‹ Musée ou magasin comique de PhiliponChapitre 80 sur 95 · PEND.\NT L.\ I1EPRE.SE>TAT10M · texte numérisé non relu

PEND.\NT L.\ I1EPRE.SE>TAT10M

L'agitation la plus vive règne dans tout le théâtre. Saint-Léger de Saint-Albin se prépare à sa première entrée dans la seconde pièce. Tout le monde va et vient. Enfin, le régisseur, armé d'un énorme gourdin, frappe soleiniellement les trois coups. La princesse, le traître, le tyran, l'amoureux, la duègne, tous se portent tumultueusement vers les coulisses; le souffleur se précipite dans son trou. Aussitôt que les bravos ont signalé la présence de Saint-Albin de Saint-Léger sur la scène de Bourg-en-Bresse, la conversation suivante s'ensage au milieu des trônes, des carquois, des espingoles, de la foudre et des drapeaux qui vont servir à la représentation et qui encombrent les abords du foyer des acteurs.

Saint-Clair , i)rcitiier comique.

Saint-Léon, foit jeune preinier-rolc Mmes BUiNVAL. seconde amoureuse.

DoRivAL , ingénue.

Artisle*, figurants, pompiers, musiciens, inncliinistes, etc.

Saint-Clair.

pas yoz/;- (1)1

(l) Fijsco.

— Ce pauvre Saint-Léger, pourvu qu'il ne fasse

Madame Blinval. — Fichtre! ça serait guignolant tout de même, nous en avons eu assez comme ça.

S.«NT-LÉ0N. —C'est pas l'embarras, on dit qxx'U bat quelquefois le Jub (1).

S.mnt-Clair. — Oh' quel e=.t celui qui n'a jamais/az'/ delà

toile de sa vie (2)?

Madame Punval — En province, surtout, il n'est pas rare de (jourer (3). Madame Charles me disait tout à l'heure qu'elle avait vu à Pont-Sainte-Maxence une Valérie qui jouait son rôle avec un lorgnon suspendu à son cou (4).

Saint-Léon souriant. — Quel aveuglement ! . . .

S.\iNT Clair. — Du reste j'ai déjà joué avec Saint-Léger à Vendôme, et dans le mélodrame il chauffe bien la scène.

Madame Blinval. — Il la brûle peut-être.

Saint-Clair. — Non , il y a eu assez à! agrément (5).

(Une petite rumeur parvient jusqu'au foyer.)

Saint-Léon. — Qu'est-ce que c'est , est-ce qu'on appelle Azor{<o]\

(Des bravos se font entendre.)

(1) Manque de mémoire.

(2) S'embrouiller.

(3) Se iroiiiper.

(4) Historique.

(5) Il a élé Hp()lauili.

(G) E-il- ce ((u'ou sifQe?

ISDSSi: ST MAGASm COMIQUES.

Saint-Clair. — Du tout... le gaillard est en train àe manger du sucre (1).

Saint- LÉON. — Sans pose (2) ?

Saint-Clair — Ecoute. . (Les bravos redoublent.)

Saint- LÉON. — Il paraît qu'?'/ est enlevé (3).

La petite Dorival arrivant. — Entendez-vous ? quel effet ! Ce qui m'étonne, c'est que ce soit dans sa scène avec Valcourt. Quand Valcourt joue ici, il fait ordinairement .smc^?- le lustre (4j.

Saint-Clair. — Ça n'empêche pas que tout va très-bien. Si Valcourt est faible, il sert de poussoir à Saint-Léger. — (A madame Blinval.] Dis donc , Blinval, toi qui me disais ce matin à la répétition : faudra voir à l'huile {5]... Voilà.

Saint-Léon. — Faut avouer aussi que Saint-Léger est doué d'un aplomb sterling... et il bat des ailes {Q] .. . Faut voir!...

Saint-(Jlair. -- Je ne dis pas... — {A part.) Mais quand tu feras autant d'effet que ça , toi , les canards porteront des souspieds.

Le rideau tombe au milieu des applaudissements. Saint- Clair court féliciter Saint-Léger, qui s'éclipse pour s'habiller et passer à d'autres exeicices. Saint-Léon pince les lèvres; la jeune forte première en parait satisfaite, et l'on s'empresse de procéder aux préparatifs du fameux mélodrame qui doit terminer cette soirée si éblouissante pour le trop heureux Saint-Léger de Saint- Albin.

On se dépêche de réparer le tonnerre , qui n'est autre qu'un vieux fauteuil à roulettes, chargé d'un garçon de théâtre, que l'on promène dans la coulisse au moment de l'orage.

On plante les figurants (7) , braves villageois bressans qui ne s'attendaient guère aux hontieurs du casque et de la cotte de mailles. Pendant qu'on en c7;eia/e?-«(? quelques-uns, ceux qui sont prêts se font distribuer des armes joour frapper Tinfâme Toraldi lorsqu'il voudra se soustraire à leurs coups en se précipitant dans les sentiers tortueux des rnrhcs noires de la citerne du pont du Diable !

(I) D'aMiii- un jjtiuHi succès.

(■2) 'l'u lie me fais pas poser; lu ne mens pas ?

(3) Qu'il plaît beaucoup.

(1) Il deplail.

(5) Voir en présence.

(G) Faire beancoup tro|) de gestes.

(7) Piailler un comparse, le faire ^-.rinier, le pl.iiel, lui dessiner l;i m.irclic a suivre et lui donner les indications nécessaires.

La toile se lève, Toraldi-Saint-Léger paraît salué par une salve de bravos ; un silence complet succède à cette entrée bruyante , et Toraldi , frappant le sol du pied , récite la plus ronflante tartine qui ait jamais existé dans le genre mimo-dra-

ToRALDi seul.

'• Je suis seul ! je puis donc bannir en ce moment cette afïrrreuse " contrrrrainte, et livrerrrrr mon âme à cette agitation surrrrna- ■ turrrrelle qu'il m'eiit été impossible peut-être de cacher plus "long-temps... Quelle horrrrible nuit!... quel effrrrrrroyable •• songe ! . . . Depuis mon arrivée au château de la roche Noire , " depuis f}ue mon alliance avecla belle Rosalvina est enfin irrrré- " vocablenient fixée... le souvenir d'une épouse malheureuse et •■ persécutée me pourrrsuit partout... Affrrrreuse rrriévélation... •■ rrrrepairrre terrrrible... horrrrible catastrrrrophe.- . ■■

(Ici le spectateur a le temps d'aller fumer un cigare de 4 sous , et peut revenir pour entendre la chute terrrible de cet effrrrrayant monologue. ) — La voici :

•• Cet épouvantable songe, toujourrris prrrésentà ma pensée , •• serait-il le précurseur du châtiment qui atteint tôt ou tard le

• coupable crrriminel ? Non loin d'un volcan , dont une lave

•• brillante venait former à mes pieds un fleuve de feu, j'étais au •• milieu de deux femmes ép'orées, lorsque... tout à coup!... dé-

MUSEE PHIIiIPOM.

■• norrrrmes serrrpents entrrrelacent mon corps et forment autour " de moi mille nœuds qu'il m'est impossible de rrrompre : je lutte " en vain contre ces rrreptiles altérrésde mon sang; et liientôt, " succombant à la douleur de leurs morsures envenimées , je ■• rrroule ensanglanté dans un torrent de flammes... qui dévorrr- ■• rent... en un instant... les restes odieux d'un monstrrre dont le

" poids fatiguait la terrrre •■

A ce récit plein d'horreur, les spectateurs frémissent, les jeunes filles pleurent, les mamans pleurent , les messieurs sont émus, et les murs de la salle ne permettent pas aux officiers de la garnison de lever les épautps.

La scène d'amour avec la belle Rosalvina produisit encore plus d'effet.

Toraldi , près de marcher à l'autel , prononce ces mots : ■' Venez , jeune fiancée , venez que je vous conduise auprès d'une » mère chérie. ■• Saint-Léger accompagna cette phrase doucereuse d'un doux regard de l'œil gauche , tandis que son œil droit roulait dans son orbite avec un courroux si dissimulé, que la salle entière se leva spontanément , et l'on vit tomber le rideau avec deux énormes bouquets et une couronne jointe à un billet lancé du cintre.

Toraldi-Saint-Légerde Saint-Albin et le billet furent redeman-

dés avec des acclamations générales. Le régisseur triomphant s'empressa de lire au public une ode pompeuse en l'honneur de l'inmiortel Sanit-Léger, le vainqueur de la scène bressane. Le directeur Valsain l'appelle son sauveur Le confident Mollard, stupéfait d'un succès si inattendu , se jette à ses pieds , et le pompier du cru essuie les larmes que vient di- lui faire verser l'infâme noirceur du brigand du pont du Diable.

Dans la ville , les enthousiastes épuisent pour Saint-Léger tous les genres d'éloges. On parle de lui offrir un banquet à deux francs par tête ; et le pharmacien voisin du théâtre est obligé de se disputer avec sa femme , qui veut à toute force apprendre à jouer les Rosalvina.

TtVtNûl

Mais il était donné à Briochard de porter un coup terrible à cette réputation déjà si étourdissante : le lendemain de la représentation , le malin voyageur en couleurs faisait circuler au café de la Comédie et au café Militaire un exemplaire imprimé de l'Eloge en vers du tiinmphant Saint-Léger.

11 fut alors prouvé d'une manière éclatante que l'ode merveilleuse avait été confectionnée d'avance , et jetée sur le théâtre par le trop maladroit confident Mollard. Saint-Léger lui-même n'avait pas songé à la loi qui exige du typographe une déclaration du nom de son domicile sur toutes ses œuvres ; et le rire fut général quand on vint à lire derrière la fatale poésie ces mots accusateurs :

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