‹ Musiciens d'aujourd'huiChapitre 25 sur 80 · Mémoires, I · texte numérisé non relu

Mémoires, I

et un peu barbares. La Marche de Rakoczy est moins une marche hongroise que la musique des batailles révolutionnaires; elle sonne la charge; il convient de lui donner pour épigraphe, comme dit Berlioz, les vers de Virgile :

Furor iraque mentes

Précipitant, pulchrumque mori succurrit in armis *.

Et quand Wagner entend la Symphonie funèbre et triomphale, il est forcé lui-même de reconnaître à Berlioz « son entente à écrire des compositions parfaitement populaires au sens le plus idéal du mot » :

J'éprouvai, en écoutant cette symphonie, l'impression vive que le premier gamin en blouse bleue et en bonnet rouge devait la comprendre à fond. Je n'aurais nulle hésitation à donner le pas à cette œuvre sur les autres œuvres de Berlioz : elle est noble et grande, de la première à la dernière note; un sublime enthousiasme patriotique, qui s'élève du ton de la déploration aux plus hauts sommets de l'apothéose, garde cette œuvre de toute exaltation malsaine.... Je dois exprimer avec joie ma conviction que cette symphonie durera et exaltera les courages, tant que durera une nation portant le nom de France ^.

1. Lettre du i4 février 1861 à de jeunes Hongrois. — Voir dans les Mémoires, II, 212 et suiv., l'émotion incroyable produite par la Marche de Rakoczy sur le public de Pesth, et surtout la scène si frappante de la fin :

« ... Je vois entrer à l'improviste un homme misérablement vêtu et le visage animé d\ine façon étrange. En m'apercevant, il se jette sur moi, m'embrasse avec fureur, ses yeux se remplissent de larmes, c'est à peine s'il peut balbutier ces mots : « Ah ! monsieur, monsieur! moi Hongrois,... pauvre diable,... pas parler français..., un poco l'italiano.... Pardonnez... mon extase.... Ah! ai compris votre canon.... Oui, oui, la grande bataille.... Allemands chiens! » Et se frappant la poitrine à grands coups de poing : • Dans le cœur, moi... je vous porte.... Ah! Français... révolutionnaire... savoir faire la musique des révolutions.... •

2. 5 mai 1841. Traduction Camille Benoît (Richard Wagner, Musin tiens, poètes et philosophes, 1887).

Comment de pareilles œuvres sont-elles négligées par notre démocratie, comment n'ont-elles pas leur plar* dans notre vie publique, comment ne sont-elles pas associées à nos grandes cérémonies? — c'est ce qu'on se demanderait avec stupéfaction, si l'on n'était habitué, depuis un siècle, à l'indifférence de l'État à l'égard de l'art. Que n'aurait pu faire Berlioz, si les moyens lui en avaient été offerts, ou si une telle force avait trouvé son emploi dans les fêtes de la Révolution I

Il faut ajouter, malheureusement, qu'ici encore, son caractère fut l'ennemi de son génie, et que, de même que cet initiateur de la libre musique semble, dans la seconde moitié de sa vie, avoir peur de lui-même, reculer devant les conséquences de ses principes, retourner au classique, — de même ce révolutionnaire tombe dans le dénigrement maussade du peuple et des révolutions, du « choléra républicain », de « la sale et stupide république », « république de crocheteurs et de chiffonniers », » infâme racaille humaine, plus stupide et plus féroce cent fois, dans ses soubresauts et ses grimaces révolutionnaires, que les babouins et les orangs-outangs de Bornéo M » L'ingrat! Il devait à ces révolutions, à ces démocraties orageuses, à ces tourmentes humaines, le meilleur de son génie, et il les reniait! 11 était le musicien des temps nouveaux, et il revenait au passé!

1. Mémoires, I, 43. — Berlioz n'a cessé d'invectiver contre la Révolution de 1848, qu'il aurait pu si bien comprendre. Au lieu de tirer parti, comme Wagner, de la surexcitation de cette époque, pour écrire des œuvres passionnées, il travaille à l'Enfance du Christ. Il afTecte TindifTérence absolue; et il était si peu fait pour l'indifTôrence! — Il applaudit au coup d'État, et niéprise les idéo-

lo^UftS.

N'importe! Qu'il l'ait ou non voulu, il a ouvert à l'art de magnifiques chemins. Il a montré à la musique de la France la véritable route, où devait s'engager son génie, il lui a révélé ses destinées, méconnues jusqu'à lui. Il nous a donné une langue musicale d'une vérité psychologique et d'une souplesse admirables, une musique libre, affranchie des traditions étrangères, sortie du fond de notre race, modelée sur l'esprit français, répondant à son imagination précise, à son instinct pittoresque, à sa mobilité d'impressions, à son besoin extrême de nuances. Et il a jeté les fondements grandioses d'une musique nationale et populaire, pour la plus grande démocratie de l'Europe.

Ce sont là des mérites éclatants. Si Berlioz avait eu la raison d'un Wagner pour se rendre pleinement compte de la profondeur de son intuition, s'il avait eu la volonté d'un Wagner pour grouper en un tout indissoluble et pour coordonner les pensées directrices de son génie, j'ose dire qu'il eût fait en musique une révolution plus grande que celle de Wagner, qui fut plus fort, plus maître de lui, mais moins original qu'il ne semble et, au fond, le dernier d'un glorieux passé. — Cette révolution se fera-t-elle encore? Peut-être; mais retardée d'un demi-siècle. Berlioz estimait amèrement qu'on commencerait à comprendre ses intentions vers 1940*. Il se peut que cette prophétie ironique se réahse. La poussée de la jeune école française, ses efforts victorieux vers une langue plus libre semblent le faire espérer. Puisse-t-elle rendre hommage à ce grand précurseur I Puisse-t-elle comprendre la témérité féconde de ce génie,

1. « Ma carrière musicale finirait par devenir charmante, si jo vivais seulement cent quarante ans. » {Mémoires, II, 30J.)

et accomplir l'œuvre qu'il inaugura avec une superbe énergie, — et dont il eut peur!

Après tout, comment sétonner qu'il ait pu défaillir sous sa lourde mission! Il était si seul * ! Plus on s'éloignera de lui, plus il paraîtra seul, — seul à une époque qui comptait des Wagner, des Liszt, des Schumann, des Franck, — seul, portant tout un monde en lui, dont ses ennemis, ses amis, ses admirateurs, lui-même, n'avaient pas entièrement conscience, — seul et torturé par sa solitude. Seul : c'est le mot que répète la musique de sa jeunesse et celle de sa vieillesse : la Symphonie fantastique et les Troyens. C'est le mot que je lis dans le portrait que j'ai sous les yeux, en écrivant ces lignes, le beau portrait des Mémoires, dont le regard triste et dur semble fixer, sur son temps qui le méconnut, un reproche douloureux.

1. Cette solitude avait frappé Wagner : « L'isolement de Berlioz ne s'étend pas seulement à sa situation extérieure; c'est avant tout cet isolement qui est le principe de son évolution iotellectuelle : si Français qu'il soit, si réelles que soient les sympathies qui unissent son essence, sa tendance à celle de ses concitoyens, il n'en reste pas moins seul. Il ne voit personne devant lui sur qui s'étayer, à ses côtés personne sur qui s'appuyer. » (Article déjà cité, 184L) — Plus on relit les jugements de Wagner, plus on se convainc que ce n'est pas rintelligence, mais la sympathie, qui lui manqua, pour comprendre Berlioz. Au fond, je ne doute point qu'il ne sût e.xactement quel était son grand rival. — Mais il ne l'a point dit, — sinon peut-être dans un étrange papier, qui n'était certes pas fait pour être publié, et où il le compare, lui aussi, à Beethoven — et à Bonaparte. (Autographe de la collection Alfred Bovet, publié par Mottl dans les revues allemandes, et par M. Georges de Massougnes dans la Revue d'art dramatique (janvier 1902.) M. Tiersot l'a reproduit dans son livre, p. 260-1.

Page 1