‹ Musée littéraireChapitre 111 sur 170 · VINGT QUINTAUX DE CHAIR HUMAINE · texte numérisé non relu

VINGT QUINTAUX DE CHAIR HUMAINE

Il y avait dans le port de Sidney un bay-ship en partance ' pour l'Angleterre. Les six déportés que nous avons vus rassemblés dans les bois d'Eagle-River avaient fait dessein de s'en emparer.

Maudlin, dépêchée ù Sidney pour savoir si les conjurés I de cette ville avaient pu se procurer une barque et des ar- ; mes, avait rapporté deux nouvelles au lieu d'une. La barque était prête et armée, mais il y avait en rade un croiseur deSa Majesté.

' Un croiseur qui s'était approché des côtes pour recruter ' son équipage, décimé pa.' les corsaires français qui nous fl-

LES MYSTERES DE LONDRES

renl une guerre si cruelle durant les dernitres années de l'empire. C'était la corvette laCérw de dix-huit canons. Elle venait faire la presse des libérés.

Comme nous l'avons dit, les renseignemcns donnés par Mauillin étaient précis. En ce qui concernait la corvette la Céres, voici quels ils étaient.

Le lieutenantNaper, qui la commandait, avait, comme cela se pratique généralement en pareil cas sur toutes les côtes de la Nouvelle-Galles méridionale, envoyé demander au gouverneur un certain nombre de condamnés ayant (ini leur temps et disposés à passer en Angleterre. Sur le relus du gouverneur, refus prévu à l'avance, — car nous ne saurions trop le répéter, la loi, en cette bienheureuse terre d'exil, est intiniment plus protectrice que dans la mère-patrie. Chez nous, il est permis d'appréhender au corps tout citoyen propre au service maritime ; lù-bas, notre marine doit y regarder ù deux fois avant de mettre la main sur un voleur ; d'où il suit naturellement que le crime est non-seulement un bénéfice clair et net, mais encore une condition d'inviolabilité. Quiconque aime le doux /ar niente et n'éprouve aucune vocation pour la glorieuse vie du matelot-malgré-lui, doit naître lord ou se faire bandit. Le premier moyen n'est pas à la portée de tout le monde ; on commence à sentir les avantages du second, et chaque trimestre Old-Court est forcé d'ouvrir une ou deux sessions extraordinaires. — Sur le refus du gouverneur, disions-nous, le lieutenant Naper s'arrangea comme il put. Deux de ses officiers débarquèrent à Sidney et s'abouchèrent avec le surintendant des travaux publics, qui avait la réputation d'être un homme spécial pour le racolage. Le surintendant reçut une bonne somme d'abord ; c'est là le principe de toute cordiale entente ; puis il promit trente matelots déterminés.

Le mode d'enrôlement devait être le plus simple du monde. Cinq ou six aflidés du surintendant seraient employés dans la soirée à faire boire les futurs matelots qu'on voiturerait, ivres-morts, jusque sur la grève, à un demi-mille de Sidney, dans un endroit convenu. Trois notes sonnées sur la trompe serviraient de signal ù la corvette qui mettrait incontinent sa chaloupe à la mer. Le reste irait tout seul et les trente bandits s'éveilleraient le lendemain, déchus et réduits à l'état de marins de Sa Majesté.

C'était une trahison ! Forcer, par surprise, des coquins émériles à jouer le rôle d'hommes vaillans et honnêtes!... Mais Londres est loin de Botany-Bay, et la plus tendre mère est impuissante à prévoir tous les dangers qui menacent ses enfans chéris.

Depuis le départ d'Eagle-River, Fergus O'Breane était silencieux et pensif, au milieu de ses compagnons qui s'entretenaient au contraire gaimenl de temps à autre. A une lieue du rivage, il avait interrogé Maudlin à part durant quelques minutes.

En arrivant, comme nous l'avons rapporté, le tueur de bœufs avait donné le signal. La lumière aperçue au large venait de la Cérès.

— A quelle distance du rivage est mouillée la corvette? demanda Fergus.

— Trois ou quatre milles, monsieur, répondit Maudlin

— Etlebay-ship?

— Il est dans le port, amarré au môle.

— De façon que, dit le roi Lear, si nous nous emparons du bay-ship, nous serons coulés par la corvette.

Monsieur Smith poussa un profond soupir.

— Du diable ! grommela Paulus Waterlield, — moi, voyezvous, je n'ai pas confiance dans l'alTaire.

— Et nos gens? demanda encore Fergus ù Maudlin; — où. sont-ils?

— A cinq cents pas d'ici, sous la pointe de Cow-Hill.

— Nous avons une demi-heure devant nous... êtes vous bien sûre, .Maudlin, que ce soit Ici le lieu précis du rendezvous?

— Parfaitement sûre, monsieur .. et, puisqu'ils ont répondu au signal, c'est que le surintendant n'a pu tenir sapro messe.

Fergus réfléchit un instant.

— Messieurs, dit-il ensuite, le bay-ship est un pauvre bâtiment. Entre lui et la corvette il n'y a point à hésiter.

Waterfield éclata de rire ; Smith baissa la tète; le nègre Absalon roula ses gros yeux, et le roi Lear fit un geste de surprise. — Maudlin, elle, battit des mains en criant bravo.

— Expliquez-vous, O'Breane, dit Uandal d'un air inquiet.

— Et rélléchissez, ajouta le vieux Ned Braynes, que nous ne sommes pas des chevaliers errans.

— Leiivre adit: Tu ne céderas point au démon de l'orgueil, murmura Smith.

— Et le livre ne dit-il point aussi, s'écria Waterfield : — Quand cinq braves garçons ont aHaireùun fou, ils le plantent là et retournent chez eux !

*— Mon avis est (lue nous devons prendre la corvette la Cérès^ répliqua froidement Fergus, — au lieu de nous embarrasser de ce bay-ship obèse où nous serions toujours à la merci du premier venu... Randal, je vous prie, allez àCow- Ilill, et ramenez sur-le-champ nos hommes.

Randal obàil sans répondre.

— Moi, je retourne à mes boeufs, dit ■Waterfield en se levant.

— Retournez à vos bœufs, monsieur... Une fois sur la corvette, nous avons dix-huit canons, et la mer est à nous.

— On a vu de ces damnables pirates qui devenaient riches à millions de livres ! soupira monsieur Smith (|ui avait l'eau à la bouche ; — mais c'est un métier bien criminel.

Waterfield se rassit et devint attentif.

— On peut se faire tuer pour des millions de livres, reprit le roi Lear après un silence ; — mais il faut des chances. Or, il me semble que tout est contre nous... La corvette doit être servie par deux cent cinquante hommes d'équipage ; elle en demande trente, il lui en reste deux cent vingt.

— Si elle était vide, répartit Fergus, je n'en voudrais pas, car nous serions incapables de la manœuvrer...

— Vous avez donc des intelligences à bord?

— J'ai des intelligences à bord, répliqua Fergus sans hésiter.

Le vieux Ned le regarda en dessous.

— C'est possible après tout, murmura-t-il enfin; — et puis, je suis bien vieux déjà pour devenir riche autrement qu'au métier de pirate... Je vous suivrai où vous irez, monsieur O'Breane.

La bande blanche qui tranchait à l'horizon commençait à se teindre en rose, mais les objets ne s'éclairaient point encore.

La barque où se trouvaient les conjurés arriva bientôt, sous la conduite de Randal Graham. Ilsétaient au nombre de vingt-huit.

— Le roi Lear est un homme prudent, dit le tueur de bœufs; — je veux bien être de l'affaire, mais ..

— Il ne me plait pas, interrompit sévèrement Fergus, de discuter avec vous. Point de mais... Ceux qui sontavec moi doivent obéir, voilà tout. i

— Bien! bien! monsieur, gronda Paulus déconcerté du peu de prix qu'on attachait à son aide. — Je ne suis pas un homme à me dédire, voyez-vous, et puisque j'ai tant fait que de venir jusqu'ici, je vous obéirai.

Les vingt-huit conjurés sautèrent sur la grève. C'étaient, pour le plus grand nombre, des hommes grands, vigoureux et d'apparence déterminée. Il y avait parmi eux desimpies condamnés: mais la plupart étaient de ces indomptables et hardis scélérats qu'un premier châtiment n'arrête point, et ■ qu'on tâche en vain d'enfouir dans les froides mines de Coal- River. Ils sont enchaînés, reclus, gardés ; ils vivent à deux cents pieds sous terre; mais vienne une révolte, une tentative désespérée, vous les voyez surgir comme autant de dénions. Ils assomment leurs gardiens avec les débris de leurs fers; ils opèrent des miracles de force, de patience et de courage, et ilest juste de dire que le plus vil coquin d'enire eux dépense en sa vie plus d'adresse et d'audace qu'il n'en faudrait pour faire une demi-douzaine de héros.

Le vieux Ned, Paulus et Smith le Méthodiste se mêlèrent à eux aussitôt. La nuit était fort noire encore, et pourtant on se reconnut de part et d'autre en un clin d'œil.

fAUL i-IlVAï..

— Bonjour, Tom ! bonjour, Samuel ! bonjour, Toby, mes garçons, s'écria le roi L.ar. A la bonne heurt-, pardieul voici d'bonnèles coiopagnons !

Fer,;us avait pris à pari Randal Graham.

— Vous connaissez ces lionimes ? dii-il.

— Pre-squc tous, répondit Graham, mais du diable si je coGiprciuls votre funlaisie.

— Peul-on compter sur eux?

— C'est selon... si le tour leur plail...

— Répondez, Randal ! interrompit Fergus avec gravité. Nous jouons ici noire va-tout sur une seule chance... Sonlils braves?

— Pour cela, oui... braves comme des diables, O'Breane*. etobéissansà proportion.

'' — Faites-les ranj;eren cercle, dit Fergus. Le temps presse... 11 me semble enlendre déjà lebruildes rames.

Randal obéit, et Fergus se trouva bientôt au milieu des vingt-huit bandits.

— Gentlemen, dit-il, vous avez cinq minutes environ pour réfléchir. Voici ce dont il est question. La chaloupe du navire de guerre à l'ancre dans la rade sera ici dans un demiquart d'heure. Elle vient chercher trente hommes qu'on doit lui livrer en ce lieu même, trente hommes abrutis par l'ivresse, qu'on embarquera comme des sacs de laine ou des futailles... Vous n'êtes que vingt-huit, mais ce nègre que voici et monsieur Waterheid compléteront le nombre... Voulezvous passer ainsi à bord de la corvette?

— Diable d'idée ! grommela le tueur de bœufs.

— Pourquoi taire? demandèrent deux ou trois autres voix.

— Ah ! ah ! dit le roi Lear, je comprends ; c'est joli !

— Pour éviter les fatigues de l'abordage, repondit Fergus ; pour arriver d'un coup et sans coup férir jusque sur le pont d'un joli navire, dont alors les dix-huit canons vous tourneront le dos.

Waterfield se frappa le front.

— Sur ma loi! s'écria-t-il, je crois que jecomprends, moi aussi... Allons, mes braves! trois hurrahs pour notre commandant! Voilà un coup qui en vaut la peine!

Fergus arrêta de son mieux l'entliousiasme subit du tueur de bœufs, lequel n'avait plus besoin d'être stimulé. Quehiues paroles achevèrent d'expliquer son plan, dont l'audace avai* de quoi séduire ses étranges soldats. Le roi Lear y donna son approbation complète, et monsieur Smith Insinua qu'une fois sur la corvette on pourrait se réconcilier avec le ciel en portant le llambeaii de la vérité dans les contrées sauvages.

Ceci ne souleva point de discussion^

Sur l'ordre de Fergus, les vingt-huit nouveaux-venus, Waterfield et le nègre Absalon s'étendirent sur le sable, en désordre, après avoir caché leurs armes sous leurs habits.

Fergus, Randal, le roi Lear et Smith cachèrent également leurs armes, mais demeurèrent debout. Maudlin étàitassise sur nn fragment de roc.

• On entendait maintenant parfaitement le bruit des avirons de la ( haloiipe qui n'était plus qu'à une centaine de brasses.

— Ne bronchez pas ! dit Fergus à voix basse ; —il y va de notre vie à tous! ici, dafls la chaloupe, sur le navire, vous Êtes ivres-morts, vous dormez...

— Chacun de nous, interrompit le tueur de bœufs, a eu l'oerasion de jouer ce rôle [ilus d'une fois an naturel... Soyez tranquille, commandant!

— Un ! iria-t-on de la chaloupe.

— Holà ! riposta le roi Lear.

— <,M>i êles-voHS?

— Dieu me damne ! qui êtes-vous vous-même?

— MIdshipinandela corvette la Cèrès.

— Noussdmmes, m/us, reprit le vieux Ned, quatre bons Anglais et la reine Mab,mafemme,tou8de la maison de monsieur Ciiiiniiig, le surintendant, qui offre ses complimens au lieutenant Naper.

— Et après?

— El lui envoie ce que vous savez bien, monsieur le midshipman.

La thalouj» était seulement à quelques brasses de la côte. Cd dernier et sigonrenx cou|) d'aviron la fi: aborder. Peu

d'instans après un canot prit terre à son tour. Le midshipman, un maiti-e et cinq ou six matelots sautèrent sur la grève.

— Nohs ne vous attendions plus cette nuit, dit lejeuob officier.

— Nous sommes en retard, c'est vrai, répliqua Ned qui, vu son âge, remplissait le rôle d'homme de confiance lie l'intendant; -> mais ces braves eufans portent bien le rack, voyez-votes, midshipniuu : il a fallu six heures d'horloge pour les meltte dans cet état.

— Goinbien y en a-l-il?

— Une vingtaine de quintaux, monsieur, en supposant que chacun d'eux pèse cent cinquante livres.

— Ah ! Seigneur ! sont-ils ivres ! s'écria en ce moment avec admiration leniaitrequi venait de les examiner de près; — niunsieur Jones, ajouta-t-il e.n s'adressanl au midsbipman, ce sont de beaux gaillards, ma foi.

Le jeune olhcier prit un air d'importance.

— Monsieur Cunning, dit-il, n'aurait pas osé tromper on officier du roi... Embarque!

Le maître prit aussitôt Waterfield par les épaules, tandis que deux matelots saisissaient chacun l'une de ses jambes.

— Un! compta le midsbipman.

Waterfield tomba lourdement au fond de la chaloupe.

— A boire! balbutia-t-il d'une voix embarrassée. Les matelots éclatèrent de rire.

— Deux!' — trois! — quatre! — cinq! comptait le midsbipman, à mesure qu'un des déportés tombait, jele au fond de la chaloupe comme un ballot de uiarchandise ; — dépêchez, Sam, mon garçon, le jour va venir... Six, — sept, — huit...

— Ils ont mis de tout, dit le niaitre ; — ^jusqu'à un moricaud ! Absalon gronda quelques paroles indistinctes, et tomba au

fond de la barque.

— Neuf, — dix, — onze, reprit le midsbipmau ; — douze... Monsieur, je pense que vous allez nous suivre à bord. Le lieutenant Naper sera enchanté de vous voir,

— Sans doute, monsieur, sans doute, répondit Ned , — le lieutenant est bien aimable, et vous êtes un jeune officier bien élevé... Je vous suivrai avec mes trois camarades et ma femme qui a envie devoir un bâtiment du roi.

— Diable! murmura Sam; — les quatres drôles, encore passe; mais que ferons-nous de la dame?

Le midshipman lui imposa vivement silence, et reprit son compte: le compte y était

— Sam, dit-il, donnez la main à la dame... Messieurs, montez, je vous prie. Ce sera un voyage déplus, Sam, voilà tout, ajouta-t-il, en s'adressanl au maître; — nous garderons les quatre coquins, et nous renverrons la dame.

Ce midshipman élaît un bel enfant de quinze à seize ans, rose et blond, de fort bonne famille et pourvu d'une excellente éducation. Maison oublie, dans nos écoles, d'cDseignerà nos jeunes marins que la perfidie ne constitue point l'habilclé et salit la bravoure. En somme, on a peut-être raison, et pendant qu'on leur enseignerait cet axoime banal, ils manqueraient d'apprendre la démonstration d'un théorème du plus haut intérêt. Déjà, on reproche ii nos offi^ciers d'être moins savans que ceux de France , que serait-ce, bon Dieu ! si l'on s'avisait de leur faire des cours de morale.

Car être instruit signifie savoir l'algèbre, la géométrie, la trigonomélrie reclilignc, curviligne, transcendante, etc., etc., et non point connaître les principes les plus élémentaires de l'honnêteté. On ne relève pas le point, voyez-vous, avec des maximes de sagesse, et nos marins nesont pas des ijuakers.

Ils sont imperlinens, ils oui l'humeur brutale; ils font la traite des blancs sousprélexle de philanthropie et protégeât, sous le même prétexte un aB"rcux commerce de poison; ils Insultent ceux qui sont faibles, bien qu'ils ne reculent point à l'occasion devant les forts; ils sont enfin, hélas! ce que nous sommes...

Sam donna la main à Maudlin Wolf qui s'embarqua dans le second canot, où étaient d''Jà les quatre prétendus serviteurs de l'inteudaut. Les deux eoLbarcations prirent aussitôt W large.

Le midshipman, durant tout le voyage, examina ses qua-

LES MYSTÉnES DE LONDRES.

tre hôtes avec curiosité. Fergus surtout sembla fixer son attention.

— Ce beau garçon, lui seiil, vaut les trente brutes de la clialoupe, (lil-il tout bas ànialtre Sam ; — décidément, le roi a besoin de lui.

— Grand besoin, monsieur Jnnes, répondit le maître en riant, et il suflTirade la vieille dame, — la reine Mab, comme ils l'appellent, — pourporterù monsieur Cunning les com plimens du lieutenant.

L'aube se faisait. La corvette se montrait, dessinant vaguement sur leeiel rose les traits noirs et déliés de ses agrès. On voyait sa mSture inclinée se balani'er avec mollesse et lenteur. Sa caréné se confondait avec le snmhre azur de la mer, oii l'aurore, indécise et|>-oilée, ne mettait point encore de reflets.

Tout était à bord calme et silence, et ce fut seulement lorsque les deux embarcations entrèrent dans les eaux de la corvette qu'une voix descendit de la hune et prononça le qui vive !

L'instant d'après on bordait les palans. Les vingt quintaux de chair humaine furent successivement hissés sur le pont, où ils demeurèrent étendus, inertes, et inca|iables,cn apparence, de faire un mouvement. — Puis ce fut le tour des ([iiatre envoyés de minsieur Cunning, qui suivit inmiédiatenient la reine Mab. L'ascension de celte dernière fut le prélextcdo force gorges-chaudes de la part des marins de la Cérès. Quant l'Anglais plaisante, on sait cela dans tous les coins du monde, il ne ressemble pas mal ù cet ours en belle humeur qui assomme sesaniis ù coups dépavé, sous prétexte de les débarrasser d'un moucheron qu'ils ont sur la joue. Or, nos matelots enchérissent sur l'ours encore et sont les plus redoutables/arccurs de l'univers. la petite femme se balança longtemps, lancée d'une poulie;'» l'autre et s'éleva enlin tout d'un coup lancée comme une balle et demi -morte de frayeur.

Le second du bord, vieux loup court, trapu, à l'aspect dur et rypoussant, montra sa tête ù la grande ccoutille.

— Est-ce fait? demanda-t-il.

— Oui, lieutenant, répondit le niidhhpman.

Le second monta tout-à-fait sur le pont et se fit apporter une lanterne pour passer l'inspection des nouveaux-venus. Tout en inspectant, il donnaitç;\ et k"! quel(|ues grands coups de pied aux prétendus ivrognes et leur promettait sous serment qu'ils ne boiraient que de l'eau tout le temps de la croisière.

— Et qu'est-ce que c'est que ça ? dcmanda-t-il en désignant Fergus et ses compagnons.

— Ça, répondit le roi Lear, ce sont des gens ;"» qui vous devez cent livres.

— Bien, bien! grommela le second. — Pourquoi nousavoir amené ces drôles, monsieur Joiu's?

Le midshipman,au lieu de répondre, s'approcha de lui et murmura quelques mots à son oreille.

— Ah! ah!... fit le second; — eh! eh!... Ali I diable!... Allez chercher le commandant, monsieur Jones.

Il y avait sur le pont une quarantaine de matelots occupés diversement et la plupart sans armes. Le jour grandissait à vue d'oeil. Le vieux Ned toucha le bras de Fergus.

— Eh bien? dil-il.

Fergus ne répondit pas. — Il était pûle. Un léger tremblement agitait sa lèvre.

— Eh bien! dit h son tourRandal, altendrez-vous que tout le monde soit sur le pont?...

Fergus ne répondit point encore. Quelque chose d'étrange sepassait en lui. Était-ce de la crainte? Non. i\Iais César dut hésiter sans doute avant de franchir le l'ubicon.

Fergus avait un poids sur le cœur. Lui, si ardent tout-àheure, se sentait engourdi et glacé. Une serre d'airain étreignaitsa conscience. — Le signal à donner était la mort d'un homme ; Fergus hésitait.

Fergus hésitait ; non point parce que, en ce suprèmcinstant, fon entreprise lui apparaiss it plus gigantesque et plus fulle qu'aux jours où, dans le silence, il en mesurait de loin les chances elles dangers ;non point parce que, après ce premier combat inégal et téméraire, il lui faudrait engager d'autres luttes plus inégales, plus téméraires encore. Ceci était

un point arrêté en lui-même. Les dangers, il les connaissait; les obstacles, il les avait comptés et son œil perçant n'était point de ceux que peut tromper la dislance. Il se présentait au combat, armé d'un ferme et inflexible vouloir. Pour lui, point de surprise possible. — Ce n'était point devant le Rubiron (pie Fergus hésitait

Mais il fallait attaquer un homme par surprise, tuer avant d'avoir provoqué. Son bras devenait de plomb. — Sa nature était ainsi faite. On expliquerait à contre-sens son hésitation en disant : C'était le premier pas. et le premier pas coûte... Fergus, caractère immuable, était alors ce qu'il fut plus tard. Son esprit pouvait grandir, non point son cœur. Quinze ans de lutles sans merci ne devaient point flétrir celle fleur de délicatesse, cet héroïque honneur qui entrait, alliage étrange et adultère, dans ses actions les plus condamnables...

Randal, q>ii ne pouvait assurément comprendre ce scrupule, lui serra violemment le bras.

— O'Ureane, avez-vons peur? demanda-t-il.

— Non, répondit Fergus en cbenhant enfin sous ses habits la crosse- d'un pistolet, —j'ai honte.

En ce moment, les officiers de la corvette montèrent en masse par l'écoulille, et se dirigèrent vers le groupe formé par Fergus et ses trois compagnons.

— Mettez ces homnips à fond de e.ile, dit le lieutenant Naperaprèsles avoir examinés; — nos éirivières en feront d'excellens matelots.

Le sang revint aussitôt aux joues de Fergus qui se redressa et arma son pistolet. Il allait avoir ù combattre et non plus à égorger.

— N'avancez pas, snr votre vie ! dit-il au second qui se dirigeait vers lui pour exécuter l'ordre de Naper.

Le jour, incertain encore, ne permit point au second de voit que Fergus était armé. Il continua de marcher sur lui le sabre levé.

— Ah I s ércia Fergus avec un enthousiaste éclat de joie et comme si ses com aguons eussent pu comprendre sa pensée ; — ils ont toujoursassez de perfidie cl de lâcheté en réserve pour motiver l'attaque et faire regretter la pitié... A vous et à moi. Anglais !

Le second delà corvette la CJrJs tomba le front fracassé par une balle.

Mais il avait vu le geste de Feigus et avait eu le temps de frapper. Une ligne longue et profonde sedessinaen rouge sur le front d'O'Breaiie, courant du sourcil à la naissance des cheveux, et son visage fut inondé de sang.

Un cri formidable répondit à la détonation du pistolet. C'était le signal. Les vingt quintaux île c\mr humaine bondirent et se ruèrent comme des tigres sur l'équipage. Ce fut un élan furibond, irrésistible, contagieux. Le sang coula de toutes parts, et dèscpielesang eut coulé, ces gens qu'on avait cru ivres d'alcool s'enivrèrent des chaudes vapeurs du carnage, de leurs propres clameurs, des détonations répétées de leurs armes, de l'épais paifum de la poudre, de tout ce qui est fièvre, rage, transport dans la mêlée.

On ne distinguait plus rien sur le pont. Lejour naissant reculait devant la fumée. Tout se confondait en un mouvement désordonné, incessant, au-dessus duquel planait un concert d'imprécations confuses.

Il y avait là, certes, un venldemort et de colère. Les plus froids saillaient hors de leur réserve. Smith tuait, tuait, tuait et chantait des psaumes; le roi Lear se battait comme un diable en dcclamanl des lambeaux de Sliakspeare, et le nègre, ^ dont les yeux flamboyaient comme les prunelles d'un chacal, se glissait, égorgeait, puis jetait par-dessus le fracas de la bataille le tonnant cri de guerre de sa race.

Maudlin Wolf, subissant l'entraînement commun, s'agilait ù la place où on l'avait déposée, gesticulait, prise à la fois d'épouvante et de beUi(|iieux élans. Tout son petit corps tremblait; elle riait d'émotion et se tenait à quatre pour ne poiiit s'élancer dans la mêlée. Enfin, h fièvre l'emporta ; el!e saisit un couteau oublié auprès d'elle, sautilla dans le sang, en poussant des cris aigus, brandit un instant son arme trop lourde, et disparut derrière le nuage de fumée qui entourait lescombaitans.

PAUL FEVAL.

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