‹ Musée littéraireChapitre 113 sur 170 · TI · texte numérisé non relu

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Evidemment la besogne n"était que commencée.

Fer^'us appela tous ses hommes autour du grand mât, et il se tint là une sorte de conseil. Les avis furent unanimes sur un point, savoir qu'il fallait s'emparer de la corvette. Coniinenl? ici les orateurs furent beaucoup moins explicites. Paulus dit qu'il n'y avait (pi'à ouvrir l'écoutille et à faire son devoir; Smilh récita un texte du livre de Job, elRandal proposa de menacer les gens de la cale de saborder le navire à l'extérieur.

— Et ils vous menaceront, répliqua le vieux Ncd, de mettre le feu à la soûle aux poudres !... Nous sommes à deux de jeu, voyez-vous... Mais notre capitaine, — il s'inclina devant Fergus, — prétendait, si j'ai bonne mémoire, avoir des inlelligences sur la ■ érés.

— C'est vrai, dit Waterlield.

Fergus rougit, mais le conseil n'eut pas le temps de s'en apercevoir.

— Tonnerre du ciel ! s'écria Paddy, le digne gentleman avait raison, ou que Dieu nous punisse! de prétendre cela, vils coquins que vous êtes, ou plutôt, tempêtes ! honorables et bons compagnons... car vous êtes de bons compagnons, je

pense, sauf le nègre sans laine et la petite virago m'est-il

permis de parler?

Fergus lit un signe d'aflîrmation.

— Eh bien ! trou de l'enfer ! voici le fait, reprit le long matelot en gesticulant avec lenteur et à contre-sens; — je suis Paddy O'Chrane, il faut que vous le sachiez, dussé-je être étranglé par la femelle de Satan... et j'ai manqué de l'être, feu éternel !... Paddy O'Chrane de Tipperary en Irlande, de l'autre côté du canal, je le jure sur ma jiart du paradis, cornes du diable !... J'aurais pu m'enrôler facilement dans les horse-guards,vu ma taille, tempêtes ! qui est de six pieds passés sans semelle, soyez tous réprouvés et moi de même I... Mais j'ai mieux aimé vivre en chrétien, triple blasphème! que de m'engraisser du bœuf du roi comme un fainéant...

— Où veut en venir ce drôle ? grommela le roi Lear.

— Drôlevous-même, vieux Ned, peste incorrigible ! continua Paddy imperturbablement; — je vous connais bien, excellent vieillard... je vous ai donné, il y a trois ans, vingtcinq coups d'étrivicres sur le pont du Cumberland, Dieu puisse-l-il nous damner ! qui est en rade de Veymouih, tempêtes! et d'où l'on m'a fait monter sur cette corvette d'enfer, Satan et ses griffes! où je viens de l'échapper belle, un millier de damnations!

— Mon ami, ne pourriez-vous faire trêve ù vos blasphèmes? demanda doucement Smith. — Le livre a dit...

— Quel livre? mort demesos !... J'ai demandé la permission de parler, je pense...

— Approchez! interrompit Fergus.

Le cercle s'ouvrit et le matelot fut introduit au centre de l'assemblée. Cet honneur le flatta évidemment, car il redressa sa longue taille et se campa sur la hanche d'un air à la fois vaniteux et ingénu qui allait merveilleusement à son honnête physionomie.

— Tâchez de répondre brièvement, lui dit Fergus : y a-t-il sur ce navire d'autres matelots que vous enrôlés de force ?

— Quant à répondre brièvement, tonnerre du ciel! commença Paddy, —je suppose. .

Fergus frappa du pied. Paddy O'Chrane tourna les yeux vers lui et perdit comme par enchantement sa prolixe assurance.

— Oh! gentleman, balbutia-t-il, je répondrai de mon mieux ÙYotre Honneur... 'Tempêtcsljen'ai jamais vu de regard pareil... 11 y a sur la corvette, quatre hommes, prc,<(s& comme moi sur le Cumbertand... Ce n'est pas grand'chose... mais j'en connais bien une cinquantaine qui danseraient une gigue du meilleur de leur cœur autour de votre drapeau rouge... Et, tenez, ajoula-(-il vivement en se tournant vers l'avant où étaient garrottés les Anglais;— il n'y a pas besoin de chercher bien loin pour en trouver quelqu'un... Tenez ! que Dieu nous damne tous... à l'exception de Votre Honneur... voici Sam, le maître de l'équipage, que je vous recommande comme le plus incurable,de tous les mécréans, le bon garçon ! et

Gibby aussi, misères !... et encore Blunt-le-Manchot, un cent de sorcières !... Attendez!

Paddy arracha vivement des mains du tueur de bœufs étonné la hache qui lui avait servi daus le combat et marcha vers la grande écoutille à longues enjambées. Chemin faisant, il ramassa le porte-voix du malheureux lieutenant Naper.

Les déportés crurent qu'il allait ouvrir l'écoutille et s'élancèrent pour le prévenir ; mais Fergus les retint.

— Laissez-le faire, dit-il.

Il avait déjà pris surchacun assez d'empire pour que st ordre fût exécuté sans murmures.

— Oui, oui, Lucifer et sa marmite ! laissez-moi faire, répéta Paddy qui donna un coup de hache bien appliqué sur le coin du grand panneau; — vous allez'voir !

11 asséna un second coup, puis un troisième. La cornière vola en éclats et ouvrit un trou large comme les deux mains. Paddy mit dans ce trou le pavillon de son porte-voix et s'agenouilla pour manœuvrer plus ù l'aise.

— Je vais leur parler raison. Votre Honneur, à tous ces gentlemen, dit-il en clignant de l'œil ; le diable peut nous rôtir l

11 emboucha le porte-voix et cria de toute sa force :

— Nous sommes tous massacrés jusqu'au dernier ici dessus, que je monte sur l'échafaud ! Ces coquins enragés, — d'honnêtes seigneurs. Dieu nous damne ! — que diable ! — sont maîtresdu pont depuis le guindeau jusqu'à l'habilacle... Tempêtes ! comment vouliez-vous résistera deux cent brigands dont le plus petit a la tète au-dessus de moi !

Ces dernières paroles furent prononcées d'un ton d'épou^ vante à la fois si emphatique et si naturel, que le roi Lear applaudit d'instinct, tandis que les autres éclataient de rire»

Paddy ôla sa bouche du porte-voix.

— Un peu de silence! grommela-t-il avec mauvaise hu^ meur ; — si vous n'êtes pas aussi grand que moi, tonnerre du ciel ! vous êtes plus gros, que nous ayons tous affaire au bourreau I... En toutcas, le conte vaut quelque chose, et je pensa qu'on me fera second maître, pour le moins.

— Je m'en rends caution ! s'écria le vieux Ned. Paddy emboucha de nouveau son porte-voix :

— Les deux cents bandits parlent de mettre le feu au bûllment si vous ne vous rendez pas tout de suite, écoutez bien cela, par le nom de Belzébuth I... Et ils le feraient comme ils !e disent, car ce sont de braves gentlemen, incapables de mentir... Prenez le porte-voix de combat que j'ai fourbi moi-même avant-hier... Il est dans la cabine du lieutenant Naper... Pauvre lieutenant! triple blasphème! il a eu la tête fendue jusqu'au menton, que le diable l'emporte !... Prenei le porte-voix, ouvrez un sabord et criez : Quartier, Dieu nous damne !

Paddy se tut. Presque aussitôt après, un sabord s'ouvrit et le porte-voix résonna.

— Sont-ce des Français qui sont à bord? demandait-on d'en bas.

— Du diable ! répliqua Paddy; fidor.c !... ce sont des forbans comme vous et moi, Satan et ses griffes!... Deux cents beaux garçons, misères! qui sont affreux à faire envie au démon... Puisse-t-il nous griller tous tant que nous sommes I

— Nous promet-on la vie sauve? dit la voix du sabord.

— Si vous vous dépêchez, damnation ! damnation pour les autres et pour moi, que diable! on vous traitera eo amis... sinon, tempêtes!...

— Nous nous rendons ; ouvrez l'écoutille, dit !a voix. Paddy voulut se relever. Fergus l'arrêta.

Bien qu'il fût naturel de penser que les pauvres diables bloqués dans les batteries, sans chef pour les encourager à la défense, et se croyant d'ailleurs en face d'une force supérieure et victorieuse, ne demandaient pas mieux qu'à se rendre tout de bon, néanmoins le petit nombre réel des assaillans nécessitait une extrême prudence.

— Annoncez-leur, dit Fergus, que vingt mousquets sont braqués sur l'ouverture de l'écoutille, qu'ils aient à se présenter sans armes et deux à deux. Ajoutez qu'au moindre signe de résistance des grenades seront lancées dans la batterie.

PAUL FË\AL.

Paddy repéta docilcmentref ordre, en le ponctuant à l'aide d'un choix très heurenx de ses hlasph^mes favoris.

Les déportés, le coutelas à la main, se rangèrent autour de i'écoulille qui fut ouverte et se tinrent ù portée sans cependant s'approcher assez près de l'ouverture pour que les marins pussent voir d'en bas leur petit nombre et le genre de leurs armes.

Les deux premiers Anglais parurent à l'écoutlHe et furent iés en un clin d'œil.

— A deux autres ! cria Paddy dans son porte-voix. Deux autres marins viarent ù l'afipel et subirent le même

trailement.

Ces hommes arrivaient terrifiés à l'ouverture. Ils étaient accueillis par le mot: Silence! et ils n'avaient garde de désobéir en voyant sur leur poitrine la pointe affilée d'un couteau. Pas un seul d'entre eux ne cria.

Lorsque les derniers couples furent garrottés comme les autres, il se trouva sur le pont de la corvette la Cnés cent quatre-vingts marins anglais gardés par une trentaine de proscrits dont la plupart élaientla veille les valets de quelque scélérat réhabilité par son gain, bien ou mal acijuis.

Celait quelque chose d'étrange que de voir la figure piteuse et désappointée de ces hommes, vaincus par une ruse grossière et d'une simplicité presque puérile. Ils comptaient avec dépit leurs vainqueurs, cherchaient en vain ces mousquets, ces terribles grenades, et maudissaient le bon Paddy O'Cbrane de tout leur cœur.

Ils avaient tort. En tout ceci, le long matelot, bien qu'il fiit fort éloigné d'avoir les formes charnues et rondelettes que les peintres de tous les pays sont convenus de donner aux anges, parce que les anges sont des créatures immatérielles, avait joué le rôle de ces célestes messagers de miséricorde. Grâce à lui, le sang déjà séché de la première mêlée ne s'était point couvertdune nouvelle couche plus épaisse; il avait clos le carnage et sauvé la vie à bien des sujets du roi; il méritait une couronne civique.

Car le choc eat été meurtrier, ardent, terrible, entre la troupe de Fergus et les Anglais pourchassés dans leur retraite. Fergus aurait vaincu ; il devait vaincre en des luttes plus inégales encore. —Mais combien serait-il resté d'hommes vivans après la bataille sur le pont de la corvette la C^és? — Et combien de cadavres?

Certes, ce matelot long de six pieds montrait une ambition fort courte en taxant lui-même ses services à un emploi de second mailre. aiais tel était le caractère de l'excellent et vertueux Paddy O'Chrane. Toute sa vie, faute de se faire valoir, il devait rester dans une position secondaire, et végéter dans la médiocrité bien qu'il marchât dans une voie où les richesses abondent...

Fergus, lui, pendant toute la dernière partie de cette scène, s'était tenu à l'écart. Son ardeur était tombée. Le rôle qu'il eût pu jouer n'était plus à sa taille. Lorsque les prisonniers furent tous rangés le long des bastingages, il fit le tour du navire et vint se replacer au pied du grand mât.

— Nous ne sommes plus d'aucun pays, dit il en étendant )e doigt vers le rouge pavillon dont la brise développait les plis humides encore et alourdis; — ce drapeau est le signal de guerre contre tous... Nous combattrons pour de l'or, parce que l'or vous donnera des jouissances à vous, — â moi des armes pour une autre bataille... Je promctsù quiconque restera près de moi dele faire riche ou mort... riche du bien de tous ceux qui croiseront notre roule... Anglais, y a-t-il parmi vous quelqu'un qui veuille partager notre fortune?

Il se lit un frémissement dans le rang des prisonniers. ■ — Oui, tempêtes! il y en a, voulut commencer Paddy; je veux être cuit â petit feu si ces avides coquins...

— Silence! interrompit Fergus ; — déliez les cordes qui retiennent les jambes de ces hommes.

On obéit. Les prisonniers se levèrent, empt^chés seulement lésormais par leurs mains liées derrière le dos.

— Choisissez, reprit Fergus, entre une vie libre sous un chef de votre choix et l'abrutissant esclavage sous lequel TOUS fléchissiez Wer; choisissez entre la fortune et l'indi-

gence... Que ceux qui veulent suivre notre sort fassent un pas en avant.

Il y eut un instant d'hésitation. — Sam, le maître d'équipage, s'ébranla le premier. D'autres le suivirent. Au bout d'une minute, la troupe des prisonniers était partagée par moitié.

— Préparez la chaloupe et le canot, dit Fergus.

Soixante à quatre-vingts matelots y furent entassés avec un nombre suffisant de rameurs. Cela se fit ra|)id('ment ej en silence. Ceux qui s'éloignaient avaient hâte d'en finir ; ceux qui restaient ne pouvaient vaincre un premier mouvement de honte.

La chaloupe et le canot firent aussitôt force de rames vers la pointe deCow-Hill.

Lorsque les deux embarcations revinrent il n'y avait plus de captifs à bord de la Cérès. Toutes les mains étaient libres et travaillaient. Maître Sam, l'ancien maître, tenait le porte-voix et commandait, en vieux marin, les manœuvres de l'appareillage.

Le soleil était encore bien bas sur l'horizon lorsque la corvette, couvrant ses vergues de toile, s'inclina gracieusement au souffle de la brise de terre. Les marins débarqués avaient eu le temps de gagner Sidney et d'y porter l'étratige nouvelle. Une foule immense se pressait sur les quais.

Au niomeut où la Cérès sentant le vent tournait en sens divers sa proue effilée, comme une rapide cavale des steppes du nord, qui, indécise de la direction ù prendre, ouvre ses naseaux funians à droite, à gauche, en avant, pour s'élancer bientôt et dévorer l'espace, l'équipage entier, sauf les canonniers, se réunit au pied du ni.^l d'artimon.

Les gens de Sidney purent distinguer parfaitement un homme de riche taille qui saluait en agitant son chapeau le pavillon rouge éployéàlabrise. — Tous les marins se découvrirent à leur tour. — Des flocons de fumée coururent autour des flancs balancés de la corvette.

L'écho mourant d'un triple hurrah vint alors jusqu'aux oreilles des gens de Sidney et fut suivi, d'une broyante salve dartillerie.

Le soir, de la hauteur de South-Headon apercevait à l'horizon un point blanchâtre semblable à un flocon d'écume. — Ce pouvait être l'aile de neige d'un goéland ou d'un oiseau-frégate.

Les soldats du poste de South-Head disaient que c'était la corvette la Cérés.

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