DE TOUS LES AGRÉMENTS ATTACHÉS A LA CHOSE
« La vie n'csl fiM'iiiic gaidp plus ou moins prolongée, •> qu'il faut monter pro|)icm(>iii , pi (Icscrndro sans taches. ..
#»«r MimïïjK IfiARVO tte !^AilVT- gMrWjAfRE. — nessin» tte Ch. VERl¥iER.
i&S'^&St*
" Ah! quel plaisir! Ah! quel plaisir! Ah! quel plaisir
d'être soldat ! . . . . Ahhh ! quel plaisir d'être soldat ! . . . Ahhhhh ! quel plaisir d'être soldat ! ••
C'est ce que M. Scribe, de l'Académie française , a dit, en manière de refrain , sur un air de feu Boïeldieu , avec accompagnement de trombone , de cymbales et de grosse caisse de première nécessité ; mais c'est aussi ce qu'il n'a pas suffisamment prouvé.
Si on s'en rapporte aux discours de ces troupiers d'autrefois , passés aujourd'hui à l'état de grognards fossiles , ils font de la vie militaire le tableau tout à la fois le plus flatteur, le plus enchanteur, le plus consolateur et le plus tentateur qui soit sous le casque des cieux. Ils vous dirent, absolument comme M. Scribe, toujours musique de feu Bo'ieldieu :
• Lorsque nous eûmes fait la conquête du rovaume des Prus- " siens, en Prusse, je m'infiltrai dans un superb» château, qui " n'était pas fort , appartenant à une jeune Berlinoise riche ■' comme un vieux Crésu. Ce cantonnement était des plus agréa- •• blés. Imaginez-\ous que, soir et matin , je buvais la goutte " de coquette-/o////ei/se dans un verre de cristal en diamant , et " que, à l'ordinaire ordinaire de mon dîner, on m'apportait des •• purées de /rvfle-i à la fleur d'orange , espèce de capilotade •■ si délectable , qu'il n'y avait alors que les maréchaux de ■• l'Empire qui eussent le droit de manger de cette ratatouille , -que le diable en eilt pris les armes, attendu que je n'ai •• jamais chéri \s.iriifieen général, et qu'en particulier je préfère ■ les pommes de terre au lard : voilà ma manière de penser. •■
Ou \)K\\ un autre vous contera , de cette manière , le grand désastre de la campagne de Russie :
.. Bref! le petit caporal, dira-t-il en portant la main à son ■• front , voulut prendre Moskow ; et nous autres , gros talons ■■ de cuirassiers, nous entrâmes dans la première redoute, avec " nos chevaux, absolument comme une fourchette dans du beurre •• frais. ]\Iais voilà que le commandant de place, appelé Roalon- " cliivn , brûle nos logements sans même avoir égard aux canti- - nés et aux rantinières... Ce fut comme un feu d'artifice de six • lieues de tour, avec une pluie continuelle de fer fondu et une
" averse de maisons qui sautaient en l'air. Mais minute!... cette ■• chaleur diminua crânement; et, avant l'heure convenue, il fil si " froid que la glace nous bridiit le.s doigts lorsque nous y tou- •• chions. Enfin nous arrivâmes au passage de Vabhé Rézine/ oii
• jamais, non, jamais, au grand jamais ! on ne vit un pareil miro-
• ton d'hommes, de caissons et de chevaux fricassés dans de la " neige! Ce fut là que tous les canons se noyèrent sans qu'on pût •• porter secours à un seul. ••
Maintenant, écoutez ce simple tourlourou coifll- d'une casquette , et qui , dans un groupe de camarades à tournures plus ou moins grotesques, parle avec vivacité à celui d'entre eux dont la tête est couverte d'un casque de cuir bouilli ; il lui fait l'énu-
mération | non pas au casque) des vexations, tribulations, persécutions, mystifications et punitions qu'il a eu à supporter. Or, le catalogue doit en être long, à en juger par l'échantillon que voici.
MUSÉE ET MAGASIW COMIÇUES.
Quoique partisan de la gloire , comme tout Français doit l'être de naissance , le conscrit devient excessivement ému quand , escorté du vertueux gendarme cantonal , il se trouve en présence du maire de son endroit , orné de tous les insignes de sa charge , vieux joufflu à la vue courte , aux cheveux rares , à l'abdomen en pain de sucre , et que ce dernier appelle d'une voix chevrotante :
— Fran... an... çois Mar... ar...gou... ou... lin!
— Frrrrrrançois Margotin! répète le gendarme, doué d'un organe de chantre de paroisse , en écorchant le nom du jeune récipiendaire.
— Présent 1 répond Margoulin.
Et , d'un pas incertain , le conscrit s'approche d'un trépied en forme d'appareil à faire mitonner le bitume Seyssel. Alors l'autorité représentative lui dit en prose :
hevine si tu peux, et choisis si lu l'oses.
Margoulin, haletant, plonge la main droite dans le sac, en retire un numéro qu'il remet, sans oser le regarder, à l'impassible officier municipal ; celui-ci l'approche aussitôt de ses lunettes :
— Nu... u... méro qua .. a... tre ! s'écrie-t-il en ouvrant une bouche de carpe cjui se pâme.
— Le bonnet carré du commissaire ! dit entre ses dents le vertueux gendarme , qui pratique assidûment le noble jeu de loto.
A cet arrêt de Numéro 4 !... Margoulin, stupéfait, sent, pour nous servir de l'expression de J.-J. Rousseau , ses jambes llageo- 1er sous lui ; et sa mani gauche, perdant connaissance, laisse échapper son feutre de soie... Le facétieux gendarme le ramasse et , pour consoler Margoulin , lui dit d'un ton doctoral :
— Jeune homme , il fallait bien que ce numéro sorlassa.
Mais le vin d'Argenteuil vient bientôt, par ses fumées consolatrices, dissiper les sombres idées qui pullulent dans la tête de Margoulin. Etavé d'un conscrit, comme lui tombé au sort, et tous deux le chef surchargé de ces rubans échevelés qui donnent à leur coiffure l'apparence de ces boîtes d'oublis à l'aide desquelles on tire les macarons dans les foires , Margoulin et son ami parcourent la grande rue du village , qu'ils festonnent de droite à gauche, et vice versa, en chantant à gorge déployée et d'une voix capable de faire tourner une sauce blanche .
Ah! quel plaisir d'être soldai! ou bien, s'ils sont complètement ivres , le refrain de la Marseillaise.
Cependant Margoulin espère que la toise lui sera plus favorable que le sort. D'après un conseil paternel , il se recoquille et rentre, le plus qu'il peut, la tête dans l'estomac. Il arrive ainsi au conseil de révision avec son camarade. Là , Margoulin se débarrasse de ses vêtementset, dans le costume de pur sauvage, sans porter le moindre ornement en usage chez cette classe de la société non civilisée , il se livre, pieds et poings libres, à l'examen du scrupuleux officier de recrutement qui le prend par les épaules , lui applique, avec un coup de genou dans le ventre que celui-ci rentre, une croquignole sous le menton et, au moyeu de ce double procédé , l'allonge de trois pouces , en lui faisant atteindro ainsi , sous la toise nationale , la taille exigée par la loi et les règlements militaires; puis il prononce ce jurjement sans appel :
— Propre au service !
Enfin arrive ce qu'on appelle le quart d'heure de Rabelais , c'est-à-dire le moment où il faut acquitter la dette de la patrie
MDSEE PHILIPOnr.
Aux grands Iwmmes peu reconnaissante!... Margoulin reçoit , avec un sac de peau de veau non doré sur tranche , les embrassements de sa mère , un livret , les adieux touchants de Denise , sa promise qui pleure à verse , et une première indemnité de route de quinze centimes par lieue de poste. Puis le sergent conducteur, cherchant par tous les mo3'ens légaux à calmer la douleur du conscrit , lui pose amicalement la main sur l'épaule , en lui parlant en ces termes :
— Séchez vos larmes , jeune villageois. Vous allez quitter indéfiniment la carrière de plâtre de votre hnurgeois pour parcourir la carrière de l'honneur! Au Heur de servir les maçons , vous allez servir la patrie : elle paie moins cher, c'est vrai ; mais en revanche, elle ne vous en sait pas plus de gré , ce qui est trèsavantageux pour la comptabilité de la nation. Rappelez-vous que c'est à la parade que vous devrez vous appliquer à être flambant relativement à la tenue, qui est, chez le militaire, d'une sévérité analogue à celle que déploient les supérieurs pour le repos de l'Etat. Un poil de la moustache d'un grenadier ou d'un voltigeur venant à dépasser l'alignement rigoureux de ce plus bel ornement physique et visuel de la nature, peut faire consigner le caporal, le sergent, le lieutenant, le capitaine, le commandant et ainsi de suite , toujours en remontant , jusqu'au ministre de la guerre inclusivement, je vous en préviens. Absli'action faite de ce léger désagrément, vous allez mener la vie la plus agréable : vous n'aurez à penser qu'tà vos corvées , à vos effets d'habillemeiit , à votre fourniment , à vos inspections, à votre instruction , à vos gardes et à vos exercices ; en un mot , vous serez parfaitement libre et satisfait: seulement , il faut du tempérament , souvenez- vous-en !
A\ant dit, le sergent fait aligner ses hommes, les compte et les numérote comme "on fait d'un troupeau de moutons; puis, après ce commandement :
— Attention !...
11 ajoute :
— En avant !. . . Pas de faiblesse ! . . . Marche !
A ce calembour parfaitement incompris par le détachement , les conscrits partent au pas de course , en marchant incessamment, les uns et les autres, sur les talons de leurs chefs de file respectifs.
Après une promenade , non d'agrément , de cent quatre vingt-
sept lieues , entrecoupée de halles , d'étap/s et de séjours plus ou moins enchanteurs, effectuée dans l'espace de deux mois , le détachement arrive enfin au dépôt du régiment dans lequel il doit être incorporé. Immédiatement introduit dans une caserne , on laisse Margoulin, moulu et presque fourbu, dormir vingt-quatre heures de suite sans débrider; puis, afîubléd'un pantalon, d'une veste et d'un bonnet de police, un sous-ofïicier instructeur s'empare de lui et de deux de ses compagnon de voyage, et, pendant le premier mois, s'applique, durant (juatre heures par jour, tout en recommandant à ses nouveaux néophytes d'avoir constamment les 3eux à quinze pas de la tête, de leur faii'e faire féfe droite!... tête gauche !.. . charmant exercice qui procure d'abord
aux trois guerriers en lierhe le coup de soleil inévitable,. puis le torticolis de rigueur.
Dans le cours du second mois, le sous-oflficier enseigne à Margoulin tous les pas possibles , voire même le pas de Basque et le pas de bourrée ; le pas de faiblesse est seul prohibé. La fin de chacun de ces passe-temps se termine invariablement par cette recommandation :
— Au commandement de halte ! , rapportons vivement le pied (]ui est à terre à côté de celui qui est en l'air, et restons là , fixe et mobile !
Enfin , le troisième mois , il lui met un fusil en mains propres et lui enseigne , au fur et à mesure , la manière de s'en servir, en lui prouvant que le maniement d'armes n'est encore qu'un jeu innocent comparé au grand jeu de la guerre , dont tous les coups se compliquent de coups de tête , de coups de main , de coups durs et de beaucoup d'autres coups, parmi lesquels figurent en première ligue une foule de coups de canon.
Ces trois mois écoulés, le studieux Margoulin croit être arrivé au terme de ses études scientifiques ; il est cruellementdésabusé en apprenant qu'il n'en est encore qu'à l'A, B, C du métier. Il supporterait patiemment toutes ces épreuves si elles n'étaient entrelardées de corvées extrêmement multipliées, qui lui font par trop souvent sentir que l'apprentissage de la gloire n'est pas toujours à l'eau de rose, surtout lorsque, armé d'un seau , il va purifier ces réduits hospita'iers où il n'est pas permis, même aux princes de la terre , d'aller à cheval.
MUSEE ET MAGASIN COMIQUES
De même que feu M. c!e Pourceaugnac disait .
— Si quelqu'un me fait quelque chose, il aura affaire à lui ; Le colonel d'un régiment dit à ses officiers :
— Si vos hommes ne sont pas propres, c'est à vous, messieurs, que je m'en prendrai.
Ainsi lorsque vient l'inspection du lieutenant-colonel et, comme nous l'avons dit plus haut , si ce dernier croit s'apercevoir que les bufïleteries de Margoulin ne sont pas comme la robe de Marie (de l'opéra peu comique), d'une entière Manchcvr, ou que le pompon de son schako n'est pas posé très-perpendiculaiiement, il prend la peine de le redresser lui-même, en priant trèspoliment le commandant, qui aligne ses hommes, de garder les arrêts pendant \ingt-qiiatre heures seulement.
Celui-ci , très-contrarié, fait appeler le capitaine d(> la compai;nie de Margoulin et, ainsi de suite, le capitaine fait mander le lieutenant, qui envoie chercher le sergent, qui dit au caporal, qu'il a été cherclier lui-même ;
— Le tiommé Margoulin avait ce matin, à l'inspection du lieutenant-colonel , des bufïleteries équivoques et un nez qui n'emboîtait pas dans le rang ; je vous consigne pour huit jours.
Le caporal exaspéré monte à la chambrée, et, aperce\ant
Margoulin occupé à écrire à sa payse, pour lui assigner un rendez-vous prochain, il lui frappe sur l'épaule de façon à lui faire faire un pâté sur son poulet en lui disant d'un ton qui ne permet pas de réplique ;
— Fichtre! vous n'êtes qu'un propre à rien : quelle était cette tenue de farceur, ce matin à la parade , que vous aviez un œil qui n'était pas à son chef de file?... Vous irez à la salle de police pour deux jours.
— Moi!...
— Pour quatre jours.
— Mais...
— Si vous dites un mot de plus, je vous infiltre au cachot. En attendant, sous la conduite de ce même caporal, comme on
voit un peu brutal, il va quérir à la manutention quelques centanies de kilogrammes de pain ou de pommes de terre non frites, ou entin toute autre provision de bouche, telle que bois à bmler, paillasses ou manches à balai ; et revient au quartier se constituer prisonnier, les épaules chargées d'un sac qu'un mulet d'Espagne pourrait à peine traîner.
Aces petites misères de la vie de soldat , qui se reproduisent exactement plusieurs fois par semaine , viennent se joindre les tribulations de circonstance imprévues.
Dans l'infonterie, le candide tourlourou est apte à recevoir de son sergent quelques bourrades ; là se bornent les désagréments passagers auxquels le rendent en butte les devoirs de sa charge ; mais dans la cavalerie , c'est différent : le soldat a affaire aux hommes et aux bêtes et réciproquement, comme on dit mathématiquement parlant. Pour peu que le cheval qu'il panse, sans penser à mal, ait le caractère fait à l'instar de celui de l'homme, c'està-dire qu'il soit susceptible, colère, rancuneux, en un mot qu'il ait un vice quelconque, l'animal lui applique alors un vigoureux coup de pied , là justement où le dos change immédiatement de nom ,
fl lui enlève , avec son estime , un morceau de pantalon ou (jUel
MUSEE PHII.XPON
ques onces de chair. Trop heureux souvent d'en être quitte à si bon marché , le cavalier généreux se console aisément de cette espèce d'échec et mat parce que , chez le militaire français et susceptible , le sentiment passant avant tout , il ne peut pas dire franchement qu'il ait été blessé au cœur.
Il arrive aussi quelquefois que l'infortuné est forcé d'entrer à l'hôpital pour une cause toute contraire et totalement indépendante de sa volonté : une congestion cérébrale, une phlogistique laryngienne ou tout simplement une engelure au talon. Dans ce dernier cas on traite le malade d'après la méthode employée à l'égard des caniches : une diète sévère, rieii ([ue de l'eau à boire et beaucoup de repos. Ce régime le met à même , juché sur son tabouret, de réfléchir profondément, les deux mains croisées sur les jambes, aux bizarreries de la nature et aux voluptés de ce monde.
Mais l'intrépide hussard , à peine sorti de l'hôpital , est désireux de faire admirer sa belle tenue ; il sollicite la faveur insigne d'aller porter à son capitaine , qui se promène tranquillement dans les environs de la ville, son sabre accroché d'un côté et son épouse de l'autre, un ordre du commandant. Aussitôt qu'il aperçoit ce chef déboucher dans la plaine , il se hâte ; mais , novice et inhabile qu'il est encore à promener son sabre à son côté, l'arme s'embarrasse dans ses jambes , lui fait perdre l'équilibre et il tombe sur le nez. . . C'estd'autant plus humiliant que le capitaine
(]ui a vu la chute de ce... Xiagara; lui adresse pour tout compliment de condoléance ces paroles peu encourageantes :
— Hussard! vous êtes un imbécile en huit lettres... Comment! vous n'avoz que deux jambes et vous trouvez encore le moyen de les emmêler î... Puisque vous ne savez même pas vous tenir d'à-plomb sur vos pieds , comment ferez- vous donc
pour aller à la selle?... Afin de vous l'apprendre, je vous consigne de garde d'écurie pendant huit jours.
" Si l'amour n'existait pas , a dit jadis un célèbre maréchal de France totalement inconnu dans l'histoire , il faudrait l'inventer à l'usage des militaires qui tiennent garnison. ••
Ce philanthropique maréchal avait raison , parce que les militaires ne peuvent penser à rien lorsqu'ils ont pansé leurs chevaux, astiqué leur fourniment et brossé leurs effets.
En effet!... De nos jours , la payse est la providence vivante du soldat plus ou moins expansif ; malheureusement aussi, cette payse est quelquefois coquette. Elle prêle volontiers , pour commencer, l'oreille tout à la fois à l'infanterie , à la cavalerie , à l'artillerie , à la gendarmerie , voire même aux sapeurs qui ne sont pas du génie!...
Margoulin avait découvert dans sa garnison une payse dont le village n'était guère éloigné du sien que d'une soixantaine de lieues — mais quelles distances l'amour ne rapproche-t-il pas ! . . . — Cette payse, ayant nom de Félicité, était, comme elles le sont toutes par état , bonne d'enfant ; et , par nature , jolie , rondelette et excessivement brune. Margoulin l'aima tout d'abord avec frénésie , sans se montrer trop jaloux des assiduités d'un gentil hussard que Félicité lui avait juré, sur les cendres de sa mère — qui se portait à ravir — être un sien cousin issu de germain , et de plus un fréquenleur pour Je bon motif. Margoulin, accoutumé à vaincre les obstacles , sauta à pieds joints par-dessus le motif, quelque bon qu'il fût. Alors Félicité, ne sachant auquel accorder la préférence , les écouta tous deux ensemble et séparément , en se contentant, pour seule et unique réponse à leurs doux propos, de tenir modestement les yeux baissés sur sa couture.
Jusque-là tout allait bien : fantassin et cavalier faisaient l'airour en partie liée. Ils étaient ce qu'on appelle manche à manche , lorsque Margoulin voulut jouer la belle dans toute l'acception du mot.
Il avait entendu dire à un fourrier de sa compagnie , véritable casse-cœur de caserne , qui mettait son seul bonheur à faire le malheur de toutes les payses d'alentour , que la beauté se montrait toujours sensible à la poésie. Margoulin, disons-nous, crut donc avancer ses affaires en adressant à l'objet de ses feux croisés une épître en vers excessivement libris et ainsi conçue:
.1' iir.ip|M'll' Margoulin, n'y a pj^ lonjj-linips i\ j" 4M s dans la lron|ic, J'ai J' l'amonr tlaas X cœur, <^u' c'esl eir qui cause mon malheur, .rcn périls lappctil... Que j' n'aime pus la soupe ! Si j' vous possiil' pas.
Vous s'rez l'auteur de mon trépas !
MUSÉE ET MAGASIM COMIQUES
Mais voyez les femmes !.. Oh ! les femmes!... — quelle différence avec les hommes!. . — Félicité, poussée par un sentiment de vanité, ayant eu l'indiscrétion de montrer cette orientale tourlourienne au hussard , celui-ci trouva la poésie de Margoulin intempestive, et demanda au fantassin, d'un ton impératif, réparation I
— Ce n'est pas tout , ça, méchant Marcassin , lui dit-il en langue vulgaire , je veux. . .
— J' m'appelle Margoulin , interrompit le poète tourlourien ; vous l'avez vu dans ma verfisijicalion .
— Eh bien! soit , va pour Maringoxiin ; je veux m'aligner zavecvous. Allons!... parez tierce, fendez-vous et payez carte.
Ce qui voulait dire , en parlant à mots couverts : •• Régalezmoi d'un volatile quelconque , accommodé à votre choix. » Mais Margoulin, qui n'était pas si canard sauvage qu'il en avait l'air, comprit l'apologue, et répondit au hussard en se croisant les mains sur le dos comme Napoléon :
— Je ne me fendrai de rien du tout , et je vous paierai la chatte. Après cela , si vous n'êtes pas content et satisfait , vous pouvez aller vous faire... raser; vous en avez le droit.
Le propos était délicat ; aussi le hussard répondit-il , rouge de colère et en se croisant les bras sur la poitrine . absolument de même que Napoléon :
— Vous en êtes un autre !. . .
, Puis il y eut des paroles légères et de gros mots échangés ; finalement l'infanterie et la cavalerie se seraient prises aux cheveux , si la sévère titus d'ordonnance u'y eût mis bon ordre. Pendant ce temps un paisible sapeur du régiment de Margoulin, qui riait incognito dans sa barbe rousse, survint et profita habilement de l'incident pour enlever la payse , dans l'intention bien méritoire de la dérober aux explications qu'aucun des rivaux n'aurait songé à lui demander.
Les deux champions, calmés par l'évaporation de leur Hélène, convinrent d'oublier leur Félicité mutuelle et allèrent étancher leur soif de vengeance dans un cabaret voisin. Mais le vin, comme i 'amour, fait également perdre la tête : en rentrant au quartier, Margoulin , un peu asphyxié , regarda de travers le sergent du poste qui , complètement à jeun , l'engagea à entrer incontinent à la salle de police , bien que celui-ci lui donnât sa parole la plus sacrée qu'il n\v avait pas eu, de sa part, préméditation dans son regard. Le sergent ne le poussa pas moins par les épaules,
beaucoup plus rudement qu'une exquise politesse ne l'eût exigé, et lui dit, en lui fermant la porte sur le dos ;
— Allons I point de pourparlers indigestes , ou sinon je vous fais infuser au cachot.
Et Margoulin , dégrisé et désillusionné , chanta au violon , sur sa lyre, ce refrain amphibologique de sa composition , qui respirait les sentiments les moins belliqueux ;
.\li ! i|ii;itni ilijtir , qu'avec Fclivité, Je ser;>i ili'lihcrc île mou rounc!
Devenu moins voluptueux , Margoulin passa dans une compagnie de voltigeurs et son régiment vint à Paris. Or, le voltigeur est par esprit de corps esclave de la consigne ; la sévérité qu'il déploie dans l'exercice de ses fonctions s'augmente de l'insouciance de son co-camarade grenadier de la garde nationale. Aussi , en faction aux Tuileries , traitait-il de Turc à Maure les chiens qui s'y présentaient, pour s'y promener, lorsqu'ils n'étaient ni muselés ni attachés.
Un jour qu'il était de garde à la grille du Pont-Royal , une douairière d'un faubourg quelconque se présente , tenant sous un bras le plus méprisable doguin à poils ras qu'on pût voir, et sous l'autre bras un riflard aussi respectable par ses blessures que par ses nombreux services.
--Les bêtes n'entrent pas!. .. crie Margoulin à la bonne dame du plus loin qu'il l'aperçoit.
Et en même temps il fait résonner les capucines de son fusil de même qu'une vieille marmite fêlée
— Insolent! fait la douairière en lançant à Margoulin un regard de travers.
— Je vous récupère (jue vous ne passerez pas !.. répète le scrupuleux voltigeur en croisant la baïonnette.
— Et de quel droit ?. . .
— Du droit qu'ont les chiens de ne pas-t-entrer z-ici.
A ces mots la douairière laisse tomber son doguin , qui se met à aboyer après Margoulin.
— Si votre animal avance tant seulement d'une semelle, ajoute celui-ci , je l'empale à la manière orientale.
A cette menace, ne se possédant plus, celle-ci saisit son riflard à deux mains et charge sur Margoulin.
MUSEE PaiLIPON.
Ce fut alors que l'impassible grenadier, sortant de sa guérite
d'incessantes tranchées, quoique retranché qu'il était; et plus
et de son caractère , passa un bras autour de la taille de l'héroïne , et parvint à faire rentrer le calme dans ses esprits en la mettant dehors.
" Il y a des gens qui volent partout , excepté au combat , a dit encore un grand moraliste qui a beaucoup écrit sur l'art militaire Les fricoteurs du camp de la Lune chantent depuis plus de vingt-cinq ans : Volons à la frontière! mais ils trouvent plus agréable de voler dans Paris. ••
Ces paroles sévères devaient s'appliquer sans doute, non à nos braves soldats , mais à cette classe d'industriels qui se glissent dans leurs rangs sous le prétexte de remplaçanls , et désertent inopinément dès qu'ils ont touché la frontière et le prix de leur marché.
11 est de fait que ce que le soldat aime avant tout , c'est l'entrée en campagne. La vie de garnison lui semble dure : il monte trop de gardes , il est trop passible de la salle de police , enfin il est trop chagriné de service.
Au camp , il faut qu'il soit tout à la fois terrassier, charpentier et couvreur.
Les cantonnements l'ennuient, parce que, dit-il, c'est toujours la même chose pour changer.
Mais en campagne , quelle difTéreiice! Tous les agréments de la vie lui sont offerts : il pleut , il fait ou trop froid ou trop chaud , il a toujours soif ou faim ; et le bivouac , sauf les rhumatismes , développe les facultés de l'homme , rafraîchit le sang et pousse à l'industrie.
Lorsqu'un ordre du jour apprend à un régiment qu'il va partir pour l'Afrique, les soldats, en masse, poussent un hourra d'acclamations unanimes; puis, le jour du départ, le c^olonel prononce ces mots sacramentels :
— Par le flanc gauche (ou droit). . . pas accéléré. . . marche ! . . . A ce commandement , le tambour-major lève au-dessus de
son épaule sa longue canne à pomme d'argent , les tambours battent , et les soldats emboîtent , quelquefois en boitant , le pas, pour aller comiiattre les Africains et les Marocains.
— Ah I satané farceur de Mahomet , tiens bien ton bonnet ' s'écria Margoulin en mettant le pied sur la rive étrangère.
Cependant , la première fois qu'il se trouva en présence des Kabyles , il fut saisi tout à coup d'une sorte de stupeur , et d'une émotion qui ressemblait fort à ce que nos praticiens appellent , dans leur argot scientifi-médico-légal une r.oniractibillté abdominale , et que nous autres nous appelons sans prétention et sans fard la colique. Margoulin, disons-nous, ressentit donc
d'une fois il fut forcé de déposer son sac pour... reprpndre ses esprits. Mais , bientôt familiarisé avec toutes les exigences du climat , après avoir fait avec honneur la chasse aux chiens à la porte des Tuileries il fit avec courage, aux Portes-de-Fer , la chasse aux Bédouins.
Au bout de six ans , Margoulin revint dans son pays natal, couvert de... poussière, avec huit pouces de plus et un œil de moins. La première personne qu'il aperçut sur la place du village fut sa fiancée , toujours aussi fidèle , mais en revanche beaucoup plus maigre qu'à l'époque de son départ : n'importe.
A cette vue Margoulin demeura comme en contemplation , et , ouvrant un œil énorme avec une bouche ident :
— Denise I lui dit-il , me revoilà; me remémores-tu?
— Ah ! Dieu de Dieu ! c'est François , mon petit François ! . . . exclama celle-ci , ne pouvant revenir de sa frayeur.
— C'est moi en personne naturelle. Veux-tu toujours de moi pour nous épouser? En ton absence , ma Denise , je suis i-esté vierge et martyr , foi de François qu'a ta foi!
Aujourd'hui Margoulin , marié , a abandonné la carrière des armes pour reprendre sa carrière à plâtre, et. à l'en croire, il trouve cette dernière carrière de beaucoup préférable à la première , c'est-à-dire à celle des armes.
MUSÉE ET MAGASIN COMIQUES
LES
11ÉT\110RPII0SES m JOl'R.