‹ Musiciens d'aujourd'huiChapitre 36 sur 80 · Lm Heures. Mors. Modestie. (Rimes familières · texte numérisé non relu

Lm Heures. Mors. Modestie. (Rimes familières

pas les mêmes; il y a aussi bien des différences entre leurs caractères : Mendelssohn est beaucoup plus naïf et plus religieux; M. Saint-Saëns, plus dilettante et plus voluptueux. Ils n'en ont pas moins une parenté d'esprit, par leur science érudite, mais de bonne compagnie, par la pureté de leur goût, par ce sens de la mesure et ce génie de l'ordre qui donne à tout ce qu'ils font un caractère néo-classique. — Quant aux influences directes que M. Saint-Saëns a subies, elles sont si nombreuses qu'il serait bien difficile, et assez audacieux, de prétendre dégager celles qui ont agi nettement sur sa pensée. Car, si son remarquable don d'assimilation l'a poussé quelquefois à écrire dans le style de Wagner ou de Berlioz, de Hsendel ou de Rameau, de Lulli ou de Charpentier, voire de quelque claveciniste ou clavicordiste anglais du xvi* siècle, comme ce William Byrd, dont les airs s'enchâssent tout naturellement aux airs d'Henry VIII, — c'est là un franc pastiche, un amusement de virtuose, et dont il n'est jamais dupe. 11 manie sa mémoire à son gré; il n'est point gêné par elle. — Autant qu'il est permis d'en juger, la substance de sa pensée musicale est formée de la moelle des grands classiques de la fin du xviii" siècle, — beaucoup plus encore, quoi qu'on ait dit, par Beethoven, Haydn et Mozart, que par Bach. — La séduction de Schumann l'a aussi touché, et il n'a été indifférent ni à Gounod, ni à Bizet, ni à Wagner. Mais les influences prédominantes semblent bien avoir été celle de Berlioz, son ami et son maître*, et surtout celle de Liszt. Il faut s'arrêter à ce dernier nom.

M. Saint-Saêns devait aimer Liszt, et il l'aima, pour tout ce qu'il avait de libre, d'antitraditionnel, d'antipédantesque, pour le défi qu'il avait jeté à la routine allemande. Il l'aima par réaction contre l'école guindée de

1. « C'est grâce à Berlioz que toute ma génération s'est formée, et j'ose dire qu'elle a été bien formée. » (Portraits et Sonvcnirs.)

CAMILLE SALNT-SÀE.NS. •S

Brahms *. Il s'enthousiasma pour ses œuvres. Liszt trouva en lui un des premiers et des plus ardents champions de cette musique nouvelle, dont il était le chef, — de cette « musique à programme », que le triomphe de Wagner paraissait avoir étouffée dans Tœuf, et qui vient soudain de revivre aujourd'hui dans les œuvres de Richard Strauss, avec un éclat prodigieux. « Liszt est un des grands compositeurs de notre époque, — écrit M. Saint-Saêns. — Il a osé ce que n'avaient osé ni Weber, ni Mendeissohn, ni Schubert, ni Schumann. Il a créé le Poème symphonique. Il est l'émancipateur de la musique instrumentale.... II a proclamé le règne de la musique libre *. » Ce ne sont pas là des opinions d'un jour, exprimées par M. Saint-Saêns dans un moment d'enthousiasme. Ce sont les idées de toute sa vie. Toute sa vie, il est resté fidèle à son culte pour Liszt, — depuis I808, où il dédiait un Veni Creator « à l'abbé Liszt », jusqu'en 1886, où, quelques mois après la mort de son ami, il dédiait (« à la mémoire de Franz Liszt » la Symphonie avec orgue, son chef-d'œuvre ^ « On ne s'est pas fait faute, écrit-il, de railler ce qu'on a appelé ma faiblesse pour les œuvres de Liszt. Lors même que les sentiments d'affection et de reconnaissance qu'il asum'inspirer ♦ viendraient, comme un prisme, s'interposer entre

1. « C'est ce qui m'a fait aimer la musique de Liszt, qui ne s'inquiète pas du qu'en dira-t-on, qui dit ce qu'elle veut dire sans se préoccuper d'autre chose que de le dire le mieux possible. » (Cité par Hippeau.)

2. Cette citation est extraite de Harmonie et Mélodie et de Portraits et Souvenirs.

3. Dans Harmonie et Mélodie, M. Saint-Saëns raconte qu'il organisa et dirigea au Théâtre-Italien un concert, composé uniquement d'œuvres de Liszt. Mais tous ses efforts pour faire apprécier Lisït du public français échouèrent.

4. L'adiniralion était réciprocjoe : c'est Liszt qui fit donner et dirigea en 1877, à Weiniar, Samson et Dalila. M. Saint-Saëns dit inème que, sans Liszt, il n'eût pas écrit son œuvre :

« Non seulement c'est Liszt qui a fait représenter Samson et

mon regard et son image, je ne verrais rien en cela de profondément regrettable; mais je ne lui devais rien, je n'avais pas subi sa fascination personnelle, je ne l'avais encore ni vu ni entendu, quand je me suis épris, à la lecture, de ses premiers Poèmes symphoniques, quand ils m'ont indiqué le chemin où je devais rencontrer plus tard la Danse macabre, le Rouet cCOmphale, et autres œuvres de même nature; je suis donc sûr que mon jugement n'est altéré par aucune considération étrangère, et j'en prends l'entière responsabilité '. »

Cette influence me paraît expliquer une partie de l'œuvre de M. Saint-Saêns. Non seulement elle s'affirme dans ses Poèmes symphoniques, qui sont un de ses meilleurs ouvrages; mais elle est presque partout sensible, dans ses Suites pour orchestre, ses Fantaisies, ses Rapsodies, dont la tendance descriptive et narrative est si évidente. — La musique doit charmer par elle-même, dit M. Saint-Saëns, mais l'effet en sera bien plus grand, « quand au plaisir purement musical vient s'ajouter celui de l'imagination parcourant sans hésiter une voie déterminée, et attachant une idée à la musique. Toutes les facultés de l'âme sont à la fois mises en jeu, et dans le même but. Ce que l'art y gagne, ce n'est pas une plus grande beauté, c'est un plus vaste champ pour exercer son pouvoir, c'est une plus grande variété de formes et une plus grande liberté ^, »

Dalila à Weimar; mais sans lui, mon ouvrage n'existerait pas. Une telle hostilité avait accueilli mes ouvertures à son sujet que j'avais renoncé à l'écrire; il n'en subsistait que des fragments d'esquisse illisibles.... C'est alors qu'à Weimar, un jour, j'en parlai à Liszt, qui, de confiance, sans vouloir en entendre une note, me dit : « Terminez votre ouvrage; je le ferai représenter ici ». Les événements de 1870 retardèrent la représentation de quelques années. » (Revue Musicale, 8 novembre 1901).

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