‹ Musée littéraireChapitre 3 sur 170 · L'AVÈNEMENT D'UN LION · texte numérisé non relu

L'AVÈNEMENT D'UN LION

Ce même soir il y avait bal à Trevor-IIouse. Lord James Trevor, grand seigneur de naissance et de fortune, avait joué un fort brillant rôle politique quelques années auparavant. Depuis l'avènement du ministère whig, il s'abstenait , et ses salons étaient le rendez-vous des notabilités du parti tory. Il était veuf et vivait avec sa sœur, lady Campbell , laquelle s'était bénévolement chargée de l'éducation de miss Mary Trevor, fille unique du comte.

Lady Campbell avait été charmante en 1820. En 183..., époque où se passe notre histoire, eHe avait perdu une notable portion de sa beauté, mais non point le désir de plaire. Ce désir ne se traduisait point chez elle en ces façons mignar*

U SIÈCLE. — VI

des et grotesques dont nos romanciers diplomates , qui sont de fins observateurs, affublent les cO(iuetles du grand monde. Elle nejouait pas de l'éventail puisqu'il n'était besoin pour se rafraîchir le visage; elle ne roulait pas à tout propos de languides et surprenans regards : elle ne condamnait point ses intimes à l'entraîner dans le rapide tourbillon de la valse. Sa coquetterie était autre et plus adroite. Femme d'esprit et d'excellent goût, elle avaitjcié bas de bonne foi toute prétention extérieure à la jeunesse. Si bien qu", à rencontre du reproche qu'on fait d'ordinaire aux femmes de son ûge, on était tenté de formuler contre elle cette invraisemblable accusation 1

— Lady Campbell se vieillit!

Ce qui est une preuve éclatante, quoique détournée , de l'éternelle vérité de cette promesse de l'Écriture : « Quiconque s'abaisse sera relevé! n

Mais il ne suffit pas de se vieillir pour se faire pardonner de n'être i)lus jeune. Un écucil se présente qu'il faut nécessairement éviter sous peine d'être et de rester vieille de fait. Lady Campbell avait reconnu de loin cet écueil, et l'avait doubléen pilote accompli. Tout en s'abstenant des plaisirsde la jeunesse, elle les comprenait, elle les exaltait, et savait même au besoin avouer d'une façon charmante ce qu'elle appelait ses regrets, de sorte qu'on se demandait pourquoi elle prenait de si bonne heure sa retraite : question rare et flatteuse.

Lady Campbell était donc, dans le monde où elle vivait , une femme à part et dont l'iige restait hors de discussion ; elle trônait au milieu d'un cercle choisi, dont elle était la reine et l'oracle. Ses cavaliers servans étaient la fleur des jeunes gens à la mode. Quoi qu'elle pût faire, on ne la respectait point; on l'aimait.

C'était un gloiieux résultat, mais peut-être l'honneur n'en devait-il point être attribué tout entier aux savantes manœuvres de lady Campbell. Indépendamment de sa puissance d'attraction, il y avait prés d'elle un aimant dont nous ne devons point mettre en oubli le pouvoir.

Miss Mary Trevor avait dix-huit ans; elle était belle de cette beauté suave, mais frêle et comme effacée, dont le type se trouve reproduit souvent dans les toiles de notre Reyno'ds, et qu'on entrevoit parfois derrière les stores d'un équipage blasonné ou sous la voûte noble de Westminster. Sa taille était haute et se courbait légèrement en avant, pour être trop élancée. Une blancheur diaphane et nacrée formait le fond de son teint, qui s'animait parfois d'une légère nuance rosée, mais n'atteignait jamais ce coloris, brillant symptOme de vigueur et de santé, queles connaisseurs anpellent : chtajralcheur^ et les Français : la heautc du diable. La transparence de son teint se remarquait surtout autour des yeux, où elle prenait un pSIe reflet d'azur, au milieu du front et sur les tempes, où elle laissait voir un ccheveau délié de petites veines bleues. Ses cheveux blonds, d'une finesse extrême, tombaient en légères boucles le long de sa joue. Ses yeux, d'un i)leu tendre, se fermaient fréquemment à demi et semblaient alors nager dans un milieu humide et scintillant. Son sourire était celui d'un enfant, mais quand elle devenait sérieuse, une ride, tremblante et tenue, touchait de chaque côté le bout de ses lèvres et donnait à sa bouche une expression de dédain.

Miss Mary était ainsi par nature; l'éducation lui avait donné de nouveaux charmes. Elle savait parler et se taire; chacun de ses mouvemens dévoilait une grâce inaperçue; quoi qu'elle fît, elle faisait bien et à propos. Timide anlanf qu'il le faut et ignorant d'ailleurs ce que les femmes t'ont pas besoin de savoir, elle avait appris à paraître douter de soi-même, ce qui est la modestie des gens orgueilleux; elle avait appris aussi à ne jamais douter de la valeur d'autrui, à ne point mentir, sauf les cas d'urgence, et à prolonger son sourire longtemps après qu'est oublié le mot qui l'a fait naître.

Miss Mary était l'ouvrage de lady Campbell. Faible d'es prit comme de corps, elle avait été entre les mains de son habile tante une argile molle et douce b modeler. Lady Campbell était avec raison fière de son œuvre et jalouse outre mesure du despotique pouvoir qu'elle exerçait sur sa nièce.

Miss Mary était fille unique. Son père avait trente mill>.

PAUL FÈVAi.

Jvres sterling de revenu, au dire du plus grand nombre, jiais quelques-uns affirmaient que le chiffre réel de ses rentes allait beaucoup au delù.

On doit penser que l'héritière de cette fortune qui, pauvre, aurait pu étr»? aimée pour elle-même, ne manquait point d'adoraieurs.— Deux ans auparavant, en effet, à l'époque de sa première entrée dans le monde, elle avait été entourée tout d'abord d'une innombrable cour. A l'apparition d'un astre ïouvtaB, chacun, si humble qu'il soit, se sent venir espoir . m a vu l'amour faire tant de miracles! Mais à mesure que l'astre s'élève sur l'horizon, le cercle s'éclaircit. Les humbles se rendent justice, à moins qu'ils ne préfùrcut jaunir de tendresse à distance ; il ne reste plus que les forts. Puis, entre les forts, la lutte s'établit.— Ce serait un beau spectacle, s'il n'était commun et visible gratis dans tout salon oii se trouve une héritière.

La lutte entre les forts a un résultat : la jeune fille choisit, ou sa famille pour elle. Alors les rangs se resserrent de nouveau; les ambitions vaincues se taisent; les humbles et les forts redeviennent égaux ; tous ont part aux rayons de l'astre, car l'astre, pour être désormais la propriété d'un seul, entre de droit dans le domaine de tous.

L'existence mondaine de miss Mary avait régulièrement suivi ces phases diverses. Le fort entre les forts avait été un jeune homme de fortune modeste, mais d'origine princière, fils cadet de feu le lord comte de Fife, et qui portait le nom de Franck Perceval. SlissMary, ou plutôt lady Campbell le distingua, et tout le monde crut la bataille tinie, mais tout-àcoup survint un nouveau champion qui rétabit la lutte et la mena rondement. '

Aussi, faut-il le dire, ce champion n'était rien moins que Rio-Santo en personne.

La mode a bàii parfois d'étranges fables auxquelles se laisse prendre le vulgaire. Ainsi, pour citer un exemple, Londres et Paris ont cru naguère à l'existence de ce mythe qu'on appelait monsieur de Montrond. Les journaux en parlaient, beaucoup de gens prétendaient l'avoir vu, qui aux Tuileries, qui chez moQsiear de Melternich, qui dans les salons du duc de Wellington, qui enfin dans quehiue taverne borgne. Il était lié avec toute la diplomatie européenne et fréquentait tous les usuriers de l'univers.

C'étaient d'audacieuses Inventions, voilà tout. Les meilleurs historiens révoquent en doute depuis mil huit cent quarante-trois l'existence de monsieur de Montrond elde son valet fantastique, qui était en môme temps son propriélair?. Un curieux mémoire, qui doit être soumis sous peu à lioijal Society of littérature, ne laissera aucun doute à cet égard.

Mais tout le monde a connu en 183., le marquis de Rio- Santo, l'éblouissant, l'incomparable marquis. Tout le monde se souvient de sa magnificence orientale; tout le monde a pu savoir qu'il dépensait 3 millions chaque hiver, 300,000 fr. par mois, et qu'il n'était point nabab cependant!

Une année, décembre vint sans que Rio-Santo fût installé dans son palais de PallMall; décembre, puis janvier. Lejockey's-clul) se vuila la face comme un seul sportman ; Ilyde- Park prit le deuil, et le corps de ballet dcQueen's-Théâtre dansa un pas funèbre en son honneur.— Etait il mort ? Etaitil ruiné? Nul ne pouvait le dire ; nul no l'a jamais su. Et après tout, qu'importe? Les gens comme Rio-Santo ont-ils besoin de vivre longtemps? Ils pas.sent un jour, une année dans une cité, puis ils s'en vont; mais leur souvenir reste. Les gens qui porte des cravaches se découvrent avant de |)rononcer leur nom; quand on parle d'eux, les ladies baissent les yeux en ébauchant un mélancolique sourire.

Le plus grand nombre pense que Rio-Santo reviendra quelque jour. Nous ne sommes pointée mesure de donner aujourd'hui notre opinion à cet égard.

Toujours est-il qu'en 483., Rio-Santo arriva de Paris où il ivaitéié pendant quatre ou cinq hivers de suite le roi du fashion. Il arriva suivi de son armée de laquais, de ses écuries, dont le moindre cheval valait trois ou quatre coursiers du célèbre pseudonyme,., omie de Cambis; de ses meutes royales •A de plusisura douzaines de baronnes qui se mouraient de

rêverie pour l'amour de son teint pâle et de ses fulgurans yeux bleus.

D'ordinaire, Londresne s'émeut qu'abonnes enseignes. Les princes étrangers, les fils d'empereurs y passent parfaitement inaperçus ; les ténors les plus prodigieux y opèrent le transit de leur ut de poitrine sans exciter la moindre révolution. Pour faire beaucoup d'effet dans cette ville surprenante et civilisée, il faut être osage, bayadère,ou pour le moins bélier à quatre cornes. Rio-Santo n'était rien de tout cela. Ce n'était qu'un mar(|uis. Pourtant trois jours après son arrivée, à tous les étages de toutes les maisons de toutes les rues de Londres, il faisait l'objet de toutes les conversations. Les palais du Wcst-End parlaient de lui; les boutiques d'Holbom et du Strand faisaient de nombreux cancans sur sa personne, les échoppes de Bishop's-Gate retentissaient de son nom estropié. Il était le sujet des conversations à Saint-James, dans Clare- Market, à Richmond et dans les bouges de Smithfield.

Et cependant personne ne pouvait se vanter d'avoir vu ce fameux marquis de Rio-Santo, dont tout le monde s'entretenait.Il passa dansla solitude de sa magnifique maison deBelgrave-Square les trois ou quatre premiers jours qui suivirent son arrivée en Angleterre. Mais qu'importe cela ? Il y avait dans les salons de l'une et l'autre aristocratie une vingtaine déjeunes seigneurs, merveilleusement couverts, qui chantaient ses louanges sur tous les tons et racontaient de lui des histoires à faire tomber un raout en syncope. Il y avait dans des réunions bourgeoises et jusque dans les sociétés d'arrière-boiltique d'honnêtes demi-lions, jolis adolescens ornés d'éperons et maniant l'aune, qui génufléchissaientau nom respecté de l'illustre marquis ; — enfin , au fin fond des tavernes, il y avait d'ignobles drôles qui, entre deux verres de gin, estropiaient ce même nom.— Pourquoi cela? nous ne saurions le dire.

Or, quand les hommes parlent, les femmes enchérissent et caquettent. De là cet as.sourdissant concert, qui, du salon, de l'antichambre, de la boutique et de la mansarde, envoya au ciel nuageux de Londres le nom mille fois répété de Rio- Santo.

Et chacun se représentait ce mystérieux marquis suivant la pente naturelle, de ses irfées. Les maris, trompés par son nom et sa réimtation, s'attendaient à lui voir le manteau rouge de Fra-Diavolo ou tout au moins le feutre à plume de Don Juan. Les femmes dotaient son visage inconnu de ce je ne sais quoi fatal que le fretin des romanciers donne à ses pauvres diables de héros. Les jeunes filles le voyaient en songe avec un œil rêveur, un front ravagé, un nez d'aigle et un sourire infernal, — mais divin. Les vielles servantes enfin se figuraient qu'il avait trois bagues de similor à chaque doigt, une canne en rhinocéros et des breloques valant trois mille livres sterling.

On doit penser combien ce mystère et cette incertitudeajoutaient au désir que chacun avait de connaître le marquis de Rio-S.'.nto. Ce désir pourtant ne dépassait pas une certaine latitude sociale. Les gens de bas lieu, en effet, se contentent d'admirer de confiance les rois de la mode; lorsqu'un courtaud aperçoit par hasard le lion, — nous disons le lion parce que ce monarque est toujours unique, et que les personnages communément appelés ainsi parle vulgaire noussemblentêtre tout au plus d'assez laids épagneuls, — il le méconnaît et passe, n'ayant point ce qu'il faut pour apprécier ses redoutables jBerfe.: ions; la bonne envie que chacun avait de voir enfin Rio-Santo restait donc concentrée tout au plus dans les deux aristocraties rivales , et débordait seulement un peu sur le haut commerce. Comme s'il n'y eilt point eu encore assez de motifs de rivalité, la politique se mit de la partie. Un bruit vague se mit à circuler dans les clubs ordinairement bien informés. On disait quele grand marquis était un envoyé secret d'une cour étrangère de premier ordre. Sa mission était, assurait-on, confidentielle et des plus impor tantes. Au reste, nul ne pouvait aflirmer positivement le fai mais, justement à cause de cela, le fait passa pour positif matériellement preuve.

Aussi ce fut à qui des whigs ou des tories aurait sa p mièruvisite. Trente invitations se croisèrent, signées de no renversaus et dont le moindre avait derrière lui un palais

LES MYSTERES DE LONDRES

des millions. Rie-Santo d« se pressa point de choisir. Il se laissa désirer le temps convenable ; puis un soir, après sa première excursion à Ricbmond, il se lit conduire à Derbyllouse.

Lady Opb^lia Barnwood, comtesse de Derby, était veuve d'un chevalier de la Jarretière. Sa fortune aurait pu rivaliser avec la fortune des baii(|uiers de Thames-Sireet; elle avait vingl-cinq ans, et passait pour être la plus charmante femme de Kiiig's-Uoad, qui est une rue très longue et toute peuplée de femmes charmantes.

Lorsqu'on annonça Kio-Santo, il courut une émotion muette parmi le double rang de femmes qui bordait les salons delà comtesse de Derby. Le premier rang frémit dune délicieuse curiosité, le second rang, — la tapisserie, — avança ses cinquante visages de douairières par-dessus les frais minois du premier, à peu près comme fait la seconde ligne mettant le fusil en joue sur l'épaule du chef de file dans les feux de peloton. Rio-Santo entra. On le trouva bel homme, mais il y eut çà et là quelques petits désappointemens, parce que son ensemble n'était point sufllsamment romanesque. De prime abofd, on s'étonna que oc marquis, irréprochable à coup sur, mais n'ayant rien de préciséiuerit extraordinaire, eût pu enlever pendant trois ans à notre compatriote, lord S"* le sc'feplre ou mieux la cravache du fashion parisien; on eût voulu lui voir une cravate plus ineffable, une démarche plus poétique, un regard plus impossible à définir. En somme, la première impression ne répondit pas tout-à-fait à l'attente générale. — Mais Rio-Sanlo parla. Le charme opéra d'autant mieux et plus vite, qu'il y avait eu contre ses séductions annoncées une sorte de réaction préalable. Les jeunes ladies laissèrent aller leur cœur au courant de sa parole électrique, et la tapisserie "■esjretta le temps heureux où elle pouvait être électrisée.

/l y a par le monde un préjugé stupide entre tous les préjugés. On s'imagine que, pour être roi de la mode, il suffit d'être riche, beau, ferme sur la hanche, frivole de caractère et spirituel assez pour dire dejolis riens. On se trompe du tout au tout. La royauté de la mode est élective; ce trône-là ne se prend que par droit de conquête. Si l'on a vu parfois s'y asseoir des monarques fainéans, on compte, d'autre part, dans la liste princière du fashion, des noms que l'histoire prononce avec respect. Le premier lion connu, Alcibiade, n'était pas un personnage ordinaire. Plus tard, — et nous ne citons pas plusieurs dandys romains tous pleins démérites, — nous trou- Clodius, nous trouvons César. Plus lard encore, nous rencontrons François de France, le roi chevalier, Essex,W. Raleigh, Walpole, lordByron; et, de nos jours, l'homme de Londres, le comte d'Orsay, ne passe-t-il pas parmi les gens qui s'y connaissent pour une des têtes les plus vigoureusement organisées de notre siècle ?

On dut reconnaître bientôt que Rio-Santo était un esprit d'élite; il savait causer, ce qui est rare, mais il savait parler aussi. Son intelligence, souple et forte, embrassait tout. C'était un homme grave et c'était un homme brillant. Son éloquence, pour peu qu'il le voulût, pouvait ne point tarir, et eepeiidanl il avait au suprême degré cet art qui est le premier de tous : l'art du silence.

En même temps, on fut ébloui du faste royal qu'il déploya, non pas en escompteur enrichi, mais en véritable grand seigneur.

De sorte que, -au uout de quelques semaines, Rio-Santo fut à Londres ce qu'il avait été à Paris, l'homme par excellence, le roi, le dieu.

Vers l'époque de son arrivée en Angleterre, quelques nouvelles figures s'élaienl introduites dans le grand monde, c'étaient tous gens de bon lieu, portant noms qui sonnaient comme il faut et menant un noble train dévie. Nous citerons, parmi ces nouveau* venus, le major liorougham, sir Paulus Waterfield, le docteur Muller, le cavalier Angelo Bembo. Ces messieurs connaissaient tous plus ou moins le marquis qu'ils avaient vu soit à Paris, soit ailleurs, mais aucun d'entre eux ne semblait être admis dans son intimité.

La première maîtresse de Rio-Santo à Londres fut, dit-on, la comtesse de De'" ■ ■ Jusque-là lady Ophélia avait eu la réputation la plus enviable pour une jeune veuve. C'était, selon

le sentiment général, une femme de merveilleux goOt, d'esprit fort délicat, mais de cœur sec ; une roquette enfin, des plus dangereuses et des moins attaquables. C'était en outre, car la coquetterie n'exclut rien quand on sait s'en servir, c'était une femme de principes choisis, pensant haut et bien, dévole autant qu'il faut l'être, et portant sans reprochss le nom de feu son époux, l'un des plus nobles et beaux de la vieille monarchie anglaise. Dans le monde, où tant de médisances se. croisent avec tant de calomnies, lady Ophélia avait passé in-i vulnérable; nulle tache, si petite qu'elle fût, n'avait terni le' miroir vierge de sa renommée. Les hommes l'aimaient et la craignaient, ses rivales l'enviaient et la haïssaient. Rio-Santo vint : l'cxistenco de la comtesse s'enveloppa toutà-coup d'un mystère inaccoutumé, que les langues méchantes ne tardèrenll pas à rendre suspect; elle eût pu se défendre, c'est-à-dire lever le voile et donner comme autrefois chaque heure de ses jours aux regards de la foule. -r- Mais il était vrai, elle aimait Rio-Santo; elle l'aimait de l'amour qu'inspirait à coup sûr ce terrible don Juan : amour fougueux, jeune, étourdi, sans prudence....

Rio-Santo, lui, aimait fort et vile. Sa passion brûlait trop pour durer. Il jeta aux pieds de lady Ophélia son cœur qui était sincère, son génie un moment dompté, son être entier, plus^que son être, car il lui promit l'avenir. Mais Rio-Santo, s'il lie mentait jamais, se trompait, hélas ! bien souvent. Il se donnait à l'amour sans réserve comme ces enfans qui prodiguent leurs jouets à leurs compagnons de plaisirs, pour ensuite les reprendre. Rio-Santo reprenait ainsi tout ce qu'il avait donné à l'amour. Et il n'avait p^s plus de remords que ces enfans dont nous venons de parler, parce qu'il était toujours de bonne foi. — C'était, comme diraient certains poètes, une magnifique nature.

Mais que Dieu vous garde, misses et miladies, de la rencontre de Rio San to!

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