SUR LA QRAND'ROUTE
Le regard que Frank Perceval avait jeté sur le portrait de sa sœur était si douloureux, ses dernières paroles étaient empreintes d'une tristesse si profonde, que Stephen garda un silence embarrassé, craignant d'avoir involonlairement ravivé de cuisans souvenirs.
Il ne se trompait pas. Sa question venait de rouvrir une blessure plus cruelle que celle qu'avait faite l'épée du marquis de Rio-Santo.
Frank lui tendit la main et reprit :
— Vous êles mon seul ami, Stephen, et je vous dois confiance... Mais il y a certaines douleurs qu'on recouvre d'un voile... certaines blessures qu'il ne faut point mettre à nu...
—-Frank, interrompit Mac-Nab, excusez-moi, je vous en conjure, et ne dites pas un mot de plus.
—Je souffre bien,quand ce rêV? envahit mon sommeil,reprit lentement Perceval qui sembla n'avoir point entendu l'interruption de Stephen;— pauv.-e Harriel!... elle était jeune... et belle. . et heureuse, Stephen !... Approchez-vous de moi., plus près encore, je veux vous dire pourquoi est morte ma sœur Harriel .. à vous seul, entendez- vous, Mac-Nab.
Il s'arrêta et parut un instant absorbé dans ses souvenirs. Stephen attendait.
— C'est un récit étrange ! poursuivit Perceval, — étrange et tout plein d'aventures qui sembleraient être du domaine de l'imagination... Hélas! tout y est vrai pourtant... tout n'y est que trop vrai!... Parfois, je doute, tant mes souvenirs ressemblent aux folles fantaisies d'un songe... Mais mon doute se brise contre le marbre d'une tombe, Mac-Nab ..
C'était il y a deux ans. Harriet, recherchée en mariage par Henry Dutlon, lord Sherborne, qu'elle aimait, voulut passer la fin de la saison auprès de notre mère, et nous partîmes pour l'Ecosse dans les premiers jours de juillet.
Harriet était une noble enfant : nous nous aimions tous deux. — Vous le savez, Stephen, car je vous parlais toujours d'elle autrefois, — nous nous aimions tous deux plus encore que ne s'aiment un frère et une sœur dans la vie commune. Aussi , le voyage fut-il charmant et joyeux. Nous étions seuls dans une chaise bien attelée. Nous causions d'avenir, nous causions de nos amours, de lord Sherborne, de Mary Trevor... Oh! Stephen, le temps passait vite, et nous n'avions garde de maudire les mauvais chemins des comtés du nord.
Nous franchîmes la frontière. Il faisait un temps magnifique et, lorsque nous entrâmes dans Annan, dix heures du soir sonnaient au clocher de la vieille église.
— Allons jusqu'à Lochmaben, me dit Harriet.
Je faisais toujours avec plaisir ce qui semblait luj plaire, Stephen.
— Allons jusqu'à Lochmaben, répondis-je; nous demanderons à coucher à monsieur Mac-F.îrlane, l'oncle de moc ami Mac-Nab.
LES MYSTERES DE LONDRES
Les chpvaux de notre chaise furent tbangés et nous nous remîmes en route, conduits par un postillon écossais.
D'Annan à Loclimabcn, vous savez cela mieux que moi, Steplien, puisque c'est votre lieu de naissance, la route passe Inces.saniment au travers de paysages admirables. Nous regardions, ma sœur et moi, charmés de minute eu minute par des aspects nouveaux, sombres, gracieux ou grandioses, auxquels la blanche luiiiicre de la lune prêtait de fantastiques séductions.
Mais nous avancions bien lentement, parce que les belles roules sont rares dans les contrées pittoresques.— Ma montre disait minuit que nous étions encore à plusieurs lieues le Loehmaben.
Néanmoins, nous étions sans inquiétude aucune. Harriet ^applaudissait même de ce retard qui prolongeait les plai- ..Irsde cette belle nuit.
Pauvre sœur! celte nuit vit son dernier sourire.
Je venais de replacer ma montre dans mon gousset, lorsque notre chaise heurta violemment contre un objet placé en travers de la roule. Elle surmonta ce premier obstacle, grâce à l'élan des chevaux, mais ce fut pour retomber lourdement, désemparée, dans une tranchée qui, à vingt pas plus loin, coupait la largeur du chemin.
Ni Harriet ni moi ne fûmes blessés. Le postillon défila d'assez bonne grSce une kyrielle de jurons écossais, et maudit les agens-voyers du gouvernement qui, sous prétexte de réparer les routes, creusent de véritables pièges où viennent se prendre les pauvres voyageurs.
Cette tranchée, Stephen, était en effet bien réellement un piège ; mais j'ai tout lieu de croire qu'elle n'avait point été creusée par la main des agens du gouvernement. Quant au premier obstacle qui avait commencé le désarroi de notre équipage, c'était tout bonnement un tronc d'arbre, jeté à dessein en travers du chemin.
Nous descendîmes. Je fis asseoir sur le gazon Harriet, effrayée, et je voulus visiter la chaise. A mon avis, elle aurait pu marcher encore. Néanmoins, le postillon écossais nous déclara, en appuyant son dire de force sermens, que continuer le voyage ce serait exposer graluiiemeni notre vie.
Je n'avais nulle raison de me délier de cet homme, Stephen. Je le crus.
Les nuits sont fraîches de l'autre côté du Solway. Lorsque je revins vers Harriet, elle commençait ù trembler de froid.
— Où passerons-nous la nuit, Frank? me demanda-t-e!le. C'était plus que je ne pouvais dire, et je renvoyai la question à notre postillon, qui me répondit :
— Il y a bien le château du laird, de l'autre côté de la montée. Votre Honneur; mais du diable si Duncan de Leed se dérangerait à cette heure de nuit pour nous ouvrir !...
— Vous étiez si près que cela de Crewe? interrompit ici Mac-Nab.
— Nous étions à un mille tout au plus du chflte m de votre oncle, Stephen. Et encore, lorsque je dis un mille, c'est pour me conformer à la mesure de notre postillon, car je crois, moi, que nous en étions beaucoup plus près que cela.
— Poursuivez, dit Stephen. Je devinerai bien facilement par la suite de votre récit la place où s'arrêta votre chaise... Ne connais-je pas chaque pouce du terrain qui est entre Annan et Crewe?
Perceval reprit :
— Et n'y a-t-il aux environs que le château du laird ? deïandai-je au portillon.
J'ignorais aiors que celui qu'on appelait le laird fût monsieur Mac-Farlane.
— Il y a bien encore la ferme de Leed, au nird du château, jrépondit le postillon; mais autant aller ji;s(;u'à Loehmaben !... Je ne vois guère que la maison de Rar <'ai...
— La maison de Randal Graham I... s'écria Stephen.
— Vous connaissez cette maison , Mac-Nab ? demanda Frank.
— SI Je connais cette maison !... Oh 1 oui, je la connais... Cest là que fut assassiné mon père...
— C'est là que fut déshonorée ma sœur! prononça Perceval d'une voix profonde et contenue.
Il y eut, entre les deux jeunes gens, un moment de silence douloureux. Frank s'était mis sur son séant et croisait «es deux mains sous sa couveriurc. Son noble visage pâli par la souffrance avait une expression d'austère tristesse.— Stephen appuyait sa tête sur sa main.
— C'est là une étrange coïncidence, dit enfin Perceval. Puis il ajouta brusquement en levant les yeux sur son
ami :
—Stephen, répondriez-vous de votre oncle Mac-Farlane ?
— Je ne vous comprends pas!... murmura le jeune médecin étonné.
— Vous avez foi en lui, je le vois, reprit Frank... c'est bien... Je vous prie de ne me point demander compte de ma question avant la tin de mon récit... Je crois, j'espère, que quelque clarté pourra jaillir pour tous les deux de cet entretien ; car l'assassin de votre père, Stephen, doit être le bourreau de ma sœur.
— Je le crois comme vous, répliqua Stephen.
— La maison de Randal Graham, poursuivit Perceval, est, vous le savez, séparée de la route par un épais bouquet de chênes, et s'élève entre deux monticules boisés, sur la limite des ruines de l'ancienne abbaye de Sainte Marie de Crewe... J'ignore du reste dans quelle position le château de votse oncle se trouve par rapport à la maison et aux ruines... jamais je ne suis revenu dans ce lieu funeste.
— Le château d'Angus Mac-Farlane, répondit Stephen, n'est autre chose que l'ancien corps de logis du couvent de Sainte-Marie II s'élève au-delà des ruines, à un demi-mille de la maison de Randal.
— Ah! fil Perceval, dont le front se plissa ; — l'Ecossais m'avait menti... Et, ditesmoi, Stephen, savez-vous?.. Mais vous étiez bien jeune quand vous avez quitté le comté de Dumfries...
— Je connaissais les ruines comme cette chambre, Frank, et je n'ai rien oublié.
— Eh bien ! vous pourrez peut-être me répondre... N'entendîtes-vaus parler jamais de souterrains... de passages communiquant, à travers les ruines, entie la maison de Randal et le château de Crewe ?
— Jamais, répondit Stephen.
— Où communiquent-ils alors? murmura Frank, comme en se parlant à lui-même.
n ajouta tout haut :
— Y a-t-il donc, dans les environs, un autre château que celui de Crevi'e ?
— Aucun, à plus de deux lieues à la ronde .. Mais qui vous a parlé de l'existence de ces souterrains?
— Je les ai traversés, répliqua Frank; —ils sont longs et, dans leurs vastes détours, un honinie peut aisément se perdre... Nous reviendrons sur ce sujet, Stephen. — Il était un peu plus de minuit lorsque nous arrivâmes au seuil de la maison de Randal. Ma sœur souffrait et avait peur par ces sauvages et sombres chemins que n'éclairait plus la lumière de la lune. Moi-même je me sentais tourmenté d'une vague inquiétude.
Le postillon frappa. Presque aussitôt nous entendîmes battre le briquet ù l'intérieur et une voix nous cria : — Qui vive?
— Bien votre serviteur, monsieur Smith, répondit le postillon. C'est un jeune lord et sa lady, dont la chaise s'est brisée au-dessus du Trou de Roos, — que le ciel confonde les gens du roi payés pour entretenir les bonnes routes d'Ecosse ! — brisée comme un verre, monsieur Smith.
— Et toi, qui es-tu? demanda la voix.
— Oh I moi, je suis le postillon Saunie,— Sâunied'Vnnan, — Saunie l'aboyeur, monsieur t-mith.
Lapone souvrit. — Monsieur Smith, personnage dont la figure se cachait presque entièrement sous un vaste garde- Tue de soie verte, nous accueillit par un froid et cérémonieux salut.
— Monsieur, lui dis-Je, veuillez accueillir tout d'abord mes remercimcns. Sans votre hospitalité...
PAUL FEVAL.
— Jeune homme, interrompit monsieur Smith avec un son de voix cafard,— j'espère que ni vous ni la jeune dame n'êtes dans les lacs de U grande prostituée qui s'asseoit sur sept montagnes?*
— Nous ne sommes pas catholiques, monsieur.
— Dieu soit béni, jeune homme... Et j'espère que la jeune dame vous appartient chrétiennement, qu'elle est la chair de votre chair... .
— Cette jeune dame est ma sœur, répondis-je.
— Ah ! fit monsieur Smilh, qui, sous son garde-vue, me parut faire subir à la pauvre Harriet un minutieux examen ; — Maudlin !
— Qu'y a-t-il? cria de loin une voix flûtée.
— Faites préparer deux chambres séparées, dit monsieur Smith.
— .Monsieur, voulus-je objecter, — ma sœur est faible et souffrante ; je désirerais ne point la quitter.
— Fi! jeune homme, fi!... La nuit est l'heure de puissance du démon tentateur... La nuit...
— Quoi ! monsieur, m'écriai-je avec indignation et dégoût, — oseriez-vous supposer?...
— Le cœur humain, jeune homme, déclama monsieur Smilh en nasillant, est un sépulcre blanchi... La chair est faible... et si vous ne voulez point vous conformer aux règles de ma maison, allez-vous-en coucher au clair de lune.
Monsieur Smith salua gravement et se retira.
L'instant d'après un valet apporta quelques rafrakhissemens, auxquels Saunie, notre postillon, fit le plus grand honneur. Harriet et moi, nous touchâmes à peine aux mets qui nous furent présentés.
— Quel est donc ce monsieur Smith? demandai-je à Saunie.
— Oh ! s'écria-t-il la boucbe pleine, — c'est ce gentleman qui vous a parlé tout-à-l'heure avec une visière verte sur le nez.
— J'entends bien, mon brave, mais quel homme est-ce?
— Quel homme c'est ? répéta Saunie d'un air innocent j — oh ! c'est un homme comme vous et comme moi, milord... Je vais me coucher... Soyez tranquille; demain, la chaise marchera tont aussi bien qu'il le faudra pour vos besoins.
Harriet et moi nous suivîmes l'exemple de Saunie et nous nous retirâmes dans nos chambres. Elles étaient contiguës et séparées seulement par une porte close, à travers laquelle nous aurions pu causer. — Je pensai , qu'au demeurant, monsieur Smith aurait pu faire pis que cela.
Xentcndis Harriet se mettre au lit, et sa douce voix me cria bonsoir !
J'étais las. Je me jetai tout habillé sur ma couche et je m'endormis presque aussitôt; — mais, vous savez, Stephen, de ce sommeil inquiet, léger, vivant, qui laisse aux organes la faculté de sentir.
Ce sommeil est perfide, mon Dieu I on entend et l'on croit rtver...
Ce fut ce qui m'arriva. Ma fenêtre était restée par basard ouverte. A peine avais-je fermé les yeux qu'un bruit de voix contenues vint tourner autour de mes oreilles. — Aujourd'hui que je me rends compte des événemens, je pense que ces voix venaient du dehors et qu'on causait sous ma fenêtre.
— Elle est belle, disait une voix que je crus reconnaître pour celle de monsieur Smilh, bien qu'elle eût dépouillé son accent de cafardise puritaine.
— Oui, répondait une autre voix, mais ce n'est pas la jeune duchesse de **", et du diable si c'est la peine de jeter des chênes en travers de la route pour si peu de chose!... Cest prendre un lapin dans un piégea loiin, ma foi !
— Elle est belle, dit encore monsieur Smilh, et Son Honneur est au château.
— Je sais bien... Son Honneur n'en fera qu'une bouchée à — mais il devait y avoir cinq mille livres et des bijoux dans
* Cette ambit'ense et ab^^urdc métaphore est resiée dans le hngage nguel des prftsbyu'ricDS d'iicossc. Elle veut dire tout bosoemeat l'Eglise romaine.
la chaise de Leurs Grâces, le duc et la duchesse de *", tandis que dans la chaise de ceux-ci*nous n'avons rien trouvé du tout... On ne creuse pas des tranchées pour cela, major, que diable!
— Eh ! Paulus, mon ami, le chf ne et la tranchée ne seront pas perdus, — bien que, après tout, le chêne soit trop mince et la tranchée mal faite, puisque la chaise de ce jeune sot est en parfait état ; — Leurs Grâces y viendront à leur tour.
— Je ferai donner un coup de pioche à la tranchée, grommela Paulus.
— Moi, je vais m'occuper de la jeune dame, dit Smith, — ou le major ; — Son Honneur aura là un dessert de son goût.
Stephen, j'entendais tout cela, tout et parfaitement. Pas un mot ne m'échappait. — Mais j'avais un voile sur l'intelligence et je croyais rêver... Cela vous est arrivé sans doute. Je croyais rêver, et pourtant je raisonnais vaguement; je me disais que ce rêve était évidemment produit par l'impression défavorable qu'avait faite sur moi monsieur Smith.
Cette lueur indéLÎse qui éclaire l'esprit en ces momens, Stephen, sert à enraciner l'erreur, de telle sorte que l'action des objets extérieurs, les sons, les odeurs et jusque aux attouchemcns se combinent d'eux-mêmes avec cet état de demisomnambulisme et viennent en aide au sommeil.
Je n'entendis plus rien, et je ra'endorutis réellement en murmurant :
Ce que c'est que les rêves ! je gage que ce'.ui-ci va revenir.
Il revint, Stephen. Ou plutôt le drame affreux dont je venais d'entendre la première scène se poursuivit près de moi.
Et mon oreille continua de saisir les sons avec une netteté singulière. Mais le sommeil de mon intelligence faussait les perceptions de mes organes éveillés.
J'entendis un bruit sourd dans la direction de la chambre d'Harriet, puis des cris étouffés, — des plaintes, — puis le silence se fit.
Toujours le rêve.
Nul bruit ne se faisait plus ouïr lorsque je fus éveillé en sursaut par un de ces chocs électriques qui viennent parfois secouer le sommeil. — On croit tomber en un précipice, trébucher au bord d'un gouffre, quesais-je?... Je sautai sur le parquet.
Toutes ces choses que j'avais entendues pendant mon sommeil revinrent à mon esprit et le remplirent d'une vague épouvante. Je ne croyais point encore à leur réalité, mais sait-on, par le trouble des nuits, le chemin que suit la peur pour entrer dans notre âme? J
Je m'approchai doucement de la porte d'Harriet, je misi mon oreille à la serrure. — Rien 1 k
Qu'attendais-je? qu'aurais-je voulu entendre? rien. Har-^ riet dormait sans doute. — Et ce silence me fit frissonner, i
— Harriet ! prononçai-je doucement. ' Rien encore.
— Harriet! Harriet! m'écriai-je Toujours le même silence.
Alors ma tête et mon cœur s'emplirent de navrantes appréhensions. J'entrevis la vérité. Ce que j'avais pris pour un rêve s'était réellement passé auprès de moi.
Je criai, je frappai furieusement la porte h l'aide de m«8 poings fermés. —Nulle voix ne me répondit.
— L'ont-ils assassinée? me demandai-je, tandis qu'une sueur froide inondait mon front.
Je saisis la barre de fer de la fenêtre, et, m'en servanl comme d'un levier, je jetai la porte d'Harriet en dedans.— La lune, pénétrant â travers uiio croisée sans rideaux, inondait la chambre de ses rayons.
Le lit de ma sœur était vide.