‹ Mystère des théatres 1852Chapitre 76 sur 87 · LE PARAPLUIE DE DAMOCLÈS · texte numérisé non relu

LE PARAPLUIE DE DAMOCLÈS

Vaudeville eu deux actes , par MM. Varia, Harmand et Lehmaan.

Ah ! menher Cornélius HolfT, où êtes-vous présentement? Vous m'avez laissé deux vaudevilles à expliquer du même coup ; deux vaudevilles dans la mémo soirée et au même théâtre ! Il fallait me laisser aussi cette souplesse d'esprit qui vous permet une excursion pittoresque et hardie dans les mœurs du x^^^P siècle, lorsque vous vous trouvez en présence d'une comédie ou d'un drame ennuyeux! Comme vous avez bien vengé la vieille finance des platitudes qu'on a intligées à sa mémoire, et comme vous traitiez d'une superbe

farnn ces caltriolots à la course ou à l'iiouro qu'on appelle aujuunriuii des couiiisaues!

Si je pouvais me placer entre les deux vaudevilles ci-dessus pour y déployer l'envergure d'une riche parenthèse de cent cinquante lignes pleines de n'importe quoi, avec quelplaisir je m'enfuirais par cette tangente !

Je ne puis pas. 11 est des gens qui se mettent à cheval sur deux difficultés et leur font prendre le galop. Il en est d'autres qui s'asseyent au milieu tout bonnement. Je n'ai jamais su faire mieux. Dans mon jeune âge, alors que le maître m'obligeait à tenir le violon à hauteur de la bouche, je remplaçais invariablement par un point d'orgue toute espèce de solo en fioriture qui me tombait sur les bras.

Allons! résignons-nous, et essayons d'attaquer les deux vaudevilles.

La Femme aux œufs d'or est un être fantastique, que M. Hector, étudiant en médecine, a imaginé pour obtenir le plus possible de billets de banque de ses deux oncles, M. Fremouillot, chef d'orchestre de l'Opéra de Draguignan, et M. Blancmignon, maître des ballets au Grand-Théâtre de Lyon.

Il leur fait part de son mariage imaginaire. Pour le maître des ballets, c'est une danseuse espagnole qu'il a épousée; pour le croque-notes, c'est une fauvette de l'Académie de musique de Covent-Garden.

A propos du mariage, à propos de l'accouchement, à propos du baptême, de la nourrice, à propos de tout, il tire donc à l'un et à l'autre des carottes en ré ou en rat majeur.

Mais les deux oncles arrivent à l'improviste. M. Hec tor, incapable de mener de front deux difficultés, fait

cxacto.raont ce que j'aurais eu tant de plaisir à faire eu présence des deux vaudevilles : il s'ensauve.

Une voisine, Hosita, qui a surpris le secret de la douille plaisanterie, affronte l'orale. Elle chante pour Fremouillot et elle danse pour Blancniignon alternativement, et les oncles sont charmés.

Hector revient et il épouse Rosita. Cela n'était pas nécessaire. Mais il faut toujours finir un vaudeville par un mariage, comme un morceau de violon par un accord parfait, ou une lettre par la formule : Hecevez, monsieur, etc.

Ce vaudeville est très-amusant; Hyacinthe, Grassot, Amant, M""^ Aline Duval s'y sont employés de leur mieux ; on le serait à moins.

Le Parapluie de Damoclès, c'est un malheureux pépin que Ravel a emprunté et a prêté à une dame. La dame ne le renvoie pas, Ravel va le chercher. Le mari de la dame, qui était absent, arrive tout à coup ; Ravel se cache, il est découvert, il se sauve, et il laisse le parapluie accusateur entre les mains de l'époux indigné. Ici commence le rôle du parapluie. H accuse Ravel de toute part, il le menace, il le talonne, il est à chaque instant prêt à tomber sur sa tète innocente. Enfin, il finit par tomber sur la tète de son propriétaire primitif, et Ravel, délivré des angoisses de Damoclès, épouse la fille du chocolatier. — Duquel? — Du chocolatier. Est-ce qu'il n'y a pas toujours un chocolatier dans un vaudeville cocasse, lorsqu'on y éprouve le besoin de mettre au jour un négociant ridicule ?

MM. Varin et compagnie feront mieux une autre fois, et cela ne leur sera pas difficile. — Moi aussi.

Simon.

4 dôccmbnî.

ODÉON

GRANDEUR ET ItÉCADENCE DE M. JOSEPH rRl'DnmrjIE

Comédie en cinq actes et en prose, par MM. Alphonse Royer et Henri Monnier.

0 bourgeois ! comme sMl ne suffisait pas que le crayon de Daumier eût vilipendé toutes les pliases de ton existence ; comme s'il ne suffisait pas qu'il t'eût partout suivi, — le moqueur! — qu'il eût pénétré dans ton intérieur aux heures intimes, pendant que tu faisais ta barbe, que tu fouettais tes moutards, que tu gourmandais ta cuisinière; qu'il t'eût montré voulant vainement faire mettre un bouton à ton pantalon quand ta femme est en train de lire du George Sand ; qu'il t'eût suivi à la campagne et qu'il t'eût fait voir aux mauvais plaisants, en grande partie, en grande liesse, dans une tapissière, menant la rossinante, avec un chapeau de femme sur la tète ; qu'il eût trahi jusqu'aux secrets de ton alcôve : « Couche-toi, » dit le mari à la femme, et la femme, assise sur le Ut, répond : « Je suis trop fatiguée! » Comme si ce n'était pas assez qu'il t'eût mis un melon sous le bras et un petit garçon en artilleur devant toi, ô bourgeois! Voilà Monnier, le monographe dériseur, le Cabrion flegmatique, qui passe les Ijras dans les manches de ton habit, pose tes lunettes sur son nez, prend tes gestes, ta cervelle, ta tabatière, et promène à l'Odéon , devant une salle pleine, ta personne décorporée, décervelée, comme une victime du

prince llorcule Miiltipliandre! — En faco do cette atellane merveilleuse et véridique, chacun a regardé son voisin et s'est mis à le reconnaître sur la scène, et alors c'a été un grand éclat de rire.

Cet Henri Monnier, qui ne le connaît ? C'est l'auteur des Scènes populaires; c'est l'étonnant stéréot^^jour de CCS conversations niaises où l'on ne dit rien, et de ces dialogues oiseux où Ton parle deux heures sans causer une minute ; c'est l'artiste qui a dessiné dans les Français la Femme de ménage et le Conducteur de diUgence; c'est ce mime d'atelier, élevant la charge au plus haut comique, acteur admirable, acteur sans rouge, improvisant sa pièce en même temps que son jeu sur la table à modèle, redoutable en ses désopilations, comme une Ménippée, aux ridicules médiocres ; cet Henri Monnier, c'est un demi-siècle de niches à la bourgeoisie! Et, de charge en charge et comme par rhapsodie, il a édifié peu à peu son colossal Prudhomme, accompagnant le personnage posé dans toutes les circonstances de sa vie, et j usque dans la rue Saint-Nicolas , en plein cœur de séductions vénales. « iMademoiselle, — répondait Prudhomme par la voix de Monnier, — vos propositions me semblent un peu familières. Je sais que vous pourrez me citer l'exemple de Paul et Virginie ; mais leurs familles se connaissaient, et je ne sache pas que ma famille ait jamais connu la vôtre. » 11 portait ce type en sa tète, Monnier; il était devenu Prudhomme même, et, quand il alla au bal masqué chez le peintre Gérome, il vmt en garde national, et, comme on le priait de raconter quelque drôlerie : « Messieurs, — dit gravement Monnier-Prudhomme en levant son verre, — à la garde nationale de Camljrai ! »

Eh bien! la moquerie quotidienne de récrivain, du earicaturisto, du conirdieii, tout ceJa s'est condensé dans une pièce de ÏMonnier, jouée par Monnier, écrite par l'auteur des Scènes puinUaires. jou(''e par l'acteur de la Famille improvisée, et cela s'ap^ielle Grandeur et décadence de M. Prudlwmme. — C'est la seconde comédie sociale du siècle; la première s'appelle Robert Macaire. (De Hubert Macaire, Mcrcadet est le satellite), et Robert Macaire appelait M. Prudhomme : Robert Macaire est le faiseur, M. Prudhomme est l'actionuaire.

Henri Monnier a été admirable dans Prudhomme.

Ce qu'il faut dire, et surtout dire, c'est le goût, c'est le vrai, c'est le sobre du jeu de Henri Monnier. — Maintes fois, le dimanche, au Théâtre-Français, quand on dépèche du Beaumarchais, nous avons été choqués d'exagérations, d'intentions outrées. Sur cette grande scène de la Comédie-Française, où rien ne doit être donné au public, où l'on doit bien plus sourire que rire, où les acteurs sont coupables de jouer trop, où « toutes les déUcatesses de la diction et du geste » doivent trouver asile, nous avons vu charger invraisemblablement les rôles comiques. M. Monrose, entre autres, a trop de zèle les dimanches. Ces exagérations seraient un manque de goût partout ailleurs ; c'est un sacrilège sur la scène de la rue Ricbelieu. — Félicitons et remercions Henri ]Monnier d'avoir joué selon sa conscience d'artiste, d'avoir tout indiqué, de n'avoir rien chargé, de n'avoir rien crié et d'avoir tout dit. C'est symptôme d'exquis comédien , quand l'acteur a assez confiance en lui-même pour ne rien mettre à son rôle de cette mimique forcée à laquelle se prend toujours une portion du public. M. Prudhomme est une

nviition (]iii côtoie à tnuU; scène le grotesque; il n'y a que plus (le mérite à Henri Monniei' à en avoir fait un caractère, quand il était si facile d'en faire une caricature.

lit cette distinction que Henri Monnier a donnée tout le temps à son jeu, il l'a donnée encore à son costume. Là, l'exagération était facile, elle tentait; Henri Monnier s'en est praré, et de cela encore il faut lui savoir grand gré. L'habit noir de M. Prudhomme est un habit anormal, mais ce n'est pas un habit impossible; ses lunettes sont des lunettes, et ne sont pas des besicles; son chapeau est dans le goût de tous les chapeaux bêtes, et sa calotte grecque de velours soutaché est dans la donnée de toutes les calottes grecques dont les hommes mûrs s'ornent le chef.

La pièce fourmille de ces nihilismes pompeux, de ces niaiseries drapées de solennel dont M. Prudhomme paie le monde, parce qu'il s'en paie lui-même. H y a des mots sublimes : « Ce sabre est le plus beau jour de ma vie! » — « Pas de népotisme, monsieur! pas de népotisme ! « quand son neveu lui demande de le nommer à une place qu'il a tous droits d'obtenir. Et encore : « Je ne suis pas un Malthus! » Admirable autopsie de cette phraséologie sonore et sans raison d'être, de ces phrases qui jouent l'idée, de ces raisonnements qui jouent la raison, de ce La Pahsse académique qui joue le bon sens !

M. Altaroche a fait tout ce qu'il pouvait pour l'enfant de M. Monnier. H a mis près de lui une charmante petite personne, M"^ Valérie, qui a des sourires plein les yeux et les lèvres un peu plates du Baiser. — 11 a donné à M. Prudhomme une moitié selon son cœur, une bonne comédienne. M"'*' Grassau.

Et cependant, aujourd'hui que le bourg-eois est vous, est nous, est tout le monde, savez-vous vraiment bien, monsieur Monnier, le v(''ritable plastron de votre pièce? Ce n'est pas le bourgeois, c'est la famille. M. r*rudhomme, ce sont les vieux parents; M. Prudhomme, ce sont les idées entêtées de tous nos pères, de toutes nos mères, de tous nos oncles; M. Prudhomme, ce sont tous les grognards de l'exiîérience, qu'ils soient nobles ou boutiquiers; M. Prudhomme, c'est la défiance du positivisme contre tout ce qui n'est pas réalité sonnante.

Pauvre bourgeoisie ! en si peu sainte odeur que tu sois à l'Odéon, n'es-tu pas, malgré tout, l'appoint avec lequel ont été fabriquées toutes les grandes fortunes oratoires, littéraires, artistiques d'aujourd'hui?

Edmond et Jules de Goncourt.

GAITÉ

L'AîtlOUR AU VILLAGE,

Vaudeville en un acte, par M. Jairae fils. GYMNASE.

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