LA DAME BLANCHE
Opéra-coraiquc en 3 actes de M. Scribe, de l'Académie française, dont les journaux ont tant parlé dernièrement;
' Musique de feu Boïeldieu , le célèbre compositeur.
M. Saint-Léger de Saint-Albin remplira le rôle de Georges.
Nota. — La musique nuisant à l'exécution de ce charmant opéra-comique , l'administration , pour être agréable aux habitants de Bourg-en-Bresse , l'a fait remplacer par un dialogue vif et animé.
MUSEE ET MAGASIN COMIQUES
A l'aide de CPtte affiche monstre , Yimpresario de Bourg-en- Bresse, qui jouait depuis un mois le rôle du directeur dans l'embarras, croyait s'être enfin tiré d'affaire. Une lettre qu'il venait de recevoir de son agent dramatique l'avertissait de l'arrivée, pour le jour même, de M. Saint-Léger de Saint- Albin , expremier grand rôle du grand Théâtre 7'oijal Franrais de Paris.
La ville de Bourg-en-Bresse était dans la stupéfaction devant l'affiche colossale.
Un auent dramatique est un pourvoyeur possédant un bureau déplacement deBuridan, d'Angèle, de Marocains, d'Hermione, d'Auriol et de Roxane; il tient un assortiment complet de gestes de caoutchouc , à'uf de poitrine , et fait les envois en province de Giselle, d'Enfants d'Edouard, et de tout ce qui concerne son état. Le directeur Valsain s'était adressé au plus famé; il était donc très-tranquille.
Le tambour d(^ la ville , comme supplément à l'affiche, avait
été chargé d'annoncer les détails de la soirée prochaine aux habitants de Bourg-en-Bresse assez arriérés pour avoir négligé d'apprendre à lire.
De son côté l'illustre Saint-Léger de Saint-Albin s'était empressé de quitter Paris pour venir recueillir sur la scène de ce bourg primitif les palmes du triomphe. Jeune encore, sous son véritable nom de Fricot , Saint-Léger avait fait ses premiers débuts au théâtre dans l'emploi aussi modeste que peu lucratif de garçon d'accessoires. Quelque temps après, comparse du théâtre de laGaîté, il soufflait dans un grand tube les matières inflammables coloriées qui donnent une lueur rougeâtre , verdâtre ou bleuâtre aux scènes infernales. Plus tard il avait quitté l'emploi des éclairs pour jouer les vagues en se promenant à quatre pattes sous la toile qui représentait la, mer ; ou bien il donnait le coup de fouet dans la coulisse , et agitait les grelots pour simuler l'arrivée d'une chaise de poste.
Enfin , grâce à des études consciencieuses , il était devenu d'une assez jolie force dans les ours, les notaires et les pieds de derrière des chameaux; c'était même à lui qu'était arrivée, dit-on, cette anecdote assez connue.
Un jour qu'il s'était querellé avec les pat/es de devant, dont il ambitionnait la place , le camarade qui remplissait ces fonctions délicates, pour se venger des injures dont il était accablé à l'intérieur du chameau , lâcha une ruade dans les pattes di^derrière. Le mouvement ne fut pas perdu pour un des spectateurs du paradis , qui s'écria en interpellant un de ses camarades • Ohé! Pivé , que nature! r'garde donc , l'chameau qui
s'gratte
Bientôt, las d'une position aussi mesquine, le fringant Fricot, devenu Saint- Léger de Saint- Albin , s'était élancé vers la province , où , grâce à son aplomb , il était arrivé à se faire accepter par quelques scènes secondaires comme premier rôle en tout genre. Chaque soir Fricot-Saint-Léger revêtait avec une intrépidité qui n'appartenait qu'à lui le casque et la cuirasse du mélodrame, la tunique du grand-prêtre, et au besoin l'arc et la massue du ballet indien.
Il jouait les financiers , les Elleviou , les Gontier , les Philippe, les Francisque aîné , les Arnal, les Chollet, les Achard ; il aurait joué à la rigueur les duègnes, les Rachel et les Déjazet. Tombait-il drns un endroit , il allait rebondir sur les planches d'un théâtre voisin ; là il retombait de rechef et rebondissait de nouveau : c'est ainsi de chute en chute qu'il était arrivé à faire tout comme un autre son petit tour de France. Aussi était-il cité comme pouvant marcher à la tête de ce régiment nomade si bien désigné par messieurs les comédiens sous le nom Ae Roijal-Tombeur. Les enrôlés peu volontaires de cet infortuné régiment sont souvent d'une bien grande utilité. Voici comment :
Un directeur a soulevé contre lui ses aboniiés , soit en leur imposant bon gré mal gré unechanleuse médiocre à laquelleil tient plus ou moins légalement , soit par le refus obstiné de monter un opéra à grand spectacle dont les villes raffolent , soit encore pour un changement quelconque , ou dans la distribution des places , ou dans le prix de l'abonnement , ou dans toute autre chose qui dérange les habitudes de messieurs les jeunes iT-ens de la ville ou de messieurs les officiers de la garnson. Dans un état d'hostilité semblable, le malheureux directeur ne peut plus paraître dans un café sans entendre gronder autour de lui l'orage.
On lui promet , à la première apparition d'un début quelcon-
MUSEE PHII.IPON
que, un air variô de galoubet à faire frémir un contre-niaître de
navire. Cependant il vient de lui arriver un ténor très-cher et sur lequel reposent tous les succès de l'hiver. Que fait-il? Il le met immédiatement de côté en l'engageant à se dissimuler pour le moment ; puis il écrit à son correspondant de lui envoyer courrier par courrier un ténor du Royal-Tombeur. Le correspondant comprend parfaitement , et expédie sur-le-champ un chanteur de pacotille , pauvre bouc émissaire enchanté d'un engagement superbe dont il touche le premier mois , et qui va affronter , sans s'en douter, tout ce que le sifflet provincial perfectionné a de plus incisif et de plus perçant. On a vu ainsi des directeurs immoler jusqu'à trois victimes à la fureur populaire. Avec mille francs de Royal-Tombeurs une direction s'évite de monter un opéra qui lui en coiiterait dix mille.
Parmi les richesses de son répertoire excessivement varié, Saint-Léger de Saint-Albin affectionnait tout particulièrement le vieux genre. Mais il faut dire aussi que le mélodrame Marty avait toujours été pour lui un sujet de triomphe dans les cités éclairées de Barbezieux , de Brie-Comte-Robert , dTsy-sur- Ourq et de Breteuil-sur-Iton. Saint-Léger n'avait pas manqué, pour la brillante représentation qui l'attendait à Bourg-en- Bresse, de faire placer en tête de l'affiche son mélodrame favori, sa pièce triomphale ; le Brigand du pont du Diable, ou F homme plus à plaindre qu'à blâmer.
Enfant de la vieille école, il possédait au suprême degré l'art àe/aire tin titre. Il avait vécu dix ans des succès qu'il obtenait avec les titres suivants :
Le Siège de Calais ou la générosité patriotique d'un Français qui sauva ses concitoyens,
Cardillac ou le danger de sortir le soir dans les nies de Paris.
Cette dernière pièce ne manquait jamais son effet ; elle avait fait prendre le quartier de l'Arsenal en grippe à tous les pères de France et Navarre , qui s'empressaient d'écrire à Paris pour en défendre la fréquentation à messieurs leurs fils m
train d'étudier très-tranquillement leur droit à la Grande-Chaumière.
Saint-Léger de Saint-Albin , qui savait sa province , avait envoyé en éclaireur son camarade Mallard. Ce confident, qui lui en servait dans le mélodrame, était chargé de sonder l'esprit de la population de Bourg-en-Bresse , et de s'assurer plus particulièrement des dispositions , à son égard , du café de la Comédie et du café Militaire.
Cet affidé venait de prévenir le directeur de l'arrivée du célèbre artiste, et de suite celui ci s'en était allé guetter la diligence de Paris.
A peine Saint-Léger de Saint-Albin était-il débarqué qu'on lui présenta mademoiselle Florval , forte et même trop forte \eune première de la troupe.
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i Saint- Léger de Saint- Albin , le lorgnon à l'œil , salua imper-
ceptiblement, tout en maugréant contre un embonpoint anssi exorbitant; et de suite son confident courut continuer son métier de batteur d'estrade et visiter le café de la Comédie.
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MUSÉE ET MAGASIff COMIQUES.
Le café de la Comédie.
MM. Dangereux, renlier.
Trigociie, horidger.
BOISTIER, iK'gociaiit.
NicÉTAS, employé au télogi:i|ilu' Briochard, coiiunis voyageur.
Hahilues, garçons, etc.
M. Dangereux est en train de faire un cent de piquet avec M. Boistier.
Briochard termine une partie de billard avec Nicétas.
Dangereux marquant ses points. — 18 et 7 font 25 : tout pour 25, comme on dit à Paris.
Boistier. — C'est à vous de faire , monsieur Dangereux , quand vous voudrez.
Dangereux achevant de donner les cartes. — 2 et 3 font 5. L'écart est fait. Surtout , monsieur Boistier , pas de 60 ! Lors de mon dernier voyage à Paris , je me rappelle avoir fait douze 60 dans une soirée de piquet.
Boistier. —Mais vous me parlez toujours de votre voyage à Paris ; il me semble tjue vous ne l'avez p;is fait hier?
Dangereux. — Comment I mais au 15 juillet prochain il n'y aura pas plus de 23 ans.
Boistier. — Ça commence à bien faire , savez-vous ?
Nicétas. --Ah! regardez donc à votre droite , messieurs, nos pauvres comédiens... Us n'ont pas l'air très-guillerets aujourd'hui.
Dangereux. — Ils sont sur le gril. Ils attendent pour ce soir,
à ce qu'il paraît, un premier sujet de la Comédie -Française
Aussi... voyez-les... ils comptent les minutes.
Briochard mettant du blanc a sa queue de billard et j-egardant la table des artistes. — Cristi! deux petits verres pour quatre ! j'aimerais mieux quatre petits verres pour deux.
Boistier — C'est, ma foi, vrai.
Briochard , confidentiellement aux joueurs de piquet. — Je ne veux pas dire du mal de votre ville , mais les artistes me font l'effet d'y nager dans une débinette assez grassouillette.
Trigoche toxit essoufflé se précipitant dans le café. — Il est arrivé ! il est arrivé !
Briochard. — Qui ça?
Trigoche. — Eh bien ! lui , pariiine , le comédien si promis , le sieur Saint-Léger de Saint- Albin , dit le Désiré.
Briochard — Saint-Léger de Saint-Albin , ou Saint- Albin de Saint-Léger, qu'est-ce qui connaît ça?
( La figure des comédiens se déride , ils quittent le café. ]
Boistier. — On le dit pourtant fameux.
Briochard. — Oh, oui I quéqu' galette comme celles qui sortent d'ici.
Dangereux. — Tout bon qu'on le dit , il n'effacera jamais de ma mémoire le grand Talma quej'ai vu à Paris.
Boistier. — Ah ! vous m'en direz tant I . , .
Nicétas — Quel tragique que ce Tahna! Dans Oreste , dans Cinna , dans...
Dangereux r interrompant . — Quel homme! quel honjuie!
Nicétas. — Vous l'avez -vu, vous, monsieur Dangereux ?
Dangereux. — Je le crois bien, à mon voy;ige à Paris ; mais je n'ai pu le voir qu'une fois. . .
Nicétas. — Dans quoi l'avez-vous vu ?
Dangereux. — Je l'ai vu dans un fiacre... Ah ! messieurs... quelle belle tête ! quel homme ça faisait ! il était admirable!
Boistier.- — C'est ce quej'ai entendu dire par tous les gens qui ont pu le juger. Du reste, connaissez- vous M. Saint-Léger de Saint- Albin?
Dangereux. — Le nouvel arrivé, non... D'où \ient-il?
Trigoche. — On dit qu'il vient de Sainte-Menehould.
Briochard — -De Sainte-Menehould! allons donc, j'en arrive. Sainte-Menehould est farcie de comédiens , mais je puis vous garantir que le Saint-Léger de Saint-Albin n'a jamais mis les pieds à Sainte-Menehould !
Tous riant. — Ah, ah, ah , elle est bonne ; les pieds à Sainte- Menehould.
Nicétas avec une intention maligne. — Ça ne serait-il pas plutôt à Saint-Jean pied de porc?
Briochard. — Fameux! Saint-Jean pied de port frais plutôt son affaire.
Boistier. — Enfin nous allons voir.
Briochard. — Oui , nous allons voir ce que nous allons voir , comme dit la chanson ; mais qu'il se tienne bien, le Saint-Léger, qu'il soit joli, gentil et poli : ou, sans ça , n, i, ni, c'est fini.
Nicét.is. — Et alors en avant le solo de galoubet !
Le confident sortant. — Enfin , ils ne le connaissent pas ; c'est tout ce ([u'il me faut. Voyons 1° café Militaire.