MICHEL LÉVY FRÈRES, LI B R AIRES-ÉDITEURS
RUE YIVIETSNE, 2 btS.
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Aujourd’hui que l’étude des beaux-arts est si répandue, que tant de plumes ingénieuses et savantes s’exercent périodiquement à discourir sur la musique, il y a peut-être une singulière prétention à venir réimprimer les pages qu’on va lire. En effet, sur Mozart, Beethoven, Weber, Rossini , ces grands esprits dont la cause est à jamais gagnée, tout n’a-t-il pas été dit par les maîtres de la critique allemande et française; et quant aux contemporains, à ceux auxquels il appartient plus spécialement de provoquer les controverses, est-ce la discussion qui leur manque ? une discussion éclairée, spirituelle, docte à la fois et facile, et telle qu’il la faut pour tenir en éveil l’attention du public et pour former son goût. Aussi, je l’avoue, ce
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livre, s’il n’eût été fait d'avance, je n’eusse pas entrepris de l’écrire. Publiées au jour le jour dans la Revue des Deux-Mondes, pendant des années de jeunesse et de dilettantisme, ces pages n’ont d’autre mérite, si tant est qu’elles en aient un, que colui d’avoir été inspirées par le vif et sincère amour d’un art, qui, selon la parole d’un de nos meilleurs esprits et des plus compétents à prononcer sur toutes les choses do l’intelligence (1), semble spécialement devoir être l’art de notre siècle. A tort ou à raison, les musiciens qui écrivent sur la musique m’avaient toujours paru trop isoler la question qu’ils traitent, et faire comme s’il n’existait et n’avait jamais existé sous la calotte des cieux autre chose que des compositeurs de musique et des exécutants. Quel que soit mon goût pour la critique raisonnée et possédant à fond le sujet dont elle parle, j’aurais voulu, je le confesse , voir se mêler à ces connaissances techniques, sans lesquelles il ne saurait y avoir d’opinion sérieuse , une plus grande dose de sentiment, une tendance en quelque sorte plus littéraire, plus organique par ses rapports avec les autres arts et leur histoire. Du reste , le vague instinct de ce
(I) M. Charles de Réiuusat , sur Ménandre, dans la Revue de* deux Monde*.
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ni ,
qu’il y avait à faire ne nous trompait pas, et la meilleure preuve, c’est que bien d’autres, mieux inspirés et mieux doués, l’ont fait, grâce à l’esprit du temps, et grâce surtout aux leçons d’un maître auquel revient le mérite d’avoir avant tous prêché d’exemple et donné en ce point la juste mesure; j’ai nommé M. Vitet.
Au Globe, M. Yitet , jeune et plus que personne épris de ce dilettantisme universel qui, vers les derniers jours de la Restauration, possédait toutes les têtes, rédigeait la partie des beaux-arts. Il semble qu’il y eût pour les lettres, à cette époque et dans une certaine partie de la jeunesse, un peu de cet entrainement chevaleresque, de cet enivrement qui, cinquante ans plus tôt, aux beaux jours du marquis de Lafayettc, poussait vers les idées philanthropiques le meilleur de notre noblesse. C’est même, si je ne me trompe, et soit dit en passant, un des côtés distinctifs de notre caractère que cet état volcanique persistant. Il faut toujours, n’importe à quel sujet, que notre sang bouillonne et s’enflamme. L’éruption chez nous ne discontinue pas, l'étincelle seule varie : tantôt c’est la littérature ou la philosophie, tantôt la politique,* aujourd’hui l’industrie , demain , la guerre ; et nous préservent les dieux protecteurs de la France que cet état fé-
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brile cesse jamais, car ce qu’on nomme ailleurs le calme, serait pour nous la léthargie et la mort. J’ai dit que M. Yitet traitait au Globe la partie des beaux-arts, le mot d'esthétique ici conviendrait mieux et répondrait d’une façon plus directe aux tendances doctrinaires du journal, à l’esprit élevé, au ton grave et philosophique de sa rédaction. D’ailleurs, les mots ne font rien à l’affaire : esthétique ou critique, peu importe. M. Vitet avait les beaux-arts en partage, non qu’il se soit jamais positivement tenu clos dans cette attribution. Les Etudes sur la Ligue , écrites vers ce temps et qui resteront, comme aussi maints travaux pleins d’intérêt sur les publications et les écrivains du moment , témoignent, au contraire , de fréquentes excursions vers l’histoire et la littérature; mais sa spécialité dans le Globe , son domaine de prédilection, en un mot, son dilettantisme, c’était la musique, la peinture, la statuaire, l'archéologie, toutes les choses de l’harmonie et du dessin, de la plastique et de l’architecture.
Je parlais tout à l’heuro du dilettantisme de M. Yitet à propos des divers attributs de son talent; mais si, avec un esprit tel que le sien, le mot peut s’appliquer à l’appréciateur littéraire, quoique tout à fait compétent, d’une
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statuçou d’un tableau, à l’archéologue évitant le grimoire technique et parlant le langage du monde, combien davantage ne convient-il pas à la définition de cette faculté do sentir la musique, assez lucide pour analyser ses impressions. D’ailleurs, quand on y réfléchit, d’où le terme nous vient-il? d’Italie ; qui l’inspira? la musique. Et si par extension les autres arts l’emploient, c’est que la musique le leur prête. Je reviens à M. Vitet. Pour dilettante, il l’était, et même nous n’oserions jurer qu’aujourd’hui encore il no le soit. Mais quittons le présent, et, remontant de quelque vingt années le cours du sièclo, allons revivre avec l’auteur à cette heureuse époque de jeunesse où nul besoin de maintenir la position conquise, nulle soucieuse dignité, ne compriment les élans du cœur, où, sans craint de porter ombrage au sérieux, on peut tout sentir, tout aimer et le dire. .
C’est qu’en effet c’étaient là des jours illustres; et qu’il faisait bon alors se passionner pour la littérature et les beaux-arts. Poésie, peinture, musique, une vie nouvelle s’agitait partout : on eût dit une de ces efflorescences sé • culaires qui, dans les féeries du monde botanique, s’annoncent par des explosions. Victor Hugo publiait ses Orientales, Eugène Delacroix, cette pierre de scandale des
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exposition», ameutait toute la ville autour de son Massacre de Sr.io; et, calme et souriant, portant son génie sur son front si ouvert, sur sa joue en fleur, sur sa lèvre vermeille, comme on porte la santé, Rossini, au milieu de ce carillon romantique, nous arrivait d’Italie, avec le Siège de Corinthe dans sa malle et Guillaume Tell dans son cerveau. Aujourd’hui, notre apathique indifférence ne sait quo penser lorsqu’on lui parle do cette fièvre chaude sans intermittence qui travaillait l’élite des esprits, de cet enthousiasme qui semblait chercher où se prendre,
et passait d’une égale fureur de la Grèce renaissante à la
première représentation d 'Hernani, à ces cours de la Sorbonne où l’on allait comme des croisés en Terre- Sainte.
J’ai nommé le Théâtre-Italien : ce fut là son ère glorieuse en France, sa période vraiment royale, et M. Vitet eut l’insigne mérite et la rare distinction de comprendre le premier tout ce que les chefs-d’œuvre d’un art jusquelà étudié de son côté frivole, pouvaient fournir de hautes considérations à la critique. Ne soyons pas les dupes de certains scrupules excessifs ; il y a façon de tout dire avec goût, avec style, et si la goutte de rosée vaut un monde, c’est à coup sûr dans le royaume de l’intelligence. Qui ne
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se souvient des charmants bulletins que rédigeait au Globe, à cette époque, l’ingénieux historien do fa Ligue. A l’Académie royale de musique, au Théâtre-Italien, à l’Opéra-Comique, pas une représentation de quelquo importance , pas un début qui ne fût aussitôt apprécié. S’agissait- il du Comte Ory ou de la Dame Blanche, du Freyschûtz ou do la Sémiramide , à linstant ces questions si nouvelles pour nous étaient touchées, littérairement, philosophiquement. L’art musical eut, à l’égal des arts du dessin, son esthétique, appliquant autant que possible aux conquêtes réelles de l’esprit du jour, mais à un point de vue plus libéral, plus excentrique , les traditions de style de d'Alembert et do Rousseau. Qu’on n’aille pas croire, cependant, que la critique en prit une terminologie pédantesque et tournât définitivement à l’aôsolu. Quand on emprunterait aux Allemands ce qu’ils ont de bon : lo sens philosophique , le goût de la réflexion , une certaine habitude de l’infini, qu’ils conservent môme en présence des chefs-d’œuvre d’un art trop souvent abandonné chez nous au caquetage, je ne vois pas où serait le grand mal, et la critique française ne saurait avoir rien à perdre à parler do Mozart et do Beethoven, de Weber et de Méhul, dans ce ton relevé , dans ce haut langage dont on pari
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de Michel-Ange ou de Corneille, de Lamartine ou de Chateaubriand. D’ailleurs, cette esthétique, objet do tant d’épouvantements , et qui , administrée à doses vigoureuses, comme on en use aujourd’hui quelquefois , par exemple , risque au moins d’endormir son monde, pourrait bien produire un tout autre effet lorsqu’une main habile et discrète en ménage l’emploi. Je dirai plus, il y a telle polémique fugitive, telle discussion d’un événement de théâtre qui par là s’est sauvée de l’oubli ; pour peu que le grain d’esthétique s’y trouve, un feuilleton du lendemain se peut relire, et c’est ce qui mo frappait naguère en parcourant dans la collection du Globe ces rapides articles où M. Yitet rendait compte de la situation musicale à cette époque.
Il y avait là évidemment ce qui d’ordinaire ne se rencontre guère en pareil cas : des points de vue nouveaux, des idées, tout un système de critique. On se mettait à causer de la représentation de la veille, et peu à peu le discours s’élevait : poésie, peinture, architecture, les occasions ne manquaient pas ; un mot servait de prétexte; il semblait qu’on n'eût qu’à marcher devant soi, comme à la chasse ; les comparaisons, les théories, les discussions vous partaient d’elles-mêmes entre les jambes ; on tirait
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dans le groupe, et presque toujours on visait juste. Ces pages sérieusement écrites méritaient de survivre aux circonstances. A la distinction littéraire qui les recommande, se joint une sorto d’intérêt anecdotique , on y suit, à travers le mouvement philosophique du jour, les hauts faits de ce Théâtre-Italien qui, parmi tant de gloires, compta un moment celle de passionner bon nombre d’esprits politiques. La Malibran régnait alors, et la Sontag aussi ; c’était , si l’on s’en souvient un peu, autour des .deux aimables reines, la môme fureur, le même enthousiasme qui s’attache aujourd’hui à mademoiselle Rachel et à madame Ristori ; le dilettantisme, se partageant en deux camps , les choses, par la contradiction, se prenaient plus au vif. Il y avait encore une fois des gluckistes et des piccinistes aux prises les uns avec les autres, s’enivrant do leur idole et veillant aux flammes du trépied. M. Yitet tenait pour la Malibran, et sa parole déjà grave, presque imposante en si frivoles sujets, faisait autorité. C’est que jamais encore , à des questions de cette nature, on n’avait appliqué tant de spirituelle et d’ingénieuse dialectique. Les Muses sont sœurs ; il n’y a dans les arts qu’une famille où tout se lient , où les contrastes eux-mêmes se rapprochent par do mystérieuses
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relations dont l’œil clairvoyant trouve le fil. « La musique est une architecture de sons et l’architecture une musique de pierres, » s’écriait le platonicien Novalis, une des plus nobles intelligences que les temps modernes aient produites, et il ajoutait : « La sculpture est la forme fixe, la musique la forme fluide ; entre la sculpture et la musique entre la forme fixe et la forme fluide, la peinture sert de transition. »
Il se peut que je me trompe et que mes sympathies avec l’élude, de plus en plus vives et décidées pour un génie si intimement révélateur m’égarent : mais on ne saurait à mon sens rien écrire de si vrai, de si juste, de si définitif sur la nature élémentaire des beaux-arts, sur cette consanguinité virtuelle ignorée ou méconnue du vulgaire, et qui, dès le premier coup d’œil, frappe l’initié, l’adopte : plastique, musique et poésie, éléments essentiels de toute œuvre haute et durable, éternels éléments que des circonstances passagères seules divisent et qui tôt ou tard, se rejoignent. Juger c’est comprendre, comprendre c’est sentir. Si le peintre étudie la forme et la couleur, si le musicien étudie le son, le mécanicien l’équilibre des forces, le critique se rend compte à la fois de la forme et du son, de la couleur et des forces, et plane, par la con-
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tcmplation philosophique , au-dessus de cette vie identique et multiple. N’élait-ce pas un véritable Athénien, celui qui prétendait qu’on ne devait jamais assister sans musique au spectacle d’un chef-d’œuvre de l’art plastique, comme aussi, d’autre part, il fallait se garder d’entendre une symphonie, si ce n’était au sein d’une harmonieuse et royale architecture. Quant à moi, le véritable critique en matière d’art n’est pas l’analyseur qui ergote, mais l’homme qui comprend et qui sent ; le véritable critique me rappelle ces divinités de la fable qui, à force de séjourner au creux d’un arbre ou d’un rocher, finissaient par vivre de la propre vie du chêne ou du granit. Comme la Dryade mystique et l’Oréade séculaire, il habile au cœur même de cette création dont l’ensemble et l’harmonie se révèlent à lui. 11 étudie les couleurs, respire les sons, saisit les points de vue, et naturellement le sens philosophique le porte à comparer, car la philosophie, ici, c’est l’idéal de la science, c’est l’intelligence même. Ce que j’aime chez M. Vitet, c’est justement un esprit philosophique disposant des connaissances les plus variées , une érudition intelligente sans cesse éprise d’analogie, et qui jamais, par la discussion du moment, ne se laisse distraire du point de vue général, de
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cette idée d’ensemble et d’harmonie qu’un goût fin, délicat, nourri d’études et d’expérience, imprime aux natures élevées. Qu’il s’agisse d’architecture comme dans Notre-Dame de Noyon, de peinture comme dans Eustache Lesueur , ou de musique comme dans ses excellents travaux sur Rossini, avec lui on peut toujours s’attendre à une critique d’autant plus compétente que la spécialité n’y vient point à tout propos rétrécir l'horizon, d’autant plus docte et sérieuse que le sentiment en vivifio les hautes qualités techniques. Quel que soit le sujet qu’il traite, M. "Vilet trouve toujours moyen de le rattacher à la famille commune. Le trait sera tantôt une comparaison musicale jetée au beau milieu d’une discussion de peinture, tantôt un terme architectural survenant en pleine musique. II y a chez lui comme un rayonnement continu
du centre à la circonférence, qui, dans l’histoire d’Eustacho Lesueur, va vous rappeler le dilettante exquis , l’habile connaisseur en tablature, de même qu’une autre fois il trahira l’archéologue dans l’appréciation de Mozart ou de Weber. Ici l’écrivain , ayant à parler de la musique dramatique et des mille accessoires qu’elle traîne forcément après elle, fait allusion au duomo de Milan, à cette architecture qui, se sentant trop froide, trop inanimée, em-
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prunte à la sculpture ses statues, qui non-seulement les lui donne, mais consent h ce qu’on n’y prenne pas garde. « C’est une loi pour les arts, loi que leur impose, sans doute, leur communauté d’origine et de fin, de s’entraider mutuellement et de se prêter secours les uns aux autres, à charge de revanche. Celui qui est secouru doit briller seul, et les autres, en bons frères, tout en lui prêtant leur éclat, doivent s’effacer si bien qu’on oublie pour ainsi dire leur présence. »
Plus loin, dans Eustache Lesueur, M. Yitet appellera certains croquis plus que libres de Raphaël des variations fantastiques sur un thème méconnaissable, et enfin telle phrase (page 156) sur M. Delacroix, comparé, un peu sévèrement sans doute, à un musicien de génie qui ne ferait que des dissonnances, et, de peur d’être monotone, écorcherait les oreilles du prochain, témoignerait une fois de plus, s'il en était besoin, de ce procédé où se complaît l’auteur des Études sur les beaux-arts, procédé que, du reste, avant M. Vitct, employait Diderot, lorsque chez lui l’amateur de musique (on ne disait pas encore dilettante), déteignant en quelque sorte sur le critique-peintre, il s’écriait : « On prétend qu’il y a des couleurs amies et des couleurs ennemies; et l’on a raison, si l’on entend qu’il y
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en a qui s’allient si difficilement, qui tranchent tellement les unes à côté des autres que l’air et la lumière, ces deux harmonistes UNIVERSELS, peuvent à peine nous en rendre le voisinage immédiat sypportable. Je n’ai garde de renverser dans l’art l’ordre de l’arc-cn-ciel : f arc-en-ciel est en peinture , ce que la basse fondamentale est en musique (1). » D’où je conclus qu’il n’y a dans ce monde qu’analogies, et que le meilleur moyen de connaître un art et d’en juger avec autorité, c’est de les sentir tous. Pour nous en tenir à la musique, je le demande, qui oserait aujourd’hui prétendre resserrer la discussion d’un chefd’œuvre de Mozart ou de Beethoven, de Rossini ou do Weber entre les étroites limites du formulaire scholastique d’un Conservatoire? Qui oserait aujourd’hui admirer certaines partitions de ces grands maîtres, uniquement au point de vue des ressources techniques industrieusement combinées, au point de vue de ce qui est l'art musical proprement dit? Des notes qui se groupent à souhait pour la mélodie où s’enchevêtrent pour le contre-point , serait-ce là, par hasard, tout le secret du Don Juan ou de la symphonie en ut mineur, de YOberon ou du Guillaume Tell ?•»
(I) Diderot, Essai sur la peinture, p. 393.
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Confondrons - nous la lettre avec l’esprit, l’hiéroglyphe avec le sens mystérieux, la tradition sacrée qu’il représente, l’élément spécial avec l’élément de vie? Que l'un reste aux mains des docteurs du temple, des maîtres en liturgie, des interprètes de profession, j’y souscris volontiers; quant à l’autre, il appartient à la philosophie, à l’intelligence pure.
N’y a-t-il que des notes et du contre-point dans les chefs-d’œuvre dont nous parlons ; n’y a-t-il pas aussi la couleur et le dessin, l’architecture et la psychologie, tout enfin ce que la critique doit saisir sous peine de n’exercer qu’une fonction misérable , qu’un puéril métier, et de ressembler à ce Wagner de Faust, qui « d’une main avide fouille le sol à la recherche des trésors, et se tient pour satisfait s’il vient à trouver un vermisseau. » Je n’aime pas les lieux communs, et tombe d’accord qu’on a singulièrement abusé , de notre temps , du transcendental et de l 'absolu en toute chose ; mais comment ne pas reconnaître que la musique élève à la philosophie quiconque sait la comprendre ; seulement, ce qui en philosophie est idée , image et poésie , ici devient simple disposition de l’âme. En musique, tout est disposition, influence ; la musique n’agit pas, elle so borne à provo-
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quer nos sens ; à la vérité, pour peu que nos sens aient du ressort , l’acte suit de près la provocation. Qui de nous, en proie à cet enthousiasme juvénile dont un chefd’œuvre. enivre une âme de vingt ans, n’a pas éprouvé par quelque belle soirée d’hiver, au sortir des Italiens ou du Conservatoire, je ne sais quel irrésistible besoin de se répandre en flot de paroles. On divague alors au bras d’un ami, on philosophe, et l’âme n’a de délivrance que lorsqu’elle est parvenue à donner en quelque sorte une forme, par la pensée, à toute cette sonorité fluide qui l’obsède. Oui, tous les arts se tiennent indissolublement , et la philosophie plane au dessus du groupe harmonieux. Parlons de peinture en musiciens, de musique en vrais coloristes, parlons-en surtout en poêles, et si quelqu’un trouve à se plaindre , croyez bien que ce ne sera ni Rossini, ni Meycrbeer, ni Delacroix, ni Ingres.