‹ Musée littéraireChapitre 12 sur 170 · LA FIOLE · texte numérisé non relu

LA FIOLE

Ce fut l'aide qui parla le premier :

— Une demi-ligne déplus, dit-i! à voix basse, l'artère broncbiale était attaquée.

— Une demi-ligne! répéta l'homme noir du même ton ; — ftes-vous bien sûr, Rowlcy, que l'artère n'est pas touihée?

— Très sûr, monsieur; ii s'en faut d'une grande demiligne.

Un instant de silence suivit ces paroles. Jack, qui n'entendait plus rien, voulut recommencera voir et colla de nouveau son œil au trou de la serrure.

L'aide avait passé à son patron sa sonde ensanglantée. Sa main droite s'était introduite sous le revers de son habit. De l'autre main il tenait un paquet de charpie.

— De la charpie! pensa le pauvre Jack, dont un long soupir souleva la poitrine oppressée; — ils espèrent donc le sauver !

Il n'avait rien compris à l'entretien technique des deux praticiens, mais son sens droit et sain lui disait qu'un remède appliqué est déjà un gage d'espoir : on ne soigne que les vivans.

Il regardait toujours.

L'aide-chirurgien, avant de retirer la main qui se cachait sous les larges revers de son frac, jeta un coup-d'œil cauteleux du côté de Stephen Mac-ISab, qui demeurait toujours immobile et comme insensible. D'un signe de tête il le dé- | signa au médecin. — Celui-ci se fit un garde-vue de sa main pour examiner Stephen avec attention.

Ce double mouvement étonna le vieux Jack. Pourquoi cette défiance? pourquoi ces précautions?...

Le docteur laissa retomber sa main et ouvrit la bouche pour parier. Jack remit son oreille à l'ouverture de la porte.

— Ce jeune homme ne voit rien, dit le docteur à voix basse ; — faites ce que je vous ai ordo'nné.

Nouveau silence.

Lorsque Jack, de plus en plus intrigué, essaya de regar* der encore par la serrure, il vit l'aide tirer de son sein une petite fiole d-int il fit tourner prestement le bouchon de cristal. Il l'approcha delà charpie; mais, avant d'imbiber cette dernière, il jeta encore un regard vers Stephen.

Un regard tel, que le cœur de Jack bondit dans sa poitrine.

Stephen ne bougea pas. Le docteur fit un geste d'impérieux commandement. — Rowley versa une goutte du conteim de la fiole sur la charpie.

A ce moment, Stephen flt un mouvement.

Rowley trembla et pâlit. Au lieu d'appliquer la charpie sur la plaie, il la fit tomber à terre et la couvrit de son pied.

Ce ierrible soupçon, qui grandissait depuis quelques secondes dans le cerveau de Jack, éclata tout-à-coup et se fit certitude. Il chercha des yeux une arme, et, aper evant un dirk écossais suspendu à la muraille, il s'en empara, poussa la porte et s'élança dans la chambre où gisait son maître :

— Votre Honneur! monsieur Stephen! s'écria-t-il, vous ne voyez pas ce qui se passe ici I

— Silence! dit Rowley avec force gestes et en montrant le blessé.

— Silence, toi-même, répondit Jack, misérable assassin !.. J'étais là, — il monii-ait la perle ; — j'ai tout vu !

Rowley fit instinctivement un pas vers la porte.

— Cet homme est-il un fou ? demanda le docteur en s'adressant à Stephen; — faites-le sortir, monsieur, ou je ne réponds plus de la vie du Très Honorable monsieur Frank Perceval.

Stephen s'était levé. Il regardait tourà-tour Jack et Rowley, qui avait réussi à reprendre son sang-froid.

— Taisez-vous, Jack! dit-il enfin ; — et vous, docteur, au nom de Dieu, achevez ce pansement, qui, je le crains, a été déjà trop retardé.

Jack se mit entre son maître et le docteur.

— Votre Honneur, dit-il d'un ton respectueux mais ferme, en s'adrcssant à Stephen, — je respecte vos ordres parce que vous êtes l'ami Je Perceval, mais cet homme ne touchera plus mon maître, j'en jure par notre grand écnssou !

— Ce valet est fou, répéta le médecin avec l'roii.'eur. Il tue le très honorable gentleman en retardant nos soins, aussi positivexient que s'il lui donnait au cœur un coup du poignard qu'il tient à la main.

Jack trembla de la tête aux pieds. Une sueur froide perça la peau de son crâne sous les mèches rares de ses cheveux gris, — mais il ne bougea pas.

— J';.i vu, dil-il d'une voix basse et profonde; — ne doutC7. i;as Oe ce que je vais dire, monsieur Mac-Nab, car je jure

sur le souvenir de mon p^re mort, et je n'ai jamais menti... Un assassinat vient d'ctre tr-nié .. ici... ù l'instant... en votre priscDce... un assassinat sur un liommeù l'agonie... Oh! je l'ai vu, vous dis-jel ces hommes ont voulu tuer Perceval !

Stephen attacha sur le docteur Moore un regard profond et scrutatenr.

— Ce domestique est leplusdignehommeque je connaisse, nionsiour, dit-il ; d'un autre côté, je sais que le docteur Moore est l'un des plus illustres membres de Uoyal-CoUege, et je m'incline devant son profond savoir et ses précieuses lumières... mais ce f;enllenian est mon meilleur ami. . pardonnez donc mes doutes bizarres et soulTrez que je vous serve d'aide dans le pansement que vous allez continuer : je suis licencié d'Oxford, monsieur.

Siepheii retroussa uvemeiii ses manches.

— Votre Honneur, dit Jack, prenez garde !...

Il s'approcha vivement du jeune homme et lui dltquelques mots à l'oreille.

Pendant qu'il parlait ainsi tout bas, Rorvley se baissa doucement et ramassa la charpie qui était âous son pied.

Puis il regarda le docteur. Celui-ci remua imperceptiblement les prunelles. Rowley comprit et s'esquiva.

— G'estimpossible! dit Stephen, répondant à laconfidence du vieux valet.

— Impossible ! Votre Honneur?... Eh bien I dussé-jc fouiller le drôle jusqu'à la peau, je retrouverai cette fiole...

Il se retourna vers Rowley; Stephen l'imita. Ce fut alors seulement qu'ils s'aperçurent de sa fuite.

— Ebbien I Votre Honneur, s'écria Jack; —me croyez- vous maintenant?

Stephen attacha sur le docteur son œii perçant et sévère.

Le docteur Moore s'était croisé les bras sur la poitrine et demeurait immobile, suivant toute cette scène d'un calme et dédaigneux regard.

C'était un homme de quarante ans environ, d'une grande et riche taille. Son front demi-chauve avait de la hauteur et de l'intelligence. Son œil perçant et profond savait prendre à l'occasion un regard digne et ferme, mais il glissait aussi parfois, cauteleux et perlldement investigateur, entre les lignes rapprochées de ses longues paupii res. L'ovale de son visage, tropévidé aux tempes, trop renflé à la mâchoire, avait un peu cette apparence piriforme qui, suivant les grands physionomistes Lavatcr et Gall, dénote l'astuce et la fausseté. Son nez droit et dont la base se relevait perpendiculairement au plan de la lèvre supérieure n'était séparé delà bouche que par un intervalle étroit et blême. La bouche ellemême rentrait et faisait ressortir la disgracieuse éminence d'un menton en galoche *. Eu somme, la partie inférieure de sa figure en déparait la partie supérieure, et son ensemble n'était point de ceux qui gagnent le cœur ou inspirent la confiance.

Le docteur Moore était l'un des plus inûuens et l'un des plus recommandables membres deRoyal-College. Sa réputation était immense et le mettait à covp sûr au-dessus de tout soupçon. Dans le premier moment qui avait suivi l'entrée de Frank, Stephen, frappé au cœur, et qui eût sans doute combattu son affaissement moral si la présence du docteur Moore ne lui avait été un gag;; suffisant que tout ce qui pouvait être tenté le serait habilement et ù propos, avait cédéà la douleur, et fait comme ces joueurs qui ferment les yeux pour ne les rouvrir que lorsque la fortune aura décidé. Il avait eu, nous l'avons vu, un rude réveil.

Ce que nous venons de raconter, du reste, en beaucoup de lig«es, s'était passé en bien peu de minutes; lorsque Rowley, chassé, repassa la porte de Dudley-Houso, il n'y avait pas la huitième partie d'une heure qu'il y était entré.

C'était donc, en tout, dix minutes de perdues pour le pansement de Frank Perceval.

— Monsieur ledocteur, dit Stephen dont le sang-froid naturel luttait victorieusement contre son indignation, — ce

* Ces mots sont ea français dans le teste.

digne serviieurn'estpoiut un fou... Il a bien vu, monsieur.., la fuite de ce misérable en dit assez.

— Prétendez-vous m'accuser, monsieur?

--Ne'perilons pas le temps en vaines paroles, s'il vous

plaît... Je prétends (|ue vous opériez sur-le-cliampie panse» ment de Frank Perceval... sur-le-champ, entendez-vous!..

— Sur-le-champ I répéta monsieur Moore. Ceci ressïmble à uo ordre, monsieur.

— C'en est un, prononça Stephen avec fermeté.

Les sourcils du docteur se froncèrent. Il recula d'un pas. Ses mains se plongèrent d'instinct dans les vastes poches do son frac noir. Toute sa personne prit un menaçant aspect.

Puis tout-à-coup soa front se rasséréna, taadis qu'un sourire amer descendait sur sa lèvre.

— Monsieur le licencié d'Oxford, dit-il avec une gaîté forcée, préparez les bandages et la charpie... Je suis prêta panser ce gentleman.

L'opération commença aussitôt.

Ce fut un singulier pansement que celui-là. Monsieur Moore, dominé sans cesse par le regard expert de son jeune confrère, y déploya toutes les ressources de pratique chirurgicale.qui avaient tant contribué à mettre sa renommée audessus des réputations rivales.

Il opérait rapidement, sûrement, et mettait une sorte d'ostentation à n'omettre aucun des détails commandés par la clinique en pareilles occurrences.

Stephen, tout en exécutant ses ordres avee une minutieuse ponctualité, suivait chacun de ses mouvemens d'un œil plein de sollicitude, ce dont le docteur essayait de se venger en gardant son sourire railleur et amer.

Derrière lui se tenait Jack. Le vieux valet n'avait point mis bas ses inquiétudes. Il tenait toujours son dirk à la main et son œil iiUerrogeait incessamment la physionomie de Stephen.

Il attendait, prêt à frapper sans miséricorde, au moindre signe du jeune médecin. Point de pitié à espérer de lui.— On pourrait même affirmer sans crainte de s'avancer trop qu'il eût été charmé de trouver le docteur en faute pour avoir occasion de venger le lâche assassinat tenté sur Perceval mourant. — Son front si bienveillant, si candide d'ordinaire, s'était ridé jusqu'à la naissance des derniers cheveux qui tenaient encore à la partie postérieure de son crâne. Ses yeux bleus, si bons, si soumis, avaient maintenant une expression d'impitoyable détermination, et scintillaient durement sous ses sourcils froncés. Il n'y avait plus de courtois sourire à sa lèvre ; sa taille, courbée par l'habitude et par l'âge, s'était vaillamment redressée. Il était fort, en un mot, et résolu, et jeune!

Le docteur lui tournait le dos, mais voyait parfaitement son image réfléchie dans une glace. Peut être cette menace virante contribuait-elle à donner une précision mathématique à ses mouvemens.

Pourtant, à mesure que l'opération avançait, le cœur du vieux j£ck s'amollissait sensiblement. Il gardait son apparence terrible, mais, au fond de l'âme, il redevenait lui-même. Lorsque Frank Perceval ouvrit pour la première fois les yeux, les sourcils de Jack se détpndircnt; l'éclair de son œil se voila sous une larme et ne revint plus.

Sa main serrait maintenant le manche du poignard sans colère. Il ne voyait plus dans monsieur Moore l'assassin, mais le sauveur.

Et il aimait tant Son Honneur, monsieur Frank Perceval !

Le pansement achevé, un fugitif incarnat revint aux lèvres blanchies du blessé. Jack se prit à rire sous ses larmes, et le dirk tomba de y maiu.

— Que Dieu vous bénisse! murmura-t-il derrière le docteur Moore ; —et que Dieu me pardonne si je me suis trompé toutà-l'heurecn vousarcusaat.

Le docteur ne daigna ni se retourner ni lui répondre.

— Ce gentleman est sauvé, dit-il à Stephen. En des mains inexpérimentées sa blessure aurait pu devenir mortelle, mai ; à cette heure, toutes précautions humaines p^jAles sosi prises ... Je réponds de 1 ui . ^W

PAUL FÉVAL

Stephen s'inclina et choisit dans son porlefcuille une banknote de cinq livres qu'il présenta au docteur. Monsieur Moore repoussa ce salaire sans affectation.

— Je n'ai plus rien ù faire ici, dit-il en prenant sa canne et ses gants. — Je suppose, monsieur, qu'il ne vous plaît pas de me retenir davantage?

— Vous êtes libre, monsieur, répondit Stephen.

— Fort bien I répliqua monsieur Moore en se dirigeant Ters la porte.

Il s'arrêta au moment de franchir le seuil, mit de nouveau ses deux mains dans les larges poches de son habit noir, et se retourna.

— Maintenant que vous mo proclamez libre, reprit-il en apfiuyant sur te dernier mot, —je veux Lien vous faire savoir, ■mon jeune maître, (juejel'ai toujours été. ..«Dans notre profession,— vous pourrez le reconnaître plus tard, —on est souvent exposé à de périlleux guets-apens. Il est de la prudence la plus élémentaire de ne se laisser jamais prendre au dépourvu.

Le docteur sortit de ses poches ses deux mains dont chacune tenait par la crosse un fort pistolet.

— Ce sont là, poursuivit-il, des argumens qu'Oxford n'apprend point, mais que Londres enseigne, mon jeune maître. Je n'en couiiais point de plus péreniptoires... Comme vous voyez, j'avais amplement de quoi vous forcer à me livrer passage et ne pouvais craindre beaucoup le coutelas rouillé de voire vieux highiander... Mais je n'ai pas voulu sortir d'ici sans opposer à un soupçon insensé une preuve matérielle de ma loyauté... J'ai sauvé ce gentleman parce que tel était mon bon plaisir.

H remit ses pistolets à leur place.

— Et maintenant, adieu, mon jeune maître, dit-il encore. — Vous vous êtes fait en moi aujourd'hui un ennemi mortel... En ma vie, je n'ai rien oublié, je n'ai rien pardonné jamais... et je me suis vengé toujours.

La porte s'ouvrit, puis se referma sur le docteur Moore.

Stephen avait écouté froidement la première partie du discours du médecin. A la menace enfermée dans ses dernières par-oles, il ne répondit que par un calme et silencieux salut.

Jack n'avait eu garde de donner attention à cet incident. Il s'était agenouillé auprès du Ut de son maître, et baisait ses mains froides en pleurant.

Stephen revint, lui aussi, vers le lit de Frank Perceval.

— Que croire? murmura-l-il. — Un assassinat peut-il être raisonnablement supposé?... Dans quel but?... et surtout lorsque cet assassin est le docteur Moore... Jack! es-tu bien sûr d'avoir vu?...

— Sûr comme Je vous vois, Votre Honneur, répondit Jack en se levant; — le brigand tenait d'une main la petite bouteille, de l'autre la charpie... Sur un geste de ce docteur,— qui est peut-être un brave homme après tout, — le coquin d'apothicaire a mouillé la charpie. Alors vous avez bougé ; l'apothicaire a caché la fiole... le diable sait où... et jeté à terre la charpîe qu'il a couverte de son pied... Tenez! elle, doit être là encore.

Jack fille tour du lit. Stephen le suivit.

— Non, reprit le vieux valet; — la charpie a disparu, maison voit encore la marque...

— Lamar(|ue?... interrompit Stephen; —où?

Jack lui montra une Irace humide et large comme un shetling, produite par la pression du pied de Rowley surlachar- )ie mouillée.

Stephen se jeta vivement sur ses genoux pour examiner «elle irace. En se baissant, il aperçut sous le lit une fiole microscopique dont il se saisit.

— La voilà I voilà la liolel s'écria le vieux Jack. Stephen la déboucha et l'approcha de ses narines. Sa t«te

M renversa violemment en arrière ; —la fiole contenait de r«cide prussique.

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