UN TÊTE-A-TÉTE
Lady Ophelia, brusquement éveillée de son rêve, regardait le marquis avec effroi.
— Je vous attends, madame, dit-il froidement.
— Et que voulez-vous de moi, milord?
— Vous avez parlé de trahir, vous dis-je ; vous en avez eu la pensée, madame, peut-être le dessein, et je viens devbir un homme sortir de chez vous. — Cet homme est l'ami de Frank Perceval.
— C'est vrai... il venait de sa part.
— De sa part! répéta Rio-Santo avec amertume ; — je vous ai vue hier causer avec Perceval, madame ; j'ai surpris entre vous des regards d'intelligence... Ne savez-vous pas que rien ne m'échappe et que, lorsque mes yeux sommeillent ou ne voient pas, cent regards sont là pour veiller à leur place ?
— Je sais que vous êtes puissant, milord, répondit la comtesse en relevant sa jolie tête avec une fierté calme ; — puissant pour le mal comme l'ange déchu... Mais je ne vous crains pas.
— Vous ne me craignez pas ! répéta Rio-Santo, dont la voix éclata sourdement et s'emplit de menaces.
— Je vous aime, hélas! je vous aime! dit la comtesse après un silence et avec une expression soudaine de navrant désespoir. •
Un sourire de triomphe p'issa durant une seconde la lèvre de Rio-Santo, qui reprit d'une voix où il n'y avait plus de colère :
— Ophélie, il faut me pardonner ces mouvemens de brusque courroux où s'échappe ma secrète souffrance... Je suis mallieureux,voiis le savez,.. Deux passions se partagent mon ûaieets'y livrent un comi)atqui me tue... mon anio;^r pour vous..:
La comtesse leva ses beaux yeux bleus au ciel,
— Mon amour pour vous, continua résolument Rio-Santo, et mon amb tion sans limites.,. Cet homme, ce Frank Perceval s'est trouvé sur mon chemin y je nie suis détourné. Sur l'honneur, milady, j'avais pitié de cet enfant, qui, après tout, n'était hier qu'un innocent obstacle... mais cet enfant m'a insulté comme un homme et j'ai dû le punir...
— C'est donc bien vous ! interrompit la comtesse;
— V'ous étiez instruite?... Ah ! milady, ce que vous appelez votre amour a parfois toutes les allures de la haine!... Oui, — c'est moi .. mais tout en le punissant, j'ai encore eu piiic... au lieu de le tuer sans miséricorde, comme c'était mon droite! mon intérêt de le faire, je l'ai mis seulement hors de combat.
— Voilà qui est beau, milord, et généreux ! dit la comtesse avec chaleur ; — hélas I il y a encore en vous de nobles senlimens et c'est ce qui me perd !...
— A quoi m'a servi ma clémence ? reprit Rio-Santo. Vous lui aviez donné rendez-vous hier... Il croyait trouver ici de quoi me nuire... Ne dites pas non, madame... Et sa première
LES MTSTÈRES DE LONDRES
pensée «ii retrouvant la vie qu'il me doit est de dépêcher vers Toyis un afGdé. Mais qui donc vous pousse ù me perdre, OpbeiiaP... Vous voulez vous venger... Je suis plus malheureux que vous I
— Non, milord, non, répondit la comtesse, je ne veux point me venger... Rien ne me pousse à vous perdre... Le hasard... ou plutôt votre impitoyable colère... m'a fait maîtresse d'un secret terrible... Je ne pense jamais à cette scène
affreuse sans frémir... et parfois, il est vrai, ce mystère de sang pèse à ma conscience...
— Vous n'avez donc jamais été jalouse, nillady? demanda Rio-Santo, qui mit en sa voix une expression insinuante et tendre.
— Je le suis, milord.
— Eh bien I ne comprenez-vous pas qu'un transport de jalousie?...
— Pas un mot déplus! interromptit la comtesse... Fi! milord.
Lio-Santo courba le front sous ce reproche. Il avait essayé le mensonge, et le meitsonge lui faisait honte et dégoût, à lui que le crime n'épouvantait pas peut-être.
Il y avait entre lui et la comtesse bien des secrets d'amour, mais il y avait encore un autre secret. Ce secret révélé eût arrêté Rio-Sanio dans ses projets les plus chers et mis en danger sa vie. Or, il venait d'ac(iuérir la certitude que lady Ophelia, — soit vengeance, soit jalousie, soit tout autre motif, — avait eu la pensée de parler.
Dès la veille ses soupçons avaient été excités à cet égard. C'était le motif de sa visite.
Or, maintenant qu'il connaissait le péril, restait à le conjurer. Sa cause était mauvaise et sa position difficile. Il avait brusquement délaissé la comtesse, tout en conservant avec elle, devant !e monde, ces rapports de courtoisie qu'un gentleman ne peut point mettre en oubli La recherche qu'il faisait de miss Trevor était patente et publique. Par lui, la comtesse avait perdu réputation, repos et bonheur.
Mais la comtesse l'aimait, ce qui compensait tout cela.
Leraarqui.'!, fort de son avantage et d'autant plus sûr de lui qu'il avait jeté toutà-l'beure au dehors sa fougueuse colère, mit en usage toutes ses ressources et gagna la partie, — ou, du moins, il dut croire qu'il l'avait gagnée.
Parcourant successivement toute une gamme de transitions habiles, il passa de l'amorlume à la tristesse, de la tristesse à la mélancolie, de la mélancolie à la tendresse, de la tendresse aux élans les plus chauds de la passion. Et comme il était doué de cette inestimable faculté de scnlir à mesure qu'il parlait, de se créer pour ainsi dire une vérité à lui, factice et réelle en même temps, chacune de ces gradations empreintes de bonne foi, chacune de ces paroles respirant la franchise acquéraient une irrésistible éloquence.
On est fort lorsqu'on croit : Rio-Santo croyait. ^ Durant ce tête-à-tête, il passa de fait et de tout cœur par toutes les nuances qui séparent la colère de l'amour.
La comtesse écoulait, charmée ; la comtesse se plongeait avec délices dans cette mer de bonlseur qu'elle croyait tarie ; la comtesse revivait, retrouvait sa jeunesse, son espoir et son joyeux amour.
Oh I comme elle eût accueilli quiconque lui aurait demandé alors le secret de son Rio-Santo !
Mais l'éloquence a ses périls ; elle est sujette à dépasser le but. Il n'y a que les rhéteurs pour ne se point tromper, et tel homme de génie,câpable de galvaniser la grave somnolence delà chambre des lords ou de faire taire les bruyantes conversations qui assourdissent les échos du bas parlement, commettra quelque jour «ne matadresse, compromettra sa cause et servira ses adversaires. Au contraire, lord "** parlera pendant deux heures à la chambre haute sans faire plus de mal à ses amis qu'à ses ennemis, et l'honorable monsieur *** tonnera pendant trois sessions consécutives contre les catholiques d'Irlande sans compromettre le moins du monde ses nobles patrons qui l'estiment, l'aiment et l'apprécient comme doit l'être le plus fastidieux bavard ies trois royaumes.
Rio-Santo était éloquent : il dépas&a le but.
Voulant persuader et se faire fort de son amour, il lut arriva de dire que parfois, en lui, son ambition et sa tendresse pour lady Ophelia combattaient à armes égales,— son ambilion, que pourtant il faisait à dessein si grande! son ambition, qu'il appelait de ce nom unique, mais qui, en réalité, servait un autre sentiment fort, fougueux, implacable, (lui donnait à ses espoirs, à ses projets, à ses efforts une portée réellement gigantesque.
— En ces momens, poursuivit il, j'hésite et je souffre davantage... je sais qu'enrayer mes projets ce serait mourir, mais je me demande si mieux ne vaudrait pas mourir avec vous, Ophélie, que de vivre sans vous.
— Vous ne l'aimez donc pas, elle? demanda la comtesse.
— Mary?... Pauvre fille!... qui ne l'aimerait! dit Rio- Santo en affectant la pitié; — je voudrais l'aimer comme elle le mérite, madame; mais entre elle et moi il y a votre image...
— Si je croyais que vous m'aimez, don José!... murmura la comtesse avec une expression étrange.
— Croyez le, croyez-le, Ophélie ! s'écria le marquis, emporté par une passion soudaine et véritable; —si mon but,— mon but qui m'entraîne et me tue, — disparaissait un jour à mes regards...
— Vous redeviendriez ce que vous fûtes pour moi, don José?
— Ai-jedonc changé, madame?... Que faut-il tous dire pour vous convaincre?... .Te reviendrais à vos pieds... qui sait?.. .guéri peut-être de ce mal d'ambition qui me consume.
— Peut-être!... répéta la comtesse qui se prit à rêver ; — et vous seriez tout à moi?
— Tout à vous, madame...
L'entretien continua, tendre et doux; les heures passèrent. Qui donc, à la place de RioSanto, n'eût point cru la victoire complète ?
Pourtant, à dater de cet instant, la comtesse fut distraite ; une seciète pensée, espoir ou crainte, semblait absorber son attention.
— Je vais ce soir à Covent-Garden, dit-elle cnSa— Milord, m'y accompsgnerez-vous ?
— Je vous y conduirai, Ophelia; mais j'ai place dans la loge de lady Campbell.
— Si réduite que soit votre offre, milord, je l'accepte... Veuillez m'attendre un instant.
Elle sonna. Jane parut et reçut ordre de préparer la toilette demilady.
Rio-Santo resta seul dans le salon.
Il se jeta sur un sopha et tomba insensiblement dans l'une de ces rêveries aimées qui lui étaient si habituelles. Mais cette fois sa rêverie n'erra point au hasard et fut déterminée par un beau portrait en pied de laëy Ophelia qui décorait le salon.
Ce portrait, frappant de ressemblance, représentait la comtesse à l'âge de vingt ans. Elle avait peu changé depuis lors, et tout au plus pouvaiton dire qu'elle était moins belle. Seulement, un étroit demi-cercle bleuâtre courait maintenant au-dessous de ses yeux qui, dans le portrait, surmontaient sans transition de fraîches joues de jeune lille.
Lady Ophelia, — ou son portrait, — avait de cliarmans cheveux cendrés, ondoyans, fins, à reflets rares et comme nacrés, dont les bandeaux encadraient un front de dévelppement médiocre, mais singulièrement harmonieux de contours. Ses yeux, d'une couleur diflicile à saisir et surtout à dépeindre, étaient doux, nobles, et gardaient maintenant une arrière-nuance de mélancolie sous l'agate délicatement marbrée de leurs prunelles. Le reste de ses traits avait au suprême degré la beauté anglaise, beauté digne et pure, dont le défaut est de manquer d'expression et de grâce. Mais ce défaut n'était point chez lady Ophelia, et d'ailleurs son regard eût donné de l'expression et du iharmeà la physionomie la plus insignifiante. Sa taille était moyenne et semblait grande à cause de la grâce noble qui régnait en son maintien. Elle avait des pieds de Française et ses mains atteignaient la suprême perfection du modèle aristocratique.
Tout cet ensemble oti dominait énergiquement l'élément aristocratinxe « la race, » était un fidèle relet d« caractère
PAUL FÉVAJL.
de lady Ophelia. Dans sa nature, prise à l'état normal, la dibtin. tion s'alliaii à une sorte de fermeté cGurloise et prévenante qui semble, en Angleterre, être le partage exclusif du sexe féminin. Il y avait certes entre elle et miss MaryTrevor quelques rapports éloignés de manières et d'éducation; e lypede leurs deux visages était bien également cette beauté britannique, suave, effacée, tournant un peu à l'ideal, mais, outre la différence d'Age, il y avait de l'une ù l'autre un large intervalle. Marv était la faiblesse, Ophelia était la force domptée; miss' Trevor, la douce et pauvre enfant, ployait avant d'avoir combattu; lady Derby, vaincue, gardait sa fierté native et savait encore se redressera l'occasion.
Ni l'une ni l'autre.du reste, n'avait de ces caractères qu'on puisse limiter précisément ou dépeindre d'une seule fois. Ils pouvairntse transformer ou tourner au souffle de ces vents cipricieux qui apportent le calme ou la tempête dans l'atmosphère parfumée des salons. Faible, Mary pouvait se montrer forte quelque jour, par ha.sard.et lady Ophelia avait prouvé déjù (|u'elle pouvait être faible.
Si nous avons été conduits à établir cette sorte de comparaison, c'est que Kio-Santo la faisait ment-ileraent, tout en contemplant le portrait de lady Ophelia. Il était encore sous le charme de la récente entrevue, mais pas assez pour ne penser point à miss Mary Trevor.
Le lecteur se tromperait s'il prenait à la lettre les paroles prononcées par le marquis dans la chaleur du tête-à-tête. Rio-Santo s'était trompé lui-même lorsqu'il avait dit à lady Ophelia que l'ambition seule le metiait aux genoux de miss Trevor. Il aimait Mary ; il l'aimait plus peut-être qu'il n'avait aimé lady Ophelia.
Quant à ce qu'il appelait son ambition, c'était.nousl'avons dit, un sentiment vigoureux, patient, indomptable, mais qui méritait peut-être un autre nom. Rio-Santo avait un vaste but; ses regards portaient haut; son bras était de force à atteindre jusqu'où portait son regard, et son cœur étai', plus robuste encore que son bras. Ce qu'il y avait au fond de <ion âme, nul ne le savait. Il marchait d'un pas ferme et iflr dans de ténébreux sentiers. Les moyens qu'il employait étaient étranges pour ne rien dire de plus. Sur la question de savoir si le but fiait de nature à excuser les moyens, le lecteur sera juge en déflnilive.
Après ce qui précède, il est à peine besoin d'ajouter que le marquis était allé beaucoup trop loin lorsqu'il avait dit à Ja comtesse : r oussivez tous mes secrets. La pauvre femme avait surpris par hasard l'un des anneaux d'une longue chaîne de mystères, et voil.^ tout. Ce secret isolé avait bien par lui-même une portée terrible, mais il n'ouvrait nulle voie à la découverte du reste.
La comtesse ignorait ses projets aussi complètement que personne. Il couvrait tout de ce mot : « Ambition, » qui n'excuse rien, mais qui explique. Ophelia croyait comprendre, regrettait et souffrait.
Tandis que Rio-Santo flottait entre deux images charmantes qui sollicitaient ensemble ou tour ft-tour sa mémoire, lady Ophelia faisait précipitamment sa toilette et pressait sa femme de chambre, laqu-lle s'étonnait grandement de voir brusquer ainsi une œuvre de celte importance.
— Je vous remercie, Jane! dit enfin lady Ophelia de cet air qui signifie textuellement : — C'est fini !
— Milady ne se fera pas coiffer ?
— Non, Jaue.
— Milady ne mettra même pas quelques fleurs dans ses beaux cheveux?...
— Non, Jane... Laissez-moi!... Attendez., donnez-moi, je vous prie, ce qu'il faut pour écrire...
— Milady oublie que milord...
Ophelia l'interrompit par un geste de nerveuse impatience, et Jane se hâta d'obéir.
— Allez! dit Ophélie, quand la femme de chambre eût apporté le nécessaire à écrire.
Jane sortit en Jetant sur sa maîtresse un sournois regard 4'étOBnempnt.
— Il le fautl... il le faull...mttrmuraitla comtesse entrem*
pant sa plume dans l'encrier, — ne m'a-t-il pas dit que s'il
venait à échouer...
Elle s'arrêta et posa la plume.
— Mon Dieu! reprit-elle après un silence,— je ne sais... je ne sais...
Elle mit sa tête entre ses mains et réfléchit durant une minute, puis elle saisit de nouveau la plume et traça rapidement quelques lignes.
— Je prendrai sa paroJe, dit-elle, sa parole de gentilhomme!... Frank est un loyal cœur... Je lui ferai promettre... Ah! il le faut! je ne puis plus vivre ainsi, et cet espoir me rend insensée...
Elle plia la lettre qu'elle adressa : — Au T. H. Frank Percerai., etc.
Elle la laissa sur sa toilette et revint au salon.
— Vous jetterez à la poste, de suite, une lettre que vous trouverez sur ma toilette, Jane, dit-elle avant de sortir.
Un instant après, le bel attelage de Rio-Santo brûlait le pavé dans la direction de Covent-Garden.
Au moment où Rio-Santo descendait devant le péristyle du théâtre et offrait sa main à la comtesse, un homme lui tou*cha le bras, glissa un papier dans sa main et disparut aussitôt parmi la foule.
Rio-Santo, tout en montant les degrés, déplia le papier et lut à la dérobée:
" Côté gauche, n» 5. — Princesse de Longueville. »
— Occasion unique ! murmura-t-il en jetant un oblique regard i la comtesse ; — la princesse fera comme il faut son entrée dans le monde.