L'HEURE
Voici l'inévitable et terrible moment
Où mon destin s'écrit inévitablement.
Une muette horreur m'envahit et m'accable.
Devant le calme front de l'Heure inévitable,
Il ne me reste plus l'élan d'un jeune espoir...
Sans force et sans ardeur, je m'abandonne au soir.
Je n'attends plus le luth ni la musicienne
Ni le jour glorieux... Ah I que la fin survienne...
Elle à qui la gloire avait souri, confiait-elle à ses amies, « puisque ma gloire est de vous avoir adorées, » voici que, dans son désespoir, elle renie jusqu'à ses amours. Mais lorsqu'on parlera de Renée Vivien, il faudra oublier ce blasphème des dernières heures,pour ne se souvenir que de la beauté de son chant d'amour.
Mon cœur est las enfin des mauvaises a«ours Des songes de mes nuits et des maux de mes jours ; Mon cœur est vieux autant qu'un très ancien grimoire. Et, désespérément, j'appelle l'Heure Noire.
C'est à sa mort prochaine qu'elle songeait,
lorsqu'elle écrivit cette lEpitaphe sur une pierre
tombale.
Voici la porte d'où je sors, 0 mes roses et mes épines.
Qu'importe l'autrefois? je dors Et je songe aux choses divines.
Voici donc mon âme ravie, Car elle s'apaise et s'endort, Ayant, pour l'amour de la Mort, Pardonné ce crime : la Vie.
Elle ne put pardonner à la vie de lui avoir ravi une amie tendrement aimée. « Consumée par le regret, écrit M. Michel Pauliex (i), minée par le chagrin, elle prit la vie en dégoût; elle était une proie tout indiquée pour la phtisie; le mal ne trouva chez elle qu'une faible résistance; elle ne fit aucun effort pour le vaincre, et c'est avec
(i) V Intermédiaire d$s Chercheurs et des Curieux, lo décembre igog.
nKMJÊB VIVIEN 187
une sorte de satisfaction qu'elle se laissa par lui terrasser. » Elle est morte, en rêvant à un Paradis de pures tendresses, où, reposée des mauvaises amours de la terre, elle trouverait enfin le divin apaisement.
la.
ELSÀ KOEBERLE
PORTRAIT par EucèNs carrière
ET AUTOGRAPHE
C'est dans la culture de Tamour, cette perpétuelle analyse de soi-même, que cette Muse trouvera la plénitude de son être. Ceux que nous aimons nous apportent ce qui nous manque : ils nous complètent; leurs gestes, leur parfum, la couleur de leurs yeux, le timbre de leur voix nous mettent, physiologiquement, dans un état de parfaite béatitude, comme si, par leur seule présence, nous nous trouvions plongés dans la lumière la plus favorable à notre organisme. C'est que Tamour, en ses minutes de mutuelle concordance, donne à la chair, à Têtre tout entier, un rythme parfait. Ceci explique que les poètes ne chantent jamais le bonheur dans Tamour ;
mais, si Tamour les abandonne, si l'illusion qu'ils s'étaient bâtie s'efFondre, ils mettent toute leur force nerveuse à reconstruire artistiquement, par le rythme de leurs vers, cet état de bonheur, même illusoire, nécessaire à leur plénitude de vie. Sans doute la théorie de Schopenhauer demeure toujours vraie : c'est par l'éclectisme de l'amour que les races se maintiennent et se perfectionnent; mais ceci est le but caché, l'individu ne le voit pas, ne veut pas le voir, c'est son bonheur personnel qu'il cherche dans la passion.
Dans ses deux premiers recueils: la Guirlande des Jours elles Accords, ElsaKoeberlé a mêlé et comme accroché les rythmes de son chant intérieur aux branches et aux aspects de ses paysages familiers. Elle s'est regardée dans ces paysages qui ont pris les nuances et les teintes changeantes de ses émotions :
£LSA KOEBERLé l45
Le ciel était de feu et d'or... un ciel sauvage.
Et des glaives trempaient dans l'eau trouble du soir.
Des fleurs s'ouvraient en moi, flexibles et flagrantes,
Des fleurs... tes gestes et ta blancheur nonchalante :
Ton corps se muait tout en folle floraison.
Et j'eus voulu t'avoir, pâle de pâmoison,
Près de moi. Nous coucher sur la berge glissante
Et m'abîmer en toi comme en une oraison.
C'est en elle que le paysage contemplé se prolonge : les fleurs évoquent, deviennent les gestes de Tamour. La Guirlande des jours est une série de petits poèmes verlainiens : le vers toujours précis, et d'une ligne très pure, très calme, tremble un peuparfois et s'alourdit d'une larme.
Tu me hantes la chair. Ma lampe s'est éteinte De ne plus éclairer la flexion de ton cou ; Mon cœur a mal. Et pour bercer sa lente plainte Je me grise âprement du hurlement des loups.
Mais jamais Eisa Koeberlé ne décrira un paysage, pour le seul plaisir de fixer, de photographier le contour des choses : sa poésie est avant
tout psychologique. Elle n'emprunte ses images à la nature que pour exprimer des états de sentiment.
Ta chambre était comme un paysage lunaire, Comme un étang perdu sous bois, qui ne s'éclaire Que du rayon timide d'un astre presque éteint ; Dans ton âme jolie comme un miroir sans tain On verrait se faner des fleurs crépusculaires...
C'est une transposition de l'abstrait en concret. La nature n'est vraiment pour elle qu'une hallucination :
Le soir est pur comme une vierge qui s'endort.
Parfois, le rêve se farde d'irréel, et l'on croirait entendre comme un écho des Fêtes Galantes de Verlaine :
Nous qu'un baiser perdu a faits un peu plus tristes,
Pâles adolescents dont s'ig-nore le nom,
Nous nous mourons d'amour pour celles qui n'existent
Que dans le parc désert d'un défunt Trianon.
... 0 le soir, au retour, quand vous otiez vos bagues,
ELSA KOEBERLÉ l^'J
Que n'avons-nous baisé vos doigts tièdes et longs Ou vos menus seins blancs I... Avec un geste vague Et la phrase ambiguë qui semble dire non. . .
Dans les Accords, roriginalité de la forme s'accentue, se précise : les vers deM^'« Koeberlé, loin d'avoir cette fougue, cette frénésie qui caractérisent la poésie féminine contemporaine, sont au contraire d^une extrême sagesse, d'une ferveur refrénée. On dirait un visage ému qui ne veut pas pleurer :
J'ai noué tout mon espoir à ton cou flexible,
Et, mannequin troué par ton tir à la cible,
Mon cœur ne veut plus rien que ces soins indolents ;
Car toute la beauté blessée de l'automne.
Tu la résumes, en ce geste nonchalant
Oui tente d'affermir tes lourds cheveux croulants.
Nul poète n'a mieux su enclore Tamour de la
nature en un visage de femme :
Toutes les routes où tu passes Ont l'ombre et l'éclat de ta face.
i48 MUSES d*aujourd'iiui
Chaque paysage est en toi, fit ton sourire est à la fois La plaine verte, la montagne Et le soir bleu sur la campagne.
Femme, et plus intuitivement sensible à la beauté plastique et émotionnelle de la femme, elle trouvera ce vers pour décrire Fiesole,
... Qui est un bouquet entre des seins de femme.
A travers les nuages, une cime de montagne apparaît
Nette et nue comme une femme se dévêt...
Le sentiment qui emplit ces vers est le désir de Tamour, cette identification parfaite de deux êtres ; je ne vis que pour lui, dit-elle.
Je viens toujours à lui, les mains pleines de roses : A mes plus beaux présents, il n'a jamais souri, Il ne me tend jamais qu'une bouche morose.
La voilà seule avec sa tristesse. Alors, elle chante, elle comble cette solitude, du bruit
BLSA KOEBBRlA i49
cadencé de sa poésie, et retrouve par ces rythmes émus Tétat de plénitude qui lui manque. Son nouveau recueil de vers : Décors et chants, sera la continuation de cette symphonie voluptueuse. Ce titre même est comme la synthèse de tout Tart de cette Muse, qui associe à la plainte verlainienne de son chant Témotion des paysages. Elle voyage, et à côté d'elle son amour regarde et s'accoude aux balcons :
Il prête un accent cruel et divin
Aux parfums des jours, au bruit des jardins,
A l'acre plaisir de se sentir loin.
Le long des lacs et des fiords de Norvège, sa douleur Taccompagne, et elle chante, accordant sa lyre au bruit monotone des cascades et des vagues :
La mer bat les rochers... O ina peine immobile...
Au retour la poétesse se retrouve seule avec son amour et sa détresse. Rien, dit-elle,
i5o MUSES d'aujourd'hui
.. Rien, ni la langueur, ni l'or des paysages, Ni la mer ne détruit — rien ne vaut son visage Où passe tour à tour l'ombre et tout le plaisir...
Mais cette solitude qui se souvient va devenir une compagne bien-aimée. Elle lui parle :
Quand je te retrouve, bien-aimée, ô solitude. Avec tes yeux si purs et tes cheveux légers. J'aime aller avec toi, le long des prés mouillés, Cueillir de tendres fleurs, afin de t'en orner.
Je souris, à te voir te draper dans l'écharpe
Que la brume, ta sœur, fait flotter sur les prés
Et je sais que c'est toi qui joues de la harpe.
Au fond du bois, le soir, quand tu m'attends, cachée,
Nulle compagne n'est plus douce et pitoyable. Je ne sais nulles mains, si fraîches à mon front. Je t'aime — te voici. Ecrivons dans le sable (Le vent l'effacera) une date et mon nom.
Et je trouve vraiment belle cette orgueilleuse acceptation : Tamour est un reflet dont nous illuminons les êtres ; nous pouvons, en retournant vers nous-mêmes ce projecteur, éclairer
ELSA KOEBERLi l5l
nos paysages intérieurs. C'est bien seule avec elle-même, avec ses souvenirs, sentant la présence cachée de l'amour en toutes choses, dans les peines et dans les joies de la vie quotidienne, que cette Muse avoue :
Je ne puis plus chanter que ton visage, Amour,
et sa poésie se fait plus fervente, parce qu'elle s'est mise tout entière dans ces poèmes voluptueux, qui ont le rythme un peu angoissé d'un sein de femme.
HÉLÈNE PICARD
PORTRAIT ET AUTOGRAPHE
Les poètes possèdent cette merveilleuse faculté de créer de la vie avec toutes les suggestions qui les sollicitent. Si les individus, ainsi que les sociétés qu'ils composent, ont besoin, pour alimenter leur vie, d'un mensonge religieux, philosophique ou sentimental, les poètes sont les êtres les plus vivants, parmi ces individus, puisqu'ils poussent leur faculté d'illusion jusqu'à la métamorphose, jusqu'à se vouloir tout à fait autres à leurs propres yeux, et à s'inventer des sentiments et des passions qui deviennent les principaux mobiles de leur activité cérébr^e, et, par répercussion, physique. C'est la justification de la formule de Nietzsche ; a Le non-vrai comme condition de vie. » ^
i58 MUSES d'aujourd'hui
L'œuvre poétique d'Hélène Picard nous montre une jeune femme, belle et sensuelle, cultivant avec ténacité le mensonge d'un amour aussi absolu que celui de Dante pour Béatrix, malgré la certitude que cet amour ne sera jamais ni partagé, ni réalisé sensuellement. Mais elle sait transformer cérébralement cette douleur en volupté, et se donner des raisons de croire à son décevant amour.
J'ai regardé la vie et j'en ai rapporté Le sentiment qu'elle est inférieure et pire, Que les amants promis à de l'éternité S'étaient presque toujours aimés sans se le dire.
Le dédain vient si vite après la volupté ! Seul, le rêve, à nos fronts, met la suprême marque. La mort, la mort fait seule épouser la Beauté. Ainsi l'ont éprouvé, jadis, Dante et Pétrarque.
Forte de ces glorieux exemples, elle se persuade que c'est mieux et plus beau ainsi :
HÉLÈNE PICARD l5g
Va-t-enl... qu'à tout jamais ma tendresse soit pure, Ton ombre est immortelle et toi tu ne l'es pas !
Elle imagine que son bien-aimé vivra éternellement, sorte de Béatrix-homme, dans la mémoire des femmes :
Mes vers vous font un coin éternel dans l'espace. Tous vous ignoreront... mais des yeux aussi purs Que les miens, mon Héros, en des printemps futurs. S'ouvriront doucement, dans des clartés suprêmes Pour vous chercher, ô vous qu'ont chanté mes poèmes ! Non, vous ne mourrez pas, vous qui fûtes aimé...
On devine que cette muse s*est grisée de poésie romantique jusqu'au délire : elle s'est voulue aimée, comme Tont été les héroïnes de Musset, de Lamartine, de Leopardi, de Dante et de Pétrarque, etc. L'amour, elle sait que c'est l'absolu : elle l'associe à l'idée de gloire et d'immortalité, elle s'échappe du temps et bat de l'aile vers l'infini.
Ces battements d'ailes — cette poésie — ont
i6o MUSES d'aujourd'hui
un rythme fou et sans mesure : on perd le souffle à vouloir suivre le vol de ces strophes vers la gloire. L'œuvre d'Hélène Picard est certes vivante, lourde de sensations, de désirs, mais sa plus grande qualité, c'est d'être dépouillée de tout art. Plus qu'en toute autre œuvre féminine, c'est ici de la vie immédiate, où se bousculent les sensations vraies et les suggestions livresques.
Dans son premier recueil, Vlnstant Eternel, la poétesse nous dit, avec une très belle sincérité, le besoin d'amour de la jeune fille : en vérité, toutes ses pensées sont lourdes du désir de respirer la nudité de l'homme.
Oh ! sur sa tempe avoir un fardeau de douceur, Par des pleurs amoureux mouiller toute son âme, Et goûter une lèvre en sentant une fleur, Et se sentir mourir du frisson d'être femme 1...
L'amour est partout qui la guette : elle vou-
HÉLÈNE PICA.HD l6l
drait être sa proie : « L'amour est là présent... Et je suis jeune fille I »
Le jet de Tarbre « droit, adorant » trouble sa chair vierge : elle a peur, et elle sent « monter des lis » sur le sol où elle passe :
Oh 1 le Bien-Aimé qu'on attend dans l'ombre,
0 soirs inconnus! . . .
Le désir qui croît, le vouloir qui sombre
Entre des bras nus. . .
Elle est triste d'attendre, et nul amant n'est venu, pendant son sommeil, relever « le voile épars de sa jeunesse ». L'image est jolie et d'une si fraîche impudeur. Chastes rêves des jeunes filles I
Je sens que je péris de n'être pas aimée. D'avoir de tièdes mains et la bouche embautnée...
Cette première partie de l'œuvre d'Hélène Picard est peut-être la plus belle, la plus pure de
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toute emphase lyrique. Mais voilà TAmour. Ce fut (( terrible, indicible »,
Ce fut un incendie, un vertige, une crue. . .
Une crue d'éternités, d'heures sacrées, d'étoiles et de voiles, de roses, d'allégresses et d'ivresses :
Avant qu'il ne parût, je l'ignorais encore Et, cependant, je crus que, plus que la prière, Que la bonté, l'ardeur, le rêve de la mort, 11 m'était, à jamais, devenu nécessaire.
Il lui vient du génie, avoue-t-elle : alors elle chante l'Amour vrai, qui est un, qui est seul, qui est tout, qui est soi... mais qui n'est encore qu'une imagination.
Ces exagérations d'expression ne peuvent pas cependant étouffer tout à fait la sincérité de ce sentiment subit :
HELENE PICARD
Tu passas. . . je me tus. .. L'àme, à tes pieds, fauchée, J'écoutai, les yeux clos, tes pas qui décroissaient, Je te suivis de toute mon ardeur cachée... Oh ! ce silence et les lilas qui l'emplissaient !
L'exaltation passée, la poétesse réintègre sa tristesse solitaire, et j'aime cette plainte biblique, digne et sobre :
Jamais il ne m'a dit : « Je suis ton bien-aimé»...
Toi qui dois me quitter, garde-moi la douceur D'une pensée et d'une larme. . .
Jamais il ne m'a dit : « Je suis ton bien-aimé... » Et pourtant, et pourtant, il est mon bien-aimé 1
Ce vers, que je cueille à Tespalier d'un long poème, est un beau fruit qui contient vraiment le goût d'amertume du désir impossible :
Je voudrais, une fois, prendre vos mains, un soir. Mais, elle souffre dans sa chair, en contem-
I^/j. MUSES d'aujourd'hui
plant sa beauté inutile. Il y a une sincère émotion dans ces strophes que soulève un sanglot:
C'est trop de s'endormir sans que l'on vous console, D'être belle dans tout l'éclat de son miroir, De se sentir si grave, et, tout à coup, si folle Et si tendre qu'on en arrive au désespoir.
Ah ! oui c'est trop cruel de mourir de son âme, Et de sa vie et de ses veines au sang lourd, C'est trop amer, ô volupté, d'être une femme, Une bien vraie avec des flancs et de l'amour.
Son désir la fait défaillir, et elle « tombe sur la nuit, lourde comme une rose ».
La poétesse nous dit elle-même ce qu'il entre de réminiscences littéraires dans son amour : elle a accumulé dans son bien-aimé tous les héros des poètes ; il synthétise en lui toutes les sentimentalités, toutes les poésies, et son cœur est « plus doux que Naples et la musique ». Cette dernière image nous montre qu'Hélène Picard s'est assimilé la manière de M""» de
HÉLÈNE PICARD l65
Noailles ; mais savez-vous pourquoi vous m'êtes aussi cher? demande-t-elle à son bien-aimé :
C'est parce qu'Eloa pleura sur Lucifer, Que Lamartine mit son front contre sa lyre Et que le Lac monta jusqu'à l'âme d'EIvire...
Ce ne fut pas en vain que Pétrarque a chanté Et que Laure mourut dans l'odeur de beauté...
Et voici qu'elle nous révèle la composition de sa subtile et lumineuse ardeur : on y trouve, à l'analyse, les lèvres d'Héloïse, les yeux de Rolla, la douleur de Werther, la robe d'Ophélie,
Et le temps romantique et les belles chimères Et les joyaux des doigts qui ne bougeront plus,
et jusqu'à l'âme de Salomon, la mo^t, Venise, et une grenade ouverte.
C'est tout cela qu'elle voudrait revivre, en un soir d'amour, quand le bien-aimé aura franchi le
seuil de sa demeure pleine de fantômes romantiques.
Mais elle trouve un immense bonheur dans la contemplation de son propre amour,
Lorsque je vous aurai rencontré, tout à l'heure, Vite, je rentrerai m'asseoir dans ma demeure^ Je fermerai la porte et mon cœur sera seul, Dans son parfum, ainsi que, le soir, un tilleul...
dans l'orgueil de se sentir une grande poétesse :
Oh ! cet instant lyrique où mon âme divague Avec l'universel et fou balbutiement !
Splendide incohérence 1 Ardeur vive de l'Etre I... Quelles larmes. Poète, exaspèrent tes yeux, Quand de toi, tout à coup, un poème veut naître, Fait, de sa face occulte, autour de toi, paraître Ce désordre sacré qui précède les dieux I...
Le second recueil d'Hélène Picard : les FreS' ques, est tout bousculé par ce désordre sacré. La poétesse parle de son œuvre faite éternelle
HiLKNE PICARD 167
« de par la patience et la ferveur de Tart » alors que ses vers ne sont souvent qu'un épanchement presque physique : on y devine la respiration haletante du désir. Cette spontanéité est belle, mais en dehors de toute précision artistique : on dirait que cette Muse a été frappée d'une démence sacrée par les premiers rayons de la gloire.
La gloire et Tamour sont les deux motifs de sa mélodie. Elle voudrait « perdre cet air d'avoir touché Tombre de Dante » et pouvoir être aimée un soir, un divin soir,
Par un blond Titien qui me tiendrait captive.
Au fond de son exaltation sentimentale, on découvre, et elle découvre toujours elle-même, la sincérité de son désir physique de l'homme, de « l'amère odeur de l'homme ». Je suis « toute impureté», dit-elle. Alors, cette ferveur physique, qui se couchera le long de ses poèmes, s'ap-
i68 MUSES d'aujourd'hui
puira à sa propre poésie comme au corps tiède du bien-aimé. La voici,
Souffrant de ma blancheur, de mon flanc, d'être femme Jusqu'au gémissement.
Elle parle à Tamour, qui est nu devant elle, et elle s'écrie :
Quand vous nous imposez vos farouches élans. Lorsque vous nous brisez sous le grand poids de vivre... Mais pour nous empêcher d'être à vous, de vous suivre, Il faudrait qu'on changeât la forme de nos flancs I
Mais on dirait que, pour elle, l'adaptation parfaite à la vie est impossible. En un des meilleurs poèmes de son œuvre : Nostalgie, Hélène Picard a eu Tintuition d'une sorte de dépaysement :
J'ignore cette lune... Une autre m'est présente...
Elle éclaire un adieu, des vagues, des regrets...
Ah I ma mélancolie à ma robe est pesante
Plus que septembre encore aux branches des forêts I...
HÉLÈNE PICARD 1 69
Quel sentiment d'avoir, éternelle passante,
De fleurs, de fleurs, toujours mes gestes désemplis...
Hélas ! Quel sentiment désolé d'être absente
D'un soir aux pentes d'or, d'un cœur et d'un pays !...
Toute sa poésie, pleine de ferveur, de regrets et de désirs, se trouve résumée dans ces deux vers, qui semblent le refrain d'une éternelle complainte:
Dans quels pays sont mes amours, sont mes royaumes ? Quand m'y conduirez-vous, nostalgique rameur ?
Et dans son dernier volume en préparation : les Sept Dieux, je trouve cet aveu qui indique bien sa perpétuelle inquiétude devant Tamour : le Désir déchirant :
Vie infortunée !
Où donc est-il, ô destinée.
L'amant de ma meilleure année ?.. .
0 cœur maudit, ô cœur d'amour, *
Toujours de souffrir c'est ton tour :
Du jour au soir, du soir au jour...
Que je te hais, mon bien céleste !...
Va-t-en... Crève... ah ! crève... Bat... Reste... Palpite... Non ! meurs sous mon geste 1... Ah ! ce cœur triste, ce cœur fou, Que ne puis-je, comme un caillou, Le saisir, l'arracher d'un coup Et le lancer je ne sais où !...
Alors, elle se réfugie dans la pensée de la mort. Mourir jeune avec « cette gloire éclatante de n'avoir pas vécu ». NVt-elle pas laissé dans ses vers la plus belle expression d'ellemême, de sa jeunesse et de ses désirs fous : « On n'écrit qu'un seul soir son âme... »
Voici quelques stances de cet hymne A la Mort, Aimons la sérénité païenne de cette poésie :
0 Mort, vous qui serez ma dernière paresse,
Quand vous viendrez me voir, Je veux, sur mon épaule, avoir ma longue tresse
Telle qu'elle est ce soir.
N'attendez pas, ô mort, que j'aie assez de vivre Pour venir me chercher.
HÉLÂNB PICARD I7I
Et que, sur le chemin où je devrai vous suivre. Le soleil soit couché. ^
Je veux porter au bras ma noblesse et ma grâce
Comme deux gerbes d'or, Et non, spectre accablé, traîner sur votre trace
Un fagot de bois mort.
N'attendez pas, ô mort, que la vieillesse amère
Ait déformé mon pied, Je veux fuir avec vous en sandale légère
Et retrouver Chénier.
Il y a certes, dans Tœuvre poétique d'Hélène Picard, une grande richesse de vie, de véritables trouvailles d'images : c'est tout un monde de rêves, sages et fous ; mais quelques-unes de ses poésies vivront, parce qu'elle y a mis toute la tiédeur et tout le parfum de son corps de femme, et l'élan harmonieux de son désir de l'homme. Elle a encore agrandi son désir de tous les désirs des grands poètes, et grossi sa propre ardeur de tous les apports des littératures.