier , qui , hors de la cuisine,
Avec le jardinier le plus souvent jardine;
Il boit de meilleur vin, qui par le boa salé,
A reboire d autant est souvent rappelle.
Ha prend en son paillier les mets dont on le
traite; On prend de son gibier, .si que rien on n'acheté; Il a bonne garenne et fertile verger; Il a bon colombier, bon jardin potager. Ile! qui vivroit ainsi, voudroil-il les viandes. Les mets délicieux des tables plus friandes. Pour être fait esclave aux superbes palais lies rois, où les seigneurs ne sont que des val< Is?
Oh! qu'il a d'aise à voir revenir pêle-mclc Les vaches, les taureaux et le troupeau qui brir, Les aumaillcs marcher lentement pas a pas, Kt puis d'autre côté galoper le hara«, F.t voir les boeuls ayant achève leur journée, Hamener leur charrue à l'envers retournée!
Par uo seigneur de cour tel propos fut conté. Ou eût dit que son prince il eut du tout quitte, Ktant hors de faveur, pour vivre et pour sr plaire Kn ses maisons des champs, chaap^re et »oliiaire: Car tout son train s'étoit à son vouloir rang^, Kt .st«n \ivrc civil en rustique change. M ne blùmoit rien tant que la cour eC le Ticr, Les impôts, les pirtis, des coniaas Tarlifice. Mais ayant regngué de son roi la faveur. Il estima plus grand le gain et le bonheur l»o lui faire service et commander en Fradcc A ceux qui mantuient l'argent et la finance, Kt profits à monceaux sur profits amasser, ^uc de vivre au village ri aux furcCs cbaMcr.
I*ar II. .\ii.HAi'D.
Tel mari de sa femme est toujours bica traite ; 1 Kilo prit U lettre de mibs Aaaa KcaU ci la TiouvttUt luri it propos suu manger aprètc 1 mil sou» ne» >ettx: K coule , ciHMiiua-l-cllr
MUSKK FRANÇAIS.
après uu silence, si (ti voulais, j'accepterais cette invitation; une unit, je prendrais place à ton côté, je marcherais appuyée sur ton bras, Iicurcuse et fière de (a protection... Ce bonheur tant envié n'était donc pas impossible ! ce rêve peut se ré.Tliscr !... N'aie pas peur, Léonce I rien ne nous trahira... Qui pourra me reconnaître ici?... Ce terrible sceau de réprobation et d'iguoniinie n'est pas empreint sur mon front... Qu'une fois, une seule fois^ il me soit permis de te suivre au milieu de ce monde où je vais te laisser... Dis, le veux-tu? — Oui, lui répondisse épouvanté^ oui; mais après, quelles craintes effroyables I Crois-tu pouvoir rester inconnue h ce monde devant lequel tu auras une fois comparu? Il te poursuivra de son alten'ion; il voudra savoir qui tu es. Qui sait? on osera peutêtre s'en informer directement, et alors que répondras-tu à ceux qui te feront cette formidable question?
Elle sourit avec une expression indéfinissable, et me répondit tranquillement: Fie-toi à moi; je sais comment échapper à leur curiosité. — liélas ! je n'aurai de repos que quand nous serons encore aux grottes: ne désires-tu pas y retourner, Julie?
Elle fit un signe affirmatif et répondit en me serrant les mains: Oui, bientôt.
Je la quittai; d'un moment à l'autre mon père pouvait rentrer^ et cette visite ne devait être sue de personne; quel prétexte aurais-je donné? Tout le reste du jour, tout le lendemain , j'eus sur les bras ^^'iIIianl Ncal, qui me poursuivit de ses confidences; enfiu, l'ncure du bal arriva.
Miss Anna Neal avait voulu ouvrir avec éclat la saison d'hiver; rien n'avait été oublié pour que celte première fête fût gaie et brillante. La grande salle de l'hôtel était rendue en blanc, avec des trophées entre chaque panneau; il y avait profusion de lumières, de fleurs, de parfums; c'était un coup d'œil éblouissant; avant dix licures, trois cçnt personnes étaient déjà arrivées. Je me tenais avec William près de la porte; il était suffoqué de dépit et d'impatience. Quand onze heures sonnèrent, il me dit: C'en est fait, elle ne viendra i)as... Allons jouer; cela
me distraira peut-être... Je donnerais tout au monde pour que cette nuit fût finie...
Je pensai qu'au moment de venir, le courage avait manqué à Julie, et, par une bizarrerie inconcevable, je lui en voulus de n'avoir pas osé accomplir cette résolution qui m'avait tant épouvanté. J'allai m'asseoir à une table de bouillotte; au bout d'un quart d'heure William Neal vint à moi tout rayonnant, et me dit à l'oreille: Elle est là!...
. Quand je rentrai dans la salle de bal, je vis Julie assise près de miss Anna Neal. J'avais tremblé de la trouver timide et embarrassée; le premier regard que je jetai sur elle me rassura; calme, souriante, maîtresse d'elle-même, il semblait qu'elle eût passé sa vie au milieu de ce monde qu'elle abordait pour la première fois, elle pâlit pourtant à ma vue; mais, aussitôt revenue de son trouble, elle se tourna pour saluer mon père que lui présentait William Neal. Tous les yeux la suivaient: qu'elle était belle entre toutes ces femmes si belles et si parées! Les plis transparents d'une robe de mousseline des Indes l'environnaient .comme d'un nuage, sous lequel éclatait la suave blancheur de ses épaules chastement voilées; sa blonile et soj'euse chevelure, relevée en nattes, formait à son front uno couronne qu'eût enviée une reiue. Son visage avait une divine expression de sérénité mélancolique, mais au fond de ses prunelles bleues luisait un éclair ardent, un reflet de son âme.
La présence de cette femme si jeuue, si belle et inconnue de tous, avait fait sensation; la foule des danseurs l'environnait; elle se déroba à ces empressements, en déclarant qu'elle ne dansait point. William Neal ne la quittait pas, il l'entourait de soins, il semblait fier d'être à peu près le seul homme auquel elle .eût parlé , le seul qu'elle eût l'air de reconnaître dans cette foule. !^on rôle de maître de maisou l'obligeait pourtant à s'occuper de quelques autres femmes , il me fit signe de venir prendre sa place.
— Madame, di(-il en me présentant, c'est mon ami, M. Léonce Dcbray ; il n'est pas moins reconnaissant que moi de l'honneur que vous nous ave/, fait en daignant paraître à cette fête.
Mt>KK KIIA.VÇAIS.
Juliu De répoïKlit que par udc iocIioatiOD. Je m^assis près d^lle. II me semblait que dou*j étions tous deux sous riDÛueuce d*uo rêve; j'eus peur de celte étran^^e situation; j'aurais fui si un regard Kuppliuut ne m'eût arrêté.
— Encore deux heures I dit Julie en me mootrant la pendule qui marquait minuit. Puis après un silence elle ajouta : Léonce , rouiez-vou-s me donner le bras pour faire le tour du bal? Quelle nuit! quel moment uuique dans la vie de cette pauvre réprouvée! Le iiioude TenviroDuait d'admiration et d'hommages^ elle mardiait régale de ces femmes dont elle avait tant envié la condition libre et respectée; elle était la reine de ce bal où tant de vœux saluaient sa beauté. Mais elle ne voyait que moi au milieu de celte foule empressée; je sentais sa main froide et tremblante serrer mon bras; elle promenait autour de nous uu regard vague et troublé; les battcmenls impétueux de son cœur réabonnaient jusque dans le mien. >ViJliani Neal était revenu vers nous; il observait Julie avec inquiétude; il lobsédait de soi.is et de questions. Je saisis Je moment ou il était occupé ù donner quelques ordres pour dire tout bas à Julie: Hcnlre ^ je l>n supplie, les émotions do cette soirée l'accablent... elles me brisent... .Ma tête se perd... Aie pitié de moi et de loi-mètiie; ne prolonge pas cette dangereuse situaliou...
Elle s^approch;i d'une feoèire et leva les yeux au ciel en soupirant profondément. Hélas! ditelle, comme cette nuit d'automne ont nébuleuse et sombre: voici l'hiver, bientôt il n'y aura plus aux ;;roltes, ni fleurs, ni ombrage .. plus rien ..
Klle se tut subitement, et se peut haol sur la main que j'appuyais nu rebord de la fenêtre, elle refOeura de sa bouche eu murmurant: Adieu, Léonce!
l'c geste fut rapide comme la pennée. Jolie he releva, et plon^r-tni un loii^ rrg.ird d.nns rr<i valons resplendissani^, ou la foule ondulait éiincelanlc et joyeuse, elle parut adresser auMi au mouile un murt adieu; puis, .s'appuyant à mon bras, elle me dit: Allons!
Je la reconduisis jusqu'au baa dt l'eaealler, et elle remonta cher. < Ile • n mr falaaal «BOorv
un signe d'adieu. Alors je respirai plus librement; il me sembla que nous étions saiTés C««s deux. Le bal dura jusqu'au jour; je sortis des derniers. (Juand je rentrai chez moi, Julie ne s'était pas couchée; la lampe veillait encore derrière les jalousies.
J'étais encore au lit à nidi; un WTJl ée plomb pes:iii sur mes jeux; je luttais contre je ne sais quel rêve effroyable. Touf-à-coup mes rideaux s'ouvrirent brusquement, je m'e> cillai en sursaut et trouvai devant mni la figure blême et consternée de \Villi:in Neal.
— Eh bien! qu'est-il donc arrive? lui demandai-je. — Obi pas grand'chose^ moins que rien, un caprice de fcmme^ fit-il d un air qu'il voulait rendre calme et dedaigueux: laiiiaT Olivier est partie ce matin... Elle ne revleadra pas... Hier son départ était arrêté, car elle a congédié une jeune fille qui la servait depuis soi arrivée à Marseille. Ko sort.int da bA, elle a fermé ses malles; à six heures, elle montait en voiture... Mais quelle est donc cette femme? Le fait est que persunne ici ne peut dire d'où elle vient, ai ou elle va... Il faut pourtant que je le sache, je le saurai... Je la retrouverai, dussé-je pour cela recommencer mon tour d'Europe.
Taudis qu'il parl;<i( . une ^ ni\ ;i
j'avais pris en tremblai:i un, lettre post, -„: mes journaux, >\illiaui Ne.il s'interrompit subitemeut et s'assit à dislance.
— Liser donc! fit-il avec UB fnuid ««apir: il me parait que vous êtes plus ko«r«ax que moi dans vos amours
La lettre ne cooleu.iit que ces muu : ..Cesl à genoux que la pauvre Julie l'adresse son dernier adieu I Sols heureux, Léonce!... oe m'oublie pas I.M Ici-t»as BOUS ne bous rcvermn:* plas .. mais là-haui, nr«i-«*4re... J'ai foi ea la justice de Dieu...** Eh bien! dit William Nral. qu'estce doBcT vous avrr. p»li... — \ ous me parties de BMdame Olivier , Inlerrompis-je en froissant la lettre: voyoo* , que dtiiiea-vouaT II fallait lAchcr de savoir du muins ou elle va; si cVtaiC en pays étranger!... IK*main elle pourrail avoir fmc la fruBtierv. — Kk ■«•! rrf«adic ^^llliam,
étonné de la véhémence avec laquelle j'entrais dans ses intérêts , elle a pris une voiture de louaj;e qui doit la nicuer jusqu'à Aix... J'attends le retour du postillon pour savoir où clic est descendue, et puis nous aviserons.
A ces mots, je respirai. J'avais craint que Julie eût plus sûrement accompli sa résolution: elle possédait des valeurs considérables; aucune impossibilité matérielle ne la retenait ; elle aurait pu partir pour les pays étrangers^ s'aller cacher dans quelque grande ville de France ou d'Italie, où je n'aurais pas retrouvé sa trace. Mais je ne craignais plus de la perdre, dès que j'eus la cerlitude de pouvoir la rejoindre aux grottes: il me sembla que désormais les 'moyens ne me mauqueraieut pas pour assurer la durée et la sécurité de mon bonheur. Il fallait partir, s'en aller à Paris, l'immense ville où personne ne se connaît , et y emmener Julie. Mon père ne teuait pas à rester en province; il m'était facile de le décider. Tout cela releva mon espoir; j'entrevis encore un avenir heureux; je m'étonnai d'avoir si longtemps hésité à prendre le parti qui seul pouvait me rendre notre bonheur passé. Le même jour, j'annonçai qu'il me fallait aller à Aix pour une affaire imprévue. Mon père, qui rie me questionnait jamais quand il entrevoyait quelque mystère, me dit simplement: Pars demain, si tu veux, j'irai te rejoindre dans deux ou trois jours: nos vacances sont finies. — Et si nous allions achever notre droit à Paris? lui demandai-je sérieusement. — Soit, si tu le désires. Nous reparlerons de cela à Aix.
J'eus toutes les peines du monde a me débarrasser de AVilliam Neal : il voulait absolument venir avec moi. Enfin, il se décida à rester pour attendre le postillon qui avait mené madame Olivier. Le lendemain au point du jour je montai à cheval, et vers midi j'étais aux grottes.
Jamais plus d'espérance de bonheur ne m'avait souri: j'allais rendre à la vie, à nos amours, une Ame désolée; j'allais faire succéder à l'affreux désespoir d'une séparation sans terme la joie de ma présence et le pressentiment d'un autre avenir; j'allais dire à Julie :„Tu as voulu me rendre mon indépendance, ma sécurité; lu t'es retirée
de moi pour ne pas être uu obstacle dans ma vie, tu t'es condamnée à des regrets, à une solitude éternelle pour me laisser heureux et libre; eh bien I mon amour n'accepte pas ce triste sacrifice, je viens y renoncer.**^
Et je voyais ce doux visage se tourner vers moi, couvert de larmes, et ces belles mains jointes m'implorer, car je m'attendais à une généreuse résistance; mais j'étais sûr maintenant de Julie, je savais qu'elle me suivrait, puisqu'uue fois déjà elle avait osé venir me trouver.
J'éprouvai une grande émotion en revoyant ces lieux où j'avais été si aimé , si heureux naguère. Comme autrefois^ tout était solitaire et silencieux dans le vallon; l'automne avait jeuni ses frais ombrages; les rosiers, dépouillés, montraient tristement leurs branches épineuses, entre lesquelles éclataient quelques baies rouges.
Alors je me souvins de ces mots que m'adressa Julie au moment de nos adieux : „Bieutot il u'3' aura plus aux grottes ni fleurs, ni feuillage, plus rien...'^ — Ni fleurs, ni feuillage!... répétai-je mentalement, il est vrai!... Quel deuil!...
Je pressai le pas; mon cœur battait à rompre dans ma poitrine; j'avais les larmes aux yeux. En approchant de la maison, j'aperçus avec une inexprimable surprise quelqu'un d'étranger arrêté au seuil, c'était une pauvre femme que j'avais souvent rencontrée aux environs^ gardant ses chèvres. Elle était à genoux, le visage tourné vers le vestibule, son bâton et son panier posés à coté d'elle. Le petit Louis courait tout seul sur la terrasse; il se prit à crier en me voyant; il ne me reconnaissait pas.
— Ah I mou bon monsieur, dit la pauvre femme en se levant^ si vous avez la charité de venir garder cette pauvre fille avec moi , Dieu vous le rendra! — Que voulez-vous dire? interrompis-je, frappé d'une horrible crainte^ y at-il quelqu'un de malade? Que faites-vous là?
— Je garde la morte , répondit cette femme en me montrant du doigt toutes les portes ouvertes.
— Qui est mort ici? m'écriai-jc. — La fille du bourreau ! Devant Dieu soit l'âme de cette pauvre créature, morte sans confession ! Elle s'est tuée, mon bon monsieur ! Le valet est allé avertir la
HDSER FRANÇAIS.
juslice. J^é(ais là-bas quand il a passé; il m'u offert de Tor et de l^argCDt pour venir garderie corpn ; j\ii refusé ce qu'il me voulait donner, cela ino porterait malheur le re^te de ma vie... Je suis venue pour rien; c'est une bonne œuvre...
Klle se remit à genoux avec un geste de terreur; j'avais passô devaut elle pour entrer dans la maison. En ce iiiooicnl terrible je ne sais quelle impulsion me soutint, car toute force physique était anéantie en moi; je ne sentais plus ma vie que par les li(irril)Ies battements de mon cœur. J'allai droit à la chambre au fond de la bibliothèque , je regardai. Julie était là, étendue sur son lit; le drap, relevé jusqu'à ses épaules, était ensanglanté; sa tète reposait ensevelie dans êcs longs cheveux; son visage, affreusement paie, n'avait gardé aucune expression de souffrance; elle ne semblait pas morte, mais endormie pour réternilé.
Je la baisai au front... puis je m'en allai...
Deux jours après, mon père me trouva à la campagne , malade d'une fièvre qui faillit m>mporter. Drs que je fus un peu rétabli, nous partîmes. Depuis je ne suis j.imais revenu à .\ix. Je ne veux pas mourir cependant sans avoir revu les lieux où j'ai été si heureux, où j'ai subi la plus affreuse douleur de ma vie: quelque jour je retournerai aux grottes.
l/avocat laissa retomber son frotu sur se> mains jointes, et ajouta: Ni du uioins je pouvais retrouver la place où repose la pauvre Julie!
lu long silence suivit ce triste récit; nous avions tous les larmes aux yeux.
(Suite.)
J'aIIkIs montrer sur le pont pour xoir encore d^où se fcsait la brise, lor.squr j'entendis le liruii (lu sifllrt du maître qui appelait tout le monde en haut.
,,Au mèmt* iU!)taDt un limoBOicr vient me
prérenir que le comajuidant me âemmnâe sur I i dunette.
,,Je n'y comprenais rien, je monte tout de même; mais qu'est-ce que je vob? l'état -major anglais en grand uniforme, les troupes sous le> armes , les prisonniers rau^és sur l«s gaillards, et^ comme d'habitude, sous le feu de quatre caronades chargées à mitraille.
,^Le commandant Ilosa avait un air grave tê solennel que je ne lui connaissais pas. Il se («roait debout. A ses pieds était un hamac posé sur le pont et recouvert (i*un pavillon noir.
„Le manchot ordonna de battre un ban; et quand les t:imbours eurent cessé de rouler, il dit en français:
Il y a huit jours qu^nn des prisommirrs de Ce liunton s*tst rvadè. Ahhin k wn. ha.xcs di vasb, il y est reste. Or^ roici ce [qui lui est arrivé. Puis se tournant vers moi: Capitainet me dit-il, royrs donc si par hasard rous me reconnaitrex pas ce camarade'i Et en disant ces mots il écarte d'un coup de pied le pavillon qui courrait le hamac, .\lors je vois un cadavre tout nu« ires-gonflé, et d'une couleur verdâtre ; nais ce qu'il y avait d'horrible, c'était sa figure toute déchiquetée, et surtout les orbites sao^lans de ses >eux, qui étaient vides: ils araient Hé mangés des corbeaux...
,,V voir ce visage eu lamltcaui, dcssi che par le soleil, il était clair que ce malheureux, enfoui dans une vnso épaisse et \l^queu^e^ n'avait pu s'en tirer ; que plein de force et de vie il y avait atteuJu la mort pendant des jovrsl! et que peut-être, à la fin de son afoole, ea voyant les oi>eaux de proie tourner »mt va tè^p il avait pu prévoir ce qui l'^iiendaii !.^
,,Ce qu'il j a de sûr, c'est qu'il m'est impotsible de vous rendre l'impression que fil la vno do ce cadavre sur rcqulp.i;;c et .«ur moi-même. .Mon saog ne fit qu'un tour , j« l'avoue ; car la première pcn»co qui uic >inl, ftoC , que« pendant la nuit, j'.illals avoir la même va.«c à iravrr»er, et que le même sort m'aileadail pen(-<Hre; mais comme j'ai toujours ta aases d'cmp ir« sur moi, je uio contins; ei qnaod le maadli Maackot, après avoir regarde tout le moado fovr juger dr l'effet
que ça produisait, so retourna de mon côté et me dit de nouveau: Eh bien! capitaine reconnaissez-rous ce camarade?
i,Je croisai mes mains derrière mon dos, et je lui dis d'un air dégagé (qui me coûtait dur à prendre, je vous le jure):
„ — Je reconnais parfaitement le camarade, monsieur... C'est Dubreuil^ un matelot de mon pays; mais il n^ ^ P^s grand mal, c^était un mauvais gueux qui battait sa mère.
„Mon sang-froid déconcerta le manchot, qui, presque furieux, s'écria, en poussant du pied une des jambes de se cadavre à moitié rongées par les reptiles:
„ — Vous voyez pourtant qu'un banc de vase est une promenade fatigante, capitaine^ car on y use jusqu'à sa peau.
„ — Oui, quand on est assez sot pour ne pas emporter de patins, lui dis-je en ricanant malgré moi; car Timbécile^ en me montrant cette jambe mutilée, venait de me donner une idée qui était excellente.
„I1 la prit pour une plaisanterie^ resta court, et me dit sérieusement: y, — Vous êtes gai, capitaine?"
„ — Très-gai, monsieur, répondis-je; ainsi, croyez-moi, jetez cette charogne à la mer. Ne jouez plus à croquemitaine avec moi, et persuadez-vous bien de ceci : c^est que le ciel du bon Dieu tomberait sur moi, que je gratterais encore pour y faire un trou. Sur ce bonsoir^ monsieur.
„Et je m'en fus, car je n'y tenais plus. Ce cadavre en pourriture me révoltait; et puis devant m'évader la nuit même, j'avais bien d'autres chiens à tondre que de faire le vis-à-vis de M. Dubreuil."
— Et Vous ^vez osé vous évader cette nuitlà, capitaine? dit une de ces dames dont la terreur était au comble.
— „Oui, madame, reprit le capitaine d'un air grave ; et, par l'enfer, ce fut une bien mauvaise nuit que celle ht.
Et, probablement au souvenir de tout ce qu'il avait déployé de courage et d'énergie dans cette terrible nuit , la figure du capitaine Tom révéla une magnifique expression de force indomptable et de résolution désespérée. Son regard était fixe et profond, son attitude puissante; il était sublime ainsi. Un moment j'avais entrevu l'homme que je voulais voir, sous son enveloppe naïve et simple.
Et le capitaine continua son récit.
„Aiusi que je vous Tai dit, continua le capitaine, le trou de Tilmout étant terminé, si la nuit devenait bonne^ je devais tenter l'affaire.
„0r^ elle devint bonne, la nuit, et si bonne, que, vers les sept heures du soir, il ventait dans notre lac une brise à. décorner les bœufs. Le ciel se chargeait de grains dans le nord-ouest ; il tombait une pluie fine et glacée, et le tems tournait à l'orage que c'était une bénédiction.
^,A huit heures du soir on battit la retraite. Les matelots gagnèrent leurs hamacs, les officiers leurs chambres; dix minutes après, tous les feux, hormis les feux de garde, étaient éteints, et l'on n'entendit plus que la marche mesurée des factionaires des batteries et des parapets. Je me glissai alors à pas de loup dans la chambre de Tilmont. Jolivet s'y trouvait. Il faut vous dire que le commandant ayant la conviction que Tilmont ne savait pas nager, et par conséquent ne pouvait songer à s'évader, cet officier était moins gêné que nous autres.
^,Je me rappelle cela comme si j'y étais. Jolivet sortit pour faire le guet en dehors; j'entrai. Tilmont était assis sur son lit; devant lui était un pliant, sur ce pliant un pot d'étain, et dedans quelque chose qui fumait. — Ah ça, ça va-t-il toujours pour cette nuit? me dit Tilmont. — Toujours, mon matelot, toujours^ la nuit est superbe.
(Fin.)
93i«lefelb. Drurf unfc QSerfag »on SSef^gen * 5^Iafing.
V''""Année.
Mmm
CHOIX DE LITTÉRATURE, tiré
DÈS inX;iL.L.KlJllS AITKUUS
TANT ANCIENS QUE MODERNES
par O. JD. Jl. JTOMjWF', I'rof. et dr., et C. i^CULTZ, oa.
M^rasion fin Vapiiaine Vasiélii des M'oiitoHs mtffinis.
(Fi/i.)
„LiA-DBs.sus TilinoDt bai.<:sa un peu la planclio qui cachait le trou, et il vint dans la ciiambre une furtc rafTalc d'air qui manqua d'éteindre une petite lampe que nuus avions cachée sous le lit; nous vîmes alors un ciel sombre^ une nuit noire comme de Tencre^ et quelques gouttes de pluie ou d'écume, fouettées par la violence du vent tombèrent même dans la chambre. — Alors Tilniont rcpla(;a la planche , me rej;ardu entre les deux yeux, et me dit: — Mais li, sans rire,
sais-tu qu'il ne fait pas beau, Tom ? Je le
vols, mais je m'en moi/ue. —
Tu y laisserais ta peau. Knc<»re une lois,
je m'en moque. Crever là uu ailleurs, l'csi tout un. — .Mais entends donc ce vent, Tom; vois donc comme il nous bourlingue, Tom.
,,Kn elTet , le damne ponton roulait comme une gallote ; c'était uno jolie tempête. Pour eMIIJcr encore de mu dégoûter, Tilmout b its%a de nouveau la planche du trou, et maigre l'ubscurité, nous vîmes alor> toute l'étendue du Int blanchie par l'écume dr.t lames; des lame^ d un lad vous juger s'il ventait. Partout Ir t irt Boir et un vent d'enfer. J'avoue que c'était une fblle de .s'exposer à faire deux lieues cl demie a la nage par un tcms pareil: mais jp m'étais
dit : je partirai : je devais partir, .\ussi je lins bon; et comme Tilmont regardait encore à son trou: — (juaod tu te mettrai* >ingt fuis le ner. à ta fenêtre, lui dis-je, ça n'y changera rien; encore un coup, je pars; foi de Tora, je pars.
,, Tilmont savait bien que des que j'avais dit fui de Tom f c'était fini; aussi me répondit-il (l'un air tres-sérieux, en fermant son trou: à Dieu va! — (Qu'est-ce que cela, lui dis-je en regardant dans le fond de ce pot d'etain fumant qui ne sentait pas absolument mauvais? — C'est du sucre, du rhum et du café fondus et bouillis ensemble; il y eu a une pinte: et tu vas dab»»rd commencer par me boire ça, Tom. — .Non, lui dis-je; que le diable m'étrangle si je fais comme ces chiens d'Anglais qui ne se trouvent hommes que quand ils sont soûls.... — Je le dis tjuc tu vas me boire ça, Tom... — .Non. — Ah! ... — Et maigre tout, je bus, parce que ^uand rrt enrage de Tilmont avait quelque chose daas sa tête, il fallait que ça fût comme U levoylait; mais quoique j'eusse avale verre par verre sa diable de mécanique, j'avaU le feu dans le ventre. ' Ah ça, maintenant, lui dls-je, et le smit t
Je r.t), me dit-il; car il en avait six ou %tfl livres, comme nous en étions convenu».
,,Je me mis alors nu comme U main (pardoa, mesdames); et nous deux Tilmuni , ito«s «m frolt.-tmes d'une couclie de graisse d'au moias six lignes d'rpaissear; ça n'est pas très propre, in.^is rVst un proced»' ••• n «implr que )r vous
MUSKK FRANÇAIS.
rccommnndc daus Toccasion , nicstlanies, car :ivec ça, vous unf^cric/, dans de Tcau glacée connue dans le l'eau (iède, sans seulement vous ;» percevoir du froid.
,,(juaûd je lus siuifo comme une baleinière, Tilmont m'aUaclKi au cou uu collier de guiuées, cousues dans une peau d'anguille; je mis dans mon chapeau ciré une petite carte de la Manche, (lue j'avais prise dans la géographie de l'enfant d'un sergent d'armes. J'y mis encore une boussole, de l'amadou et uu briquet; je passai mon poignard dans le cordon de ce chapeau, que j'attachai bien ferme sur ma tète; et je bouclai sur mes épaules le petit sac de cuir qui contenait un vêlement complet pour m'habiller en sortant de Teau.
„Comme je finissais d'attacher la dernière courroie de ce sac, je sens mon ïilmont y glisser quelque chose; c'étaient vingt guinées, tout ce qu'il possédait alors. — Tilmont, lui disje, c'est mal; tu abuses de ta position. — Allons, allons, me dit-il d'un air extrêmement impatienté, voyons, pas de palabres... et tes patins pour les bancs de vase, où sont-ils? — La, derrière mon sac; en fesant la planche, je pourrai les prendre et me les mettre aux pieds. — Ah ça, est-ce bien tout'^ — C'est bien tout. — Alors, adieu; bon voyage. — Adieu, Tilmont. — Et il ouvrit le trou en grand. Le vent était si fort qu'il éteignit la lampe. J'embrassai Tilmont sans y voir; je lui dis: — Remercie bien Jolivet pour moi. Et je me glissai par le trou. — Bien des choses chez toi, me dit encore Tilmont....
,,Et je n'entendis plus rien ^ car je m'affalais en double le long d'une corde que le vent fesait balancer. Là, grâce au suif, je ne m'aperçus que j'étais dans l'eau que lorsqu'elle me fouetta la figure.
,,Eu me laissant aller au ressac, je me trouvai près des chaînes du gouvernail ; et là, craignant malgré le bruit infernal du vent et l'agitation des vagues, d'être entendu ou vu par les factionnaires, je plongeai une dizaine de brasses. ([Juand je revins à flot, j'avais le ponton à ma gauche; je le reconnaissais à ses (rois feux^ qui brillaient conune trois étoiles au milieu de la nuiJ.
„Ce qu'il y avait de bon, c'est que le tems était si mauvais, qu'on n'avait pas osé mettre d'embarcations dehors pour faire les rondes de nuit. Du côté des hommes j'étais déjà tranquille; il n'y avait plus que l'eau, le vent et la rase qui me chiffonnaient
„ Après ca, vanité à part, je nageais comme un poisson. Ce que m'avait fait boire Tilmont me réchauffait au dedans, et le suif m'empêchait de sentir le froid au dehors. La positi(»n était tenable, mais il fesait un Jbîen vilain tems tout de même.
„Quand je fus à deux cents brasses du ponton, je ne vis plus rien du tout. Le seul horizon que je pouvais apercevoir tout autour de moi, était un horizon de grosses vagues noirâtres qui devenaient blanches à mesure qu'elles se brisaient sur ma poitrine. Le ciel était couvert d'épais nuages roux qui couraient sous le vent, et la pluie qui tombait à verse me fouettant le visage, m'empêchait de respirer librement, ce qui me gênait le plus.
,,Je nageai encore courageusement pendant une demi-heure, et puis j'eus un moment de faiblesse... Je réfléchis que j'aurais peut-être mieux fait d'attendre au lendemain; mais après ça je pensai ù ma mère, à mon frère : alors mes forces revinrent; je me sentis comme enlevé sur l'eau, et je ne pus m'empêcher de crier hourrai^ Je fis ù ce moment-là, certainement, les vingt meilleures brassées que j'aie jamais faites. J'étais comme exaspéré. Il me semble qu'alors j'aurais nagé dans du feu.
,,ïl y avait donc près de trois quarts d'heure que j'étais à l'eau lorsqu'il se fit au N. -O. une petite éclaircie. Je vis un peu de bleu et quelques étoiles , entourées de nuages gris. A la faveur de cette éclaircie, je distinguai à l'horizon le faîte d'un moulin qui devait me servir de direction pour passer les bancs de vase. Je m'aperçus alors que j'étais plus près de ces bancs que je ne l'avais cru.
,,Et ici, je ne sais comment vous avouer une chose qui vous paraîtra bien bête, mnîs qui ne me parut pas telle à moi, car elle faillit me tuer...; c'est qu'à peine j'avais eu pensé à ces
ML.sKK KHA.NÇAI:
bancs de ruse, que Iciut ;i coui» le "5(»uveMir <!•• ce Dubreuil qui avait eu les yeux iiiaugés sur ces mêmes bancs viot s'emparer de moi et ne me quitta plus.
„Et ce souvenir était presque une réalité, car cette diable de figure avait fait sur moi une telle impression!... Je roc la rappelais si bien^ quMI me semblait la voir, et si bien que je la voyais....
,,Oui| oui, je la voyais comme je la vois encore quelquefois dans mes rêves; ce visage bruni et déchiré , ces lèvres noirâtres et retroussées, ces dents blanches et surtout ces deux trous saignans où il n*y avait plus d'yeux. Fiicure une fois^ je voyais tout cela; et dans ce moment, au milieu de cette nuit d'orage, voir cela, c'était ennuyeux, croyez-moi.
yyJ^eua beau me raidir, penser que c'était le rlium que j'avais bu, ouvrir les yeux les plus grands que je le pouvais, les fermer, plonger, battre l'eau ^ me toucher les bras et le corp'', la figure me poursuivit. C'était un cauchemar; j'avais la fièvre, le délire, tout ce que vous voudrcr., mais je la voyais.
,,A ce momenl-Ià, vraiment, j'ai manqué «Icvcnir lou; et, pour me fuir moi-même, ou piuiôt la damnée figure qui .s'attachait à moi, je plon- HfiM avec fureur; mai.s au Ixxit de deux bra^sey je MIC trouvai .'irrété par une .subitauce épai!t.<ir... Le fond diminua sensiblement... J'ctais dans la VHse...
,,.\lors, comme si le diable l'in fui mêle, le vent redoubla de sifflemcus , la pluie de force; la nuit devint plu» épNi.H<«r, et il iin' oembln voir et nitenilrc (lc<c nuées de corbeaux au miliru desquels ju viiyaiH toitjour.i les deux yeux vides de ce snen*. hubreuilqui me rej;.irdaicnt. Cefut plus fort que moi, je sentis comme une del.iillauce, et pourtant je me raldl.wais en criant et rAInnt du fond de la gorge: Ah! mon Dieu! On aurait dû ro'enlendrc <lu pont du, quoiqu'il y eût une lieue. A bien dire, ce fut le plu.« vilain moment de cette uuii-là; car aprr.i «;a je rrvin% à moi, e( jo me rMisonuai un peu eu tirant la l>ra>!ie pour mr sauver do la va<ie, que je u'avals beureutcmeut (lu'cincuréc. Kniiu , me di»ais-jf... Tom. tu n'c»
p l^ une femme... .Si tu réussis [lu-c. j i
v.is voir ta mère, ton frère; tu as echai-j' a ce gredin de manchot. Dubreuil a él« ronge dans la vase, c'est vrai; mais Dubreail était un gueux et tu es un honnête homme; ou, ce qui est plus clair, tu as des patins, et il n'en avait pas... .Ainsi du cu-ur au ventre, mordieu, et va de l'avant ..
,,Jc m'écoutai, et jVus raison. Je fis de mon mieux; et, toujours nageant et soudant avec mes mains les bords du banc, je trouvai un endroit où la vase était as^sez compacte pour ne soutenir un instant. Je profitai de cela pour alt tcher mes patins à mes pieds; et je glissai accroupi sur cette boue liquide comme sur des roulettes. Mes patins étaient faits de deux pl.mches de sapin très-minces qui, par I.» grande .surface qu'elles offraient à la vase, m'cmpécbalent d'y enfonrer. Je traversai ainsi le premier banc, puis je me remis à Teau, ei à nager pour gagner les autres.
,,l ne fois que j'eus goûté de mes patios, je \\s que ce n'était qu'un jeu d'enfant: aussi je ir.-iversai le necond et le troisième banc sans y penser, et je dus arriver au bord du lac environ deux heures et demie après non départ du ponton.
„C'était bien quelque chose, MaU c« ■'était pas tout ; il fallait songer à c«t toiMte. J'étais couvert de limon comme un crabe, vu que ce que j'avaH traver.ne en dernier était de la vase. A force de chercher, je trouvai un ruisseau tout pr* > du moulin; je ne débarbouillai ri un quart d'heure après j'étais nls fort dccemmeni on bourgeois. Je bus une goutte de rhum a une gourde dont ce pauvre Tilmunt avait precauitouue mou .^ac ;■ et , consultant na bou&sulo à laide de mon briquet , jo mo dihc^ai vert l'est voulant m.ircher toute la nuit atn de ne trouver le m.itio asscr. luiu de filoMluunplon pour ne pas éveiller le» soupvon».
,,('e qu'il fallait à tout prix i" ■ . i « i.i't
;iagner I.» cote, de gre ou de fori . irouver
uu canot pour traverser la Manche.
,,Jc uo vous dirai pas toute» le» trann-s que j'éprouvai, oblige de ne cacbcr le jour d de le
4li
MUSKK FRANÇAIS.
marcher yuc la nuit, payant quelquefois le silence à prix d'or ou rcxigcaut un peu brutalement; enfin vous jugerez, des assommantes marches et contre-marches que je dus faire, quand vous saurez que j'avais quitté le ponton depuis neuf jours et que je ne me trouvais encore qu'aux environs de AViochelsea, à vingt-cinq ou trente lieues de Portsmouth tout au plus.
„Je commençais à me démoraliser: tant qu'il n'y avait eu que des obstacles à vaincre, ça allait tout seul, parce que les obstacles... ça monte, mais quand il n'y eut plus qu'à se cacher comme un voleur, qu'à prendre garde, qu'à avoir peur d'un chériff ou d'un >vatchman, ça ne m'allatt plus.
, , Enfin, un matin, c'était, pardieu, un mercredi matin, j'avais marché toute la nuit, et je me trouvais auprès de Folkstone, petit port pêcheur sur la côte, à une douzaine de lieues de Douvres ; j'étais harassé, presque sans argent, abattu, de mauvaise humeur; voilà-t-il pas que par le plus grand des hasards je rencontre le capitaine anglais Duîow, que dans le tems j'avais sauvé des prisons, moi! Excellent garçon, que ce DuIow ! Il me tint caché dans sa maison , dont la position était assez commode pour cela.
„Bientôt cependant, il me vint de drôles d'idées sur son compte. Par exemple, j'avais beau lui demander les moyens de traverser la Manche, il avait toujours de mauvaises raisons à me
qui pourtant n'aurait pas dû être ingrat. Le soleil était couché et la nuit commençait à se faire noire, lorsqu'on arrivant près d'une petite anse, Dulow me dit, en levant le nez en l'air: Capitaine, que dites-vous de ce vent-là (c'était une jolie brise de plein nord)? — Pardieu, lui répondis-je, il n'en faudrait pas plus à un pauvre prisonnier, qui aurait un canot, pour se trouver, demain matin, couché dans la maison de sa mère. — Eh bien I alors me dit Dulow, capitaine^ embrassez ces dames et partez. — Je ne compris pas tout de suite , c'était trop loin de ma pensée du moment.
,, Dulow me prit par la main en haussant les épaules, et me mena derrière un morne, où je vis un assez grand canot gréé avec une grande voile, une misaine et une trinquette amarrée à une roche. — Excusez-moi, me dit alors Dulow, si je vous ai fait attendre si longteros, mais il fallait que j'attendisse le tour de service du garde-côte qui croisera cette nuit dans ces parages; il m'est dévoué; il sait ce que je vous dois: cette nuit vous pourrez passer sans crainte. ,,Je reconnus mon Dulow d'autrefois, et je ne m'étonnai de rien; j'embrassai ces dames bien fort, lui aussi, et je sautai dans le canot. J'y trouvai des vivres, un compas, des rames, de la poudre , une longue vue de nuit et une mèche. Je fis un dernier signe à ces dames et à Dulow, et je démarrai. J'étais libre....
,,Je courus grand large; la mer était superbe;
Il était impossible d'éviter les garde-côtes... Les vents étaient contraires... et variables (ce qui n'était pas vrai). Enfin, je l'avoue, je commençais à douter de sa bonne volonté. C'était dur, à trente lieues de France.
,,ll y avait déjà dix jours que j'étais chez lui. Un soir, il dit à sa femme et à sa bellesœur, comme d'habitude: Mesdames, prenez vos chapeaux, et allons nous preraener sur les dunes. J'y allai avec eux. IVous nous promenâmes as^ez long-teras sans rien dire; j'étais triste; le tems se passait ; j'étais inquiet de ma mère; la guerre continuait, et je n'y étais pas; et puis enfin il me chagrinait de douter du dévouement de Dulow
donner; c'était très difficile de trouver un canot... un tems de petite maîtresse. La longue vue de
nuit me fut bonne , car, au bout d'une heure de marche, je distinguai une corvette, peut-être anglaise, sur laquelle j'avais le cap; je virai (le bord et fis quelques bordées. Ce petit accident me retarda un peu; mais le lendemain matin, au point du jour, j'eus le bonheur de voir la terre de France sortir de la brume , et de distinguer la jetée de Calais. Il fesait un soleil magnifique, la mer était comme un miroir, la brise fraîche et toujours du nord. Dans deux heures je devais embrasser ma mère et mon frère.
„Mais ce qu'il y eut de bon, c'est que les pilotes, les marins et les flâneurs du port étaient.
MUSKK FRANÇAIS.
comme d'habitude, rassemblés sur la jcfee, et qu'en regardant de çù et de là avec leurs langues vues, voilà quMIs m^apcrçoivent dans mon bateau. — Tiens! un prisonnier qui s'échappe, dit l'un. — Don... Si c'était le capitaine Castéla, dit l'autre. — Çà se pourrait, dit un troisième. — Et De voilà-t-il pas qu'un mousse, au lieu d'entendre: si c'était, entend: c'est le capitaine Castéla ; il part comme un trait, et tombe chez ma mère et mon frère en criant comme un sourd: Voilà le capitaine qui arrive d'Angleterre, tout seul, dans un canot !
,,llcurcuscmcnt que c'était vrai^ car sans cela vous concevez quel horrible coup c'eût été pour ma pauvre mère. Enfin elle accourt avec niuu frère sur la jetée d'où l'on m'avait déjà reconnu'; je n'étais pas ù une portée de canon du port.
,,Je n'ose pas vous dire comme je fus accueilli. Tous les bateaux pécheurs et pilotes de Calais étaient venus à ma rencontre et me convoyaient; c'étaient des hommes, des femmes, des enfans; c'étaient des hourras, une joie, des cris de vive le capitaine Castéla ! qui me fcsaieul pleurer couiuic une bé(c; et puis, au bout de tout cà, sur la jetée, je voyais mon frère soutenant ma pauvre vieille mère qui avait (oui au plus la force d'agiter son mouchoir, tant clJc était émue.
f,Mii'\!ff coiimu' je mettais le picil sur 1 (.ibcllc pour sortir de mou canut, eu criant bonjour,
ma mère ! je me sens arrêté nu bas de la
jetée par un pckiii en noir vl vu érliarpc, Manqué de deux genxiariiics, qui me demande tnoit passeport!
,, (.''était pourtant le coiniiu»'>airo , «iiii naît asscy. I»rtc pour me deniamlcr luoix pavsrporl ! l'animal I comme ai j'arrivais dans sa ville par la grande route rt m vinaigrclte. Pcaiandcr sou passeport au capitaine Tom! i|Ui n'éch.ippait pour 1» troisième fuia dcu pontons d'Auglelcrre. ("était ù en devenir cunimiisairc soi-même! In chien qui venait me parler de pas>ept)rl quand jo voyais ma mère à >in;;i pled.i au-dcMu.i de moi! Aussi comme il fesail mine de se mettre eu travers do l'échelle, mo^cuuaut deux rnup'«
de pied dans le ventre, je renvo3'al, lui et ses gcnsdarmes, se rafraîchir dans le port; d'un saut je fus sur la JQtve , et vous jugez si je fus embrassé par ma mère et mon frère. Mais ce qu*il y eut de Tameux, c'est que ces diables de marins étaient furieux et qu'ils ne voulaient plus laisser sortir de l'eau le commissaire et ses deux gensdarnies , qui barbotaient d'un canot à l'autre en criant comme (rois caniches en détresse,'^ ajouta le capitaine qui riait encore du souvenir. ,, Voilà messieurs, nous dit enfin Tom, de quelle façon je suis revenu cette fois-là d'.\ngleterre ; mais il ne passe vraiment pas de semaine que je ne pense à ce misérable I>ubreuil, et que je ne voie en rêve sa damnée figure avec ses deux trous sans yeux y qui out manque me jouer un si béi4 de tour."
StkNB DK l'HOVIMB.
M. ..... « obtenu H) »u(rra|:r«; ra roas^
queoce il t*i proclauic il<-^>utr....
(jr. U Pr^sidfmL)
Lorsque je descendis de voiture , je trouvai l'auberge sens dessus dessous^ les valeLn e liraient eu desordre... L'hôtesse, bonne grosse icmme au \isagc enflammé, une lardoire à 1.'% tnaiu , en guise de sceptre jeiait les urdres » vingt marmitons dont les bonncU à houppcx i'agit.iient au milieu d'une fumée gnuise r( odorante que la llainine dcA fourneaux colorait ça et là d'un rtui;;e ardent, véritable paDdemooiun >ur ma parole.
— Eh bien, François, vou^ n'êtes fhê cncor* parti! criait la bonne madame Uougeard..... dc-
pêchen-vous donc... ches M. de %iogt €•••
verts, trois services... duurc buutrillc» de \iD do Champagne..... K( toi, Hnse , prends ces deux \aurieon qui sont là à ne rien faire et va cher. cet nuire.... le boiteux... (u sai«. .. ces noms ... ça se brouille si facUeairaC... Bonjour, mob cker mon.^ieur Ucorgcs (c'était woi), il y au noins (rois moi!« que nous ne uou» sommes vus... Ca-
MUSKK FRANÇAIS.
thcrinc les huîtres au Duniéro 4... Vous venez daus un mauvais moment.... Louis, le cheval du jeune monsieur a-t-il eu de l'avoine?... Je suis harassée... Ou y va^ Monsieur^ un moment ... Cécile, cette dame du numéro 7 vous demande... Vous serez mal logé pour cette fois, M. Georges.... Allons donc, Louis, dépéchezvous... Pas une chambre Les bottes du numéro G.... Juste, un petit coin à côté du grenier... mais un jour d'élections, voyez -vous.... Le potage va être manqué, pardon...
A travers ce discours préparatoire, singulièrement entrecoupé d'instructions culinaires... je compris qu'il fallait faire contre fortune, bon cœur, et après m'ètre installé dans une mansarde passablement incommode, je descendis pour dîner.
La table d'hote était déjà presque garnie, les convives se regardaient avec une sorte de curiosité maligne; seulement sept à huit bons paysans réfugiés dans un coin, roulaient leurs gros yeux ébahis: ils avaient été Introduits par un petit monsieur à lunettes dont les manières obséquieuses, le front plissé, l'air important et le jargon prétentieux me déplaisaient infiniment. Je cherchais des yeux un voisin dont la figure me convînt lorsque j'aperçus à l'extrémité de la table un grand jeune homme bien mis, dont l'extérieur franc et jovial me décida sur-le-champ. C'était ce qu'il y avait de moins électoral daus cette assemblée, du moins, je le pense ainsi.
Il me comprit, je crois, car un sourire malin souleva les coins de sa jeune bouche.
Les convives au nombre d'environ quarante pouvaient se classer en genres et en espèces. Les monstres même s'y seraient trouvés au besoin.
D'abord des paysans endimanchés aux tournures gauches et muets, faute d'avoir un mot (le français à leur disposition. Ils se levaient puur saluer profondément toutes les fois qu'où leur offrait à boire, laissaient remplir le verre jusqu'au bord et ne le laissaient pas long-temps plein. (Juclques-uns d'entre eux, plus civili^iés que les autres, ne se servaient ni de leurs couteaux en i2,uhc de fourchettes, ui de leur assiette
à soupe en guise de verres, ui de leurs manches en guise de "Serviettes. Ce petit bataillon semblait enrôlé sous la bannière du petit homme à lunettes qui veillait à ce qu'ils fussent bien servis et taisait renouveler les bouteilles rapidement vidées. Puis les campagnards à leur aise avec leur air de naïve importance et leurs cravates de mousseline blanche, leur politique flattante et leurs chapeaux gris à larges bords, leurs préjugés routiniers, et leurs bagues de brillans, leur demi-français prétentieusement accentué, et leurs énormes éperons d'argent. Ceux-là parlaient et beaucoup: l'un accusait Odillon Barrot de louvoyer, l'autre, c'était Dupin à tout propos; un troisième prêchait une croisade contre les prêtres et le juste-milieu, un quatrième raconta gravement qu'on trompait joliment le peuple. Mon fils, qui est au collège à Paris, ajouta-t-il avec une certaine dignité, m'a écrit dernièrement qu'il était mort plus de dix mille personnes par jour durant le choléra-morbus. Enfin, un de mes voisins, et celui-là faillit à me donner une attaque de nerfs, se mit à détailler savamment les fautes stratégiques qui ont fait perdre la bataille de Waterloo. Son assiette était devenu le mamelon pris et repris par les cuirassiers, et sa fourchette placée en croix sur son couteau représentait les Quatre-Bras... ô supplice.
Enfin, les meneurs au nombre de trois ou quatre, s'efforçant de donner à leurs traits une expression de ruse mystérieuse, pesant leurs paroles sentencieusement articulées et lançant à leurs adhérens force clins d'œil d'intelligence.
La présence de mon jeune voisin semblait les intimider, mais il n'avait guère Tair d'y prendre garde et leur jetait seulement quelquefois des regards dédaigneux.
Je fis toutes ces observations pendant le commencement du dîner. Les braves paysans furent long-temps à oser accepter quelque chose, mais le dépit s'empara d'eux au bout d'un moment et ils tombèrent avec une effrayante et silencieuse voracité sur les cinq ou six plats le plus à leur portée.
Tant que la conversation fut générale tout se passa d'une manière assez insignifiante, mais peu
miSKR raA.NÇAIS.
à peu des colloques particuliers s'établirent et Tua D'entendit plus qu'un bourdonoement confus accompagné du cliquetis de Targenlerie. A peine de temps en temps distinguait-on au milieu de ces bruits: — Oui, monsieur, il l'a promis... Pintérêt public... c'est un homme spécial... on connaît son obligeance... peuvent compter sur lui... un de \ os fils dans les postes... honorable et con.ociencieux... position sociale... etc., etc.
Il serait difficile, dis-je à mon voisin de parler aujourd'hui d\'iu(rc chose que d'élections.
— Soyez tranquille^ me répondit-il gaiement. Je sais que vous êtes étranger et par conséquent ces débats ne vous intéressent guère: je vous ferai donc grâce de politique locale et...
— Pardon, monsieur, interrompis- je, je voudrais au contraire que vdus me mi.ssiez au courant ; sûr que d'ici à huit jours je n'entendrai parler qne de la nomination qui va se faire, je désirerais pouvoir comprendre et me faire une idée juste de la manière dont se bâtit une élection: et d'abord comment se fait-il qu'il y ait tant de désaccord entre gens qui ne se contestent pa.s les principes. Il ne m'est pas encore arrivé d'entendre parler de la révolution de juillet par un de ces messieurs sans qu'il y ait ajoute répiihéte de iflorieiisf. Je dois donc penser que tous sont libéraux.
— Cette question, mon cher monsieur, me prouve que vous n'aver. jamais assisté à ces misérables cabales qui naissent de petits intérêts. Moi-même, déjà plusieurs fuis témoin do semblables luttes, je me suis plus que jamais dégoûté de la pl.ititude des homiues. Lorsque le parti libéral avait à lutter contre une influrnco puissante et diamétralement opposée, le combat était engagé i\c principe à principe; la candidature avait quelque chose de noblej: d'abord parce qu'elle nV-tail pas sans danger, ensuite parce qu'eu Apparence au moins elle était dégagée d'ambition personnelle, (jo parle de» candidats libéraux.) Maintenant au contraire, tout se réduit à «avoir si monsieur un tel ou uionsicur un tri «rra nonune député. (>r« dans une que.tlion de personnes tout est mesquin. Ne pouvant s*attaquer sur drs nuances d'opinion^ politiques qui l< <
distinguent à peine, les prétendaas ea Mme réduits à des personnalités pleines dCaiginir: ils se dévoilent mutuellement leur but, leurs projets, leur position .sociale^ leurs actions privées, leurs démarches sans dignité, l ne fois la qoestiuo ainsi posée, les représailles s'exercent sans aenagement et l'injure a bientôt franchi toutes les bornes. Vous seriez étonné, monsieur, de Toir jusqu'où des hommes éminens par leur fortune et présumés tels par leurs talens peuvent poMî-cr la grossièreté. Aux dernières élcctioes, «■ des candidats fut vanté dans un pamphlet dont son principal meneur était l'auteur, comme .,l'm joli garçon bien plante *).*^*
— Je pense qu'on ne se doBBA pas la peine de répondre à un pareil eloge...
— >'ous vous tromper fort, le candidat opposé lui riposta par une brochure dans laquelle il assurait que le joli garçon viait sommé* à tin régime conjugal df* plus sêrrres *♦).
— Et que disait le public daas !••■ ces débats ?
— Le public jouait le rôle du coato Alauiviva entre Basile et Figaro: insolens tous les deux, vous savez... Maintenant il est parfaitement coonn que monsieur l>... veut être ingénieur eu chef ci que monsieur F... désire une préfecture .. Ils n'épargnent rien pour cela et tout en parlaai de doctrines constitutionnelles et de prtecipw parlementaires, ils courent de maison en maison, gueulant la voix du moindre charreiicr que sa patente rend électeur. Voici une des mille histoires qui courent sur leur compte. In ricke paysan, un Paudir-Dinmont de ce pays arrive ces jours-ci chex un do no> mcillcuni avocatv II lui raconte que la veille, une belle voilare s*e«t arrêtée devant sa porte: «ne belle dame rn est sortie que le brave homme n'avait vue de sa vie, mais qui r.ivait comble de prévenances et d'amitié. F.lle av.iii caressé ses rnf.-in«, admire set rkampt, ses bestiaux. Puis venant au fait, elle lui avait appris qu'il était électeur , lui demandant en outre sa voit pour monsieur D... •■ bien bon-
nêto homme, lié avec le préfet et qui dans Toccasion pouvait lui être très utile.
Le pauvre homme tout étourdi de cette visite et peu fait aux manœuvres politiques de nos candidats venait , eu se grattant la tête consulter son avocat pour savoir s'il était électeur, ce que c'était qu'un électeur et sur qui devait tomber sa voix.
Une personne qui assistait à cette consultation prend la parole, explique avec complaisance au nouvel électeur quels sont ses droits et quand il est question d'en déterminer l'exercice. Il lui conseille non pas monsieur U... qui lui dit-il^ est un pauvre sire pour être député, mais bien monsieur F... dont il lui fait un portrait superbe. Or cette personne n'était autre que monsieur F... lui-même qui sous le masque de l'anonj'me dirigeait l'opinion publique et faisait lui-même son éloge... panégyriste de bonne foi sinon désintéressé.
— Très joli en vérité, m'écriai-ie en souriant.
— Oh ce n'est rien, poursuivit de même mon Interlocuteur. Un de nos candidats qui n'est pas ici en ce moment, avait trouvé un merveilleux moyen pour réunir toutes les opinions: il avait adressé à son principal confident une profession de foi dont l'unique mérite était de n'aborder franchement aucune question mais au bas de laquelle étaient ces mots remarquables:
,,Tel est, mon cher, l'exposé de mes principes politiques, après cela ajoutez ou retranchez selon que vous le jugerez convenable. ^0
— Quelle histoire me faites-vous là? interrompis-je en riant aux éclats.
„Ce qui en fait le mérite, c'est qu'elle est strictement vraie; mais, si vous en connaissiez le héros, elle vous semblerait toute naturelle. Sous-préfct de Villèle, dévot parfait tant que la dévotion fut à l'ordre du jour, dès qu'elle cessa d'être un moyen de parvenir, il changea du tout au tout. Le bonnet rouge a, sur sou
') Historique.
front, remplacé l'eau bénite, et la violente éloquence du tribun a succédé, dans sa bouche, aux expressions de la servilité la plus dévouée.
L'amertume de ce jeune homme, bien qu'exagérée, me faisait un certain plaisir, et l'émotion de ses paroles me saisissait malgré moi, lorsqu'à mon grand regret , un domestique à livrée vint l'appeler.
Dès qu'il fut parti , les meneurs semblèrent respirer plus librement, et j'entendis murmurer autour de moi ; — C'est le jeune de M..., le fils de ce fameux ultra.. Son père est candidat; mais il a peu de chances... Cinq ou six fermiers à qui il a mis le marché à la main... et ses parasites ordinaires...
— Il venait voir si quelque rebelle était aux rangs ennemis, dit le petit monsieur à Innettes.
Je fus tout désenchanté.
Georges Bell.
Réfleopions moraies»
Nous pouvons paraître grands dans un emploi au-dessous de notre mérite; mais nous paraissons souvent petits dans un emploi plus grand que nous.
Nous croyons souvent avoir de la constance dans les malheurs, lorsque nous n'avons que de l'abattement ; et nous les souffrons sans oser les regarder, comme les poltrons se laissent tuer de peur de se défendre.
La confiance fournit plus à la conversation que l'esprit.
Toutes les passions nous font faire des fautes; mais l'amour nous en fait faire de plus ridicules.
Peu de gens savent être vieux.
Nous nous faisons honneur des défauts opposés à ceux que nous avons, quand nous sommes faibles, nous nous vantons d'être opiniâtres.
La pénétration a un air de deviner, qui flatte plus notre vanité que toutes les autres qualités de l'esprit. La Rochefoucauld.
Q3ie(cfelt, Crucf uni JCerlag Bon ÎJelNôen df jîlofinfl.