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Musée littéraire

Ud soir de novembre, — un soir de dimanche,— le bon capitaine Paddy O'Chrane était attablé devant un gigantesque verre de grog, dans le parloir de la taverne The Crown's Amis.

Comme il y a dans Londres un demi-cent de tavernes qui portent pour enseigne les Armes de la Couronne, nous ne croyons pas inutile de spécifier que l'établissement dont nous parlons ouvre ses quatre fenêtres ornées de rideaux rouges et sa porte qui surmonte un raide perron de cinq marches, dans Water-Street, au quartier de la Tour.

Quant au capitaine Paddy, c'était un Irlandais de six pieds de long sur six pouces de diamètre, vêtu d'un frac bleu à boutons noirs, d'une culotte chamois bouclant sur des bas de filoselle, et chaussé de larges souliers non cirés.

De l'autre côté du parloir [the parlour *) s'asseyait un homme d'une quarantaine d'années, à la physionomie honnête et

* Une taverne peut avoir pins, mais non pas moins de trois pièces: tAa parlour, pour les geBtleraen ; tAo 6ar, le comptoir; et ihe tap, le cabaret, la salle commune où boivent les gens du (toupie.

calme. H portait un costume décent, sans prétentions à l'é»

légance, mais éloignant toute idée de gêne.

Ses yeux immobiles et dilatés avaient le regard fixe des yeux qui ne voient plus. Il venait parfois à la taverne, où il étail connu sous le nom de Tyrrel l'Aveugle.

Mistress Burnett, la souveraine de céans, dont le trône était naturellement dans le comptoir, venait à de rares intervalles dire un mot gracieux au capitaine Paddy, qui, très évidemment, était un habitué de la maison.

Une fille de taverne se tenait debout entre les deux portes.

Cette fille eût fait sa fortune à ne rien faire, au temps où les artistes étaient des princes et payaient leurs modèles au poids de l'or. — Elle était admirablement belle. — Autour de son front, dont le profil rappelai t la courbe idéale du dessin antique, il y avait comme une auréole de robuste et calme dignité. Ses longs cheveux d'uu noir de jais, rompant la barrière de tulle que leur opposait la mentonnière d'une cornette, tombaient en larges boucles sur ses épaules demi-nues. Sa taille, magnifique en ses conlour.s, gardait une grâce latente, mais exquise, parmi sa vigueur hautaine, et ajoutait à la fière perfection de son visage, comme un noble piédestal met en lumière la valeur d'une statue.

Letype juif dominait en ses traits, et sa carnation n'était point celle d'une Anglaise.

Elle était debout. Dédaigneuse du point d'appui que lui offrait le lambris, elle n'inclinait point sa superbe taille, dont les profils immobiles semblaient de marbre. Son oeil noir

PA.UL FÊVAL

grand ouvert, restait terne et sans reflets comme l'OBil d'une somnambule. Nul mouvement parmi les musdes de son visage.—La lumière croisi'e des lampes venait frapperla mate puleur de son front et s'y absorbait comme un cristal dépoli.

C'était sur elle que se flxait sans cesse l'œil sans regard de l'aveugle, qui cependant savourait leiitemcnl et à petites gorgées un verre de vin sucré. Dans l'intervalle qui séparait chaque gorgi'e de la suivante, ses lèvres remuaient, il^emblait suivre un de ces intimes entretiens que les gens privés de la vue entament souvent avec eux-mêmes.

Dans la salie commune (ihe tap) une vingtaine d'individus dont le costume en désordre se rap|)rocliait de celui des iva- /«■mpn (mariniers) de laTamise, venaient d'arriver ensemble et

buvaient, debout, le petit verre Je gin pur.

—Susannah! ditlecajitainePaddyO'Chrane, mélangez-moi, mon cœur, pour douze sous de gin avec de l'eau froide, sacs sucre... Vous mettrez une idée de citron, Susannah !

La belle tille ù qui s'adressait cet ordre ne l'entendit point et ne beugea pas

— Je veux être damné si elle m'entendra! grommela le capitaine;—je vais me voir forcé d'appeler mistress Burnetf, !... MistressBurnett!

La dame suzeraine de la taverne des Armes de la Couronne entra d'un pas majestueux et discret à la fois. Elle était fort rouge, fort courte, et portait un bonnet dont le fond de dentelle avait bien deux pieds anglais de haut.

—Je veux que Dieu me damne, mistress Burnett, reprit le capitaine, si je n'ai pas commencé par appeler Suky... mais le yanguard tirerait une pièce de quarante-huit à son oreille, — le diable m'emporte, mistress Burnett!— sans la faire bouger plus qu'une souche.

— Suky 1 cria mistress Burnett d'une voix stridente.

Un imperceptible tremblement agita la paupière de l'aveugle. — La jeune tille ne bougea pas.

— Voyez, de par Dieu ! mistress Burnett, dit le capitaine, je gage un shelling contre six pence, — de par fous les diables, oui !— qu'elle ne daignerait pas répondre au lord mayor 6u personne !...

Pendant que le capitaine parlait ainsi, mistress Burnett s'était élancée vers Susannah, dont elle avait rudement secoué le bras.

— Hé bien ! fainéante; hé bien ! dit-elle avec colère.

La belle fille recula d'un pas et devint pourpre. Une reine eût envié le geste involontaire avec lequel elle répondit à la brutale attaque de sa maîtresse. Ce fut un mouvement de hauteur si sou'laine, de dignité si vraie, que la tavernière demeura bouche béante, incapable d'articuler un mot de plus.

L'aveugle, en ce moment, sourit et se frotta les mains, comme si uoe joyeuse pensée eût subitement traversé son «spnt.

Mais busannan reprit bien vite son attitude de morne indifférence. L'éclair de ses beaux yeux noirs s'éteignit. Mis- ■ïess Burnett retrouva son courage.

— Donnez donc du pain à une malheureuse! dit-elle; prenez donc chez vous une mendiaKle toute nue!... Pour vous remercier, elle ruinera votre établissement, mécontentera vos Draliques...

— Mistress Burnett, interrompit de loin le capitaine, — du diable si je croyais causer tout ce bruit... Laissez là celte pauvre fille, de par Dieu!... et donnez-moi mon grog.

La tavernière obéit; mais, offensée du ton d'insolite brusquerie que prenait avec elle le capitaine, elle voulut s'en venger, et, par un geste commun aux femmes de bas lieu de tous l«s pays, elle porta son poing fermé jusque sous les narines de Susannah.

La belle fille se prit à sourire dédaigneusement.— L'aveugle ivala d'une seule gorgée tout le reste de son eau-dc-vie sucrée.

— Je ne aoonerais pas ma soirée pour cent livres! mur- Dura-t>il...

Cinq heures sGô«irenl à la pendule de la taverne. Les individus qui buvaient dans le tap s'agitèrent en murmurant, et l'un d'eux, grand garçon taillé en Hercule, avança la tête jusqu'à la porte du parluir.

Le capitaine se leva vivement.

— Bienl Turnhull; bien! pitoyable drôle, grommela-t-il en boutonnant militairement son étroit frac bleu. Susannah !... Elle ne m'entendra pa«, vous verrez. Mistres Burnett! je reviendrai ce soir, ma chère dame, ou le diable m'emporte t Faites préparer mon grog, je vous prie... Vous savez? du gin pour six pences, madame, mélangé avec de l'eau froide, .sans sucre... une idée de citron !

Le capitaine prit sa canne et descendit les degrés de la fa» verne. Les watermen l'avaient précédé. Ils se dirigèrent d« compagnie versLower-Thames-Street, la seule grande rue qui les séparât de la Tanjise.— Les matelots allaient par petits groupes de trois ou quatre hommes, feignant l'ivresse et chantant à tue-tête. Paddy les suivait à une vingtaine de pas i de distance.

En passant devant la porte de Custom-House *, où deux ou trois douaniers prenaient le brouillard en fumant des cigares de contrebande. Paddy porta la main à son chapeau.

— De joyeux drôles, monsieur Bittern, dit-il en montrant les matelots.

—De gais coquins, monsieur O'Chrane, répondit le douanier.

— Un diable de brouillard, ajouta Paddy.

— Un brouillard du diable, monsieur !

Paddy rejoignit ses matelots dans une ruelle déserte qui conduit à la Tamise, au bout de Kotoph-Lane. Ils longèrent la ruelle dans le plus profond silence et atteignirent un escalier en mauvais état et hors d'usage à cause de la proximité de Custom-House-Stairs (escalier de la douane). Le capitaine jeta tout autour de lui un regard perçant. Rien de suspect ne se montra, faut-il croire, car il fit un signe, et les matelots commencèrent à descendre sans bruit les degrés.

— Qui porte le manteau ce soir? demanda Paddy Deux hommes sortirent des rangs.

— Saunie et Patrick?... reprit le capitaine. — Veillez bien, mes drôles... et nous autres, en barque !

Saunie et Patrick restèrent en haut des degrés, déplièrent de lourds manteaux de watchmen qu'ils portaient sous le bras, s'en enveloppèrent et se couchèrent immobiles sur le sol.

Le reste des matelots et le capitaine Paddy O'Chrane se partagèrent également entre trois bateaux à quille, noirs, effilés, et dont le plat-bord s'élevait très peu au-dessus de l'eau.

— Borde les avirons ! dit à voix basse Paddy, qui comman dait le bateau-amiral; — nage!

Les trois barbues quittèrent silencieusement la rive, louvoyant et se frayant passage à grand'peine à travers les embarcations de tous genres qui encombrent les deux côtés du canal de la Tamise. Tantôt ils glissaient sous l'avant gigantesque d'un gros navire marchand ; tantôt ils rangeaient un steamer éteint et désert; tantôt encore ils embarrassaient leurs rames dans le réseau d'amarres et de câbles qui les enveloppait de toutes parts.

Un brouillard dense, presque palpable, et tout imprégné des lourdes vapeurs de la houille, recouvrait le fleuve comme un immense linceul. C'est à peine si l'on voyait çà et là quelques feux lointains et rougis par la réfraction de la brume. Presque toutes les lumières des navires à l'ancre étaient éteintes. Personne sur les allèges, personne sur les embarcations de haut-bord.— De loin en loin seulement, un fanal oublié achevait de charbonner sa mèche noirâtre au-dessus d'un gardien endormi.

C'était un soir de dimanche. Les affaires dormaient. Au delà des navires abandonnés ou gardés par des somnambules, Soulhwark et la Cité montraient leurs gaz obscurcis et les croisées écarlates de leurs tavernes, d'où s'échappaient, à rares et cacophoniques ttoutTées, les chants delà lugubre ivresse du peuple de Londres.

Les trois bateaux de l'amiral Paddy O'Chrane avaient gagné

' La Douane, dont les derrières donnent sur Lower-Tkame»> Sircc.

LES MYSTÈRES DE LOIVDRES

enfin le canal central et commençaient à remonter le fleuve, ii- Joli temps! Tomy, mon garçon, joli temps ou le diable m'emporta; I dit le capitaine en passant sous une arche de New-London-Bridge.

— Jùli temps, capitaine I répondit le robuste Tom Tuilibul), mais la marée va atteindre son plein...

— Et la brise se lèvera au reflux, ajouta l'un des rameurs, dont l'exubéraiit embonpoint emplissait presque toute la largeur du bateau ; —il faut nous presser. La brume ne tiendra pas.

— PressoBS-nous, gros Cbarlie, pressons-nous, dit un petit garçon, j«une drôle fort précoce qui répondait au beau nom de Snail (limaçon).— Au.ssi bien, nous avons besoin de donner de nos nouvelles à Son Honneur -, nos poches sont vides et la vie est durement chère, comme dit maître Bob Lanlern...

— Silence, extrait de brigand, silence, mon fils bien-aimé, dit paternellement le capitaine. — Moins on parle de Son Honneur et mieux cela vaut... Mais que diable devient ce vil pendard, ce cher garçon de Bob Lantern ?

— Marié, répondit Charlie; marié dans Saint-Gilles avec une créature de six pieds sans semelles... On ne le voit plus guère...

— Ah mais ! s'écria le petit Snail, maître Bob est plus fin que nous. Il travaille pour son compte... Les dimanches au soir, il va dans les églises... 11 y a de bons coups à faire dans les églises, savez-vous?...

— La paix, graine de pendu, la paix, mon enfant chéri I interrompit encore le capitaine; nous joici sous le pont de Blackfriars, où les policemen croissent en pleine terre... Charlie! tu vas toucher, gros oison!... scie à bâbord, scie!

Charlie obéit. Le bateau sortit de l'ombre épaisse qui régnait sous l'arche, et les deux rives apparurent de nouveau.

— Ho ! ho ! — s'écria Tom Turnbull, trois lumières ! La besogne est au complet, et nous n'aurons pas trop de trois bateaux ce soir.

Les lumières dont parlait Tom se distinguaient parfaitement à travers la brume: l'une d'elles brillait entre le pont Whiiefriars ; la seconde se voyait dn côté du fleuve, sous Temple-Gardens; la troisième, enfin, était dans Southwarck, a gauche des degrés d'Old Barge-Hnuse. — Toutes trois lançaient des rayons verts d'une grande intensité : néanmoins, au milieu des feux de toute sorte qui brillaient en plein air ou derrière les fenêtres, ces trois lumièr''s devaient nécessairement passer inaperçues.

î>- Il faut nous séparer, dit le capitaine. Je me réserve pour ma part ce vieux coquin de Gruff, le meilleur de mes camarades, et son hôtellerie maudite du Roi-George, que Dieu bénisse!... A toi l'auberge des Frères-Blancs, Gibby... à toi Southwarck et l'hôtel de la Jarretière, Mitchell... et comportez-vous, misérables, comme de jolis chrétiens !

L'un des bateaux, en conséquence de cet ordre, nagea vers Southwarck ; le second, coupant le courant de la Tamise en sens inverse, gagna la Cité. Celui du capitaine continua à remonter le fleuve.

— Pas de fanal jaune aujourd'hui, dit Turnbull; c'est irôle, en ce temps-ci où les gens du continent arrivent par bandes.

— C'est heureux, ou que je sois pendu ! répliqua Paddy ; 'e n'aime pas à voir le fanal jaune... Il me semble toujours sntendre le dernier cri du pauvre diable qu'on égorge. ..Oui... n'est une faiblesse, mais quand je vois le fanal jaune, je change won gin du soir pour de Voldtom* afin de me remonter le cceur... Tu ris, Tomy, coquin sans entrailles... Eh bien ! je te dis, moi, que cela me coûte un shelling de plus, et que c'est HO objet.

— Un mort de plus, un mort de moins, prononça Turnbull avec indifl'érence, — sur la quantité, cela ne fait rien.

■ — Rien de rien ! ajouta en riant le petit Snail.

— Et puis, reprit le gros Charlie, il faut que tout le monde

* Gin de qualité io férieure et qui grise plus vite.

vive, capitaine. Si nos trois hôteliers ne faisaient pas de temps en temps leur métier d'assommeurs , que deviendraient Bishop et compagnie, nos bons frères de la Résurrection?

— Moi, j'aime la lanterne jaune I conclut le petit Snail.

— Dans un âge si tendre, murmura Paddy; ce cher enfant est déjà le plus venimeux reptile que je connaisse... Attention à toi, Cbarlie!

Le bateau, qui voguait maintenant seul, venait de quitter le milieu du fleuve pour s'engager dans ce dédale d'allégés, de barques pontées, de steamers grands ou petits et de pleasureboats qui encombre les abords du rivage. Charlie jouait habilement de l'aviron, Turnbull saisit le gouvernail, et le bateau toucha sans encombre au-dessous de Temple-Gardens.

L'endroit où il s'était arrêté formait une sorte de petit havre, protégé par la saillie d'une haute maison construite en partie sur pilotis, en partie sur la terre ferme.

C'est cette maison qui portait le fanal aux rayons verts.

Paddy tlta l'un des énormes poteaux qui soutenaient la voûte, et trouva un fil de fer terminé par un anneau ; il sonna.

Au bout de quelques instans, un grincement se fit entcHdre juste au-dessus du bateau. On eût dit la charnière d'une trappe jouant sur ses gonds rouilles.

— ff^ho's there? (qui est lu?) prononça une voix prudemment contenue.

— Fellow, mon brave, fellow (camarade), honnête et très digne Grufi, répondit le capitaine; — que Dieu me damne sans pitié si je ne suis pas bien aise de vous offrir le bonsoir ! Comment se porte, je vous prie, votre respectable compagne?

Paddy fut interrompu par un très rude soufflet que lui donna un ballot qui se balançait au bout d'une corde dont l'autre extrémité pendait à la voûte.

— Bien, Gruff, triste coquin ! grondat-il avec humeur.— Puisses-tu glisser toi-même, une belle nuit de brouillard comme celle-ci, par le trou de ta trappe !

Tout en maugréant, il s'effaça vivement et ses hommes détachèrent le ballot qu'ils jetèrent au fond de la barque. La corde remonta.

— Ça sent le musc, dit Tom ; — il y a là une valise de gentleman, pour sûr... Charlie, amarre la soupape avant que la cale ne soit pleine.

—La soupape joue comme un charme, Tomy, mais je H'aimerais pas à prendre un bain ce soir, répondit le gros rameur.

Un second ballot vint se balancera hauteur d'homme; il eut le même sort que le premier. La corde remonta pour redescendre encore. — Cinq ballots furent ainsi jetés dans la barque. •

— Good night ! (bonne nuit I) dit alors la voix d'en haut d'un ton bourru.

La corde disparut ; la trappe se referma.

— Nage, Charlie, mon gros cygne ! commanda le capitaine. Le brouillard a l'air de vouloir se lever... Good night, Gruff, vieux vampire, boucher nocturne, misérable tueur, bonne nuit!... mais voici le bateau deWhitefriars... Ohé!

— Ho I... six ballots, capitaine.

—Bien!... nagez, mes drôles! J'aperçois la barque de cet abject scélérat de Mitchell, notre bon camarade... Ohé!

— Ho!. ..deux petits paquets, capitaine.

— Deux petits paquets! répéta Paddy en haussant les épaules d'un air mécontent.

Les trois bateaux commencèrent à redescendre le fleuve. La marée était encere pour eux. Ils avançaient rapidement, et ils se retrouvèrent bientôt sous les arches monumentales de London-Bridge.

Le brouillard avait diminué d'intensité par l'effet d'une forte brise qui s'était levée avec le reflux. On voyait maintenant s'élancer de toutes parts une forêt de mâts sveltes et penchés en arrière, reliés par mille écheveaux de minces cordages ; l'eau du fleuve commençait à répercuter vaguement les lointaines clartés du gaz.

— Le jeu se brouille, ditTurnnuii. Nous sommes éclairés en plein par les réverbères du pont. On doit nous voir...

— Nage, Charlie, gros marsouin! commanda le capitaine.

PAUL FËVAt.

Encore v\ coup d'aviron, et nous nous cachons derrière ce Irois-niâts de la Compagnie... S'il plaît à Dieu, nous arriverons â bon port, sinon...

Paddy s'interrompit, poussa un gros soupir et continua : —L'eau doit être froide pour un bain, mes chéris ! Labîrque quitta le milieu du canal où les ténèbres se faisaient \toibles, pour entrer sous l'ombre du trois-mâts. Charlie cessa de ramer. On était à cent brasses environ des degrés où -s'était opéré l'embarqueniojit. — Les deux autres Lat^eaux arrivèrent et imitèrent l'exemple du premier : ils s'arrêtèrent. . .

— Miaule, Snail, méchant matou, dit le capitaine.

A l'instant même un miaulement aigu et merveilleusement modulé partit du fond du bateau.

Quelques secondes après, un sourd -aboiement se fit entendre du côté du rivage.

— Malédiction! grommela Paddy; nous sommes barrés!... Mais, après tout, ce diable de Saunie aboie si bien, qu'on ne sait jamais si c'est lui ou quelque dogue galeux égaré par les rues... Miaule encore, Snail.

Le cri du chat fut imité une seconde fois. Un second aboiement lui répondit.

— Il n'y a pas à dire non! murmura Turnbull ; — c'est Saunie... Le custom-boatest entre nous et les degrés.

— Brigands de douaniers! ajouta Paddy; — comme si nous faisions la contrebande, nous autres!... Allons, mes drôles ! il nous faut virer de bord et tâcher de prendre terre au-dessus du pont... Heureusement , la brise mollit et le brouillard revient... Nage partout I

Les trois bateaux s'ébranlèrent à la fois, mais, au moment où la barque de Paddy sortait de l'ombre, une masse noire doubla l'avant du trois-mâts de la Compagnie.

— Ho ! de la barque I cria une voix impérieuse.

— Vire, Tomy 1... nage, Charlie I dit tout bas le capitaine.

Le bateau répondit aux efforts combinés des deux matelots et s'élança du côté du rivage, mais un lourd grapin mordit le plat-bord et arrêta instantanément la marche.

— Coupez-moi cela en deux temps, de par l'enfer I mes jolis compagnons, dit le capitaine.

Tomy donna un furieux coup de hache.

— C'est une chaîne! murmura-t-il avec dépit.

— llo I de la barque, ho ! répéta-t-on à ce moment. Point de réponse.

La chaîne qui retenait le grapin se tendit, et le bateau fut violemment attiré vers la ma^se no.requi était une patache de la douane.

Le capitaine enfonça son chapeau et mit sa canne à sa ceinture.

— Attention I dit-il. — Du diable si j'avais envie de prendre un bain ce soir... Détale, Charlie, tu pèses sur la soupape... Largue l'amarre, Tomy... El sauve qui peut!

Ce fut un coup de théûtre.

Le fond de la barque souvrit soudainement: hommes et ballots tombèrent à l'eau. — Le grapin delà douane n'amena qu'une coque vide et percée. Les deux autres barques, profitant de la bagarre, avaient gagné le débarcadère où l'équipage du bateau amiral arriva presque en même temps qu'eux.

— L'eau est froide, dit le capitaine en mettant le pied sur les det;rés, — froide, ou le diable m'emporte!

Il n'avait perdu ni sa canne, ni sen chapeau.

Snail se secoua comme un barbet mouillé, miaula, et se fourra sous le manteau de Saunie,— qui aboya.

Les autres chargèrent les ballots sur leurs épaules et remontèrent les ruelles sombres du quartier de la Tour, en ayant soin, celte fois, de ne point passer devant la douane.

Quant au bon capitaine Paddy O'Chrane, il s'en allapaislblementchci lui mettre un autre fracbleu et une culottechamois de rechange;— après quoi il se rendit à la taverne des A.rmes de la Couronne. ^

Au moment oU il entrait dans le parloir, une scène de violence, analogue à celle que nous avons rapportée déjà, avait lieu entre raistress Burnett et sa servante Susannah. Celte ornière opposait aux bruyantes et colériques démonstra-

tions de sa maîtresse un calme qui ressemblait au dédain ou à l'apathie. Mistress Burnett n'avait jamais été fort renommée pour sa patience ■, poussée à bout, elle leva sa main qui retomba brutalement sur la joue pâle de Susannah.

— Diable! pensa Paddy, voilà qui va retarder mon grog!

L'aveugle n'avait pas bougé pendant notre excursion nautique et s'était fait servir un deuxième bowl de vin sucré. Il entendit sans doute le bruit du coup, car il se leva brusquement. Son col se tendit; son visage, insignifiant d'ordinaire, exprima tout-à-coup une curiosité surexcitée jusqu'à la passion.

— Est-ce une virago? pensa-t-il tout haut;— est-ce une femme forte? i

Susannah avait éprouvé une secousse terrible. Ses traits livides se contractèrent. Un feu sombre brûla au fond de son œil. Sa robuste nature se révoltant d'instinct contre l'outrage, on put croire qu'elle allait bondir en avantet frapper; tout son corps souple et musculeux se ramassa soudainement comme le torse généreux d'une jeune et gracieuse panthère qui va s'élancer sur sa proie.

— Hél hé! se dit le capitaine,— je parie un shelling contre six pence que ma digne amie va recevoir son compte... Mon avis est qu'il n'y aura pas grand mal à cela.

Mistress Burnett eut la même pensée, car le canniu foncé de sa joue disparut; elle trembla.

Mais la belle fille, comprimant sa fougueuse colère, croisa ses bras sur sa poitrine avec mépris.

L'aveugle laissa échapper un soupir de seulagement.

Susannah, sans dire un mot, traversa le comptoir à pas lents et descendit les degrés de la taverne.

Tyrrel jeta une couronne sur la table, oublia de demander sa monnaie, et sortit en tâtonnant.

— Allons ! dit le bon Paddy, ma digne amie l'a échappée belle!... Quanta Suky, grâce à ce diable de Tyrrel, elle aura du moins où coucher ce soir... Pourvn qu'il ne se casse pas le cou.

Tyrrel, en arrivant au bas duperron, entendit un pas léger dans la direction de Thames-Street. Il se mit en marche aussitôt.

Le pas de Susannah était ferme et frappait le sol à intervalles réguliers. Elle ne se hâtait point. A la lueur douteuse des réverbères, la beauté de ses formes atteignait une perfection presque fantastique. — Tyrrel la suivait sans hésiter, comme si un instinct mystérieux eût éclairé sa nuit profonde. Il ne tâtonnait plus.

En sortant de Lower-Thames-SIreet , Susannah prit le même chemin que nos matelots et entra dans le lane étreit qui mène au fleuve.

Tyrrel s'élança et la rejoignit.

— Où allez-vous, ma fille? demanda-t-il avec sollicitude.

— A la Tamise I répondit Susannah sans s'arrêter et sans presser le pas.

C'était le premier mot que Tyrrel l'entendît prononcer. Sa voix, douce et grave , participait de l'expression de son visage. Elle était belle, mais elle était morne.

— A la Tamise! répéta Tyrrel. Songeriez-vous donc i mourir?

— Oui, répondit Susannah.

— Pourquoi, ma fille P pourquoi?...

— Parce que je n'ai ni espoir pour l'avenir, ni asile pour le présent.

— Je vous donnerai un asile, Susannah, et je vous rendrai l'espoir.

Susannab ne s'arrêta pas.

— Bien souvent des gens sont venus vers moi pour me parler aiusi, dit-elle ; — ils voulaient m'acheter... Vous êtes comme eux, sans doute... je ne suis pas à vendre.

— A Dieu ne plaise, Suzannah !...

— J'aime un homme, reprit elle; c'est pour cela que je ne puis pas me vendre.

Tyrrel recula, étonné.

— Seulement à cause de cela? demanda-t-il.

— Oui, répondit la belle iti^ avec fatigue.

LES MYSTÈRES DE LONDRES

Die allait faire les quelques pas qui la séparaient encore delà Tamise, Tyrrel Ini saisit le bras et lui dit avec une sin* gulière émotion de curiosité :

— Vous n'auriez donc pas honte de vous vendre , Susann^b?

— Honte I... répéta-l-eUe; — non.

— Que TOUS a donc appris votre mère? s'écria Tyrrel stupéfait.

— Uien...Je suis l'enfaot d'une femme qui déserta mon berceau, et d'un juif qu'on a pendu à Newgate, parce qu'il avait volé.

Susannah prononça ces mots d'un ton simple et sans effort.

— Vous ignorez donc tout? reprit Tyrrel.

— Non, répondit-elle ; — je sais vivre.

Puis, s'animaiU soudain, elle ajouta d'une voix vibrante :

— Mon père était bien riche avant d'être pendu... J'ai appris à me parer, à chanter, à danser, à parler les langues du continent ..

— Vrai! Susannah; dis-tu vrai?... interrompit Tyrrel.

— Je vais mourir, répliqua froidement la jeune fille.

La lueur égarée de quelque lampe allumée dans une maison vois-ine vint éclairer vaguement le visage des deux acteursde cette scène. Les traits exquisde Susannah avaient repris leur morne immobilité; l'œil de Tyrrel, au contraire, brillait d'un éclat étrange.

— Et si on te rendait la vie que tu menais chez ton père, enfant? demanda-lil.

— Ma vie 1 ma vie! murmura la belle fille; — ma vie d'autrefois !...

— Je te la rendrai, te ots-je.

Susannah sembla hésiter un instant, puis, se dégageant par un brusque mouvement, elle franchit la distance qui la séparait du ileuve en disant:

— Il y en a tant déjà qui m'ont parlé ainsi!... Non, mon cœur et mon corps, tout ceta est à lui I

— Mais je ne demande ni ton cœur ni ton corps, enfant, s'écria Tyrrel ; — je suis aveugle !

Ces paroles arrivèrent aux oreilles de Susannah au moment où elle se balançait déjà, en équilibre , au-dessus de l'eau. Elle se rejeta en arrière.

— Ni mon cœur, — ni mon corps I répéta-t-elle; — aveugle!... Alors, que me voulez-vous?

— Je veux ta volonté.

Susannah pencha sa belle tète sur son sein.

— Un jour, murmura-t-elle, je suis tombée, mourant de fatigue et de faim, sur le seuil de cette femme qui vient de me frapper... En échange de ma liberté, elle me donna du pain, rien que du pain!... Je puis bien être encore servante.

— \ ous acceptez?... demanda Tyrrel.

— Que faut il faire?

Tyrrel sortit de sa poche une bourse bien garnie qu'il i:iitduns la main de Susannah.

— Attendre, dit-il... Ecoutez bien ceci: Je vous achète, non pas pour moi qui suis faible, mais pour une association qui est terrible et forte... Je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même etje sais ce que vous pouvez... Silence sur notre rencontre!... Fidélité, obéissance passive, voilà vos devoirs... Ce soir, retirez-vous ou vous voudrez... Demain, à midi, frappez à la porte indiquée sur cette adresse |il lui remit une carie) ; la porte s'ouvrira, vous entrerez et vous ordonnerez, — car cette maison sera la vôtre... Adieu, Suiaimah. Vous me reverrez 1

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