‹ Musée littéraireChapitre 77 sur 170 · SABBAT · texte numérisé non relu

SABBAT

Frank Perceval interrompit un instant son récit. La douleur, évoquée , était venue , trop violente pour son état de faiblesse, et il n'avait pu supporter le choc de ses souvenirs tout à coup ravivés.

Il reprit au bout de quelques instans.

— On semblait oublier ma présence et nul ne faisait attention ù moi. Le festin nocturne suivait son cours. L'ivresse de chacun s'exallait , et le bruit montait de temps à autre jusqu'à couvrir complètement les accords de l'orchestre.

Son Honneur s'animait lui-même de plus en plus. Le verre de cristal passait incessamment de sa lèvre aux lèvres de la jeune fille, dont les traits tlemeuraient toujours invisibles pour moi.

Il la regardait , Stephen , avec dés yeux où s'allumait la Gamme d'un désir qui grandissait sans cesse et s'exaltait

LE SIÈCLE. — VI

jusqu'à la passion. — Moi , je tremblais sur la couche où l'on m'avait jeté.

Je me souviendrai toujours de cet instant d'angoisse suprême où le voile tomba , découvrant dans sa chute la poignante réalité. Ce fut une souffrance sans égale, mon Dieu ! et mui qui , en ce moment , crains de voir s'évanouir ce qui me reste d'espoir de bonheur en ce monde , j'affirme que nul coup ne pourra jamais me briser si cruellement le cœur.

Nous sommes une illustre maison , Stephen , et une maison orgueilleuse. L'inflexible boiineur des races chevaleresques me fut inoimlé dès le berceau, et la honte est plus dure à qui fut élevé dans des pensées d'orgueil.

Et puis, et surtout, si vous saviez, je l'aimais tant !...

Ce fut dans l'un de ces instans de silence qui passaient à travers le fracas de la fête comme des accalmies parmi l'orage.

L'orchestre lui-même se taisait.

Je vis la jeune tille, dont pas un mouvement ne m'échappait , lever le verre à la hauteur de ses lèvres , et presque aussitùt uiu> dou<:e voix vint ù moi, qui disait .

— Henry , mon cher lord , je bois à vousl C'était la voix d'Harriet.

Je poussai un cri terrible, et je m'agitai en des efforts désespérés poirr rompre mes liens. Cette voix me disait tout, — tout ce que je viens de vous dire , Stephen , — sa présence au bord de l'abîme et sa folie qui lui faisait prendre l'abîme pour un lit de fleurs.

Mes cris furent couverts par le choc des verres et les éclats des toasts. Le mol d'Harriet avait été un signal.

Cependant, comme je continuais, m'épuisant à faire arriver ma voix jusqu'à ma sœur , un des convives se leva et me fouetta en riant le visage avec sa serviette.

Une convulsion de rage me donna la force de rompre un de mes liens et je roulai à quelques pas des coussins.

— Voilà un diable de garçon ! dit le moine; —comme il hurle!... Je pense que le plus convenable est de le bâillonner.

— Non ! oh ! non ! m'écriai-je , suppliant ; — laissez-moi , par pitié!... Si ma sœur entend ma voix, elle reviendra peutêtre à elle-même...

— Hé! hé !... grommela le moine; — la chose est, pardieu, possible !... Et ce ne serait pas le compte de Son Honneur!...

Ce disant, il roula sa serviette que mes efforts impuissans ne purent l'empêcher de nouer solidement sur ma bouche.

J'essayais de crier encore. — Mais le misérable savait son métier : j'étais bâillonné.

Il me rejeta sur mes coussins, où je demeurai comme une niasse inerte.

Les autres convives n'avaient point daigné se retourner.

— Milords et gentlemen, dit en ce moment l'un des faux moines que je reconnus aussitôt pour être monsieur Smii'h, le maître de la maison de Randal, —nous attendions ce soir une assez jolie capture, et puisque nous nous séparons demain, il est probable que le jeune duc de"* et sa lady passeront sans encombre sous le château... Mais à cela ne tienne, puisque nous avons fait une autre capture qui paraît être dC goût de Son Honneur I

Un burrah accueillit ce discours.

On but : le speech * commença.

Les harangues étaient faites dans une sorte d'argot dont le sens m'échappait le plus souvent; néanmoins, je comprenais quelques phrases çà et là, et ces phrases suflirent pourmè convaincre que j'avais devant les yeux une partie des mem-

• Vie speech, la harangue, ou plutôt, pour exprimer mieux l'idée au prix d'un barbarisme manifeste, la harangation. — Dans loul repas anirlais, que ce soit un frstin ou une orgie, le speech trouve iaévilablement sa pl.ice. C'o.'^t uu ingénieux moyen de faire la part (le l'ennui. — On harangue li' maître de la maison, qui harangue ses convives, li'squcis se haranguent entre eux. — Plus d'un bottnêle homme aimerait mieux dormir ou boxer, mais c'est la coutume , el, d'ailleurs, l'un n'enipêcUc pas l'autre.

PAUL FEVAL.

hm les plus noiables d'une vaste associaUon organisée pour le vol, ia rJiiinc el leniciirlro, sans douic.

Son IIonniHir était le dicf suprême de celle assoriation, do'.it le siège permanent était à Londres, mais qui se ramiliailjisqu'ii l'étranger, et dont les souterrains île S:!inte-Marie de Crewe étaient tout à la lois le lieu de refuge en cas de danger et la maison de plaisance.

— Et n'avez-vous point essayé de mettre les magistrats sur la trace de cette redoutable bande? interrompit ici Stejihen.

— Ami, répondit Perceval, je l'ai essayé; mais monsisnr Mac-Far!ane est juge de paix du conilé deDunifiies... Il a été chargé de l'enquête, et, par deux fois, l'affaire s'est étouffée entre ses mains.

Stephen se repentit peut-être de son interruption. 11 garda un silence enAarrassé.

— Son Honneur, reprit Franck, d'après ce que je crus entendre, était à l'étranger depuis plusieurs années et ne faisait que de courtes a|)pariiions en Angleterre. Mais cet état de choses allait cesser, et, l'année suivante. Son Honneur devait revenir habiter Londres, afin de mettre à exécution un gigantesque plan de déprédation.

De sorte que cet liomnie doit être maintenant ici, aj-outa Perceval en fronçant le sourcil lout-àcoup.

Stephen tendit curieusement l'oreille, mais Frank ne donna point de conclusion à cette brusqua sortie.

— Il me sembla, poursuMt-il, que certains orateurs faisaient allusion, dans leur speech, à des plans combinés longtemps à l'avance; et l'on but avec enthousiasme à la santé d'un certain Saunders l'Éléphant qui devait, à lui seul, remplir d'or toutes les caisses de la compagnie.

Ce nom de Saunders et celui de Fergus furent les seuls qu'on prononça en ma présence.

Le repas auquel j'assistais était au reste le dernier qu'on dat faire en Ecosse. Les associés allaient se disperser, emportant les instructions qui avaientétédiscutéesàloisirdans ce ténébreux congrès.

Ces choses, Stephen, vous paraîtront peut-être impossibles, incroyables — Hélas! pussé-je croire que tout cela n'est qu'un songe I pussé-je n'avoir point par devers moi une preuve accablante de la réalité de mes souvenirs I... Mais à quiconque voudrait douter, ami, je montrerais une tombe... ^^ Son Honneur avait répondu brièvement et avec une singulière autorité de paroles aux diverses harangues des orateurs. Il semblait être fortement fatigué de leur éloquence, et se retournait sanscesse vers Harriet, comme s'il eût fait un crime à ses surbordonnésde lui voler ainsi quelques instans de son bonheur.

A la fin du dernier discours, il se leva et salua l'assemblée avec une royale courtoisie.

— Milords et gentlemen, dit-il en souriant, il y a temps pour tout. Nous avons délibéré toute la semaine, et discuté et combiné... Maintenant rt^jouissons-nous ! '

Ce fut un tonnerre d'ai)i)lau(lisscmens à ébranler les voûtes dix fois séculaires de l'antique chapelle

— Fergus! Fergus pour toujours! criait-on avec frénésie.

En même temps, sur un geste de Son Honneur l'orchestre se réveilla. Tous les insiru nions (|ul lo ('ompo>.ai<>ni (icKitèreni 4 la fois, et la nef se remplit d'une bruyante et vive harmonie.

Quelques couples se levèrent. -Un mouvement de valge «uccéda au prélude. - Au bout de cinq minutes, la moitié des convives tourbillonnait autour delà table.

Au bout de cinq autres minutes, il ne restait plus sur les sièges que le chef de la bande et ma pauvre sœur.

Le reste, emporté par un mouvement de valse accéléré sans asse, tournoyait, tournoyait en un cercle sans lin. Mon œil se fatiguait a les suivre... -- Immobile, jesentais tour-à tour sur mon visage le vent parlumé des robes de velours et le frôlement rugueux des froi b de bure.

Et la danse allait, pressant ù chaque tour sa rotation rapide.— Les femmes paiissaieût: les yeux des hommes devenatenl de feu.

Son Honneur tenait toujours enlacée dans ses bras la jeune (ilie au peignoirblanc. Leurs bouches se louchaient : ils se parlaient tout bas, — et ma pauvre sœur, abusée, semblait bien heureuse.

Au moriftnt oii la valse atteignait le paroxysme de SOB étourdissante vitesse, le chef se pencha sur la main de ma SEour et y mit un baiser, puis, serrant autour de ses reins la ceinture de stf'siniarre, il enleva la pauvre (ille dans ses bras vigoureux et descendit le marchepied de son trône.

L'orchestré ralentit aussitôt son mouvement pour jouer une de ces indolentes valses d'Aliemagix; dont les notes se balancent paresseusement et bercent l'âme tout comme les rêveuses élégies des poètes germaniques.

Ce fut alors seulement que je pus voir le visage de ma sœur. Car c'était bien elle, Stephen 1... Oh! mon désespoir ne m'avait point trompé...

Elle souriait, la pauvre insensée, heureuse de danser son bal de fiançailles : elle souriait, et son sourire me déchirait le cœur.

Son Honneur l'entraîna, docile, et se mêla au mouvement des valseurs. — l'eu à peu les rangs s'éclaircirent autour d'eux. Les autres valseurs, fatigués ou voulant voir, se ran gèrent en galerie.

Bientôt Harriet et son cavalier restèrent seuls. — Jr! la vois encore, Stephen, passant auprès de moi, souriante et heureuse, auprès de moi qui gisais, terrassé, garrotté, privé de la parole... Je vois encore le gracieux balancement de sa taille souple, qui s'abandonnait, confiante, au bras^obuste de cet homme...

Oh! cet homme!... je le hais! je le hais! Stephen !

Un murmure admirateur les suivait, car ils étaient beaux tous deux.

Harriet, cependant, perdait le souffle. —Elle appuya languisfamment son front pâli sur l'épaule de Son Honneur, qui s'arrêta aussitôt pour la déposer, demi-p.'imce, sur un large divan qui occupait le haut bout de la table.

L'orchestre continuait de chanter en sourdine le motif de la valse allemande.

Son Honneur se laissa tomber sur le divan auprès d'IIarriet. C'était un signal. Un bruit strident se lit tout en haut de la voûte et les mille bougies s'éteignirent à la fois.

Tout demeura plongé dans une nuit profond. L'orchestre se tut.

Les cordes qui me liaient m'entrèrent dans la chair, tant fut déscsiiéré l'effort que je tentai po'ir secourir ma sœur en ce moment suprême. Mais tout fut inutile. Je retombai vaincu, muet, anéanti.

Dieu me prit en pitié. , Te perdis connaissance.

— Pauvre ami ! murmura Stephen ([ai pressait douloureusement la main de Perceval entre les siennes.

Celiii-ii était depuis quelques secondes dans un état de morne insensibilité. La voix dcMac-Nab le fit tressaillir.

— Où en étais-je? demanda-t-il brusquement; car il faut en tinir avec ce cruel récit, Mac-N;:b... Vo* ai-je dit qu'aprés cette valse maudite le moine s'était assis près de ma sœur, et que les bougies, dteiuies par un souffle d'enfer ...? Oui ! j'ai dû voua dire cela, car vous me plaignez trop pour ne pas savoir mon malheur... Monsieur, il s'agit ici d'une (ille de Perceval... sur votre salut, jurez-moi que vous garderez mon secret I

— Oh! Frank! .. s'écria Stephen, avez-vous donc besoin de mon serment?

— Non! répondit Frank avec égarement ; — vous ai-je demandé un serment à vous, Stephen?.., Non... Il faut avoir pitié (le moi... Écoulez! je crois que j'aimais ma sœur plus encore que Mary... Mary, mon seul amour désormais... Oh! je le crois!

— J'ignore combien de temps dura mon évanouissement, ajouta-i-il presque aussitôt. Quand je repris mes sens, l'obscurité durait encore et un prolond silence régnait dans la salle.

Au bout d'une heure environ, j'entendis du bruit dans la direction desgaleries oùj'avais erré durant la nuit. La porte

LES MYSTÈRES DE LONDRES

par où j'étais entré s'ouvrit et plusieurs hommes entrèrent, tenant en main des «orciies allumées.

Leur lumière éclaira vagui'meiit les suites de l'orgie: moines et femmes dormaient pêle-mêle. r^

Mais ce ne fut point lu ce que chercha mon regaJd. — Mes }eu\ se portèrent tout de suite avidement vers (^ diNan où le tefs'était assis auprèsdemasœur. W

Ma sœur était étendue sur les coussins; clle^ommeillait. .-Quant au moine, debout, les bras croisés siir sa poitrine, j semblait absorbé dans de profondes méditations.

La lumière des torches le tira de sa rêverie. Son premier Jegard fut pour ma sœur, qu'il «ontempla un instant avec compassion et aniour.

Il se pencha et lui mit un baiser au front.

Puis, se déijouillant de sa simarre de soie, il l'en couvrit comme d'un voile.

Yavait-il donc quelque délicatesse au fond du cœur de cet homme, Stephen?

Cela fait, il s'avança jusqu'au milieu des dormeurs et cria d'une voix tonnante :

— rebout, gentlemen ! debout I

Les hommes se levèrent ; les femmes disparurent comme par enchantement.

La vieille nef avait complètement changé d'aspect. Eclairée maintenant, non plus par le candide éclat des bougies, mais par la lueur fumeuse et empourprée des torches, elle apparaissait rendue ù sa vraie physionomie, vaste, sombre, mystérieuse. La table couverte de mets était tout ce qui restait de l'orgie de la veille. Les musiciens avaient suivi les femmes et il n'y avait plus dans la chapelle que les moines rassemblés en cercle autour de Son Honneur.

— Milords et gentlemen, dit-il, voici venu l'instant delà séparation .. Je suis satisfait de vos œuvres... Quanta moi, j'ai bien des choses à faire encore sur le continent : mais uneannée me suffira pour cela, je pense... Dans un an, jereviendrai vers vous, avec quelques bons et lidèles amis... Jusque-lù, ayez, toujours présentes mes instructions; n'oubliez rien et obéissez.

Les moines s'inclinèrent à la ronde.

— Tout est-il prct?demanda Son Honneur ù l'un des porteurs de torche.

— Les voitures attendent sous le chûteau, répondit celui-ci.

— Allons, messieurs, bonne chance et au revoir I

11 se fit un mouvement général vers la porte; mais en ce moment, l'un des moines se dirigea vers le chef et me désigna du doigt en disant :

— Que faut-il faire de cela?

Son Honneur laissa tomber sur moi son regard.

— Le frère de cette pauvre fille !... murmura-t-ii.

— Faut-il...? poursuivit le moine dont un lîcste expressif acheva la pensée.

— Fi ! docteur, fi!... A quoi bon ce meurtre inutile?

— Non pas inutile, milord, répondit le docteur en élevant la voix, et si nous consultions nos frères ..

C'était évidemment un appel. Les moines se rapprochèrent.

— Docteur, répondit le chef en redressant sa haute taille, 'Il ne me plaît que vous discutiez avec moi... îletirez-vous, messieurs.

— Mais cet homme peut nous perdre ! s'écria le docteur.

— C'est vrail c'est vrai ! murmura-l-on dans la foule. Son Honneur réprima i;n geste de violent courroux.

— Milords et gentlemen, dit-il, vous saVez bien que notre retraite est introuvable... A l'Iieuie qu'il est, l'issue quia donné er,tréc à ce jeune homme n'existe plus... et puis, se souvienJrait-il des mille détours des galeries...

• — r, est bien venu une fois!... interrompit unç voix dans la foi/ie.

— Empêchez qu'on m'interrompe, je vous prie, messieurs ! Je vous demande la vie de ce jeune homme.

Un murmure courut dans la foule.

— J'aime cette jeune fille, qui est sa sœur, reprit le chef;

— que cette nuit ne soit pour elle qu'un souvenir d'amour... Le murmure grossit.

— Qu'il n'y ait point auprès de mon image une pensée dt deuil en sa mémoire.

— De par le diable ! milord, s'écria une rude voix, mettezvous de pareilles fadaises en balance avec notre sûreté?...

Vous ne vites jamais, Steplien, de transformation plus soudaine et plus terrible que celle qui s'opéra dans la caime et fiè.'e physionomie de Son Honneur. Ses yeux lancèrent u( brûlant éclair , tandis que les muscles de sa face très saillaient violemment. Son front s'empourpra toul-à-coup et, parmi la couche de sang qui le rougissait uniformément, là ligne blanche d'une cicatriie se montra, si nette et si tra;;chée, qu'on l'aurait crue tracée au pinceau...

— Du sourcil gauche à la naissance des cheveux?... interrompit Stephen.

— Cest vrai I dit Frank; — vous vous souvenez de mon rêve?.;.

— Je me souviens de ce que j';ii vu, Perceval ! répondit lentement Stephca ; — je me souviens de l'assassin de mon père... Oh! c'csllui! c'est bien lui!

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