RIENZI
Opéra en 5 actes, de M. Richard fFagner.
Il y a tout juste vingt ans que j'entendais à Dresde, patrie de M. Wagner, Topera de l'ex-maître de chapelle du roi de Saxe. Rienziy écrit à Paris même, était destiné à la scène française, qui n'en voulut pas. Si la direction de l'Opéra eut alors raison de repousser la musique militaire du musicien saxon, son roi fit une bonne action en décidant que le Rienzi serait joué au théâtre, jadis dirigé par Weber. Là-bas, il ne suffit pas, comme ici, de porter un nom étranger pour trouver toutes les portes, toutes les caisses ouvertes, on se soutient et on s'aide entre compatriotes.
C'est cette protection royale, que M. Wagner ne paya plus tard que par la plus noire ingratitude, qui permit au nmsicien de se relever un peu avec son Tannhauser . En efi'et, ce dernier opéra montre un véritable progrès sur le coup d'essai qu'on vient de soumettre au jugement français, audace dont les résultats serviront de leçon, il faut l'espérer du
moins, k ceux qui tiennent entre leurs mains nos destinées artistiques.
Dans une lettre adressée à M™® Meudès, M. Wagner prenait soin, selon sa coutume, de parer à toutes les éventualités. Des termes de cette lettre il résulte que si Rienzi réussit, on ne le reniera pas; si, au contraire, il tombe, cest que cette œuvre de jeunesse — quelle jeunesse tapageuse — taillée encore , dit le musicien , sur les anciens patrons de TOpéra, devait subir le triste sort réservé à Don Juan, aux Huguenots, k Guillaume Tell, enfin k tous les chefs-d'œuvre dramatiques !
Ce procédé, M. Wagner et ses amis Tavaient déjk employé lors de Texécution du Tamihauser à Paris. A entendre les dévots de Téglise wagnérienne, l'œuvre quon exécute dans le moment, nest jamais absolument l'expression, je ne dirai pas du génie, mais du système de « l'avenir ». Que demain, dans son engouement germanique, M. Pasdeloup entreprenne de monter Lohengrin ou même le Vaisseau-Fantôme, et vous entendrez les séides du Saxon dire que ce n'est pas encore la réalisation de l'idéal poursuivi par le réformateur.
On le sait, l'ouvrage typique, le dernier mot du
système, c'est Tristan et Yseult, qui, malgré les plus grands efforts des princes allemands, dont M. Wagner cherchait jadis à renverser les trônes, et dont en fin de compte il accepte journellement les favimrs, n'a jamais pu être représenté au-delà du Rhin. A la suite de répétitions nombreuses, d'essais infructueux, deux ténors sont, dit-on, restés sur le carreau .
L'un y perdit la vie et l'autre la raison ! Et, bien que nous n'appelions pas de telles catastrophes sur la tête de nos ténors et sur celle de M. Monjauze en particulier, nous demandons qu'on renonce aux restrictions , aux faux-fuyants , aux préparations plus ou moins habiles, et qu'on nous serve enfin du véritable Jean-Marie Farina. Nous demandons que la question soit définitivement tranchée, et surtout qu'on ne nous parle plus des malheurs de l'auteur de Rienzi, de ses prétendues persécutions dont personne n'est la dupe, et qui, à bien prendre, ne sont qu(î les moyens dont il se sert pour se créer en Europe un prestige que ses œuvres ne justifient pas.
Nous appelons l'expérience de toutes nos forces, et avec cette espérance que la ([uestion étant à tout jamais jugée, résolue, l'administration supérieure cessera de permettre aux théâtres subventionnés de
n'avoir de convictions, de courage, d'audace et d'argent que pour les musiciens étrangers.
Il demeure donc entendu que Rienzi ne contient que de la musique écrite d'après les errements anciens. C'est l'auteur lui-même qui le déclare, en ajoutant que c'est le seul de ses ouvrages qui soit à la portée des intelligences françaises. Nous sommes donc en droit de lui demander les conditions d'art sur lesquelles il prétend s'être appuyé.
Je m'arrête pour me rendre au Théâtre-Lyrique.
1 heure du matin.
Plus que jamais, je pense que M. Wagner a bien fait d'écrire, en parlant de cet opéra : « Aussi suisje loin aujourd'hui d'attribuer à cet ouvrage aucune importance particulière. » Oui, c'est une œuvre de jeunesse, et de jeunesse fort tapageuse, jeunesse qui entraînait M. Wagner à révolutionner son pays et à tenter de renverser le trône de son bienfaiteur ! Depuis lors, les rois ont montré à M. Wagner qu'ils étaient sans rancune, et s'ils ont donné des tabatières à leur enfant prodigue, le dernier fera bien d'en envoyer une à M. Monjauze, qui risque fort de perdre
sa voix dans les nombreux combats qu'il va livrer sous la cuirasse de Cola de Rienzi .
îl serait difficile de tirer un plus mauvais parti dun sujet historique plus dramatique et plus émouvant que celui qu'offrent les destinées du dernier des tribuns romains. Ce rôle, si mouvementé, si dramatique, si grand, se borne avec M. Wagner, qui, comme Ton sait, fabrique tout ensemble musique et paroles, à déclarer dans tous les actes de son livret que Rome est délivrée. Cette déclaration se fait invariablement à grand renfort de grosse caisse, de tambours et de trompettes. La seule \ariante qui m'ait frappé, c'est que le discours se prononce tantôt à pied, tantôt k cheval, avec costumes appropriés à la circonstance.
Une personne qui doit être bien ennuyée à la fin de la pièce, c'est cette pauvre Irène, la sœur de Rienzi, à laquelle le musicien-poëte a complètement oublié de donner un rôle. Elle ne quitte pas la scène pendant cinq heures durant, et n'a que quelques morceaux à chanter dans les ensembles. Et notez que c'est le personnage féminin le plus important 1 11 y a bien un contralto, un certain Adrien Colonna qui, dans l'histoire, est amoureux d'Irène, ami de Rienzi, et le trait d'union eutre le tribun et les
nobles de Rome ; mais dans la pièce de M. Wagner, cet aimable et sensible gentilhomme ne décolère pas une minute, soit contre les siens, soit contre sa fiancée, soit contre le fr"ère de celle-ci.
En somme, Rlenzi n'est pas du vrai Wagner ; c'est du Wagner première manière. M. Pasdeloup qui est Tami, l'admirateur et le vulgarisateur du compositeur saxon, lui a joué, avec les meilleures intentions, un assez mauvais tour, ainsi qu'à l'Allemagne musicale. Cette partition est un mélange de tendances italiennes et de procédés à la Meyerbeer maladroitement employés. On y rencontre rarement de mélodies et de déclamations nobles bien accentuées, bien prosodiées, ; mais, en revanche, du bruit et toujours du bruit. M. Wagner ne se rattache nullement, comme on le voit à Gluck, qu'il a la prétention, très mal fondée d'ailleurs, de continuer.
Ce que je vois de plus clair dans cette affaire, c'est que la direction du Théâtre-Lyrique a dépensé beaucoup d'argent sans bénéfice pour la gloire de M. Wagner, et sans profit pour les compositeurs français, qui attendent toujours qu'on joue les œuvres qu'ils ont en portefeuille. Car il faut con-
venir que la mise en scène est fort belle, et qu'on n'a rien ménagé pour donner tout léclat possible k l'ouvrage du protégé du roi de Bavière.
Ecrit au lendemain de la première représentation.
En lisant dernièrement le roman de L^lton- Bulwer, nous comprenions qu'un musicien fut séduit et tenté par Ihistoire de Rienzi, le dernier des tribuns romains. Tous les sentiments de l'àme humaine, ont trouvé une expression, une personnification sous la plume du romancier anglais. Avec lui on s'intéresse à cette lutte entre les praticiens et le peuple de Rome, lutte sanglante, pleine de péripéties, éminemment dramatique, et qui devait conduire Cola de Rienzi au Capitole, sous l'égide même d'un cardinal, puis bientôt, après de nombreuses tentatives d'assassinats et de renversements, faire tomber le tribun sous le fer des assassins.
Dans la pièce de M. Wagner, toutes les situations tournent dans le même cercle ; c'est une bataille perpétuelle dont le musicien-poëte sera la première victime.
Si ^ï. Wagner a la prétention d'avoir réalisé une œuvre lyrique de la famille des opéras du répertoire européen — il se trompe absolument.
En effet, dans son Rienzi, vous êtes toujours en face des mêmes émotions. De là une monotomie fatigante. L'amour s'y montre à peine ; aussi point de pathétique, point de rêverie, aucune grâce, aucune tendresse dans cette musique.
Pendant cinq heures, sans repos, ni trêve, vous êtes en présence et sous l'impression d'un seul effet musical : la force ! Et quelle force î Une force véhémente, d'une sonorité à outrance. Vous êtes perpétuellement exposé au feu, sans jamais trouver d'omhre. L'art des contrastes, est inconnu à M. 'Wagner. Rien dans son opéra ne vient reposer. L'oreille, abassourdie dès la première heure, ne perçoit plus qu'un bruit toujours croissant.
Qu'on ne vienne pas nous vanter cette instrumentation bruyante et brutale de Rienzi. Que nous importent les dessins et les complications de la musique si le tout y est écrasé entre le sifflement des chanterelles, le hurlement des cuivres et le roulement des tambours ?
En résumé, la langue des dieux, que vous ne parvenez pas même à bégayer, M. Wagner, est, dites-vous, incapable de produire des effets nouveaux, et vous voulez la réformer. Nous ne demandons pas
mieux que vous l'enrichissiez cette langue, mais à la condition absolue que ce que vous nous donnerez aura une valeur au moins égale à ce que vous prétendez détruire, et que le monde que vous nous ouvrez; vaudra celui que vous voulez nous faire quitter.
Pour ma part, je le déclare si l'opéra devait désormais marcher dans les voies que vous prétendez lui ouvrir, rompant avec les habitudes de toute ma vie, je préférerais ne jamais remettre les pieds dans un théâtre lyrique.
Huit jours après.
Il y a presque unanimité dans les jugements dé la presse, au sujet de Rienzi. Mes impressions immédiates, données au lendemain de la représentation, ont été partagées depuis, successivement, par mes confrères. Les plus favorables à la musique de M. Wagner, M. Théophile Gautier, dans le Journal officiel, et M. Weber dans le Temps, font comme moi de nombreuses réserves. Quant au poëme, cependant très-bien traduit par M. Nuitter, il est condamné par tout le monde. Les principales feuilles nmsicales, telles que la Revue et Gazette musicale ^ le Ménestrel, l'Art musical, abondent toutes trois dans mon sens.
M. Paul de Saint-Victor cherche à nous montrer que ses sens très-délicats n'ont pas été trop désagréablement surpris à l'audition deRienzi, mais il m'a semble peu persuasif. L'éminent critique de la L^6er/^ déclare tout net au début de son article que « personne » plus que lui? « n'est hostile de tempérament et de coîiviction au système musical de M. Wagner ! » Il ne se rallie « qu'à la musique du passé » de l'exmaître de chapelle saxon. M. de Lauzières dans la Patrie, M. Prévost dans un excellent article de la France, M. Azedevo dans V Opinion nationale, traitent l'homme et le musicien comme il le mérite, c'est-à-dire comme « le précurseur de la décadence. » La meilleure critique de Rienzi^ est, à notre avis, celle de M. Xavier Aubryet, dans le Journal officiel du soir.
« A proprement parler, dit-il, Rienzi est moins un opéra qu'un choral perpétuel mêlé de marches militaires^ et Wagner se flatte quand il déclare procéder, dans l'inspiration de cette œuvre, des vieux maîtres de la scène. Meyerbeer, dont il fait fi, lui aurait appris le secret de la variété dans l'unité. A côté môme du Crociato, son pendant naturel, Rienzi paraît d'une insupportable monotonie.
\jA loi des contrastes n'est pas un caprice de la
critique, elle est une nécessité pour une œuvre de longue haleine. »
En effet , dirons-nous à notre tour , est-ce ainsi que Mozart, que Weber, que Gluck, que Rossini, que Meyerbeer ont compris le grand art qui a fait leur gloire? Quels contrastes dans les différentes parties de ces œuvres admirables ! Les épouvantemcnts de Don Juan ne succèdent-ils pas aux grâces champêtres de Zerline, au comique de Leporello? Le fantastique du FreijscIuUz n'accompagne-t-il pas la poétique rêverie dWgathe? Les clameurs de l'enfer dans Orphée ne touchent-elles pas aux tendresses d'Eurydice, et aux suavités des Champs-Elysées? L'élan patriotique de Guillaume Tell et des siens ne trouve-t-il pas comme contraste les tendresses du sentiment de Mathilde et d'Arnold? Le massacre des Huguenots ne succède-t-il pas aux élégances de lacour de Chenonceaux, au calme et aux douceurs du beau pays de Touraine?
Et après une impuissance si manifeste, inq)uissance créatrice mal dissimulée par un tapage effroyable, vous venez insulter au génie fécond d'un Mendelssohn ou d'un Meyerbeer ! Mais c'est de la rage ! Vous venez nous dire que Mozart faisait « de la musique de table 1 » « En écoutant le divin Mozart,
il vous semble entendre le bruit d'une table royale qu'on sert et qu'on dessert ! « Mais c'est de la folie!
Je mets entre guillemets cette insulte au génie, afin que le lecteur, ignorant de ces monstruosités, connaisse l'homme du Rienzi, ce mirmidon écrasé par les Titans qu'il cherche à atteindre de ses injures, après avoir vainement essayé de monter jusqu'aux cimes, d'où ils aperçoivent à peine leur blasphémateur impuissant .
]\I. Théophile Gauthier nous dit que M. Wagner inaugure en musique le règne du romantisme. Mon confrère oublie que le romantisme date de Beethoven et de Weber. Et je ne sais trop ce qu'ont à faire Beethoven et Weber avec le système w agnérien !
Qu'ont de conunun tant de chefs-d'œuvre , dont nous faisons nos délices, leurs dispositions si admirables d'airs, de duos, de trios, de morceaux d'ensemble et de chœurs, avec ce Rienzi qui ne nous offre guère, en définitive, que dos chœurs succédant à des chœurs? Car en vérité, ce qui se chante dans les intervalles, si je puis employer cette expression en parlant de la musique de M. Wagner, ces récitatifs mal faits, sans sonorité lorsqu'ils ne crient pas, n'offrent rien qui puisse intéresser et encore moins
toucher. Echos récents d'Iphigéiiie, vous nous avez déjà vengés!
Je ne reviendrai pas sur le rôle joué à Dresde par M. Wagner, à l'époque de hi révolution. Mme Judith Mendès nous assure, dans la Liberté, que M. Wagner, dont elle fait une sorte de Grand-Lama, « que l'ami sincère du roi Louis de Bavière, a conservé intacte l'indépendance de la pensée. » Cela voudrait-il dire, par hasard, que, le cas échéant, M. Wagner élèverait des barricades à Munich, comme il le fit à Dresde en 1848? J"avoue que cette doctrine de lingralitude érigée en principe et dont on veut faire l'indépendance du cœur, ne me paraît pas faite pour rallier les honnêtes gens à la cause de l'auteur de RienzL
Dans le même article. Mme Mendès, dont j'apprécie l'enthousiasme juvénil, nous dit que « la simplicité du système préconisé par AL Wagner, n'est égalé que par sa beauté. » La fille de Théophile Gauthier rappelle également que le musicien révolutionnaire a dit cent fois : « La mélodie est toute la musique. »
Personne ne peut être dupe de ces prétentions que rien ne justifie dans l'œuvre de M. Wagner. En
effet, il faut se méfier de la sincérité et de la réalité de sentiments ainsi affichés. Eugène Delacroix ne parlait-il pas toujours avec grande admiration de la simplicité de l'art grec ? Quant à la fameuse « mélodie de la forêt » on sait ce qu'elle vaut. Baudelaire est mort évidemment trop tôt, puisque Mme Mendès nous apprend qu'il allait sans cesse répétant : « Où pourrais-je bien entendre, ce soir, de la musique de Wagner ! »
En somme, mauvaise campagne pour « la musique de l'avenir » première et dernière manière !
8 avril i869.
HFjyrOR BERLIOZ
L'œuvre musicale el Fœuvre critique de Berlioz tiennent une grande place dans l" histoire de lart contemporain. La première est considérable, trèsvariée, embrasse tous les genres : la musique sacrée, la symphonie et le théâtre.
Le grand artiste laisse des messes, des oratorios, des symphonies, desopéras, des cantates, deschœurs, de vastes compositions présentant des difficultés sans nombre d'exécution , même pour ses ouvrages les moins importants. Voilà pourquoi nous craignons que son œuvre presque inconnue ne le soit longtemps encore. Mais, à part quelques mélodies, ou pour mieux dire, quelques poétiques déclamations vocales rassemblées dans des recueils, nulle part il n'a su se réduire. Il ne laisse ni nuisique de piano, ni trios, ni quatuor, ni aucune de ces compositions intimes susceptibles de grouper un public, peu
non)l)iTu\ d'abord, qui bientôt va grossissant et prépare ainsi réelosion de la renonunée.
En effet, il ne serait pas téméraire de supposer que, sans son œuvre de piano, répandue partout en Europe, la gloire de Beethoven ne serait peut-être, à cette heure qu'à son aurore. Aussi, quand nous nous rappelons les luttes de ce pauvre Berlioz, so!r.nies-nous effrayés en songeant qu'il ne sera peut-être jamais connu. Quel est le directeur qui osera remonter ses opéras ? Quel est T entrepreneur de concerts qui tentera jamais Taventure avec, des j)artitions exigeant des frais si énormes ? L'avenir sera-t-il donc pour Berlioz aussi cruel que le passé ? Nous ne pouvons dissimuler nos craintes à cet égard.
Encore si Fauteur des Troyens s'était créé de nombreuses sympathies dans le public et chez les ai'tistes, on pourrait espérer un retour en sa faveur mais le caractère de Berlioz, la rudesse de ses expressions, qu'il n'a jamais su adoucir, n'étaient pas de nature à lui créer beaucoup d'adeptes. Si le nmsicien s'est toujours placé en travers des idées de son temps, il faut dire aussi que l'écrivain a été presque toujours bien ironique et bien injuste dans
ses appréciations. Que de sévérités et que d'erreurs dans les premières années de sa criticiue ! Qui ne se souvient encore, par exemple, de son jugement sur Zampa ?
i Autant disait-il, le poëme qui a inspiré Mozart est vrai, d'une allure rapide, élégant et noble, autant celui de M. Mellesville est taux, entaché de lieux communs et de vulgarisme... Eh bien ! continue le critique, la musique dllérold n'a guère plus d'élévation dans la pensée, de vérité dans l'expression, ni de distinction dans la forme... La musique d'Hérold ressemble fort à ces produits industriels confectionnés à Paris d'après des procédés inventés ailleurs et légèrement modiôés... Quant à rinstrumentation de Zampa, on n'en saurait rien dire, sinon qu'elle est insuffisante en général, mais qu'à la coda les coups de grosse caisse sont tellement multipliés, rapides et furibonds, qu'on est tenté de rire ou de s'enfuir. »
Les erreurs passionnées de ce genre sont malheureusement trop nombreuses chez Berlioz.
Plus enclin à signaler ce qui lui déplaît chez certains auteurs qu'à confesser ses jouissances artistiques, on le voit s'acharner sans cesse contre les
formes italiennes, et passer sous silence les beautés que plus que tout autre il était capable de comprendre. Combien de fois est-il revenu sur Vallegro final du grand air de dona Anna ? Que de plaisanteries n'a-t-il pas débitées sur le Matrimonio secreto ? a De la musique de bonne femme ! » s'écriait-il. Le Barbier de Séville lui-même n'est point à l'abri de ses sarcasmes, jusqu'au jour, toutefois, où le révolutionnaire, adouci par les circonstances, par les désillusions, par les déboires, pleurait tout près de moi, en écoutant avec délices ce Barbier, par lui-même persifflé naguère.
Aucun critique musical n'a eu, en France, une importance plus légitime que Berlioz ; aucun aussi ne s'est plus souvent déjugé, excepte sur lui-même bien entendu. On ne peut s'expliquer ses admirations excessives, ses dédains, ses retours d'opinions, qu'en étudiant le tempérament de l'homme. Avec une volonté de fer, Berlioz a su combattre la délicatesse de son organisation physique. Mais depuis le premier jusqu'à son dernier jour, Berlioz fut toujours maladif.
C'était une étrange nature morale. Sensible k l'excès, gouailleur à outrance, ardent au tra-
vail, enthousiaste pour le beau et le grand, pleurant aux vers de Virgile, pleurant aux tragédies de Shakespeare quil connaissait et qu'il déclamait mieux que personne, pleurant aux accents de Qluck, pleurant en lisant une simple fable du bon Lafontaine et se pâmant d'aise en débitant des calembours par à peu près.
Dans les derniers temps, il ne pouvait plus retenir ses larmes ; il pleurait à tout, signe évident de la destruction d'un pauvre corps surmené et brisé bien avant la mort. Un soir, des amis, qui le savaient k une des répétitions des Troyens ^ l'attendaient avec anxiété. Il arrive enfin, pâle, l'œii éteint, les cheveux en désordre, les bras pendants et les jambes tremblantes. La maîtresse de la maison se lève k cette apparition, court k lui, présumant une défaite.
— Mon Dieu ! que vous est-il arrivé ? dit-elle. Ne venez-vous pas de la répétition des Troyens ?
— Oui, répondit Berlioz d'une voix éteinte.
— Eh bien ?
— C'est superbe, s'écria-t-il, en tombant sur un canapé ! Superbe ! superbe ! répétait-il toujours en sanglotant....
Que faut-il croire des succès de Berlioz à Tétranger, racontés si complaisamnient par lui-même dans SQS Mémoires^ On nous a souvent assure qu'il en fallait rabattre. Ce que nous pouvons dire, c'est que dans son pays, à part quelques succès partiels, la valeur des compositions de Berlioz a toujours été contestée.
Nul plus que lui n'a été discute, ce qui est très légitime. Cependant, nous ne nous sommes jamais associé aux poursuites acharnées de ses détracteurs. Qui ne se rappelle les diatribes de feu Scudo, ses colères, ce parti pris de tout blâmer, et avec une rage qui faisait pressentir la triste fin du malheureux critique ?
Aucune amertume naura été épargnée à Berlioz. Au moment où le demi-succès des Troycns pouvait faire présager un revirement dans l'opinion, un autre musicien révolutionnaire, M. Richard Wagner, vint arrêter par l'éclat de sa chute le courant d'opinion qui allait sans doute entr'ouvrir pour notre compatriote des horizons meilleurs.
Berlioz fut le premier à tracer les voies nouvelles dans lesquelles nous ne voyons pas sans crainte s'égarer aujourd'hui l'art musical. Berlioz, M. Wagner et M. Lizt depuis longtemps unis par
une même pensée : détruire pour reconstruire, se séparèrent aux dernières heures. En ce mouient, Berlioz, malgré Fincontestable supériorité de son imagination sur ses deux rivaux semble désormais distancé par le premier.
Avant de terminer, qu'on nous permette d'esquisser le cadre de cette défaite.
Il s'est produit deux mouvements contraires dans la carrière de ces grands musiciens. Taudis que M. Richard Wagner étudiait la forme dans ce que l'école allemande, a de plus pur et de plus grandiose, Berlioz, élève récalcitrant de Réicha, avait commencé depuis longtemps la réforme. Le moment devait arriver où Wagner, bon gré, mal gré, mettrait un ordre relatif dans un système désordonné. Moins bien préparé aux secrets de son art que son terrible adversaire, Berlioz devait souffrir plus tard de sa répugnance pour les études classiques. Aussi est-ce par la forme que son œuvre est surtout attaquable.
Wagner commençait par Ricnzi, œuvre désavouée maintenant par lui, aboutissait à Tristan et Iseult, l'apogée du système, tandis que Berlioz débutant par la Symphonie fantastique pour unir
par Béatrix et Bénédict et par les Troye7is, c'est-à-dire par un certain retour vers les formes normales de l'art, retour tardif dont il ne fut pas récompensé par le public et que ses amis lui reprochèrent connue une défection.
Berlioz fut le Girondin de la nuisique révolutionnaire ; il était donc fatalement condamné. Ses diatribes à Tavénement de Wagner à Paris n'ont fait encore qu'accélérer sa chute. En se séparant de ses adeptes, Berlioz en était arrivé à augmenter le nombre de ses ennemis, et à faire douter même de sa sincérité.
Quel sera le résultat de ces luttes, où tant d'efforts, de talent, de courage et de résignation ont été prodigués ? Il n'est pas douteux pour nous que, si l'art doit profiter de quelques-unes des hardiesses de ces novateurs, le bon sens fera justice de l'exagération de leurs partis pris et de leurs systèmes.
(au lendemain de la mort de Berlioz.)