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FIDELIO AUX ITALIENS

L'affiche des Italiens annonce comme prochaine •.la représentation de Fidelio. Aucune nouvelle ne n pouvait nous être plus agréable. En effet, nous 'Croyons fermement que le temps est venu où Fidelio prendra, dans le répertoire des théâtres lyriques de Paris, la grande place que lui assigne en Allemagne .son immense valeur musicale et le nom de son immortel auteur.

Nous savons qu'il existe un préjugé contre cette œuvre de Beethoven. On a dit, sans se donner, comme toujours, la peine d'étudier, voire même d'entendre, que la musique de Fidelio n'était pas dramatique et encore moins vocale ; que son seul côté intéressant se trouvait dans l'orchestration; qu'il fallait renvoyer le grand homme à ses sonates et à ses symphonies, et que le théâtre, en définitive, « n'était pas son affaire. » Disons que c'est en France

que l'on ose écrire de telles choses, mais que F Allemagne se garde bien de semblables jugements. Qui ne se soutient, d'ailleurs, qu'à l'origine, la musique instrumentale de Beethoven était trouvée plus savante qu'inspirée ?

Ce que le temps a fait pour la musique instrumentale du maître, il le fera pour Fidelio. Ce n'estpasau moment où la « cavatine de onze heures, » comme l'appelait plaisamment Berlioz, se démode tout à fait, que nous n'aurions pas le droit d'espérer enfin ce revirement d'opinion. Ce serait donc un grand honneur pour M. Bagier d'obtenir un succès là où ses devanciers n'ont recueilli que l'indifférence, et pour nous une grande joie de voir l'œuvre acclamée à Paris, comme elle l'est partout en Allemagne.

C'est le 5 mai 1860 que le Théâtre-Lyrique nous donna Fidelio avec Mme Viardot, Bataille, Serène, Guardi, Fromant et Mlle Faivre. Si la voix de l'illustre cantatrice se fatiguait déjà, son talent était de taille à supporter le poids écrasant du rôle. L'ouvrage fut monté avec un tel soin, l'exécution en avait été si étudiée, que j'observai à celte époque un revirement assez marqué dans l'opinion générale. Ce n'était plus seulement l'orchestration qu'on admirait, mais bien la pure beauté de la mélodie et la vérité

de l'accent hTÎque. On commençait déjà à ne s'en prendre plus qu'au poëme, dont la simplicité ne convient plus au théâtre moderne, malgré les beaux et rares sentiments qui y sont exprimés. Heureux l'auteur qui saura refaire ce poëme, car ce jour-là Fidelio prendra sa place à l'Opéra.

En attendant, comme on ne va guère aux Italiens que pour la musique, et que d'ailleurs cette pièce vaut bien la Somnambule, M. Bagier se montre bien inspiré en préparant Fidelio. Si le nom de Beethoven n'était point, à lui seul, la raison déterminante de ce choix, le grand succès obtenu l'année dernière au Conservatoire par la Krauss, dans un air de cet opéra, était fait pour fortifier le désir du directeur de Ventadour.

Lorsqu'une erreur d'opinion s'est implantée quelque part, il faut des efforts inouïs ou des circonstances exceptionnelles pour la déraciner. Nous nous sommes fait rejouer cette partition du grand maître, et nous nous demandons plus que jamais comment ces chants si simples, si pathétiques ont pu rencontrer chez nous tant d'indifférence.

Nous nous demandons comment l'inspiration mozarienne du quatuor du premier acte et du trio du

^'second n'a pas frappé, tout d'abord, les dévots de 'Taûtéiir dé Dbn Juan ? Comment l'air adorable de ''"Marceline n'a pas touché le public par la ten- ^ dresse de ses accents? Comment le grand air de Fidelio, celui de Florestan, le duo du tombeau, celui de la délivrance, le quatuor qui le précède, le sriiœur des prisonniers et le grand finale n'ont pas oîévélé, tout de suite, aux auditeurs la même et sublime 'inain qui a écrit la symphonie en la et les Ruines i^d* Athènes ?

Comme nous l'avons dit plus haut, nous sommes "'iDonvaincu que la lumière va se faire dans les esprits. "^'M. Bagier semble l'avoir compris aussi. On nous 'assure qu'il attache à cette reprise toute l'importance qu'elle mérite. Il a communiqué ses convictions à Jses artistes ; il a fait venir de Vienne une partition sur laquelle les mouvements ont été marqués au mép tronomepar le chef d'orchestre de l'Opéra impérial, le fils de celui qui monta Fidelio, sous la direction même de Beethoven. Il a demandé à M. Balfe, de Londres, les récitatifs qu'il a faits pour les substituer au dialogue. M. Leroy, que M. Bagier a eu l'heureuse idée de s'attacher, dirigera la mise en scène avec son habileté consommée. M. Alary s'occupe, avec un zèle au-dessus de tout éloge, des

^études de la partition ; à M. Hurand incombé la^ direction des chœurs, et déjà M. Chodzdopol s'attache à pénétrer les secrets de l'admirable orchestration de l'œuvre. La partition sera donnée dans son intégrité absolue, avec le respect qu'elle commande.

Comme cela se pratique à Vienne, et comme on l'avait fait au Théâtre-Lyrique, la troisième ouverture de Fidelio, celle (ïEléonore, sera exécutée pendant Tentr'acte, sans préjudice de la première : l'ouverture en mi. On nous assure qu'un supplément de choristes doit être ajouté au personnel ordinaire, comme cela se fait toujours pour le célèbre « chœur des prisonniers » et le grand finale du second acte, mesure très-sage, si l'on veut donner à ces morceaux la sonorité vocale et l'effet qu'ils produisent ailleurs.

Voici la distribution des rôles :

i^/rfg//o, Mlle Krauss; Marcelina, Mlle Ricci; Florestan, Nicolini ; Giaclmio, Palermi; Pizarro^ Agnesi; Roœo, Ciampi; le Ministre, Zimelli.

Le rôle de Fidelio semble avoir été écrit pour les qualités dominantes du talent passionné delà Krauss. Les journaux allemands m'ont appris qu'il fut à Vienne le plus grand de ses succès. Elle le retrouvera chez nous.

Tout semble donc concourir à une belle exécution du chef-d'œuvre lyrique de Beethoven.

18 Octobre 1869.

La soirée de jeudi dernier, 25 novembre, restera comme une date glorieuse dans les annales du Théâtre-Italien de Paris. Rarement, en effet, il nous avait été donné d'assister à un enthousiasme comparable à celui qui s'élevait de la foule des dilettantes, des critiques, des gens de lettres et des artistes, venus en masse pour acclamer, enfin, et le nom et l'œuvre du plus grand des musiciens. Cette émotion vraie, profonde, ces élans sympathiques, ces applaudissements chaleureux venaient à point pour montrer qu'il y a encore à Paris un public, des esprits et des cœui*s faits pour comprendre les chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Si l'opéra de Beethoven eut été, de nouveau, accueilli froidement, il eut fallu désespérer de nous.

Au lieu de cela, on a pu avoir toute une assemblée, du rez-de-chaussée au faîte du théâtre, transportée d'enthousiasme, acclamer une œuvre sublime dont la représentation venait en dépit des préjugés et en plein règne des trivialités, fêter

Tanniversaire de la première représentation de Fidelio.

C'est à Vienne, en novembre 1805, que Beethoven dirigea lui-même dans le théâtre an der Wien la première représentation de son opéra, sous le titre de Léonore. La mauvaise exécution qu'on en fit, après un nombre trop restreint de répétitions, la guerre avec la France aidant, le fit abandonner au bout de quelques jours. Beethoven en fut très-affligé mais infatigable travailleur, il se mit à composer une seconde ouverture en mi majeur, disant qu'elle serait plus facile à jouer que celle en ut, supprima un air dans le rôle de Léonore, un trio en mi bémol majeur, un des airs du geôlier et un duo pour voix de soprano en ut majeur. L'année suivante ou reprit l'ouvrage sous le titre de Fidelio au théâtre de Karnhtner-Thor . ^lieux préparé cette fois, il obtint un immense succès, qui depuis ne s'est jamais ralenti en Allemagne, où tous les grands artistes ont tenu à l'honneur de le chanter.

Malheureusement, jusqu'à ce jour, il n'en avait point été de même en France, et chaque épreuve nouvelle devenait une déception. Ne disait-on pas que cette musique était impraticable au point de vue vocal? Qu'elle était fort savante, mais complètement

dépourNTie d'expression dramatique? Que son seul intérêt se trouvait dans l'instrumentation, et que définitivement il fallait renvoyer Fauteur à la musique de chambre, k ses sonates et à sa symphonie. Cette opinion toute française est ruinée depuis avanthier. Pour notre part et pour celle de beaucoup d'autres, rien n'est au-dessus de l'expression dramatique de la musique de Fidelio, œuvre où Beethoven se retrouve tout entier, depuis sa première manière qui rappelle, par instants, celle de Mozart, jusqu'aux sublimes sommets qu'a pu, seul, atteindre Fauteur de la symphonie en lit mineur.

Quant k l'orchestration, il est puéril de l'appeler savante. C^est inspirée qu'il faut dire ! La science seule ne suffit pas k créer de pareilles harùionies, qui k chaque instant, et sans jamais troubler l'effet vocal, viennent porter nos sensations à la dernière limite du sentiment.

Il ne me reste plus qu'k dresser le procès- verbal de cette soirée. Je m'empresse de rendre hommage à l'exécution de Fidelio par les artistes du Théâtre- Italien. M. Bagier, qui n'avait pas reculé devant l'augmentation de son orchestre et de ses chœurs, a tenu kne donner l'ouvrage (jue parfaitement répété et su par cliacun. Aussi, toutes choses ont-elles

marché à souhait, malgré les difficultés que présente la musique de Fidelio. La mise en scène de la pièce est très-intelligemment réglée par MM. Leroy et Alary.

Tous les morceaux d'ensemble ont été dits avec une perfection rare et parfaitement accompagnés par l'orchestre, qui s'est distingué jeudi, non-seulement par les nuances de ses accompagnements, mais encore par l'exécution des ouvertures en mi majeur, et en ut, celle-ci connue sous le nom de Léonoreouverture.

Il faut avouer que la tentative du directeur du Théâtre-Italien était singulièrement favorisée par la présence de ^lUe Krauss, vraisemblablement la seule cantatrice d'aujourd'hui réunissant à la fois les qualités de cantatrice, de musicienne et de tragédienne, indispensables à la parfaite interprétation du rôle écrasant de Léonora. Jamais, on peut le dire, depuis l'origine, on n'avait rencontré semblable interprète. La Milder n'avait qu'à moitié satisfait Beethoven, disent les critiques du temps. Depuis, en 1816, par exemple, époque à laquelle Weber, alors « kapelmeister » à Prague, donna Fidelio à son bénélice, aucune cantatrice n'y a obtenu tous les suffrages.

Dans les lettres de l'auteur du Freychiïtz, on voit

qu'il a quelque humeur contre Mlle CarolinaBrandt, cantatrice célèbre qui, plus tard, devint sa femme. La Schrœder-Devrient, qui avait d'abord joué la tragédie et commencé sa réputation dans les pièces de Schiller, débuta par le rôle de Pamina dans la Flûte enchantée, et par celui de Léonore en 1820. Elle le joua à Paris en 1829, et j'eus le bonheur de l'applaudir dans Fidelio en 1845, au théâtre de Dresde, alors que le fameux ténor Tichatscheck chantait si admirablement le rôle de Florestan. ^lais, selon M. Blaze deBury, et autant que mes souvenirs me le disent, la belle Schrœder-Devrient « jouait bien plutôt son rôle qu'elle ne le chantait. »

Lors d'un voyage que fit à Munich Mendelssohu, en 1830, on y donnait Fidelio. L'auteur du Songe d'une nuit d'été mande à son père que l'exécution dans son ensemble, « laissait beaucoup à désirer. » La célèbre Mme Schechner, seule, l'avait ému, « par moment, » à ce point, qu'il en « pleurait à sa manière. » Et cependant, dit-il, « sa voix est couverte et elle a souvent chanté beaucoup trop bas. » Depuis, Mme Sczillag de Vienne a réussi dans Fidelio.

En 1852, la Cruvelli y (il admirer sa belle voix, mais sans émouvoir son auditoire de Veutadour. Peu

de temps après, Mme Viardot y déploya son grand style au Théâtre-Lyrique, mais la voix ne répondait plus aux intentions de Téminente artiste ; l'effet fut manqué. Enfin, jeudi, j'entendais un des artiste^ dont la France s'honore déclarer hautement dans le foyer que Mlle Krauss laissait derrière elle jusqu'à la Malibran elle-même, qui, disait-il, manquait de puissance dans l'œuvre colossale de Beethoven.

En effet, Mlle Krauss, admirable cantatrice dans l'air terrible du premier acte et dans le duo final avec Florestan, s'est élevée au premier rang des tragédiennes lyriques de notre temps. Admirable d'inlen^ tions scéniques, de gestes et d'attitudes dans toute la pièce, sublime dans ses accents dramatiques, dans sa^ douleur poignante comme dans sa joie, elle arrache les larmes des spectateurs. Non-seulemen|^ son art n'a point été dépassé, mais il est plus que douteux, d'après les témoignages vivants ou écrits, que Mlle Krauss ait jamais été égalée d?LnsFidelio.

C'est une âme qui s'exhale en accents touchants, irrésistibles. Le public et l'orchestre des musiciens le lui a témoigné par des bravos qui ont dû l'aller frapper jusqu'au fond du cœur.

Mlle Krauss n'ignorait pas la défaveur dont Fi-

delio était frappé chez nous. Elle savait qu'il lui faudrait triompher de la routine, vaincre des préjugés invétérés. Elle sentait qu'elle avait entre les mains la réhabilitation d'un chef-d'œuvre méconnu. Mais cette lourde tâche n*a point arrêté son courage. Chargée d'une responsabilité si grande, c'est avec une visible émotion qu'elle est entrée en scène. Mais lorsque le succès a éclaté, on a pu voir, sur son visage si mobile et si expressif, la double joie de l'artiste, heureuse du succès de l'œuvre.

Le rôle du ténor ne commence qu'avec l'acte dô la prison. Il est vrai que Florestan ne quitte plus la scène à partir de ce moment. On nous dit que M. Fraschini navait non-seulement jamais chanté, mais encore jamais entendu Fidelio, et que par une modestie bien digne dun pareil talent, il regrettait hautement de n'avoir pas eu de modèle. Un artiste tel que M. Fraschini, peut s'en passer; et il Ta prouvé. Il a triomphé de toutes les difficultés de ce rôle presque inaccessible, et ce n'est pas sans une émotion profonde que le public a chaleureusement applaudi dans cet adagio, empreint d'une mélancolie que lame si tendre de Beethoven pouvait seule ressentir et-Txpriincr.

Nous ne Tmirons pas sans féliciter les artistes

chargés des seconds rôles, si tant est qu'il en existe dans cet ouvrage, où il n'y a pas une mesure qui ne soit l'expression vraie et élevée de la situation.

M. Agnesi a dit d'une façon remarquable et avec une grande puissance de voix son air avec chœurs. M. Ciampi a apporté un soin tout particulier dans la composition de son rôle. Il dit avec beaucoup de finesse ses couplets du premier acte ; nous pourrions encore citer nombre de passages très-bien rendus par cet artiste consciencieux. M. Palermi, dans un rôle écrit trop bas pour sa voix, mérite aussi des éloges. Mlle Ricci, excellente musicienne, a mis beaucoup de grâce et de vivacité dans le rôle gracieux de Marceline. (1).

La bataille a été livrée et gagnée en présence d'un public qui n'a pas cessé un instant de partager l'émotion des interprètes.

29 Novembre 1869.

(1) Celte jeune artiste, nièce de l'auleur de Crispino e la Comare, est morte l'année suivante en Italie.

LE FREISCHÛTZ

a L'OPÉRA

Ce n'est pas sans une certaine émotion que j'assistais mercredi à la représentation du Freischulz, à l'Opéra. Le chef-d'œuvre de Weber est, pour moi, bien qu'il m'ait été donné de l'entendre plusieurs fois dans ces dernières années, un souvenir de jeunesse, un de ces souvenirs ineffaçables, en raison des circonstances au milieu desquelles le Freischûiz m'apparut.

(Tétait en 1844 , j'arrivais à Dresde pour y terminer mes études, commencées dans un collège de province. J'allais avoir dix-huit ans et je n'avais jamais mis les pieds dans une salle de spectacle ! Vous entendez, messieurs les enfants d'aujourd'hui qui, à quinze ans, savez par cœur la Belle Hélène

(pas celle d'Honiçre, mais celle d'Offenbach), tout réthoricien que j'étais, on ne m'avait point encore conduit au théâtre ! J'avais donc hâte d'y entrer. Ce ravissant Opéra de Dresde , construit par M. Semper, l'éminent architecte, monument glorieux que les flammes dévoraient il y a un an, m'ouvrit ses portes, pour la première fois, un soir qu'on y jouait le Freischûtz.

Quel début ! quelle entrée dans ce monde, nouveau pour moi ! Mon esprit fut tellement frappé par la scène de la forêt, par celle de la fonte des balles, par cette mise en scène fantastique, par la voix magnifique de Tichatscheck, le fameux ténor,par celle de Dettiner et de Mitterwurtzer, par la beauté blonde de la célèbre Schrœder-Dev rient, par les yeux noirs de Mme Gentilhomo (réunion d'artistes, telle qu'on n'en verra plus une seconde semblable), enfin par les chœurs et l'orchestre de Dresde, créés par Weber lui-même, en 1816, que M. Wagner dirigeait alors et qui passait, à bon droit, pour le premier de r Allemagne ; mon esprit, dis-je, en reçut un coup si violent qu'à partir de ce moment la musique devint, chez moi, une passion que les années n'ont fait que développer.

On comprend dès lors quelle émotion je ressens

en écoutant le Freischûtz, et aussi combien Tinterprçtation ([u'on en donne ici me semble pâle et loin de l'idéal dont j'eus le bonheur de voir la réalisalion î ^

L'Opéra vient donc de reprendre le chef-d'œuvre de Weber avec sa troupe d'été. Mes confrères du Figaro, de la Cloche^ du Gaulois et de Paris- Journal ont reconnu, avant moi, que l'exécution était tout à fait indigne de l'Académie impériale de musique. Les études n'ont cependant pas fait défaut à cet ouvrage, puisque voilà plus de six mois qu'on annonçait cette reprise ; mais il faut dire la vérité : on . ne comprend pas ici kFreischûtz, et d'avance[on était résolu à le traiter irrévérencieusement en le faisant commencer à l'heure où dînent les habitués de l'Opéra !

Arrivons à l'exécution.

Malgré toute mon admiration jwur l'orchestre, je dois convenir que lOuvcrture n'a pas été jouée selon mes rêves. Dans V adagio le premier cor s'est abstenu. Vallegro et la péroraison ont été menés mollement et trop vite. Le premier chœur de l'introduction est parfaitement chanté : mais pounpioi se permet-on de transporter la marche en un ballet ?

Les si\ ménétriers qui doivent venir sur la scène pour célébrer la fête champêtre sont remplaces par tout Torchestie. C'est là une licence impardonnable, puisqu'elle est en dehors du caractère. Les couplets de ce chœur ont été bien chantés par M. Caron, qui a tout à fait la bonhommie du rôle. Le trio entre Max, Herman et Gaspart n'avait jamais été gâché de la sorte ; on croyait assister à une répétition. La valse, pour rester dans le caractère de cette danse du paysan allemand, demande k être jouée encore un peu plus lentement, et, en tous cas, plus nuancée. Que dire de la scène de Max, d'un si grand style Hélas ! M. Villaret ne l'a pas comprise. M. David a chevrotté ses couplets à boire, assaisonnés d'un récitatif ajouté par Berlioz. L'air de Gaspart n'a pas été mieux chaulé : l'orchestre l'accompagne trop lentement.

Passons au second acte. Le joli duo des deux cousines et larielle d'Annelle sont transformés en marche d'enterrement.

Le grand air d'Agathe (pie Mlle Krauss nous révélait, cet hiver, aux applaudissements du public de la Société des concerts et je dirai aussi des musiciens, ne peut être rendu, comme il l'exige,

par Mlle Hisson, dont les études musicales sont insuffisantes , surtout pour Vallegro dont elle escamotte les « traits. » Le trio entre Max et les deux jeunes filles a été massacré.

La scène de la fonte des balles n'est pas à TOpéra ce qu'elle était à Dresde, où le fantastique atteignait des proportions que les progrès de l'art décoratif dépasseraient cependant facilement aujourd'hui. La mise en scène n'égale même pas celle que le Théâtre- Lyrique nous donnait il y a quelques années. Samiel n'a rien de diabolique ; son costume est manqué. On n'entend pas les cors de la chasse infernale, il faudrait en doubler le nombre. Y ajouter des coups de fouet qui rappellent ceux du Postillon de Longjumau, c'est faire de ce mélodrame une chose grotesque.

Au troisième acte, Tarioso d'Agathe a été mal chanté et terminé par une gamme détestable. L'air et la Polonaise dAnnette sont restés sous les ciseaux I Pour dédommager Mlle Mauduit , on lui a fait chanter le chœur des Fiançailles, qui doit être dit par trois jeunes filles ! ! C'est à n'y pas croire 1 Autre faute plus grave encore. — Pourquoi s'est-on permis de placer en tète du chœur des chasseurs la fin instrumentale ?

L'ensemble du final est dit mollement et l'air d'Agathe chanté sans amour. Autres coupures : Interrogatoire de Max supprimé; Adieux de Max supprimés; Intercession du cœur de Max supprimée; ArriTée et air du Prieur supprimés. Ne fallait-il pas céder la place à la Fille aux yeitx d'émail'l A la 'scène que je viens d'indiquer on a substitué un liachis accommodé à la mode de la Cuisinière bourgeoise, et servi par ce pauvre Max^ au mécontentement général. Je me permets aussi de faire remarquer que l'admirable sextuor est indiqué 'pianissimo et qu'on le chante à pleins poumons. ■Quant à l'Hymne final, il a donné lieu à une débandade générale î

"^"^Au résumé, M. Perrin a failli k ses habitudes (3ans cette nouvelle mise en scène , le moindre de nos soucis toutefois. Ce qui nous afflige davantage, c'est le sans-façon avec lequel il a traité la belle ^partition de Weber, la seule œu\TC qu'il nous ait donnée depuis deux ans en dehors du répertoire •ordinaire. Non seulement il l'a tronquée, mais il l'a -confiée à des artistes qui ne possèdent pas le secret (k cette musique. Son accent et sa poésie leur '<*ehâppent. lis né voient que la note du texte, qui, 4ors-1tiênTév ijti'ëlle Sé*f ait donnée ju^f ne suffirait

pas à l'interprétation d'iine œuvre, qui, moins que tout autre, peut se passer du coloris et du sentiment

"avec lequel Weber l'a conçii'e . Mlle Maûdnit, dont le déLit dans les récitatifs est satisfaisant, nrâis qui manque d'agilité et de gaieté pour le rôle d'Anette, et M. Caron, sont parmi les interprètes ceii^ qui se sont le plus rapprochés du caractère de la musique.

"Mlle Hisson fait de la mélancolique Agathe une vi-

'rago, et chante faux perpétuellement.

Le rôle de mai est écrit trop bas pour M. Vil-

ïaret; M. David se surmène et échoue. Triste,

triste ! Je n'ai parlé ni des coups de feu ratés ,

'ni des fausses entrées, ni des costumes suisses et

hongrois, ni des glaciers, tout à fait hors de place

en Saxe, pour ne pas dégoûter tout à fait nos lec-

"teiirs du désir d'entendre le Freischiltz. Moins dif-

'Ëciles que nous le sommes, ils applaudiront du

moins le talent de Mlle Beaugrand, et la grâce de

Mlle Mérante dans le divertissement , réglé sur

T Invitation à la Valse, de Weber, orchestrée

par

Berlioz

Chaque fois que nous écoutons le Freischiltz,

l'ouvrage le plus complet qu'ait écrit le maître ailemand, et qui marque, après Beethoven, l'avènement du romantisme en musique, nous nous demandons comment et sur quelles raisons ont pu s'appuyer les chefs de l'école abracadabrante pour faire croire qu'ils avaient greffé certaines parties de leur système sur les principes de Wcber. Si son génie est indépendant par l'idée, il faut dire à son grand honneur qu'il est, par la forme, l'esclave des nobles traditions de l'art.

Dans sa mé\oà\^ périoâÂque, dans son rhythme, dans ses harmonies comme dans ses modulations, si imprévues qu'elles soient tout y semble naturel. Jamais on n'y sent l'effort, jamais on n'y rencontre de discordances, et l'abus du style chromatique. La source de l'inspiration coule abondante et claire, suivant son cours régulier. Cette musique qui vous transporte incessamment dans un monde nouveau n'emploie pour se faire comprendre, que la forme la plus pure de la langue classique, de la langue qu'ont parlée les grands génies, prédécesseur de Weber. Son inspiration était trop vraie, trop sincère pour qu'il s'égarât dans les systèmes; mieux encore il nous apparaît comme l'argument le plus puissant contre les principes nouveaux avec lesquels on prétend

tout changer. Se servir de Weber et de son autorité pour expliquer les voies dans lesquelles on est entré depuis, c'est fausser la vérité : Je n'en veux donner pour preuves que les opinions exprimées par Weber, lui-même. Bien loin de prévoir l'usage qu'on ferait des tendances de son esprit, il s'insurgeait dès 1810, contre ceux qui comparaient sa musique k la troisième manière de Beethoven. C'est ainsi qu'il écrit à M. G. Nœgeli . éditeur de musique à Zurich (1) :

« Vous semble/, voir en moi un imitateur de Beethoven. Ce jugement, très flatteur pour quelquesuns, ne m"e.4 pas du tout agréable. Premièrement, je hais tout ce qui porte la marque de rimitalion, et deuxièmement, je diffère trop de Beethoven, dans mes vues pour que je puisse jamais me rencontrer avec lui. Le don brillant et incomparable d'invention (|ui lanime est accompagne d'une telle confusion dans les idées, que ses premières compositions seules me plaisent, tandis que les dernières ne sont pour moi ([u'uu chaos , ([u'un eff'ort incompréhensible pour trouver de nouveaux effets, au-dessus descjuels

(1) Lettres de Jf^eher, traduites par M. Guy de Charnacé.

brillent quelques céleste^ étincelles de génie qui font voir combien il pouvait être grand s'il eût voulu maîtriser' sa trop riche fantaisie; Ma nature ne me portant pas à goûter le grand génie de Beethoven, jerrois pouvoir défendre ma musique pat rapport à klogiqiie, à l'art oratoire, et produii-fe à^'éic Un seul morceau une- impression déterminée. Car, pour moi, le but qu'on doit poursuivre dans toute œuvre d'art, c'est de mettre d'accord les diverses pensées de l'ouvrage, si bien que dans la plus gi-ande variété apparaisse toujours l'unité que le premier thème a fait

naître Lorsque j'aurai le plaisir de vous

envoyer de nouveaux travaux, j'espère que vous reconnaîtrez ma tendance à la clarté, à l'unité et à l'expression du sentiment. »

J'ai cité cette page pour défendre Weber contre une accusation derrière laquelle les Berlioz et les Wagner voudraient s'abriter, mais non pas pour apj)rouver le jugement téméraire que l'auteur à'Obéron osa porter sur les œuvres du plus grand génie de la musique, placée trop près de lui pour qu'il puisse en mesurer toute la hauteur. Je m'empresse d'ajouter que dans les œuvres de Beethoven , pas plus , d'ailleurs que dans celles de Weber, « les musiciens de l'avenir » ne

peuvent trouver la. raison de leurs tentatives insensées.

5j^..Xlpmme il l'écrivait à son collaborateur le poète Kind, au lendemain de la représentation du Freischûtzk Berlin, en 1821, Weber avait « mis dans le noir » avec son Franc-Tireur. Cet ouvrage fut, en effet, un coup de maître, une partition enchantée, Tenchanleresse de toute une génération d'allemands. Je dis d'Allemands, car je ne vois pas que, transporté à Paris, et mutilé, il est vrai, d'abord sous le nom de Robin des Bois, puis sous son véritable nom à l'Opéra , en 1821 , puis , plus tard, au Théâtre-Lyrique, l'opéra de Weber ait jamais joui d'un long triomphe. L'accueil respectueux, mais froid, fait chez nous à ce chef-d'œuvre, toujours acclamé au-delà du Rhin, lient à deux causes qui, à vrai dire , ne font qu'une. Je me suis entendu sur la première, — l'insuffisance de Texécution ; — aujourd'hui je dirai quelques mots de la seconde, qui les résume tous deux.

Le Freischùiz est un ouvrage de premier ordre,

auquel nous accordons toute notre admiration, et nous

l'avons motivée ; mais il est écrit dans un sentiment

"^ue l'esprit français pénètre difticilement, et auquel

noire théâtre national ne l'a guère initié. Weber est un rêveur, attiré, inspiré, entraîné par les forces occultes de la nature. Il ne lutte que rarement avec les passions humaines, se laissant, de préférence, guider par la poésie pure dans le domaine de l'idéal , dans des sphères, invisibles pour nos yeux, mais où il vit entouré de lumière et d'où rayonne son génie. C'est un romantique qui, se trouvant trop à l'étroit dans le monde réel, conçoit et crée un monde fantastique où viennent sinon s'éteindre, du moins s'épurer les passions humaines, témoin le caractère d'Agathe. Weber est un amoureux d'une nature qui lui a révélé ses secrets, secrets auxquels son génie cherche à nous initier, mais aussi auquel la majorité d'entre nous reste indifférente.

Le drame moderne avec ses violences a emoussé, en nous les sentiments délicats ; il a mis à nu Tàme humaine et toutes ses passions ; il nous a fait pénétrer dans le vif de l'existence, armé du scalpel avec lequel Balzac a sondé toutes nos plaies ; il nous abreuve de larmes et de sang. Lors donc que nous allons au théâtre c'est du drame qu'il nous faut ; et quand il ne nous suffit plus, nous tombons dans le mélodrame imbécile et grossier. Puis, quand nous sommes saturés de cet alcool énervant, la réaction se

fait et nous allons nous plonger dans les eaux basses de la « charge » où le débraillé d'un langage éhonté jaillit des lèvres impudiques et se grise dans une ronde finale que les sergents de ville tolèrent à peine à Mabille.

Je le demande, comment nous serait-il possible de suivre Weber dans ses voyages au pays des songes, dans le fantastique, dans « le bleu ? »

Dans son Freyschûtz, il ne nous montre qu'une enfant naïve , — la paysanne Annette, qu'une fiancée chaste, mélancolique et pure, — Agathe, dans le cadre dune A>rét profonde, où lesprit satanique de Samiel, souille le feu dont Gaspart va tirer des balles enchantées. A la lueur blafarde de la lune perçant à travers les pins, l'imagination du poëte anime, d'une vie étrange, les arbres, les rochers et les cascades. D'un révc effréné sort la forêt magi([ue, la chasse infernale que dirige le cor enchanté. Et quand toutes ces ombres ont disparu, il reste encore dans notre esprit l'impression singulière dune vision mystérieuse, de bruits vagues où la nature vous enveloppe, vous sourit , dans des sonorités charmantes, dans ua hymne où s'épanche toute rame de Weber, mais

que les lèvres seules de ses interprètes français répètent, après lui, sans que leur intelligence et leur 'cœur'en soient Méii touchés.' ^" """"" ■= «* *' "*

Si mai 1870.

J r.jij

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