‹ Musée ou magasin comique de PhiliponChapitre 68 sur 95 · RECIT · texte numérisé non relu

RECIT

A la prochaine lune des fleurs, il y aura sept fois dix neiges et trois neiges de plus, sans compter les années où il n'en tomba pas du tout , que les Natchez , peuple sauvage , déclarèrent la guerre aux Muscogulges qu'ils se proposaient de civiliser. Les Muscogulges triomphèrent , ce qui fut cause que les Natchez succombèrent. Ils périrent tous sans exception. Dans le petit nombre de ceux qui se sauvèrent se trouvait un jeune homme du nom de Chamtas ( dont M. de Chateaubriand a fait très-mal à propos Chactas, mais n'importe ) ; il était né de parents sauvages mais honnêtes.

Chamtas ( si voulez Chactas ) se retira à Saint- Augustin, ville nouvellement bâtie par les Espagnols. Il fut recueilli par un vieux Castillan du nom de Lopez, qui l'adopta, le combla de bienfaits

et le considéra dès ce jour comme son. . . groom.

On l'éleva avec beaucoup de soins, on lui donna toutes sortes de maîtres; il sut bientôt cirer les bottes, baguetter les habits, servir à table... Néanmoins, au bout de quelques neiges, il fut saisi du dégoût de la vie des cités, il dépérissait à vue d'œil : tantôt il demeurait immobile coinme une huître à contempler la lune, tantôt on le trouvait assis au bord de l'eau occupé à cracher pour faire des ronds.

Il regrettait sa profession de sauvage, cette vie douce et féroce et cette liberté de costume illimitée. . . .

MUSEE PHILIPON

Que de fois il décomposa de ses brûlantes larmes le cirage de son maître ! Que de fois il humecta de ses pleurs abondants la serviette de l'esclavage !

Ne pouvant plus résister à l'envie de retourner au pays , un matin il se présenta à Lopez dans le simple appareil d'un sauvage qu'on vient d'arracher au sommeil , et lui tint à peu près ce langage :

— 0 mon père, tu le vois toi-même, je meurs si je ne reprends la vie d'Indien. Lopez, désespérant de jamais l'apprivoiser, le releva de ses vœux de groom et lui rendit la liberté.

Chamtas partit aussitôt pour son village.

Flân^-'ur par nature , souvent il s'arrêtait dans les forêts

vierges et s'amusait à baguenauder.

Mais il fut bientôt puni de son ingratitude envers Lopez ; il perdit la boussole , s'égara dans un buisson et tomba au milieu des Muscogulges. Le chef voulut savoir son petit nom.

— Chamtas , pour vous servir, not' maître

— Bon! repartit le chef, tu me serviras aussi... de dîner; tu seras brûlé au grand village.

— Voilà qui ca 6/p« .' répondit Chamtas, et il entonna son De profundis ; ce qui ne l'empêcha pas de considérer très-attentivement ses vainqueurs. C'étaient des hommes fort aimables en société , d'une gaîté folle et de cette charmante tranquillité qui n'appartient qu'aux consciences pures. Leur démarche était légère, leur air serein, et pourtant fort spirituel ; ils parlaient avec tant de grâce et de facilité , qu'il ne put s'empêcher de les comparer aux oiseaux des bois ( n'oubliez pas que la scène se passait en Ami^rique, pays des perroquets).

Après l'avoir solidement attaché , on le laissa marcher en liberté.

Les femmes sauvages (qui ne le sont jamais beaucoup avec les hommes) vinrent considérer le malheureux prisonnier, et lui adressèrent une foule de questions plus incohérentes les unes que les autres , auxquelles Chamtas répondit des choses qui n'avaient pas le sens commun ; mais les femmes ont le cœur si compatissant ! elles trouvaient tout cela charmant et le comblaient de bontés et de chatteries , lui apportaient des peaux de castors pour se faire dos chapeaux, des coquillages curieux, des confitures deClermont et des marrons de Lyon.

MUSEï: JBT MAGASIN OOMIÇUSS.

Un beau jour qu'il faisait tout à fait nuit , les Muscogulges avaient placé leur camp sur le bord d'une forêt; et Chamtas cherchait comment il pourrait ficher le sien : il était dans une position assez délicate... Tout à coup il vit apparaître quelque chose qu'il prit d'abord pour le diable... C'était un ange!... c'était Atala... Elle était régulièrement belle; l'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de passionné, de tendre et de ferme, dont l'attrait était irrésistible.

— Es- tu chrétien, jeune idolâtre? lui dit-elle. — Non, répondit Chamtas. — Nom d'un chien! s'écria-t-elle, et elle disparut.

Chamtas fut vivement préoccupé de cette vision, il eut une peur atroce de la voir se renouveler. Cependant, le dix-septième jour de marche, au soir, Chamtas était attaché au pied d'un arbre, lorsqu'Atala apparut de nouveau et lui dit ; — Jeune insulaire, ne croyez pas que je me sois laissé séduire par votre extérieur. Vous êtes ficelé (malheureusement pour vous ! ) ; vous allez croire que c'est pour ceci, pour cela, eh bien I pas du tout, je vous aime pour une seule raison. . . pour fournir à M. de Chateaubriand l'occasion de faire un chef-d'œuvre. "Voilà.

Atala détacha Chamtas et voulut (|u'il partit. —Du tout, du tout, répondit Chamtas, je veux m'associer à votre belle action;

si je partais, que deviendrait le chef-d'œuvre de M. de Chateaubriand? Je reste.

Et il resta.

Cependant on approchait du grand village où l'on devait rôtir le malheureux Chamtas ; Atala alla trouver son amant et lui dit : — Cher ami, vous me direz tout ce que vous voudrez ; moi, je dis que si vous restez deux minutes de plus, vous êtes un homme cuit. . . ceci est le mot propre. Je vous ai envoyé chercher un fîaci"e, filez vivement.

Chasntas ne put résister à tant d'éloquence, il quitta cette peuplade sauvage qui bouleversait toutes les traditions de la cuisine européenne.

[La suite aux prochains numéros.

Imprimé par Bolliutie pl IMuii , à l'ari>.

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PAR CHARLES PHILIPOM;

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