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IV

Il est vrai que Mozart et, avant lui, Haydn ne cessèrent de rester en rapport avec leur temps, qu’ils en observèrent les besoins et les goûts, et qu’ils curent môme pour scs caprices et ses modes de ces indulgences et de ces faiblesses auxquelles se refusent jusqu’à la fin ces âmes altières plus exclusivement tournées vers le culte de l’idéal. On sait combien A'operettes, de marches, de sarabandes, de gavottes et d’improvisations de toute espèce dans le goût du jour Haydn a composées;' quant à Mozart, la recherche du succès fut très-souvent la cause d’étranges modifications dans scs plus importants ouvrages, témoin ces quatre ou cinq morceaux de la Flûte enchantée dont il changea le style et qu’il transcrivit sur des motifs courants en vue de la popularité; exemple que devait suivre plus tard Rossini, lequel, écrivant sa Semiramide pour lo théâtre de la Fenice, trouva moyen, pour faire sa cour au peuple des lagunes, d’introduire dans un duo chanté par la reine d’Assyrie et son fils ce fameux air connu sous le titre de Carnaval de Venise. A Vienne, florissait, au xvm e siècle, une sorte d’opéra-comique populaire ; cela s’appelait Wiener- Possen mit Gesang. C’était d’ordinaire pour le sujet quelque histoire légendaire ou chevaleresque burlesquement traitée : la Fille du Danube, le Moulin du diable, et, pour la musique, des airs et des chansons empruntés çà et là aux échos de la rue ou de la

MKNDELSSOHN.

montagne, et que deux compositeurs alors en renom, Wenzel Muller et Ferdinand Kauer, possédaient le secret de coudre ensemble et de mettre agréablement en lumière. Peut-être qu’en cherchant bien, on trouverait que ce genre d’ateilancs musicales n’a pas été sans influence sur Mozart et son école. Ainsi le rôle de Papageno dans la Flûte enchantée s'y rattache tout entier. C'est une étude curieuse que de voir Mozart retourner toujours h cette source féconde où son inspiration a puisé ses plus délicieuses idées. S'il s’on éloigne avec Idomênée, avec la Clémence de Titus, il y revient avec Lcporello, avec la Suzanne et le Chérubin des Noces de Figaro , avec ce Papageno fantasque, dont l’habit d’ Arlequin ne se compose en somme que do bigarrures populaires merveilleusement .ajustées. Par cette tendance propre au génie à développer jusqu’à l’excès la loi première de sa nature, tandis que l'auteur de la Flûte enchantée s’attache à creuser chaque jour davantage cette mine de la tradition dont il taille, en ingénieux lapidaire, les éblouissantes pierre-» ries ; . — de plus en plus solitaire et misanthrope, de plus en plus voué au culte de son rêve intérieur, Beethoven se perd dans l’idéal et l'abstrait, et ses dernières compositions s’enveloppent comme à plaisir d’une atmosphère nébuleuse que l’œil de l’initié lui-même n’est pas toujours très-sûr de pouvoir percer.

C’est un naturaliste aussi que M. Gadc, le chef contemporain de l'école danoise : naturaliste en ce sens qu’il apporte au plus haut degré dans ses compositions le caractère et la couleur du sol où il est né, et que vous entendez, à travers chacune de ses œuvres, passer comme une boudée de ce souffle mélodique qui est en musique l'indispensable élément de la vio d’un peuple, et vibrer l’écho passionné de tant de motifs anonymes livrés au vent du nord par les générations. Si l’on me demandait : Y a-t-il en sculpture un art Scandinave? Même après avoir admiré les plus beaux marbres de Thorwaldsen, je n’hcsiterais pas à répondre : Non. Autre chose pourtant est de la musique, et quand je rapproche de certaine symphonie de M. Gade, de sa Comala par exemple, diverses «révélations de la musc vulgaire qui nous sont venues tant par Jenny Lind que par mainte autre individualité sur laquelle j'aurai à m’expliquer tout à l’heure, il m’est impossible de ne point reconnaître là une nationalité trèsprononcée. Né vers 1819 à Copenhague, M. Niels W. Gadc occupe, depuis la mort de Mendelsshon, à Leipzig, la place de directeur de la Société des Concerts. Or, pour pou qu’on veuille y réfléchir, un pareil poste, en Allemagne, est significatif, et la succession du chantre de Pauius et du Songe d'une Nuit d'été semble pour le jeune maître d’autant plus flatteuse et honorable, que ce fut

N'IEl.S GA DE.

Mendelssohn lui-môme qui le désigna pour son héritage. Né à Copenhague, il était dans l'ordre des choses que M. Gadc cherchât au début à se créer, au cœur même de l’Allemagne musicale, un point de départ d’où il se ferait ensuite victorieusement reconnaître par son pays, lequel, selon l’antique et solennel usage de tous les pays de ce monde, avait besoin, pour croire à la valeur d’un de scs enfants, que des étrangers l’en eussent informé. Découragé du peu de sympathie qui se montrait autour de lui, ennuyé d’attendre vainement cette heure glorieuse du succès qui menaçait de ne jamais devoir sonner à l’horloge de sa paroisse, de Copenhague, où il végétait assez pauvrement, M. Gade prit le parti d’écrire droit à Mendelssohn, et no laissa pas de joindre à l’épître sa meilleure symphonie. Mendelssohn lut la lettre, et surtout la symphonie dont il fut charmé. « Vous commencez par où j’ai fini, » répondit-il à M. Gade ; et pour le mieux convaincre de la sincérité du compliment, il fit exécuter sa symphonie aux applaudissements prolongés de tout ce que Leipzig avait de connaisseurs. Le succès fut immense ; on l’entendit de Copenhague, et de ce jour les Danois proclamèrent leur compatriote un grand maître. Bientôt l’Allemagne vint le disputer à sa patrie. Quand mourut Mendelssohn, la ville de Leipzig voulut avoir M. Gade à la tète de ses concerts, et c’est dans ce poste qu’il s’établit jusqu’au moment pù la guerre du Sleswig le rappela en Danemark.

Le style de M. Gade respire en général cette grandeur sauvage un peu abrupte qui est comme le caractère particulier des races du Nord. La tristesse et la mélancolie

n’ont rien ici de ce faux air de sentimentalisme que l’éloignement des sources primitives inspire trop souvent aux créations de l’art. Rudesse, si l’on veut, j’y consens; mais celte rudesse porte en soi je ne sais quello énergio féconde et saine qui, lorsqu'on songe aux grâces fardées de ces mille compositions dont tant bien que mal notre dilettantisme se paie, vous rappelle l’impression vivace que produit sur des sens émoussés par l’abus des parfums l'odorante saveur d’une forêt do pins de la Norvège. On connaît celte mâle figure sous les traits de laquelle Albert Durer a représenté la mélancolie , superbe évocation du génie du Nord, si loin de ressembler dans scs formes robustes, dans sa musculature vigoureuse, à ce type grêle et maladif que la tradition erronée des peintres de salon se complaît chez nous à reproduire. L’énergie dans la tristesse, la mélancolie dans la force, une rêverie austère et toujours grave, telle se montre la figure du grand artiste de Nuremberg, telle m’apparaît la musique dos peuples du Nord, et ce qui constitue à mes yeux le principal mérite de M. Gade, c’est d’avoir, dans la plupart de ses symphonies, dans sa Comala surtout, su garder l’empreinte de ce caractère que j'appellerai, si l’on veut, Scandinave.

Je connais de M. Gade quatre symphonies, toutes remarquables à divers titres, mais parmi lesquelles on distinguera do préférence celle en h, très-renommée à Leipzig, et une autre dont la désignation spéciale m’échappe , ayant pour thème principal un air national danois. Je passe sur un ouvrage dramatique exécuté

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