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Arthur Hahn, Der Musikfuhrer : Don Qaixole, Francfort

2. En tête de chaque variation, Strauss marque sur la partition le chapitre de Don Quichotte qu'il commente.

pièces sa matière comique et dramatique. A mon avis, Don Quichotte^ qui est un tour de force, un exercice étonnant où Strauss a assoupli et enrichi son style, marque un progrès seulement pour la technique du musicien, mais un pas en arrière pour son esprit, qui semble adopter là les conceptions décadentes de l'artjouet, l'art-bibelot, fait pour une société futile et raffinée.

Avec Heldenleben (Vie de Héros), op. 40 *, il se relève d'un coup d'aile, et atteint jusqu'aux cimes. Ici, point de texte étranger, que la musique s'étudie à illustrer ou à transcrire. Une grande passion, une volonté héroïque qui se développe à travers toute l'œuvre, brisant tous les obstacles. Sans doute, Strauss s'est tracé un programme; mais il me dit lui-même : « Vous n'avez pas besoin de le lire. Il suffit de savoir qu'il y a là un héros aux prises avec ses ennemis. » Je ne sais jusqu'à quel point cela est exact, et s'il ne resterait pas quelques obscurités pour celui qui suivrait sans texte; mais ce mot de l'auteur semble prouver qu'il a compris les dangers de la symphonie littéraire, et qu'il se rapproche de la musique pure.

Heldenleben se divise en six chapitres : le héros, les adversaires du héros, la compagne du héros, le champ de bataille, les travaux pacifiques du héros, sa retraite, et l'achèvement idéal de son âme. C'est une œuvre extraordinaire, enivrée d'héroïsme, colossale, baroque, triviale, sublime. Un héros homérique s'y débat au milieu des ricanements de la foule stupide, troupeau d'oies criardes et boiteuses. Le violon solo exprime en une sorte de concerto les séductions, les coquetteries, les perversités décadentes de la femme. Les stridentes trompettes sonnent le combat; et comment rendre alors cette effroyable charge de cavalerie, qui fait trembler

1. Terminé en décembre 1898. Exécuté, pour la première fois, le 3 mars 1899, à Francfort-sur-le-Mein. — Édité chez Leuckart, Leipzig.

la terre et bondir les cœurs, ces remous de tempête, ces escalades de ville, cette marée tumultueuse, que mène une volonté de fer? — la plus admirable bataille qu'on ait jamais peinte en musique!... A la première exécution, en Allemap^ne, j'ai vu des gens frémir en l'entendant, se lever brusquement, faire des gestes inconscients et violents. Moi-même, j'ai senti l'étrange ivresse, le vertige de cet océan soulevé; et j'ai pensé que, pour la première fois depuis trente ans, les Allemands avaient trouvé le poète de la Victoire. — Heldenleben serait de tous points un des chefs-d'œuvre de la musique, si une erreur littéraire ne venait couper net l'élan des pages les plus passionnées, à l'apogée du mouvement, pour suivre le programme. On peut trouver aussi un peu de froideur, de fatigue peut-être, à la fin. Le héros vainqueur s'aperçoit qu'il a vaincu en vain : la bassesse et la sottise des hommes sont restées les mêmes. Il dompte sa colère, et se résigne dédaigneusement. Il se retire dans le repos de la nature. Sa force créatrice se répand en des œuvres d'imagination; et ici, Richard Strauss, par une étrange audace (qu'autorise seul le génie de son Heldenleben), représente ces œuvres par des réminiscences de ses propres poèmes : Don Juan, Macbeth, Tod und Verklàrung, Till, Zarathusirâ, Don Quîxoie, Guniram, ses Lieder même, s'assimilant ainsi au héros qu'il a chanté. — Parfois les tempêtes évoquent à son esprit le souvenir de ses combats; mais il se rappelle aussi ses heures d'amour et de joie; et son âme s'apaise. Alors la musique sereine se déroule et monte dans son calme puissant, jusqu'à un accord triomphal, qui pose comme une couronne de gloire sur le front du héros.

Nul doute que la pensée de Beethoven n'ait souvent inspiré, stimulé, guidé celle de Strauss. On sent dans la tonalité du premier morceau (en mi bémol), dans le mouvement général, je ne sais quel reflet de la première

Héroïque et de l'Ode à la Joie; et aussi, dans le dernier morceau, qui rappelle, de plus, certains Lieder de Beethoven. Mais le héros de Strauss est bien différent de celui de Beethoven; les traits antiques et révolutionnaires se sont effacés; et comme le monde extérieur, les ennemis du héros tiennent plus de place chez Strauss! Le héros a bien plus de peine à se dégager et à vaincre. Il est vrai que son triomphe est plus forcené. Si le bon Oulibicheff prétendait reconnaître dans un accord dissonant de la première Héroïque l'incendie de Moscou, que trouverait-il donc ici? Que de villes brûlées! Que de champs de bataille! Puis, il y a dans Heldenleben un mépris cinglant, un mauvais rire, qui n'est presque jamais chez Beethoven. Peu de bonté. C'est l'œuvre du dédain héroïque.

A considérer l'ensemble de cette musique, on est d'abord frappé par l'hétérogénéité apparente des styles. Le Nord et le Midi s'y mêlent; on sent dans la mélodie l'attraction du soleil. Il y avait déjà quelque chose d'italien dans Tristan; combien plus dans l'œuvre de ce Nietzschéen! Constamment les phrases sont italiennes et les harmonies ultra-germaniques Ce n'est pas un des moindres attraits de cet art que de voir, parmi les tempêtes de polyphonie allemande, se déchirer le voile des nuées lourdes, des épaisses pensées, et paraître la ligne souriante des rivages italiens et des rondes qui se déroulent au bord. Ce ne sont pas seulement des analogies vagues. Il serait facile et oiseux de relever des réminiscences précises de France ou d'Italie, jusque dans les œuvres les plus avancées : dans Zarathuslrâ, dans Heldenleben. Mendelsfiohn, Gounod, Wagner, Rossini, Mascagni s'y coudoient

étrangement. Mais ces éléments disparates se fondent dans l'ensemble de l'œuvre, maîtrisés, assimilés par la pensée de l'auteur.

L'orchestre n'est pas moins composite. Ce n'est pas une masse compacte et serrée, la phalange macédonienne de Wagner. Il est morcelé, divisé à l'extrême. Chaque partie vise à l'indépendance, et se livre à sa fantaisie, sans paraître se soucier des autres. Il semblerait parfois, comme en lisant Berlioz, que l'exécution doive produire un effet incohérent et brisé. Et pourtant, comme cela est plem! « N'est-ce pas? cela sonne bien », me dit en souriant Strauss, après qu'il vient de diriger Heldenleben *,

C'est surtout dans les sujets que semble régner le caprice, une fantaisie déréglée, ennemie de toute logique. Ces poèmes n'ont-ils pas l'ambition, comme on a vu, d'exprimer tour à tour, voire simultanément, des textes littéraires, des images, des anecdotes, des idées philosophiques, des sentiments personnels de l'auteur? Quelle unité attendre du récit des aventures de Don Quichotte, ou de Till Eulenspiegel? Et pourtant, cette unité existe, non dans les sujets, mais dans l'esprit qui les traite. Ce qui sauve ces symphonies descriptives, c'est qu'avec leur vie littéraire, très diffuse, ils ont une vie musicale, plus logique et plus concentrée. Le musicien tient la bride aux caprices du poète. Le fantasque Till s'ébat « d'après l'ancienne forme du rondeau », et la folie de Don Quichotte s'exprime en « dix variations,

1. Voici la composition de cet orchestre dans les dernières œuvres de Strauss :

Dans Zarathustrâ : 1 petite flûte, 3 grandes flûtes, 3 hautbois, 1 cor anglais, 1 clarinette en Es, 2 clarinettes en B, 1 clarinettebasse en B, 3 bassons, i contrebasson, 6 cors en F, 4 trompettes en G, 3 trombones, 2 bass-tuba, timbales, grosse-caisse, cymbales, triangle, carillon, cloche en E, orgue, 2 harpes, cordes.

Dans Heldenleben, 8 cors au lieu de 6, 5 trompettes au lieu de 4 (2 en Es, 3 en B) ; plus, des tambours militaires.

avec introduction et finale, sur un thème chevaleresque ». C'est en quoi l'art de Strauss, l'un des plus littéraires et descriptifs qui soient, se distingue profondément des autres de même sorte : par la solidité du tissu musical, où l'on sent le musicien de race, nourri des maîtres, et classique malgré tout.

Ainsi, partout, dans cette musique, une forte unité s'impose à des éléments désordonnés, souvent disparates. C'est le reflet, à ce qu'il me semble, de l'âme de l'auteur. L'unité n'est pas dans ce qu'il sent, mais dans ce qu'il veut. L'émotion est bien moins intéressante chez lui que la volonté, bien moins intense surtout; et souvent elle manque de personnalité. L'inquiétude y est parfois de Schumann, le sentiment religieux de Mendelssohn, la volupté de Gounod ou des maîtres italiens, la passion de Wagner *. Mais la volonté est héroïque, dominatrice, passionnée, et puissante jusqu'au sublime. C'est par là que Richard Strauss est grand, qu'il est unique à présent. On sent en lui la force qui domine les hommes.

C'est par ces côtés héroïques qu'il est l'héritier d'une partie de la pensée de Beethoven et de Wagner. C'est par eux qu'il est un des poètes, le plus grand peut-être, de l'Allemagne actuelle qui se reconnaît en lui, comme en son héros. — Contemplons ce héros.

C'est un idéaliste qui a une foi sans bornes dans le pouvoir souverain de l'esprit et de l'art libérateur. Son idéalisme est d'abord religieux dans Tod und Verklàrang, plein d'illusions juvéniles dans Guntram, tendre et compatissant comme une femme. Puis il s'irrite

1. Dans Guntram, on croirait même à un parti pris de recourir franchement à une phrase de Tristan, comme si l'auteur ne pouvait trouver mieux pour exprimer le désir passionné.

**0 MUSICIKNS d'aujourd'hui.

et s'indigne de la bassesse du monde et des obstacles qu'il rencontre. Le dédain grandit; il devient sarcastique {Till Eulenspiegel); il s'exaspère avec les années de lutte, et, de plus en plus âpre, se développe l'héroïsme méprisant. Comme son rire cingle et fouaille dans Zarathiistrâl Comme sa volonté broie et sabre dans Heldenleben\ Il a pris conscience de sa force par la victoire : maintenant, son orgueil ne connaît plus de limites ; il s'exalte, il ne distingue plus la réalité de son rêve démesuré, comme le peuple qu'il reflète. Ily a des germes morbides dans l'Allemagne d'aujourd'hui : une folie d'orgueil, une croyance en soi, et un mépris des autres qui rappellent la France du xvii« siècle. Dem Deutschen gehôrt die Welt (A l'Allemand appartient le monde), disent tranquillement les gravures étalées aux vitrines de Berlin. — Arrivé à ce point, l'esprit commence à délirer. — Tout génie, si l'on veut, délire; mais le délire d'un Beethoven se concentre en lui-même et crée pour sa propre joie. Celui de beaucoup d'artistes allemands contemporains est agressif; il a un caractère d'antagonisme destructeur. — L'idéaliste à qui « appartient le monde » est facilement sujet au vertige. Il était fait pour régner sur son monde intérieur. Le tourbillon des images extérieures qu'il est appelé à gouverner l'affole. Il en vient à divaguer comme un César. A peine parvenue à l'empire du monde, l'Allemagne a trouvé la voix de Nietzsche et de ses artistes hallucinés du Deutsches Theaier et de la Sécession. Voici maintenant la grandiose musique de Richard Strauss.

Où vont toutes ces fureurs? A quoi donc aspire cet héroïsme? — Cette volonté âpre et tendue, à peine arrivée au but, ou même avant, défaille. Elle ne sait que faire de sa victoire. Elle la dédaigne, n'y croit plus, ou s'en lasse *.

1. « L*esprit allemand qui, il y a peu de temps encore, avait possédé la volonté de dominer l'Europe, la force de diriger

RICHARD STRAUSS. i41

Comme le Vainqueur de Michel-Ange, elle a posé son genou sur l'échiné du captif; elle semble près de l'achever. Brusquement, elle s'arrête, elle hésite, elle regarde d'un autre côté, les yeux distraits, incertains, la bouche dégoûtée, saisie d'un morne ennui.

Ainsi m'apparaît jusqu'à présent l'œuvre de Richard Strauss. Guntram tue le duc Robert et laisse aussitôt tomber son épée. Le rire frénétique de Zarathustrà se termine par un aveu d'impuissance découragée. La passion délirante de Don Juan sombre dans le néant. Don Quichotte, mourant, renie ses illusions. Et le Héros lui-même se résigne à l'inutilité de son œuvre, dans l'oubli que lui verse la nature indifférente. — Nietzsche, parlant des artistes de notre temps, sourit de « ces Tantales de la volonté, ennemis des lois et révoltés, tous venant enfin se briser et s'écrouler aux pieds de la croix du Christ ». — Que ce soit la Croix ou le Néant, tous ces héros abdiquent, succombent au dégoût, au désespoir, ou à une résignation plus triste que le désespoir. Ce n'était pas ainsi que Beethoven refoulait ses tristesses. Les sombres adagios pleurent au milieu des Symphonies; mafs la joie, le triomphe, sont au terme. Son œuvre est le triomphe du Héros vaincu. Celle de Strauss est la défaite du Héros vainqueur. — Cette incertitude de la volonté s'analyserait plus clairement encore dans la littérature allemande contemporaine, en particulier chez l'auteur de la Cloche engloutie. Mais elle est plus frappante chez Strauss, précisément parce qu'il est plus héroïque. Tout cet étalage de volonté surhumaine, pour aboutir au renoncement, au : « Je ne veux plus ! »

C'est ici le ver rongeur de la pensée allemande, — je parle de l'élite qui éclaire le présent et devance l'aveoir.

l'Europe, en est arrivé, en guise de conclusion testamentaire, h rabdication. • — Nietzsche, Essai d'une critique de soi-même, 1880.

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Je vois ua peuple héroïque, enivré de ses triomphes, de sa richesse immense, de son nombre, de sa force, qui étreint le monde, avec ses grands bras, qui le dompte, et s'arrête, brisé par sa victoire, — se demandant : « Pourquoi ai -je vaincu? >»

HUGO V/OLF

Plus on pénètre dans l'histoire des grands artistes, plus on est frappé de la quantité de douleur que renferme leur vie. Non seulement ils ont été soumis aux épreuves et aux déceptions communes, qui frappent plus cruellement leur sensibilité plus vive; mais leur génie, qui leur assure sur leurs contemporains une avance de vingt, trente, cinquante ans, — plusieurs siècles, souvent, — en faisant le désert autour d'eux, les condamne à des efforts désespérés, non pas même pour vaincre, mais pour vivre.

A cette lutte sans fin il est rare que ces natures, plus délicates que les autres, puissent résister longtemps; et la maladie, la misère, une fin prématurée ont raison des plus beaux génies, des mieux faits pour être heureux : d'un Mozart, d'un Schubert, d'un Weber. Heureux, malgré tout, quand ils ont conservé, comme ceux-là, jusqu'au bout, dans un corps ruiné par les fatigues et par les privations, la pleine santé de l'âme et la joie de créer, qui illumine la nuit où ils se débattent! Mais il est un pire destin; et il s'en faut de beaucoup qu'un Beethoven, pauvre, déçu dans ses affections, muré en lui-môme, ait été le plus malheureux des hommes. Rien ne lui restait que lui-même; mais du moins il s'appartenait, il régnait sur son monde intérieur; et quel empire fut jamais comparable à cette immense pensée, ce vaste ciol, où pBLGvut des tempêtes) Jusqu'à son dcrni^^r jour,

le vieux Prométhée, enchaîné à son misérable corps, conserva son énergie de fer, que rien ne put entamer. Mourant, son dernier geste était un geste de révolte : agonisant au milieu d'un orage, il se dressait sur son lit et montrait le poing au ciel. Ainsi il est tombé, frappé en plein combat, d'un seul coup, tout entier.

Mais que dire de ceux qui meurent peu à peu, qui se survivent à eux-mêmes, qui assistent lentement à la ruine, pièce par pièce, de leur âme!

Ainsi fut Hugo Wolf, à qui son tragique destin assure une place à part dans l'Enfer des grands musiciens*.

11 était né à Windischgraz, en Styrie, le 13 mars 1860. Il était le quatrième fils d'un corroyeur, d'un corroyeur musicien : — tels le vieux Veit Bach, boulanger musicien, ou le père de Haydn, charron et musicien. — Philipp Wolf, le corroyeur, jouait du violon, de la guitare, du piano, et avait organisé chez lui un petit quintette, où il tenait le premier violon; Hugo, le second violon; un frère de Hugo, le violoncelle; un oncle, le cor, et un ami, l'alto. Le goût musical du pays n'était pas proprement allemand. Wolf était catholique : il ne fut pas formé, comme tant de musiciens allemands, par les livres de chorals. De plus, on aimait et on jouait en Styrie les vieux opéras italiens : Rossini, Bellini, Donizetti. Wolf

1. Une quantité d'ouvrages ont été publiés en Allemagne sur Hugo Wolf, depuis sa mort. Le principal est la grande biographie de M. Ernst Decsey : Hugo Wolf (Berlin, 1903-4). Je me suis beaucoup servi de ce livre, qui est œuvre à la fois de science et d'amour. J'ai consulté aussi l'excellente petite brochure de M. Paul Mûller, Hugo Wolf {Moderne essays, Berlin, 1904), et les recueils de lettres de Wolf, en particulier les lettres à Oscar Grobe, à Emil Kaufmann, et à Hugo Faisst.

se plaisait à croire, plus tard, qu'il avait dans son hérédité quelques gouttes de sang latin; et, toute sa vie, il garda une prédilection pour les grands musiciens français.

Sa période d'apprentissage ne fut pas brillanle. Il ne fît que passer d'une école à l'autre, sans réussir à se faire garder nulle part. U n'était pourtant pas un mauvais sujet; il était renfermé en lui-même, comme il fut toute sa vie, avait peu d'intimité avec les autres, étaitpassionné de musique. Son père, naturellement, ne voulait pas qu'il en fît. Il eut à soutenir la même lutte que Berlioz. Il réussit enfin à arracher à sa famille la permission d'aller à Vienne; il y entra au Conservatoire, en 1875. Mais il n'y fut pas plus heureux. Au bout de deux ans, il fut renvoyé pour indiscipline.

Que faire? Sa famille était ruinée. Un incendie avait anéanti le petit avoir des siens. Il sentait peser sur lui les reproches muets de son père, qui avait fait des sacrifices pour lui, et qu'il aimait tendrement. Revenir dans sa province, il ne le voulait pas, il ne le pouvait pas : c'eût été la mort. Il fallut que cet enfant de dix-sept ans trouvât moyen de gagner sa vie, tout en s'instruisant. Depuis son renvoi du Conservatoire, il ne fréquenta plus aucune école : il s'est donc formé lui-même. Il s'est formé merveilleusement. Mais à quel prix! Les souffrances qu'il a endurées depuis cet âge jusqu'à trente ans, l'énergie colossale qu'il a dû dépenser pour vivre, et pour se faire le grand esprit poétique qu'il fut, — tous ces efl'orts et toutes ces peines ont été cause sans doute de sa misérable mort. Il avait une soif de connaître, une fureur de travail, qui lui faisait oublier le boire et le manger.

Passionné pour Gœthe, fanatique de Henri de lUeist, à qui il ressembla par certains traits de son génie et de son sort, enthousiaste de Grillparzer et de Hebbel, à une époque où Ton n'était guère juste pour eux, il fut

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un des premiers Allemands à distinguer la valeur de Môrike, qu'il devait plus tard rendre populaire en Allemagne. Il ne lisait pas moins les écrivains anglais et français. Il aimait Rabelais, et se prenait d'une prédilection pour Claude Tillier, ce romancier provincial français, dont VOncle Benjamin fait le bonheur de tant de familles provinciales allemandes, en leur offrant, comme dit Wolf, le spectacle de leur propre petit monde, et le secours de sa joviale bonhomie pour en porter allègrement les tristesses. Le petit Wolf, ayant à .j)eine de quoi manger, trouvait moyen d*apprendre le français et l'anglais, pour mieux pénétrer la pensée des artistes étrangers.

En musique, il apprit beaucoup de ses amis Schalk * ; mais surtout, comme Berlioz, il apprit aux bibliothèques : il y passait des mois à lire les partitions des maîtres. N'ayant pas de piano, il lui arrivait d'emporter ses sonates de Beethoven au Praler, et de les étudier sur un banc, en plein air. 11 se pénétra des classiques, de Bach et de Beethoven, ainsi que des maîtres allemands du Lied, Schubert et Schumann. Il fut de ces jeunes Allemands qui aimèrent passionnément Berlioz, et grâce à qui la France devra plus tard d'être glorifiée dans ce grand artiste, que la critique française, tour à tour meyerbeerienne, wagnérienne, franckiste et debussyste, n'a presque jamais compris. Enfin il fut de bonne heure ami du vieux Anton Bruckner, dont nous ne connaissons en France ni les huit symphonies, ni le Te Deum, ni les messes, ni les cantates, ni rien de l'œuvre opulente, ni la personnalité attachante, douce, mystique, modeste, un peu enfantine, écrasée toute sa vie par le parti de Brahms, et qui, comme Franck chez nous, rallia

1. Joseph Schalk était professeur au Conservatoire de Vienne. 11 fut un des fondateurs du Wagner-Verein de Vienne, et consacra sa vie h propager le culte de Bruckner, qui l'appelait son « Herr Generalissimus », puis à lutter pour Wolf.

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autour de lui les forces jeunes et originales contre lait officiel de son temps.

Mais, de toutes ces influences, la plus profonde fut celle de Wagner. Wagner vint diriger à Vienne, en 1875, son Tannhàaser et son Lohengrin : il y eut alors, parmi les jeunes gens, une fièvre d'enthousiasme, pareille à celle qu'un siècle avant avait causée Werther. Wolf vit Wagner. Comment? Il le raconte lui-même dans ses lettres à ses parents. Je donne son récit textuellement. Il fait sourire, il fait aimer cette ivresse de dévouement qui est chez la jeunesse; il fait sentir combien l'homme qui inspire cet amour et qui pourrait faire tant de bien par un peu de sympathie est coupable de ne pas le faire, surtout quand il a passé, comme Wagner, par les mômes périodes de solitude, et quand il a souffert de ne point trouver de secours *.

Je suis allé, devinez chez qui?... chez maître UicharJ Wagner! Je vous raconterai tout maintenant, comme c'est arrivé. Je vous transcris exactement les mots que j'ai écrits sur mon calepin :

Samedi 9 décembre, à ifl heures et demie, je vis pour la seconde fois Richard Wagner, à l'Hôtel Impérial, oii je me tins une demi-heure sur l'escalier, attendant son arrivée. (Je savais que, ce jour là, il dirigerait la dernière répétition de son Lohengrin.) Enfin, le maître Richard descendit du second étage, et je le saluai très respectueusement, lorsqu'il était encore assez loin de moi. 11 me remercia très amicalement. Quand il approcha de la porte, je me précipitai dessus et je la lui ouvris : sur quoi, il me regarda fixement, quelques secondes, puis alla à la répétition de rOpéra. Je courus aussi vite que je pouvais, et j'arrivai à l'Opéra plus tôt que Richard Wagner en fiacre. Je le saluai de nouveau, et je voulus lui ouvrir la porte de sa voiture; mais comme je ne pus y parvenir, le cocher sauta de son siège, et lui ouvrit. Wagner dit quelque chose au cocher :

!. 11 ne fiiut pas oublier que la lettre qu'on va lire est écrite par un enfant de quinze ans

je crois qu'il était question de moi. Je voulus le suivre sur

la scène, mais on ne me laissa pas passer.

Je l'attendais souvent à l'Hôtel Impérial : je fis à cette occasion la connaissance du directeur de Thôtel, qui me promit de me pj'otéger auprès de Wagner. Qui fut plus réjoui que moi, quand il me dit que, le samedi suivant, le 11 décembre, après midi, je devais venir le trouver, afin qu'il me présentât à la femme de chambre de madame Cosima et au valet de chambre de Richard Wagner! Je vins à l'heure dite. La visite à la femme de chambre fut très courte. Je reçus avis de venir le lendemain, dimanche 12 décembre, à 2 heures. J'arrivai à l'heure convenue,, mais je trouvai la femme de chambre, le valet de chambre et le directeur de l'hôtel encore à table.... Puis j'allai avec la femme de chambre à l'appartement du maître, où j'attendis environ un quart d'heure, jusqu'à ce que le maître vint. Enfin Wagner parut, en compagnie de Cosima et de Goldmark. Je saluai Cosima très respectueusement, mais elle ne me jugea pas digne sans doute de la peine de m'honorer seulement d'un regard. . . . Wagner était allé dans sa chambre sans faire attention à moi, quand la femme de chambre lui dit, sur un ton de prière :

— Ah! monsieur Wagner, un jeune artiste, qui depuis si longtemps déjà vous attendait, désire vous parler.

Il sortit de chez lui, me regarda, et dit :

— Je vous ai déjà vu une fois, je crois. Vous êtes.... Vraisemblablement, il voulait dire : « Vous êtes un fou ». Il passa devant moi, et m'ouvrit la porte du salon de

réception, où règne un luxe vraiment royal. Au milieu, est un lit de repos, tout de velours et de soie. Wagner luimême était enveloppé dans un long manteau de velours, bordé de fourrure.

Quand j'entrai, il me demanda ce que je désirais... *.

Je lui dis : « Hautement vénéré maître ! Depuis longtemps, je formais le désir d'entendre un jugement sur mes compositions, et il me serait.... »

Ici, le maître m'interrompit et dit :

— Mon cher enfant, je ne puis rendre aucun jugement

1. Ici, Hugo Wolf fw-r piquer la curiosité de ses parents, interrompt son récit, et met : La suite au prochain numéro. Il reprend dans une autre lettre.

sur vos compositions : j'ai maintenant beaucoup trop peu de temps, et je ne puis même pas écrire mes lettres. Je ne comprends rien à la musique *.

Je demandai au maître de me dire si je pourrais arriver à quelque chose; il me dit :

— Lorsque j'étais aussi jeune que vous, et que je composais, on ne pouvait pas dire si j'arriverais à grand'chose en musique. Vous pourriez tout au plus me jouer vos compositions au piano; mais je n'ai pas le temps. Quand vous serez plus mûr, et quand vous aurez composé de plus grandes œuvres, si je reviens par hasard à Vienne, vous me montrerez ce que vous aurez fait. Mais maintenant, cela ne va pas, je ne puis rendre aucun jugement.

Comme je dis au maître que je prenais les classiques pour modèles, il me dit :

— Boni bon ! on ne peut pas tout de suite être original. Là-dessus, il rit. A la fin, il dit :

— Je vous souhaite, cher ami, beaucoup de bonheur dans votre carrière. Continuez avec application, et, si je reviens à Vienne, montrez-moi vos compositions.

Là-dessus, je me séparai du maître, profondément ému et saisi.

Ils ne se revirent plus. Wolf combattit sans relâche pour la cause wagnériènne. Il alla plusieurs fois à Bayreuth. Mais il n'eut aucune relation personnelle avec la famille Wagner, sauf avec Liszt, qui, avec son habituelle bonté, lui écrivit une aimable lettre, au sujet d'une œuvre que Wolf lui avait soumise, et lui indiqua quelques changements à faire.

Mottl et le compositeur Adalbert de Goldschmidt furent des premiers amis qui l'aidèrent, dans ses années de misère, à trouver quelques leçons. Il enseigna la musique à de petits enfants de sept ou huit ans. Il était mauvais pédagogue, et ces leçons lui étaient un martyre. Elles ne le nourrissaient guère : il mangeait une fois par jour, Dieu sait comment. Poui se récon-

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