‹ Musée littéraireChapitre 69 sur 170 · LA NOUVELLE D'UN MALHEUR · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE D'UN MALHEUR

Franck Perceval dormait toujours, et Stephen Mac-Nab épiait impatiemment son réveil pour avoir l'explication de cette parole échappée à son rêve.

Mais cette explication ne devait point avoir lieu tout de suite.

Vers sept heures du matin, on frappa violemment à la porte extérieure de Dudley-House. Levieux Jack ouvrit et revint aussitôt dire à Mac-Nab qu'une femme le demandait en bas, de 1? part de sa mère.

Stephen prit sommairement les mesures exigées par l'état de Perceval, et fit ses recommandations au vieux valet, qui écouta chacune de ses paroles comme un oracle et les grava de son mieux dans sa mémoire. Ensuite il descendit au parloir, où il trouva la servante de mistress Mac-Nab.

— Qu'y a-til donc, Bess? demanda-t-il.

— Ce qu'il y a, mister Mac-Nab! répondit la pauvre fille, dont Stephen remarqua seulement alors le trouble et l'aflliolion. — Ah ! lord !ah ! lord !... ne me demandez pas ce qu'il ya...Venezà la maison, plul(jt! Venez bien vite, car la pauvre dame devient folle... C'est à fendre le cœur.

— Parlez-vous de ma mère "i" s'écria Stephen, Au nom de Dieu, qu'est-il arrivé?...

— Ah ! lord ! ah ! lord ! répéta dolemmenf. Tietly, c'est à fendre le cœur I... Les deux pauvres chères filles! On n'en eût point trouvé de pareilles dans la cité, mister Stephen ! Ah I lord !

Le jeune médecin, au comble de l'inquiétude, saisit le bras de Betly et la somma impérieusement de. s'expliquer. — Mais faites donc parler une Ecossaise qui a fantaisie de gémir et

Pkm. FEVAL.

de pleurer! Beiiy mit son mouchoir sur ses yeux et se tordit les malus en criant :

— C'est a feiulrele r.œur ! La pauvre femme devient folle 1... Ah! lord !... folle à lier!

Slcplien fit ce qu'il aurait dû faire tout d'abord. 11 s'élança dans la rue, appela un cab, et se (Il conduire au galop dans Cornliill.

Dès qu'il fut parti, Betty se ravisa. Il est notoire que, par tous pays, les vieilles servantes sont prises d'un fougueux désir de parler, dès qy'onne veut plus les écouter ; — les vieilles servantes et aussi une grande quantité de femmes d'Ages et de conditions divers, — et encore un certain nombre de célibataires conirarians, — sans parler d'une foule d'hommes mariés bavards, tatillons, insipides, comme notre Dickens sait si bien les esquisser lorsqu'il jette son énergique pinceau pour saisir, en un momect de gaité, le crayon des croquis comiques.

Mous ne savons plus quel auteur français a dit:

Les sots depuis Adam sont en majorité.

Ce vers aurait du bon s'il ne contenait pas une personnalité on peu leste contre notre premier père, lequel, du reste, en détinitlve, ne lit point acte d'homme d'esprit en mangeant cette moitié de pomme verte d'où nous sont venus tous nos malheurs.

ISous n'avons point l'intention de nous étendre sur cet évéfiemenl a jamais regrettable, mais il est bien permis de laisser écliap|)er une plainte en passant, quand on songe que sans ce fruit mangé hors do propos, nous serions tous jeunes, beaux, bons, doués de la science infuse et à l'abri de la chute des cheveux.

Or, (igurcz-vous seulement un monde sans perruques et sans professeurs I

Tel était le paradis terrestre....

— Siephen' mister Stephen ! cria Betty en voyant partir son jeune maître; — oh! mister Siephen !... Ecoulez ! écoutez! je vais tout vous dire... sur mon salut !... C'est un affreux malheur, mister Mac-Nab. Écoutez!...

Mais Steplicn était déjù bien loin.

Betty essuya ses yeux.

— Je pense 'qu'il aurait pu attendre un peu, grommela-telle; et après tout il était bien naturel de tirer son mouchoir et de pleurer en |)areille circonstance... Les peiiles tilles sont maintenant Dieu sait où... Un autre aurait eu envie de savoir., mais monsieur Stephen est fier de son latin et de son grec... Grand bien lui fasse, le pauvre jeune monsieur ! Cela ne l'aidera guère à retrouver ses cousines... Oh ! lord ! quand on y songe, voil;") un événement!

Bess reprit;'! son tourle chemin de Cornhill, désolée d'avoir manqué par sa faute roccasion de compter une lugubre histoire.

L'entrée de Stephen dans la maison de sa mère fut quelque chose (le navrant. Bess avait r.tison. La pauvre misiress Mae- ■Nab était presque folle. Durant toute la nuit, elle était restée •debout sur la porte ouverte de sa maison, espérant toujours, attendant le retour de ses nièces qui ne devaient point revenir.

Au malin, elle était rentrée dans la maison; elle avait monté péniblement les deux étapes qui menaient îi la cham- In-ette des jeiiiu's fi^llcs, et là, saisie d'une sorte de transport, elle les avait appelées, appelées avec larmes, jusqu'à s'épuiser ■ex tomber sans voix.

A la vue de Stephen, elle retrouva quelque force et put prononcer encore en pleurant les noms d Anna etdeClary.

Siephen devina. Les paroles de mauvais augure de Betty l'avaient préparé à un malheur.

S'il neût point deviné, l'aspect des lits vides oi'i n'avaient évidemment pas couché les deux sœurs l'aurait mis bien vile sur la vole.

Elles a\aient disparu, voilh ce qui fut constant pour Stephen. Mistrcss Mac-Nab elle-même n'en savait pas davantage.

SlepUeB fat atterré dans «e premier iastant. Le coup était

trop rude après une longue nuit d'épreuves et d'Insomnie. Il se couvrit le visage de ses deux mains et refoula ses sanglots qui voulaient éclater. Sa mère vint le serrer dans ses bras et murmura parnri ses larmes:

— Après Dieu, mon lils, je n'ai d'espoir qu'en vous.

Stephen se raidit ù cet appel. Le premier instant de faiblesse passé, il retrouva cette énergie froide (jui était au fond do sa nature, et qui est, aux heures de détresse suprême, la (lualité la plus précieuse (]ue l'homme puisse trouver en son cœur. 11 secoua la molle langueur qui lui restait des rêves de la nuit, et se redressa dans sa vigueur native. Il était réellement plus fort et plus à l'aise en face d'un malheur positif, dont l'étendue, si grande qu'elle fût, se pouvait mesurer, que vis-â-vis de ces fantasques appréhensions, de ces angoisses fiévreuses qui le tourmentaient pour la première fois depuis douze heures. Le roman gênait Siephen, la poésie le déroutait; icilehasard lui présentait à boire une coupe bien amère, mais ses pieds touchaient le sol, pour ainsi dire. Il en avait fini avec les hallucinations et les fantômes, il rentrait dans la vie.

Aussi, devant cette calastroplie terrible et assurément imprévue, il sentit son courage grandir et s'alVermir. Sa tâche allait être de l'espèce de la plus rude: il lui faudrait non pas combattre, mais chercher, — chercher dans l'immensité de Londres ! Il se sentit à la hauteur de sa tâche.

— Espérez en Dieu, ma mère, répondit-il, et comptez sur moi.

Misiress Mac-Nab n'était point à la maison lorsque les deux sœurs avaient été enlevées. Betty qui se trouvait seule à ce moment, craignant les reproches de ses maîtres, altéra lesfaits et dit que les deux jeunes misses s'étaient enfuies sans rien dire. Personne, selon elle, n'avait pénétré dans la maison.

Un seul espoir restait. AngusMac-Farlane avait des façons si extraordinaires de se conduire en toute occasion, que mistrcss Mac-Nab avait pu supposer dès l'abord la possibilité d'un rendez-vous secret donnêpar lui ù ses filles. Stephen |)arlagea un instant celle idée. Si faible que soit une chance, quand elle est seule, il faut bien s'y accrocher; mais le jeune médecin ne put garder longtemps cette illusion. — Le laird, pour bizarre qu'il fût, ne se serait certes point joué ainsi de l'inquiétude de sa sœur, en retenant durant une nuit entière les deux jeunes filles. Et puis, nulle apparence ne donnait à penser que le laird fût à Londres.

Stephen sorlil pour se rendre chez le commissaire de police de Bishopsgate.

Dans ces quartiers populeux et marchands, où le grand et le petit commerce se mêleol à dose presque égale, il y a une quantité très remarquable de commères. Aussi est-ce une chose passant toute cruyance que la rapidité avec laquelle un événement mallieurcux s'y apprend, s'y répète, s'y transforme. En deux heures, cinq cents versions du même fait circulent, chaque marchande douée de quelque imagination y ajoute sa variante. Quand l'histoire a fait ainsi le tour du quartier, son héros lui-même ne la reconnaitraitpas. ^ '

Un cab, par exemple, écrase un lascar * aux environs de Saint- l'aul, c'est dans l'ordre. Dans Church-Yard, on parle du fait pendant Irois minutes; — dans CheapsIde, le malheureux lascar monte en grade et devient chien de racej c'est plus sérieux. Ecraser un chien de race! le cocher mé^ rite l'amende, et la société cynophile, fondée pour la défense générale des intérêts des chiens errans, suivra sans doute cette affaire; — dans Cori/iiill, le chien de race se lait enfanl de bonne maison ; — dans Leadenhall-Slreet, l'cufaut M^j change en vieille lady puissamment riche...

Ici l'histoire tourne à gauche et passe dans Uounsditch

' Beaucoup de ces pauvres gens qui fraient, pour un penny, des passages au milieu de la boue de Londres, sent des laï.cars, enlevés à leiir pays par la presse anglaiM-. Partout où un capi» 1 taiiii' a Ixjàoiii d^ malclols, il pieml ainsi dc< hommes, q .ille àtM ( le.eler, nus, sur le sol anglais an retMir. Les lasrars sont un* j (I -^ iiiille vaiiriés de viclinle^ que l'égoisme anglais fait paitMt I sur son passage. On s'es sert, puis ou les lai:>£« mourir de faim.

LES MYSTERES DE LONDRES

Où elle subit une variante nouvelle. Puis elle voyage dans Londnn-Wall ptrevientà Saint-l'aul par Mùorgale-Street.

Mais il n'est pins question ni du lascar ni du cab, et Cbunli-Yard est fort étonné d'apprendie que le tilbury de lord ChestprfieUI a écrasé l'honorable Jolm Slip, membre du parleuient pour un bourg-pourri du comté de L.a^(a^tre, qui s'était laissé choir dans le ruisseau en sortant de VoijsUrS' rooms (salon oU l'on manye des huîtres) de Teuiple-Bar.

Le récit est trop vraisemblable pour qu'on se refuse à y croire.

Lorsque SIephen milli) pied dans la rue, les commères de Cornhiil et de Finch-Lane savaient déjà l'enlèvement des deux sœurs et le travestissaient à leur manière.

Comment le savaient-elles?

Ceci est un profond mystère. — Qui pourrait dire com- • ment misiress Footes savait que son voisin Richard Trim, le marchand de lunettes, portail un corset sous son caleçon ? Qui pourrait dire comment misiress Crosscairn avait décou- 'vert que les belles dents de monsieur Simpson, le lion du quartier, étaient osanores (le mot existe) et sortaient de la fabrique du dentiste voisin?...

Les commères ont des yeux pour percer les murailles et des oreilles pour entendre ce qui ne se dit point.

El puis il y avait Ress, la servante de misiress Mac-Nab.

Le conciliabule féminin se tenait ce joui^lù au coin de Cornhiil et de Finch-I.ane qui faisait face à la maison carrée. Ou prenait le thé du matin chez mistress Rloomberry.

Misiress Rlack savait de source certaine que les deux pauvres chers cœurs s'étaient enfuis pour suivre leurs amans, — deux horse-guards, les deux plus beaux hommes du régiment.

Misiress Ruil était désolée de contredire misiress Rlack, mais chacun savait que les amans des deux jeunes misses étaient des commis de la banijue, deux beaux humnies, il n'y avait pas à dire non, mais dont l'un portait perruque et l'autre louchait de l'œil droit.

Mistriss Browne ne pouvait laisser passer cela. Les deux pauvres Mlles avaient été burkccs sous sa fenêtre, — et sans la pluie qui tombait à torrens, il y aurait eu encore du sang sur le pavé.

Celait une chose étrange, selon mistress Dodd, que toutes les sottises qui se disaient à propos de la circonstance du monde la plus simple. (Murmures.) Ces dames avaient ton de murmurer. 11 n'y avait point de personnalité dans ce que disait mistress Dodd. Seulement, elle s'étonnait que deux pauvres misses qui avaieni/«i/ vue fciuie, ne pussent aller se noyer dans la Tamise sans mettre tout le quartier en émoi.

Mistress Crossctirn avait toujours pensé que mistress Dodd, sa voisine et amie, ne ménageait point assez ses paroles. Elle avait connu bien des femmes en sa vie qui s'étaient repentii's avant de mourir de la légèreté de leurs discours. — Quant aux jeunes misses de l'autre côté de la rue, elles s'étaie* engagées pour servir de .-tatues vivantes à l'exhibition du Strand. — On pouvait aller y voir.

Mistress Crubb, mistress Footes et mistress Rlomberry absorbaient en silence un nombre incalculable de tasses de thé, réservant sans doute leur opinion pour le dessert.

Lorsque Stephen passa sous les fenêtres, les huit dames se levèrent et le suivirent longtemps du regard. Ce fut un nouveau texte à bavardage.

En somme, les huit langues assemblées au coin de Cornhiil s'accordèrent à reconnaître que c'éiait grand dommage de voir un si joli garçon se faire du chagrin pour de pareilles évaporées. j

Stephen poursuivait son chemin vers Rishopsgate, et ta- ! chait de voir clair dans l'énigme de la disparition des deux i «œurs. La première idée qui lui vint fut que l'inconnu du Temple-Church était l'auteur de renlèvement. Sa raison re- i gimba tout d'abord contre cette idée; car, en admettant ' «•mme vrais ses soupçons jaloux, c'était Clary qui aimait Qrt homme et non point cet bn urne qui aimait Clary. D'ail- j leurs, pourquoi eût-il enlevé les deux sœurs? — Assurément '

CCS argumens étaient de ceux qui ne se réfutent point. Cependant Siephen ne mit point de côté cette idée, parce que les cerveaux les plus raisonnables ont leur recoin l^Jnébreux ou passionné. Siephen, le positif, le sage Stephen, y voyait trouble dès que sa jalousie pouvait se mettre pour un peu ou pour beaucoup entre sa vue el l'objet observé.

En second lieu, Siephen se dit que ce pouvait être un enlèvement ordinaire, un enlèvement d(iuble, voilà tout. — Mais les deux sœurs étaient si pures 1 el il savait si bien tous leurs petits secrets!

Ce pouvait être encore un de ces rapts assez communs ù cette épo(iue, commis par ciuelque pourvoyeur de la pairie.

Enfin ce pouvaient être les gens de la résurrection...

Stephen frémit de tousses membres et n'acheva point de formuler celte dernière pensée.

Et néanmoins, il s'avoua qu'elle était la plus probable di toutes

Quelle que fût du reste la vérité, il pensa que l'œil inves tigaleur de la police pourrait lui être d'un grand secours, f prit espoir de son entrevue avec le comniissaire-de Bishopsgale-Street.

On sait que la cité de Londres est un Etat dans l'Etat, ceci à tel point que si fantaisie prend à Sa Majesté d'entendre l'ofliee à Saint-Paul, elle est obligée d'envoyer demander au lord-maire les clefs de la Cité, — laquelle n'a point de portes.

On apporte lesdites clefs, — qui sont fausses, si jamais clefs le furent,— à S. M., de l'autre côlé de Temple-Bar, dans le Strand. Le roi, — ou la reine, les louche el passe.

El les merciers de Freei-Slreel se drapent dans le contentement de leur stupide orgueil. Ne iraitent-ils pas de puissance à puissance avec le souverain des Trois-Royaunies?

Les commissaires de police de la Cité relèvent donc immédiatement du lord-maire, et non point de la police générale de Londres. Ce n'en sont pas moins des magistrats fort importans. Leur position est considérable sous tous les rapports et n'emporte point celle quasi-réprobation qui, de l'autre côté du détroit, s'attache à tout ce qui regarde la police.— A Londres, le bourreau est un gentleman. Point de préjugés dans celte noble ville. On n'y conspue que les gens qui ont faim.

Le commissaire de Rishopsgate-Slreet reçut Stephen du haut de sa grandeur. — Siephen avait attendu préalablement une heure et demie dans l'antichambre.

Il exposa sa demande et réclama comme de raison toute la diligence possible dans les recherches.

— Assurément, assurément, monsieur, répondit le commissaire; — c'est un cas d'urgence... Inscrivez la réclamation de monsieur Mac-Nab, Robin Cross... c'est un cas d'urgence.. Mais du diable si nous n'en avons pas par dessus la tête, des cas d'urgence... Vous êtes prié de revenir dans quinze jours, monsieur.

— Dans quiuze jours ! s'écria Stephen stupéfait ; — mais, monsieur...

— Ah I... qu'y a-t-il encore, monsieur Mac-Nab ?... Je vous ai dit dans quinze Jours... Je suis votre serviteur.

— Ne pourrait-or,? ..

— Non, diable ! monsieur.

— Je serais prêt i") faire tous les sacrifices.,.

— Oh !... Causez avec Robin Cross, monsieur, en ce cas.. J'ai la tête romiiue... Je suis votre serviteur.

Robin Cross s'était levé. C'était une sorte de spectre, long et maigre, dont la ligure coupante était prise entre deux toulTes ébourillVes de favoris blaïu-liàlres, comme la roue de verre d'une maihine électrique entre ses deux coussins. Il fit à Stephen un obséquieux salut et le pria d'entrer avec lui dans un cabinet voisin.

— Toutes ces recherches nous roulent un argent fou , voyez-vous, monsieur, lui dit-il ; — veuillez donc prendre la peine de vous asseoir... Ln enlèvement!... les gens du dehors croient que nous avons une baguette pour retrouver les objets perdus. Un double enlèvement!... sont elles jolies, monsieur, je vous pr-e?

— Qu'importe celai répondit brusquement Stephen,

PAUL FÉVAL

— Permettez, mon cher monsieur!... je n'ai pas le dessein de vous offenser... Vous nous avez donné leur signalement exact; mais les signalemens ne disent rien... Je pourrais vous citer, par exemple, celui du fameux Fergus-le- Rouge, — vous savez, Fergus O'Breane, le bandit du Teviot-Dale, — qui ressemble trait pour trait à...

— De grâce, monsieur, venons au fait I interrompit Ste» phen avec impatience.

Peut-être Stephen ne se fùt-il point pressé si fort d'interrompre, s'il eût pu deviner le nom qu'il arrêta sur la lèvre de Uobin Cross.

— A la bonne heure, reprit celui-ci sans s'émouvoir. Je vous demandais si les deux demoiselles sont jolies.

— Elles sont jolies, monsieur.

— Hum ! hum I fit Robin Cross en secouant la tête. Mon cher monsieur, cela vous coûtera une bonne somme.

— Je suis disposé à ne point marchander, dit Stephen.

— C'est fort honorable, monsieur... Voyez-vous, si elles étaient laides, la chose se ferait d'elle-même. Au bout de quatre jours, ceux qui les ont enlevées les jetteraient sur le pavé... Cela se fait ainsi, vous savez... Nous n'aurions que la peine de les ramasser... Pour dix guinées vous en seriez quitte... et encore ces dix guinées seraient de votre part une générosité, car la loi nous défend de rien exiger. Mais elles sont jolies... hum! hum! monsieur... très jolies peut-être...

Stephen leva les yeux au ciel avec impatience et dégoût. Cet homme le mettait au supplice.

— Elles sont très jolies, je le vois bien ! reprit Robin Cross avec un douloureux soupir; — ah! mon cher monsieur, cela vous coûtera cinquante livres.

— Et pourrai-je être sûr?...

— De notre zèle?... Nous sommes connus pour cela, monsieur Mac-Nab ! Fiez-vous à nous... Si nous ne retrouvons pas les chères demoiselles, c'est que la volonté de Dieu sera contre nous.

— Ecoutez, écoutez, monsieur ! s'écria Stephen qui prit la main du commis et la pressa entre les siennes, dans un de ces momens de détresse oU l'on achèterait l'ombre d'un espoir au prix d'une fortune; — vous chercherez, n'est-ce pas? Vous remuerez Londres entier...

— Londres est lourd, mon cher monsieur, grommela Robin Cross.

Stephen ne l'entendit pas et reprit avec une chaleur croissante:

— Vous les retrouverez, fussent-elles aux mains d'un homme puissant...

Robin Cross fit la grimace.

— Vous me les rendrez, monsieur, n'est-ce pas ?... Moi, je vous donnerai cin{iuante livres, cent livres, davantage, tout ce que vous voudrez.

La grimace de Robin Cross se changea soudain en un sourire excessivement flatteur.

— Voilù qui est parler, mon jeune gentleman ! dit-il en serrant à son tour la main de Stephen... Soyez tranquille, nous remuerons Londres, comme vous dites, nous ferons l'impossible... Vous serait-il désagréable de nous remettre quelque chose... ce que vous voudrez... pour les premiers frais?

Stephen mit sur la cheminée quatre ou cinqbank-notes det cinq livres.

— A la bonne heurel à la bonne heure! répéta Robin Cross ; — vous serez content de nous, mon jeune gentleman !

Stephen descendit, plein d'espoir, l'escalier du bureau de police. Mais, une fois dans la rue, l'air frais dissipa l'espèce d'ivresse où il s'était laissé tomber à son insu. Il raisonna froidement; il pesa la valeur des promesses de ces hommes avides et mercenaires. —Son espoir s'évanouiL

Et pourtant il fallait agir. Les pauvres filles l'appelaient sans doute et demandaient secours. Mais comment agir Kull* que faire?

Stcpheo allait, sans savoir, droit devant lui et nes'inquiétAil point de choisir m roule. En l'un de ces momens où

l'on se répète à soi-même : il faut agir, il faut agir! Stephen leva les yeux et lut, au coin d'un pâté de maisons, le nom de Finsbury-Square.

Il devint pâle. Ce nom venait de rejeter à travers son esprit une lugubre idée, déjà repoussée avec horreur.

Stephen se savait là auprès d'un repaire de résurrection* nisles.

Il était médecin, ses études et les causeries de ses jeunes confrères lui avaient appris le chemin de ces magasins de chair humaine, que la police de Londres laisse exister moyennant finances, et que les gens graves appellent r un mal nécessaire. » Il n'ignorait point que le voisinage oa grand cimetière des non-conformistes avait attiré aux environs de Finsbury-Square , dans Worship-Street , le plaaj hardi, le plus redoutable des trafiquans de la mort.

Le premier mouvement de Stephen fut de s'enfuir. — Pui^ une force irrésistible et mystérieuse le poussa à continuer! route vers Worship-Street. L'angoisse a incessamment soi( de certitude, et le malheur qu'on connaît semble moins ams que le malheur qu'on redoute...

Dans l'un de nos voyages sur le continent, il nous est ié rivé de visiter une fois l'établissement connu à Paris sous là nom de la Morgue. Nous entrâmes dans ce petit édifice donl la vue seule donne froid au cœur, et autour duquel pourtani caquettent et rient, tant que dure le jour, des marchande^ de légumes et de fruits, dont les éventaires s'adossent pre que aux murailles grises de cette tombe temporaire.

Sur le seuil, lorsque nous entrâmes, il y avait une pauv femme assise et tournant le dos à la salle d'exposition ; elle' sanglotait douloureusement et se levait parfois comme si elle eût voulu entrer et voir, mais une invincible terreur la rejetait sur la pierre qui lui servait de siège. De temps en temps elle murmurait d'une voix brisée:

— Mon enfant I mon pauvre enfant !

Elle resta là longtemps.— Au moment où nous ressoriions, navré par l'affreux spectacle offert dans ces salles humides, la femme se leva comme une folle et s'élança les bras tendus à l'intérieur.

On entendit un cri déchirant.— Puis deux hommes de police emportèrent un corps sans vie.

La pauvre femme avait vu ce qu'elle craignait tant de voir, ce qu'elle n'avait pu s'empêcher de chercher.

Stephen M,ic-Nab était comme la pauvre femme. Il craignait et il voulait à la fois ; or, en celte situation de l'âme, plus la crainte est poignante, plus le désir est grand.

Il se trouva bientôt dans Worship-Street, devant une grande maison, donl l'extérieur ressemblait parfaitement à celui des autres maisons ses voisines.

Sur la porte, au-dessous du bouton de la sonnette, il y avait une petite plaque de cuivre, où on lisait ces mots :

BDREAn DE M. BISBOP.

Stephen mil la main sur le boulon de la sonnette. Puis il la retira pour l'y remettre encore. Son cœur battait c^ime lorsqu'on va défaillir.

C'était bien la position de la pauvre femme ;issise sur les marches de la Morgue de Paris...

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